Le mal de tête qui le frappa soudain lui donna l'impression qu'un millier d'aiguilles se plantaient au même moment dans son crâne. L'homme tomba à terre, ses genoux frappant douloureusement le plancher de bois et ses mains se crispèrent sur ce qu'il tenait. Il ouvrit la bouche pour crier et ne parvint pas même à gémir. Quelque chose le gênait dans la gorge. Son corps devint tout à coup aussi mou qu'un linge abandonné au vent. Sa tête et son coude heurtèrent à son tour le plancher et il commença à convulser sur le sol pendant que les aiguilles s'infiltraient encore plus profondément dans son crâne. Non, pas un millier d'aiguilles, une vague aussi haute que la plus haute des tours de Novigrad qui l'engloutissait en l'entraînait dans les profondeurs, des griffes qui lacéraient sa matière grise, ou…

La douleur reflua, laissant l'homme pantelant et vaguement étonné que la partie de son esprit qui n'avait pas été terrassée par la douleur ait pu se focaliser sur la recherche des mots capables de rendre justice à cette même douleur. Il essaya d'ouvrir les yeux, mais des milliers de soleil semblèrent aussitôt danser devant ses yeux et la douleur revint. L'homme eut le temps de penser «ça y est, on y est», puis une autre crise du mal inconnu qui le rongeait le saisit, pire encore que la précédente. C'était comme si quelque chose avait plongé ses griffes dans sa tête et essayait d'en arracher le contenu. Il essaya d'appeler à l'aide, mais ne sortit de sa bouche qu'un bruit sourd, comme un râle. Il fallait qu'il se lève qu'il cherche de l'aide.

Il fit l'erreur de bouger la tête. Pendant de longues minutes, il se retrouva incapable de penser tout court. Il ne pouvait que rester là à se convulser sur le sol, incapable même de gémir, avec l'impression que son crâne essayait de s'ouvrir de l'intérieur.

Et puis, d'un coup, la crise s'arrêta. Pantelant, l'homme resta un long moment étendu sur le sol à essayer de retrouver son souffle. La douleur dans son crâne reflua peu à peu, le laissant à nouveau capable de former une pensée cohérente. Quelques soubresauts agitaient encore ses membres et son œil droit. Il pensa vaguement à se comparer à un poulet décapité, mais la comparaison était trop dévalorisante. Peut être alors était-ce là l'effet que cela faisait d'être frappé par la foudre?

Il se força à ouvrir les yeux en espérant ne pas déclencher une nouvelle crise, cette fois. Heureusement, ce ne fut pas le cas. Pendant une demi-seconde, il crut être devenu aveugle avant de réaliser que ce n'était que les larmes qui l'aveuglaient. Peu à peu, ses yeux s'habituèrent à la pénombre et il put regarder autour de lui. Il découvrit alors l'intérieur d'une modeste chambre mansardée. Un lit occupait une bonne partie de l'espace près de l'unique fenêtre aux petits rideaux fleuris défraîchis par le temps. Ici et là autour de lui reposait une feuille de papier blanche. Quand à l'objet qu'il avait cassé à force de le serrer, c'était une simple plume d'oie. Sa main était tachée d'encre. Il était en train d'écrire quand la crise l'avait touché.

La fenêtre était fermée, le toit intact. Ce n'était donc pas la foudre qui l'avait frappé. Mais alors, que lui était-il arrivé? Il était allongé à côté d'une table de bois. Il pouvait vaguement se revoir, assit, en train d'écrire… quelque chose. Il avait senti la douleur venir, s'était levé avec dans l'idée de se coucher sur le lit, repoussant la chaise tellement fort qu'elle était tombée, mais il n'avait pas fait trois pas qu'il était tombé à son tour, sur les genoux puis sur le côté, d'où la douleur persistante qu'il ressentait à la tête et sur son coude droit.

Il réalisa qu'il avait toujours du mal à respirer. Quelque chose bloquait ses voies respiratoires. L'homme porta à sa bouche une main aussi molle que celle d'une poupée de son et découvrit qu'on avait fourré un bâillon dans sa bouche. Était-il prisonnier? Si oui, il avait des questions à poser à son geôlier.

L'homme roula sur lui même pour regarder de l'autre côté de la pièce, mais ne vit qu'une porte, un coffre, un grand baquet de bois et une deuxième chaise rangée contre un mur. Il n'y avait personne d'autre que lui ici. D'ailleurs, quel geôlier laisserait seul un prisonnier sans lui attacher les mains et les pieds? Personne, pas même le plus congénital des crétins patentés. Alors, la priorité était de découvrir ce qu'il faisait là et s'il était sous le coup d'une menace imminente. Le reste, et ce reste n'était pas de la moindre importance, pouvait attendre, quelle que soit sa curiosité.

Il en était là de ses réflexions, quand on frappa à la porte. L'homme se tendit et retint son souffle. Quelques secondes d'attente, puis on frappa à nouveau.

-L'eau de votre bain est prête, mon bon monsieur, déclara une voix de femme.

Il porta instinctivement les mains à ses oreilles. Quel besoin cette femme avait-elle de crier de la sorte? Il dut enlever son bâillon pour répondre, en l'occurrence une chaussette roulée en boule. Propre. Quelqu'un dans le coin avait un tout petit peu de considération pour lui.

-Entrez!, réussit-il à répondre d'une voix rauque.

La poignée de la porte tressauta, mais la porte elle-même ne s'ouvrit pas.

-Pardon, mais je crois bien que vous avez laissé le loquet.

L'homme fronça les sourcils et regarda la chaussette dans sa main d'un air dubitatif. Se pouvait-il qu'il se soit enfermé et bâillonné lui-même? Non, ça n'avait aucun sens.

On frappa à nouveau à la porte, d'une manière un tantinet agacée.

-Pardon. J'arrive. Une minute!

Il était tenté de ramper jusqu'à la porte, mais il ne voulait pas que la femme se pose plus de questions qu'il ne s'en posait déjà. Il était d'ailleurs temps qu'il évalue les dégâts de sa chute et de la crise qui l'avait accompagné. En grinçant des dents, il s'appuya au montant de la table pour se relever. Ignorer les éclairs de lumière que la douleur projetait derrière ses yeux fermés se révéla une gageure, mais il pouvait y arriver. Une fois relativement stable sur ses jambes, il rouvrit les yeux et tituba plus qu'il ne marcha jusqu'à la porte.

Le loquet était bien baissé. Il le releva, mais hésita avant d'ouvrir. Et si c'était un piège? Une embuscade? Il ne croyait pas être armé. Mais il avait besoin de réponses et ne les trouverait pas en restant caché derrière la porte. Il entrouvrit celle-ci. Rassuré de ne voir qu'une femme d'âge intermédiaire assez ronde et forte, portant une robe élimée et un tablier presque propre. En guise d'arme, elle n'avait que deux seaux d'eau fumante. L'homme s'écarta pour la laisser passer, s'effondra sur la chaise la plus proche et ferma à nouveau les yeux.

-Votre migraine, toujours?, demanda la femme d'une voix compatissante mais toujours trop forte. Elle ne part vraiment pas on dirait.

Il sursauta malgré au son de sa voix lui et détourna la tête. La lueur des torches dans le couloir lui faisait mal aux yeux, au point de lui donner envie de vomir. Le contenu du premier seau se déversa bruyamment dans le baquet de bois. L'homme s'efforça de ne pas grimacer.

-Oui, réussit-il à répondre de cette voix toujours trop rauque. Mais la crise est finie.

À peine les mots sortis de sa bouche, il sentit une pique dans son cœur et ses entrailles, comme un double coup de poignard. C'était fini. Mais alors, pourquoi ressentait-il une telle tristesse?

-Tant mieux, tant mieux, fit la femme d'un ton jovial tout en versant le deuxième seau. Vous faisiez peine à voir quand vous êtes arrivé, aller! Et si vous me pardonnez, vous faites toujours un peu pitié. Et ben, mes fils vont vous monter le reste de l'eau. Votre bain sera prête dans moins d'une minute, mon bon sire. Le bain va vous requinquer, et vous allez voir comment on traite les clients, au Loup Gris.

Un sourire involontaire se dessina sur les lèvres de l'homme. Douce ironie que ce nom. Mais quelle ironie y avait-il là dedans exactement, il ne le savait pas.

Au moins il avait une meilleure idée de là où il se trouvait. Ce devait être une auberge, et l'aubergiste se tenait devant lui, ou son épouse. L'hypothèse selon laquelle il était un prisonnier de quelque sorte fondait comme neige au soleil.

-Vous voulez autre chose en attendant le dîner?, demanda la femme de la même voix pleine de sollicitude. Je peux vous apporter une boisson chaude, et même vous y mettre une petite goutte de quelque chose.

-Merci. Vous êtes une vraie perle, euh…

-Leza.

-Leza, c'est ça. Le bain suffira. Il me fera le plus grand bien. Et le repas dans la grande salle finira de me rendre la santé.

-Vous avez changé d'avis? Je croyais que vous vouliez qu'on vous monte le repas.

-Et vous avez parfaitement raison, faisons ça. Je voulais dire que je ferais bien quelques pas jusqu'à la grande salle, après mon bain. Si j'en ai la force.

-Très bien. De toute façon, vous n'aurez qu'à taper du pied sur le plancher, et je vous entendrais de la cuisine.

D'où le bâillon improvisé, l'homme hocha la tête, lui offrit un vague sourire, et attendit qu'elle s'en aille. Comprenant son envie de silence, la brave Leza récupéra ses deux seaux et s'éclipsa en silence. Deux grands dadais aux cheveux blonds paillasse la relayèrent pour faire les quelques allez retour pour remplir le baquet d'eau. Ils n'essayèrent pas de lui faire la conversation, peut être avertis par leur mère de l'humeur deleur client, et repartirent en fermant la porte derrière eux quand le baquet fut plein.

À grand peine, l'homme se leva, refit tomber le loquet derrière eux et relâcha le souffle qu'il ne réalisait pas retenir jusque là. Il se sentait plus en sécurité avec la porte refermée sur un secret qu'il avait peine à s'avouer à lui-même.

Il ignorait totalement qui il était.

Son nom, son âge, la raison de sa présence dans cette auberge de troisième catégorie, tout lui échappait, y compris ce qu'était exactement son problème, parce qu'il avait peut être l'esprit totalement blanc mais qu'il n'était pas assez bête pour croire que c'était une migraine ordinaire. Ou peut être que si. Il ne s'y connaissait pas assez en migraines pour pouvoir dire s'il était normal de perdre momentanément la mémoire après une crise, et une à laquelle il était préparé en plus, sinon il ne serait pas enfoncé des chaussettes propres dans la gorge pour qu'on n'entende pas ses cris au risque de penser qu'on égorgeait les gens dans cette auberge.

Alors, qui était-il?

Ce qu'il savait tenait sur les doigts d'une main. Il était jeune, s'il en croyait ses mains, migraineux, amnésique et avait en sa possession assez d'argent pour se payer une nuit dans une auberge de qualité moyenne, mais globalement confortable et accueillante. Ce n'était pas partout qu'on vous montait l'eau pour votre bain. Soit l'aubergiste était avenante avec tous ses clients, soit il avait su la séduire et l'entortiller autour de son petit doigt. Quelque chose lui disait qu'il avait un petit talent pour ça.

Il devait y avoir des indices de son identité dans la pièce, peut être dans la liasse de papiers qu'il devinait sur la table, dans le sac abandonné au pied du lit ou dans le coffre, mais son regard se retourna vers la baignoire de bois. L'idée de l'eau chaude pour soulager ses muscles endoloris par la crise était trop attirante. Il ne pouvait résister plus longtemps. Et puis, peut être que le bain réveillerait son cerveau engourdi.

Maladroitement, il ôta son pourpoint. Ses doigts, aussi engourdis que son cerveau, peinaient sur chaque bouton.

-Quel est l'idiot qui a décidé que c'était une bonne idée d'acheter un vêtement avec autant de boutons?, marmonna-t-il d'une voix rauque. Ah, oui, c'est probablement moi. Excellente idée alors, mais évitons à l'avenir. Des lacets, c'est très bien ça des lacets.

Il s'attaqua à son pantalon et grimaça.

-Compris, je reviens sur ce que je viens de dire. Bannissons lacets et boutons, et vivons tous nus.

Une fois en chemise, il examina ses vêtements de tous les côtés. Ses bas étaient abîmés et crottés, tout comme ses bottes. Il avait beaucoup marché ces derniers temps, et dans la boue. C'était contradictoire avec le reste de ses vêtements. Le pourpoint était fait de velours pourpre et de soie verte, incontestablement cher, mais usé et élimé, maintes fois réparé. Le pantalon était du même acabit.

-Nous aimons nous faire remarquer, on dirait. Impossible de nous rater même sur une place un jour de marché. Mais pour quelqu'un qui voyage beaucoup, il est étrange que nous n'ayons pas le fondement plus élimé. Pourquoi marcher? Quand on a les moyens de se payer un vêtement en velours, on a les moyens de se payer un cheval, ou au moins une mule. Nous devons tirer ça au clair.

Personne ne lui répondit. Il plia soigneusement ses vêtements pour ne pas les froisser, puis ôta sa chemise et plongea la main dans le bain fumant. Il était encore chaud, mais pas brûlant. L'homme s'y laissa glisser glisser avec un gémissement de délice.

L'effet fut immédiat pour ses muscles endoloris par la crise. La douleur dans ses membres finit de se dissiper, y compris dans son coude endolori par la chute. Seules persistèrent la sensation que quelque chose lui enserrait le crâne et lui picotait l'intérieur du cerveau, une sensation de pression sur son coup et un grattement sur son bras gauche, mais il était trop bien pour rouvrir les yeux et voir ce qui le démangeait. Il n'avait pas idée qu'un bain pouvait être aussi délicieux, malgré l'étroitesse du baquet. Son moi d'avant méritait des félicitations pour avoir commandé un bain. L'homme ferma les yeux, déterminé à profiter de chaque seconde passée à mariner dans cette eau délicieuse.

Hélas, l'eau finit par refroidir. Il en allait toujours ainsi avec les bains, maudite soit la physique. À contrecœur, l'homme décida qu'il était temps d'en sortir et d'essayer de chercher d'autres indices sur sa situation.

La brave Leza avait laissé une serviette derrière elle, malheureusement trop petite pour s'y enrober comme il l'aurait voulu. À défaut, il se sécha rapidement puis observa son corps nu.

-Très bien, corps, souhaitez-vous que nous commencions par le positif, ou le négatif? Le positif? Nous présentons bien, sous plus d'un angle. Je parie que nous laissons peu de gens désappointés derrière nous, sauf de notre départ. Pas de signe de maladie, bon point aussi. Par contre, ne vous seriez-vous pas un peu laissé allé question sucreries? Il me semble qu'avec des mollets de marcheur nous devrions avoir le corps qui va avec. Nous allons tâcher de corriger ça, mais ce sont des détails. Je ne suis pas sûr d'apprécier beaucoup ce tatouage non plus, mais passons.

Serait-il bavard? Apparemment, oui. Il avait l'air d'apprécier le son de sa propre voix, même si celle-ci se cassait tous les quelques mots.

-Ce ne sont pas des bras de soldat, continua-t-il à énumérer, ni de bûcheron, ce que la qualité de notre pourpoint suffisait à démontrer. Nous ne sommes pas du genre à soulever de lourdes charges, et ces mains sont celles de quelqu'un qui accorde au travail manuel l'attention qu'il mérite. Encore que, nous n'avons pas récolté ces cals sur les mains en nous contentant de nous rouler les pouces toute notre vie. Habillons-nous et tâchons d'y voir plus clair. Cessons aussi d'utiliser ce nous de majesté, avant d'y prendre goût.

Il enfila sa chemise et noua cette fois sans aucune peine les lacets de son pantalon. Par contre, il se retrouva pris d'une quinte de toux qui le laissa presque plié en deux et qui couvrit son front de sueur. Il passa sa main sur sa gorge et la trouva légèrement enflée et sensible, sans doute à cause des cris de souffrance qu'il avait essayé de pousser. Peut être que l'aubergiste condescendrait à lui monter un verre de lait agrémenté de miel, ou mieux encore, un verre d'hydromel. Il poserait la question, mais d'abord, il avait une enquête à mener. L'homme s'approcha de la table où il avait cru voir un amoncellement de papiers. Il ramassa les quelques feuilles éparpillées sur le sol, redressa la chaise pour s'asseoir et commença à feuilleter l'épaisse liasse, en fronçant les sourcils de plus en plus fort.

C'était insensé. Il se tenait là, assis à cette même place juste avant sa chute, et c'était pour regarder des papiers vierges? Il avait pourtant une plume à la main, et de l'encore sur ses doigts quand il était tombé par terre. Frustré, il tourna et retourna les feuilles les unes après les autres. Certaines étaient récentes, certaines étaient jaunies par les ans, certaines étaient fines comme le cil d'une femme, certaines d'un épais papier de qualité, certaines étaient froissées, d'autres percées de ce qui ressemblait à un coup de crayon rageur, mais toutes étaient blanches.

-Rien, rien, et rien, marmonna-t-il de plus en plus exaspéré. Et quelle me serait l'utilité d'autant de feuilles blanches? Suis-je censé en faire le commerce?

L'homme ne trouverait pas ses réponses sur la table. Il abandonna l'inutile liasse de papier et s'agenouilla au pied du lit pour jeter le contenu de son sac sur le sol. Du diable si celui-ci ne lui donnait pas quelque réponse! S'éparpillèrent alors sur le sol des sous-vêtements propres et sales, quelques pommes un peu blettes, un morceau de pain sec, un petit couteau, des plumes et des crayons, quelques mouchoirs brodés d'initiales différentes à chaque fois, un nécessaire de couture avec ses petits ciseaux d'argent ternis, ainsi que trois pantalons, six chemises et quatre pourpoints, un gris perle, un bleu turquoise, un brun-vert et un rouge écarlate. Deux étaient récent, l'un même brodé de fil d'argent, les autres élimés comme celui qu'il portait. Récente richesse ou revers de fortune?

D'instinct, il alla chercher sa bourse sous le matelas, là où il avait l'habitude de la cacher en arrivant dans une auberge, même s'il ne se rappelait plus où il avait pris cette habitude. Il la soupesa avant de l'ouvrir, et siffla doucement. Il y avait là une quarantaine de couronnes, et la bourse n'était qu'aux deux-tiers pleine. Soit il avait été très riche, soit il était à deux doigt de pouvoir s'établir confortablement à son aise. Au moins, il n'aurait pas à s'inquiéter de son avenir avant quelques temps, même si la mémoire ne lui revenait pas de suite. Mieux valait cependant éviter de faire des folies.

Trois carnets reposaient au fond du sac, reliés de cuir cirés et cornés comme par un long usage, au point que la tranche était noircie par le passage fréquent du doigt dessus, mais eux aussi étaient vides de toute note, dessin ou indice concernant son identité. L'homme s'apprêta à refermer le troisième d'un geste agacé quand il sentit un papier dépasser de la couverture. Il le déplia pour dévoiler une carte grossièrement dessinée de la Temeria et de ses alentours. On pouvait y voir une partie de la Redania, dont la cité libre de Novigrad, ainsi que les royaumes d'Ellander, Cidaris et Kerack. La capitale du même nom était entourée au crayon.

-Kerack. Mais est-ce que je suis à Kerack, est-ce que je vais à Kerack ou est-ce que je dois éviter Kerack?

Il y avait pléthore de crayons et de plumes dans son sac, tous témoignant d'un usage fréquent contredisant toutes les feuilles blanches inutilisées sur la table et dans ses carnets. Il s'empara du premier crayon venu, d'une feuille de papier au hasard et traça la même carte à la va-vite. L'écriture était la même. Une réponse de plus, mais qui le laissait avec quinze questions supplémentaires, encore une fois.

-Réfléchis, grinça l'homme. Tu dois bien avoir une preuve de ton identité sur toi? Tu savais que tu allais avoir une crise de quelque chose et tu t'es fourré une chaussette dans la bouche pour qu'on ne t'entende pas crier. Une migraine ne rends pas amnésique. La douleur pourrait expliquer que tu aie du mal à te remémorer les choses sur le coup, mais pas que tu sois toujours amnésique une heure après, pas à moins que la raison n'en soit…

Magique. L'homme frissonna. Mieux valait ne pas tout de suite envisager cette hypothèse. Il avait réussi à se rappeler instinctivement où il cachait son argent, alors ou cachait-il ses affaires les plus précieuses?

À peine se fut-il posé la question que son regard se posa sur le pourpoint bleu turquoise, aux coutures renforcées sur les épaules. Il en tata les coutures, s'enthousiasma en trouvant un trou dans lequel passer le doigt et où il aurait été possible de cacher quelque chose, puis le reposa, déçu. Dommage, il était content de son idée. Mais bien sûr, réalisa-t-il dans un éclair d'illumination, il n'aurait pas caché d'éventuelles choses précieuses dans un sac qu'il était facile de voler. Dans le pourpoint qu'il portait en arrivant, par contre… Il courut s'en emparer, tâta les coutures et poussa un cri de joie en sentant quelque chose de dur sous ses doigts. Il avait recousu le trou pour empêcher la chose de tomber à son premier mouvement, mais il arracha le fil en tirant d'un coup sec. Une bague tomba et rebondit sur le sol. L'homme la rattrapa juste avant qu'elle ne passe sous le lit.

Dehors, le soleil avait presque fini de disparaître. L'homme dut allumer quelques chandelles pour examiner la bague de plus près et comprit aussitôt pourquoi il la gardait soigneusement hors de vue. La bague était en or massif, et décorée d'un blason, une sirène à deux queux d'or sur champ coupé émanché d'argent et d'azur, évoquant vaguement une mer déchaînée sous laquelle le monstre se cachait. Il cligna des yeux en réalisant qu'il maîtrisait le langage héraldique. Intéressant. Il devait être noble, ou les côtoyer assez pour reconnaître le blason d'une bague qu'il aurait alors probablement volé. Il retourna la bague. Sous le blason pouvaient se lire quatre lettres à moitié effacées par le temps, J.A.P.L.

-Fantastique. Ne me reste plus qu'à trouver une bibliothèque et me plonger dans l'héraldique de toutes les familles nobles du continent. Comme si je n'avais pas mieux à faire de mon temps. Et si jamais il s'avère que j'ai tué ce J.A.P.L., je risque de me jeter dans les bras d'une famille assoiffée de sang. Que du bonheur.

Mieux valait cacher à nouveau la bague, dans son pourpoint de voyage. Elle ne ferait qu'attirer sur lui une attention inutile. Peut être aussi valait-il mieux d'ailleurs arborer un pourpoint un peu moins voyant. En attendant, l'homme plaça la bague sur son doigt et se dirigea vers le coffre, sans trop d'espoir d'y trouver d'autres réponses. À raison, d'ailleurs, car le coffre était vide et poussiéreux.

De plus en plus frustré, l'homme se rassit à côté du lit pour ranger dans son sac tout ce qu'il en avait sorti, des pourpoints aux mouchoirs en passant par les carnets vides. Il refermait le sac quand il s'aperçut qu'il y avait quelque chose de blanc sous le lit. Il tâta de la main, et ramena deux feuilles de papier qui avaient du voler plus loin que les autres au moment de sa crise. Dire qu'il avait failli ne pas les voir…

-Ne nous emballons pas, murmura-t-il. Tu as déjà été échaudé, ces feuilles pourraient être blanches comme les autres. S'il n'y a rien, il n'y a rien. Une bonne nuit de sommeil et la mémoire te sera revenue.

Il se mordit les lèvres et regarda la première feuille. Elle n'était pas vierge. L'homme poussa un soupir de soulagement et commença à lire ce qui était visiblement une liste, écrite de sa main, et en plusieurs fois s'il devait en croire les encres de couleur différentes et l'écriture plus ou moins frustrée d'un item à l'autre.

Ce que je peux te dire, avait-il inscrit en haut.

Tu perds la mémoire depuis un certain temps.

Tous tes souvenirs ne sont pas concernés. Tu devrais pouvoir te débrouiller. Les Lettenhove se débrouillent toujours, s'il faut en croire Père.

Au cas où ce ne soit pas le cas, tu t'appelles Julian Alfred Pankratz de Lettenhove.

Si tu fais le choix d'Alfred plutôt que de Julian, je trouverais un moyen de te hanter.

Idem si tu décide de te teindre les cheveux. Nous avons déjà essayé. Le blond n'est pas notre couleur.

Les crises empirent, c'est une évidence. La bonne nouvelle, elles ne devraient plus durer très longtemps.

Les écrits s'envolent, les paroles restent.

Tu es en route pour Vizima. Ce n'est pas le pire des choix, pour commencer.

Ne fais pas demi-tour. S'il y avait des options au nord, tu les as épuisées.

L'aubergiste a déjà été payée, et grassement. Ne la laisse pas te prétendre le contraire.

L'homme fronça les sourcils et retourna la feuille. Il n'y avait rien d'autre écrit de l'autre côté. Qu'était-il donc censé faire d'une liste remplie de trous, et d'instructions décousues ou sans aucun intérêt qui ne lui permettaient pas vraiment d'en apprendre plus sur lui-même? L'homme qu'il avait été aurait pu lui offrir d'avantage. Il n'y avait véritablement qu'une information utile sur toute la liste.

-Julian Alfred Pankratz de Lettenhove, répéta-t-il à mi-voix. Julian Alfred Pankratz de Lettenhove…

Sa bouche se plissa sur une grimace. Le nom avait quelque chose de très vaguement familier. Il pouvait croire que c'était le sien, mais il n'aimait pas son propre nom, comme s'il y associait de mauvais souvenirs qu'il préférait oublié et que, apparemment, il avait fini par oublier. De là à s'en réjouir...

-Julian Alfred Pankratz de Lettenhove… Julian, définitivement Julian. Le reste, on verra ce qu'on peut faire. Tu t'appelles Julian, tu as un père mais tu en parles au passé ce qui veut dire qu'il est mort ou que vous êtes en mauvais terme, tu as une bague précieuse qui porte tes initiales et le blason familial mais que tu gardes hors de vue pour ne pas te la faire voler. Tu as entouré le nom Kerack sur une carte, mais tu n'en parles pas dans ta liste. C'est donc que tu n'allais pas à Kerack. Par contre, tu allais à Vizima, vers Vizima, mais tu ne l'as pas entouré sur la carte. Évidemment, ce n'était pas ta destination finale, juste une ville de transit. Tu ne viens pas de Kerack non plus, puisque tu dis venir du nord. Est-ce que tu dois éviter Kerack? Aller à Kerack? Et pourquoi ne pas avoir marqué Lettenhove sur la carte? Passons au deuxième papier, et s'il n'est pas plus utile, nul ne m'empêchera de faire un scandale et de me dénoncer moi-même sur la place publique.

Julian, puisque c'était son nom, s'empara du deuxième papier, et découvrit à cette occasion qu'il avait peut être oublié tout le reste, mais pas comment jurer. La bordée d'injures qui sortit de sa bouche était de toute première qualité. Il s'impressionnait lui-même,et le débordement était tout à fait justifié, de son point de vue, car au lieu d'une liste, d'une confession, d'une carte ou de quoi que ce soit d'utile, le papier était couvert de lettres, certaines minuscules, certaines majuscules. Julian roula en boule le papier, le jeta de l'autre côté de la pièce, n'évitant que de justesse la baignoire. Il repoussa d'un coup de pied son sac, et se jeta sur le lit tout habillé, les yeux emplis de larmes de rage et de frustration.

Quand on frappé à la porte, Julian fit mine de ne pas entendre. Il n'avait pas faim, de toute manière. Il voulait juste dormir et déjà oublier les seules heures de sa vie dont il était capable de se souvenir. S'il y arrivait seulement, avec sa frustration légitime contre les injustices de la vie en général, et de la sienne en particulier.

Les rayons du soleil matinal et le bruit des casseroles en cuisine au-dessous de son lit réveillèrent Julian aussi efficacement que les odeurs de pain chaud montant depuis les interstices du plancher. Il se découvrit affamé, la tête toujours prise dans un désagréable étau. Sa gorge était toujours douloureuse, son bras récemment tatoué le grattait toujours autant et il tout aussi ignorant de son passé et de son identité que la veille. Vraiment, il avait toutes les raisons de se réjouir.

-Julian Alfred Pankratz de Lettenhove, déclara-t-il à voix haute, afin de vérifier si le nom sonnait plus juste que la veille.

Ce n'était pas le cas, mais au moins il s'en souvenait de lui-même, sans avoir à consulter les notes qu'il s'était laissées. Autant prendre ça pour un bon présage. Julian se redressa et s'assit au bord du lit pour réfléchir. Il ne pouvait pas rester dans cette auberge, même si son seul désir était présentement de se remplir l'estomac puis de retourner se coucher jusqu'à ce que sa migraine se soit dissipée, mais ce n'était pas ici qu'il trouverait des réponses. Il se leva donc à contrecœur. Il ôta ses vêtements de la veille, et enfila une nouvelle chemise. Alors qu'il allait enfiler son pourpoint, il se souvint qu'il avait toujours sa bague au doigt. Il s'arrêta, la remit dans sa cachette et s'empara de son nécessaire de couture afin de refermer celle-ci. Avant d'enfiler enfin le pourpoint, il observa soigneusement ses points de couture. Ils étaient fins et serrés, presque indiscernable de la véritable couture. Apparemment, il avait quelques compétences dans le domaine. Quand à savoir où et quand il les avait acquises, c'était un tout autre problème.

Julian se désintéressa momentanément de la question et replia le reste de ses affaires pour les fourrer dans son sac, au-dessus des carnets vides, puis récupéra sa bourse sous le matelas. Il hésita un moment à s'alléger de ceux-ci, mais l'idée le révulsa intérieurement sans qu'il sache trop pourquoi. Il récupéra pareillement chaque feuille blanche éparpillée sur la table. Il les roula soigneusement, les entoura d'un ruban, et les glissa à leur tour dans le sac. Il ne possédait rien de son passé, à part ces quelques feuilles. Absurde ou pas, il était incapable de laisser les seules éléments concrets qu'il avait un passé derrière lui. Finalement, il récupéra la page couverte de lettres qu'il avait la veille jeté de dépit, et la déplia. Ses sourcils se froncèrent aussitôt. Si les lettres étaient éparpillées de manière anarchique sur la page, cinq étaient reliées au crayon, L-e-b-e-a.

-Un code?, s'interrogea-t-il à voix haute. Mais un code de quoi, pourquoi? Suis-je un espion? Mais espion de qui, espion de quoi, espion pourquoi? Si le secret est si important, pourquoi le rendre si dure à déchiffrer? Un secret doit avoir un sens, et je ne vois de sens nulle part ici! Pourquoi est-ce que je m'agace moi-même à ce point?

Nul ne lui répondit. Julian glissa le papier dans son sac avec les autres, enfila ses bottes, et passa son sac en bandoulière sur son dos.

Au moment de lever le loquet de la porte, il se figea, arrêté par la vague impression qu'il avait oublié quelque chose, qu'il aurait du avoir plus de poids sur le dos que son sac. Par acquis de conscience, il refouilla une dernière fois toute la chambre, mais il n'y avait pas vraiment d'endroit où cacher quoi que ce soit. Il essaya même de soulever les lattes du plancher et de bouger des pans entiers des cloisons de bois, en vain. C'est donc en se sentant définitivement trop léger qu'il descendit dans la salle commune de l'auberge, encore presque vide. Peut-être était naturellement lève-tôt, mais d'instinct l'idée lui paraissait risible. C'était plutôt qu'en se levant aussi tôt qu'il l'avait fait la veille, il avait au moins gagné une nuit complète. Et lui qui avait cru qu'il aurait du mal à s'endormir avec toutes les questions qui faisaient la gigue dans sa tête! Il s'était bien trompé, cette migraine l'avait laissé assommé pour le compte.

La femme de la veille, Leza, était déjà à l'ouvrage quand il arriva au comptoir, et buvait un verre de lait chaud pour se réchauffer les mains.

-Maître Julian, lui sourit-elle en le voyant. Je me suis inquiétée pour vous hier. J'ai frappé à votre porte pour voir si vous vouliez manger, mais vous n'avez pas répondu.

Julian lui fit une révérence exagérée.

-Maîtresse Leza, les plumes de vos oreillers m'ont soumis à leurs charmes, et il fallu les douces odeurs s'élevant de votre cuisine pour m'éveiller, ou je dormirais encore.

La femme rougit faiblement.

-C'est bien la première fois qu'on dit ça de mes oreillers! Mais je suis soulagée, en tout cas. Vous m'avez inquiété très fort quand vous êtes arrivé hier.

-Je sais que je n'étais pas au meilleur de ma forme, mais c'était à ce point-là?

-Et comment! Sans mon aîné pour vous retenir, vous tombiez directement de votre cheval dans la boue de ma cour! On a presque du vous porter jusqu'à la cheminée pour vous réchauffer. J'avoue, d'abord je me suis demandée si vous n'étiez pas malade et si c'était la mort que j'accueillais dans mon établissement.

-Je vous assure que mes migraines sont plus impressionnantes que dangereuses, et que ce mal n'est pas contagieux.

-Je sais bien. C'est ce que vous m'avez dit hier, quasi mot pour mot.

-C'est que je dois le répéter souvent, sans doute.

-Je crois bien, si ça vous arrive souvent. Mais je vais pas vous laisser debout avec vos migraines! Asseyez-vous près du feu, et je vais vous servir quelque chose qui vous chauffera les entrailles pour la route. On a un bon bouillon de poule qui chauffe en cuisine, et le pain sort tout juste du four. Pour vous requinquer, ça va vous requinquer, je vous le dit!

-Je n'en doute pas, et on entendra parler de l'hospitalité de maîtresse Leza du Loup Blanc partout où je passerais.

-Du Loup Gris, mon bon monsieur.

Julian lui sourit faiblement. Sa migraine, qui était pourtant bien calmée à son réveil, revenait l'attaquer de plus belle. Il se laissa tomber sur la chaise la plus proche et mit sa tête entre ses mains jusqu'au retour de l'aubergiste avec le bouillon et le pain promis.

-Vous êtes sûr que je devrais pas appeler la guérisseuse? Elle s'y connaît bien en herbes de tout poil.

Avec les guérisseurs et guérisseuses de village, c'était tout ou rien. Soit on tombait sur les meilleurs soigneurs à la ronde, dignes d'être mis face aux plus grands des rois, soit on risquait de mourir rien qu'en reniflant leurs concoctions.

-À combien sommes-nous de Vizima?

-Comme je vous le disais hier, pas plus de deux jours à dos d'un cheval comme le vôtre, moins même si l'Ismena n'est pas en crue. Mais si vous voulez y être plus vite, je suis sûre que vous trouverez quelqu'un pour vous vendre une rosse en meilleur état que la vôtre.

-Inutile. Je suis sûr qu'elle et moi tiendront jusqu'à Vizima.

Il en allait du cheval comme des migraines. Julian avait une bourse coquettement remplie, mais tant qu'il ne savait pas avec certitude où il voulait ou devait se rendre, autant économiser ses ressources. Si l'animal était vraiment mauvais, il aurait de toute manière de meilleures chances de lui trouver un remplaçant convenable dans une grande ville que dans un village dont il ignorait le nom. La grimace dubitative de l'aubergiste lui donna cependant des doutes. Peut être qu'il aurait du regarder la bête avant de se décider.

-Vous connaissez mieux que moi votre cheval, maître Julian, et vos migraines aussi. Mais moi je vais m'inquiéter.

Julian s'empara de sa main pour y poser un baiser.

-Alors, meilleure des hôtesse de toute la Temeria, il faudra que je repasse un jour.

La brave Leza ôta sa main en rougissant.

-Vous savez que vous serez le bienvenu, maître Julian. Je crois bien vous l'avoir dit deux ou trois fois hier, allez! Enfin, je vais dire à mes fils de seller votre cheval et de lui donner une double ration d'avoine, qu'on soit sûrs qu'elle vous porte en sécurité jusqu'à Vizima.

-Vous êtes vraiment trop bonne, et si cela ne tenait qu'à moi, on chanterais vos louanges du Povys jusqu'à Cintra. Combien vous dois-je pour tous ces bons soins que vous m'avez prodigué?

L'aubergiste écarquilla les yeux.

-Mais… rien, maître Julian! Vous avez été assez généreux hier. Plus qu'assez, même. Je m'en voudrait de demander plus, surtout que vous avez rien mangé hier. Je retourne en cuisine, mais si vous en voulez plus, appelez et je viendrais tout de suite.

Julian lui offrit un dernier sourire, puis revint à son plat, pensif. La cuisine de Leza sentait meilleure qu'elle ne goûtait, mais elle nourrissait son homme, et c'était tout que Julian demandait présentement. La conversation, en tout cas, lui donnait à réfléchir. Julian en avait appris plus sur lui même en une conversation avec l'aubergiste et en fouillant sa chambre qu'avec toute la liste laissée par son prédécesseur, un homme dont ou pouvait se demander s'il cherchait vraiment à l'aider. Peut être d'ailleurs devrait-il prendre le temps de dresser lui aussi une liste à sa propre intention dans l'optique de la prochaine attaque de migraine amnésiante, et la sienne serait plus exhaustive et utile que celle que lui même avait reçu en héritage.

Julian avait découvert qu'il était non seulement bavard, mais aussi beau parleur et qu'il savait y faire avec la gent féminine, et qu'il était capable de donner aisément le change à des inconnus pour qu'on ne réalise pas qu'il n'avait aucune idée de qui il était et de où il était. Il savait qu'il était incapable de se laisser des indications claires à lui-même et qu'il s'amusait à l'occasion à jouer avec des messages codés. Et il avait appris quelque chose d'important: il n'était déjà plus l'homme arrivé la veille au Loup Gris avec une migraine débilitante. Cet homme là était du genre à donner une somme coquette à la première aubergiste un peu amicale, tandis que lui réfléchissait déjà à comment économiser son argent le temps d'en découvrir plus. C'était déjà des indices intéressants sur qui il était, mais encore une fois, ils le conduisaient à toujours plus de questions au lieu de lui donner des réponses.

Une seule chose était sûre. Julian Alfred Pankratz de Lettenhove était un paquet de contradictions enrobées dans une énigme et fourrées de mystère. Julian commençait même à se demander s'il ne s'était pas volontairement effacé la mémoire, mais plus il y réfléchissait, plus il avait mal à la tête. Au lieu de se faire du mal, il finit par reporter son attention sur son bouillon de poule. Il avait toute la route jusqu'à Vizima pour se poser ces questions.