Segment 16 – Surf ! Surf ! Surf !
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La menace fut suivie d'un blanc durant lequel l'Arcadia poursuivit sa trajectoire en ligne droite, et qui se serait à coup sûr éternisé si les alarmes du radar d'interception ne s'étaient pas brutalement activées.
— Missiles ! cria Tochiro. Trois… non, quatre mobiles, route d'approche directe !
Quoi ? Harlock amorça un virage sec et une manœuvre d'évitement classique tandis que Tochiro déployait la panoplie de contre-mesures automatiques, brouillage et tirs d'autodéfense. D'où sortent-ils ?
— Deuxième vague ! Quatre à nouveau, schéma d'encerclement !
— C'est ça que tu appelles « pas de signes de vie », Tochiro ?
Malgré la multiplication des petits triangles rouges sur les panneaux tactiques, Tochiro prit le temps de venir se planter face à la barre et de pointer un doigt péremptoire vers lui.
— Pas de signes de vie, Harlock ! Le bioscan est formel !
Le petit ingénieur ponctua sa phrase d'une moue boudeuse avant de rejoindre sa place en grommelant.
— … un bioscan ça détecte le bio et y'a rien de bio dans des missiles, hein…
Non en effet, mais quelqu'un devait bien les avoir lancés ces missiles, non ? Aux dernières nouvelles, les missiles envoyaient rarement des sommations verbales par radio !
Harlock retint toutefois son sarcasme. Ç'aurait été de mauvaise foi, il le savait : une voix n'impliquait pas forcément qu'il y ait un être vivant derrière, et une IA bien programmée pouvait tout à fait activer un système de défense en autonomie.
Enfin… IA ou non, s'ils voulaient progresser en toute tranquillité, plus que les missiles c'était le centre de commande qu'il leur fallait détruire. Et parmi toutes ces épaves, ça ne serait pas une sinécure !
Harlock fit jouer sa langue entre ses dents. De la méthode, songea-t-il. Prenons donc du recul.
— On va s'abriter derrière cette petite lune, là-bas.
Il s'aligna sur un cap convergent. C'était une erreur.
— Nouvelle salve ! cria aussitôt Tochiro. Deux fois huit, trajectoires de saturation !… Ils nous barrent la route, Harlock !
Merde. Reculer revenait à admettre un défaut d'appréciation de sa part, mais seize missiles, plus les… (il vérifia rapidement sur les écrans) cinq toujours en course issus des deux premières salves, c'était beaucoup !
« Attention. La saturation des capacités d'autodéfense est probable à quatre-vingt-huit pour cent », confirma l'ordinateur principal. Se reconfigurer ? Il n'en aurait jamais le temps. On va s'abriter derrière cette petite lune, là-bas… Harlock serra les mâchoires.
— Augmentez la vitesse ! ordonna-t-il. Préchauffage warp, zéro point sept !
Loop et Osman réagirent en même temps. « Quoi ?! »
— Captain, vous ne pouvez pas sauter ici, c'est de la folie ! ajouta Loop.
Harlock dévoila ses dents en un rictus carnassier. Oui, il savait. L'hypersespace s'écrasait sur lui-même près des trous noirs et était en conséquence inaccessible. En revanche, l'impulsion de vitesse nécessaire avant le saut restait, elle, tout à fait utilisable…
— Pas besoin de sauter ! répliqua-t-il. Je veux juste accélérer !
Osman le fixa d'un œil atone, mais le regard de Loop s'éclaira.
— Par les burnes de ma grand-mère, captain ! Vous êtes encore plus dingue que moi comme pilote !
Ce n'était pas un reproche, loin de là, en témoignait la moue navrée qu'Osman leur adressa à tous les deux. Harlock n'en avait cure.
— Loop, tu gères la stabilisation en latéral, je m'occupe du reste ! ordonna-t-il.
— Aye aye, captain ! C'est parti !
Harlock inspira. « Le reste », c'était ni plus ni moins que de tenir le vaisseau à la limite de la dématérialisation hyperspatiale. Trop vite, et ils ouvriraient une fenêtre warp (et dans le meilleur des cas ils seraient instantanément broyés par le trou noir). Trop lent, et les missiles les atteindraient.
— Préchauffage à zéro point sept ! Distorsion warp amorcée !
La luminosité s'altéra vers le spectre bleu-vert caractéristique préalable à une fenêtre de saut. À l'extérieur, l'espace conventionnel se plissa d'ondes concentriques, pareilles aux cercles causés par une pierre jetée dans l'eau.
Coup d'œil aux écrans tactiques : trois missiles avaient disparu. Il en restait encore trop.
Harlock posa la main sur le variateur de puissance, garda l'autre fermement agrippée à la barre. Zéro point sept, point sept un, point sept deux, point sept trois… Trop vite et ils seraient broyés. Trop lent… Il bloqua sa respiration, s'efforça de « ressentir » l'Arcadia.
Le vaisseau vibrait sous ses pieds. Encore. Point sept quatre, point sept cinq…
Embardée.
— Le propulseur d'étrave ne suffit pas à compenser, captain ! hurla Loop par-dessus la cacophonie des alarmes.
Harlock crispa ses doigts sur la barre. Le gouvernail ne lui serait d'aucune aide. Il le bloqua dans l'axe, se concentra sur le variateur de puissance, décorréla les moteurs. S'il contrait trop fort, la vague warp les déborderait.
Point sept cinq tribord, point sept quatre bâbord, point sept trois bâbord…
L'Arcadia se redressa.
Harlock essuya d'un geste saccadé une goutte de sueur qui perlait sur son front.
Moins cinq missiles.
Il surfait sur la crête du warp, en équilibre à l'ouvert de la distorsion, trop rapide pour tenir la cohérence de l'espace conventionnel, pas assez pour se dématérialiser totalement.
Deux missiles les traversèrent de part en part, les doublèrent, furent happés par le warp.
Quatre autres se désagrégèrent en fumerolles bleuâtres.
Les yeux de Miime brillaient.
Il surfait, ajustant les moteurs avec une précision dont il ne se serait pas cru capable, épousant les ondulations hyperspatiales, se jouant des courants. Son cœur tambourinait dans sa poitrine, son sang battait à ses tempes, chaque respiration asséchait sa bouche.
Moins deux.
— Tous mobiles ennemis détruits, captain ! Les abords sont clairs !
La lune était proche. Harlock relâcha une expiration soulagée. S'ils parvenaient à s'abriter dans son cône d'ombre, ils seraient plus à même de contrer d'autres attaques.
— Machines, découplez les moteurs warp ! On reprend la navigation en conventionnel !
Les compensateurs inertiels gémirent lorsque l'Arcadia changea de régime. Le grincement aigu se répercuta dans tout le vaisseau comme si un conducteur fou se complaisait à martyriser une pédale de frein géante. L'image était amusante, bien que totalement fausse. En réalité, en l'absence de frottements atmosphériques l'Arcadia poursuivait sur son erre à une vitesse quasi-équivalente, mais l'arrêt des générateurs warp et des phénomènes optiques afférents donnait l'impression d'avoir stoppé sur place – une illusion qu'Harlock maîtrisait et qu'il prit garde à ne pas sous-estimer (la distance de son objectif se réduisait vite).
— La radio proteste toujours, captain, l'informa Osman tout en basculant la diffusion sur les haut-parleurs de la passerelle.
« Vous avez pénétré dans une zone interdite. Vous avez pénétré dans une zone interdite. » Le message tournait en boucle et corroborait l'hypothèse d'une IA. En revanche, le fait que l'Arcadia se trouve toujours dans cette zone interdite était ennuyeux. Harlock avait espéré la dépasser avec son bond en vitesse et ainsi être en mesure de mieux cibler le point d'origine. Ce n'était pas le cas. « Vous avez pénétré dans une zone interdite. »
— Illumination conduite de tir ! avertit Loop. Les fréquences correspondent à des dispositifs à courte portée !
Pire, il avait soudain l'horrible intuition qu'il s'était rapproché du danger.
— Boucliers, puissance maximale !
Derrière la lune il profiterait en sus d'un bouclier physique, se répéta-t-il. Il aurait un répit. Il pourrait élaborer un plan d'action. Derrière la lune…
« Vous avez pénétré dans une zone interdite. »
Les capteurs optiques, bien que malmenés par les perturbations quantiques du trou noir, parvenaient à leur fournir davantage de détails. Des aspérités, des formes régulières, des reflets métallisés… Sur la surface bosselée, le zoom numérique discerna une inscription. « M-1 ». Harlock sentit son esprit se glacer.
« Vous avez pénétré dans une zone interdite. »
Il avait espéré trouver un abri derrière la lune.
Ce n'était pas une lune.
