Une longue file de personnes attendait d'embarquer.

Chacune disait vouloir démarrer une nouvelle vie et rester auprès du roi.

Jamais il n'y avait eu un tel embarquement d'hommes vers une nouvelle terre. C'était un véritable exode.

Helmut Prumel faisait des bénéfices sans précédents.

Mais, pendant qu'il utilisait ses bateaux pour conduire les Eldiens se rendant sur l'île de Paradis, d'autres compagnies maritime raflaient les contrats pour transporter les marchandises. S'il perdait ses clients habituels, que pourrait-il faire?

Si un client ne pouvait compter sur son fournisseur habituel alors il en changeait sans état d'âme.

Pour récupérer ses clients, il fallait offrir un meilleur service ou écarter la concurrence.

En l'occurrence, écarter la concurrence était facile.

En tant que titan primordial, il avait le pouvoir de provoquer des tracas administratifs voir une enquête de la police. Dans ces cas-là, la police se montrait particulièrement minutieuse dans son enquête.

La rumeur prétendait qu'il avait utiliser sa forme de titan pour attaquer des bateaux de la concurrence et les faire couler. Aucun témoin n'avait pu confirmer ces rumeurs mais un bateau coulé pouvait ne pas laisser de témoin.

Il avait même encouragé la rumeur à tel point que ses concurrents lui avaient laissé le champ libre et lui avait laissé des contrats.

Il était certain qu'il aimait nager dans les profondeur.

Il côtoyait les cétacés et s'amusait beaucoup de leur terreur. Il avait essayé de chasser les baleines pour récupérer l'huile mais avait trop endommagé ces animaux pour que la chasse soit rentable donc il avait laissé faire ses baleiniers.

La gestion de sa compagnie maritime nécessitait beaucoup de travail mais il avait engagé des hommes efficaces.

À quoi bon être un titan primordial si c'était pour rester derrière un bureau?

Il avait bien mieux à faire: nager dans les profondeurs, participer à des événements mondains, préparer ses enfants à sa succession et profiter de sa richesse et de sa position.

Il y avait des nouvelles étonnantes en ce moment. Le Mâchoire était officiellement porté disparu malgré les efforts de la famille Grober pour cacher la perte de leur titan. Un appel avait été lancé pour trouver son nouveau détenteur. Les journaux expliquaient comment vérifier sans se mettre en danger. Le Colossal avait terrifié un village en se transformant. Il y avait eu des morts à cause du souffle de l'explosion pendant la transformation. Aucune famille n'avait osé se plaindre. Friedrich Fritz était toujours dans le domaine Richter où il passait un moment agréable. Il chassait régulièrement et se rendait au casino plusieurs soirs par semaine. Il avait participait à un tournoi de billard et avait admiré un spectacle équestre.

Le premier bateau largua les amarres mais resta dans le port. Cette fois-là, trois bateaux partaient en direction de l'île de Paradis et les deux autres attendaient leurs passagers.

Prumel comptait les accompagner quelques heures.

Il avait déjà tiré un bateau sous sa forme de Bestial pendant plusieurs heures avant de finir par lâcher l'ancre. Ses enfants appréciaient beaucoup ces promenades et il avait reçu des propositions pour laisser d'autres gens en profiter mais il avait toujours refusé malgré les offres très lucratives. Il répondait à chaque fois qu'il n'était pas une mule.

Klaus Teyber dans le cadre de leur partenariat lui avait justement envoyé quelques hommes pour qu'ils apprennent à naviguer. Il pouvait leur demander d'assurer le confort de ses enfants. Ymir savait qu'ils pouvaient se montrer capricieux. Ils avaient réussi à dégoûter plusieurs serviteurs.

Prumel envisageait de leur faire intégrer l'équipage d'un de ses bateaux avec interdiction de révéler leur filiation. Ça leur durcirait le cuir et leur apprendrait à travailler sans rechigner. Ce genre d'expérience forgerait leur caractère. Ils étaient un peu vieux pour servir comme mousse mais ce n'était pas un obstacle pour lui. Devenir mousses à leur age serait le signe pour l'équipage qu'ils sont de haute naissance et les exposerait à en devenir souffre-douleur.

Cela faisait trop longtemps qu'ils profitaient des douceurs de la vie. Il était temps de leur en apprendre la dureté. C'était important pour leur éducation.

Il sortit de ses pensées en apercevant une jeune femme qui observait les Eldiens embarquer.

Il reconnut Helga Fritz, la sœur de Karl Fritz l'actuel Originel.

‒ Ma dame, salua Prumel en s'inclinant.

‒ Seigneur Prumel! Combien sont-ils à partir vers cette île?

‒ A l'heure actuelle, plus de quarante milles Eldiens sont partis mais il y en a chaque jour qui viennent ici en demandant à rejoindre le roi.

‒ Ils sont nombreux! C'est vraiment étrange! Des gens abandonnent toute leur vie pour tout recommencer dans cette île. C'est insensé!

‒ Je ne saurai vous répondre, ma dame! Je ne fais que les conduire là-bas! Le roi nous a recommandé de continuer à vivre malgré son absence.

‒ Je sais bien mais je ne comprends pas. Il a interdit à la famille royale de le rejoindre sans donner d'explication. Il n'y a que son épouse et son enfant à naître qui sont auprès de lui.

Malgré l'étonnement, Prumel resta impassible.

‒ L'Originel est fort. Il ne risque pas de mourir par accident et encore moins d'une attaque. Il prévoit certainement de laisser sa famille le rejoindre avant l'échéance pour que son enfant n'ait pas à assurer sa succession à moins de treize ans ou alors, il reviendra sur le continent. Ce serait bien trop cruel. Puisqu'il vous a interdit de venir sur l'île de Paradis, vous pouvez toujours lui écrire. Votre lettre sera transmise avec diligence.

Elle regarda les bateaux et soupira.

‒ J'imagine que c'est la chose à faire! Quand vos bateaux partiront-ils?

‒ Oh vous n'avez nulle raison de vous presser! Je puis retarder leur départ jusqu'à ce que votre lettre soit écrite.

‒ Je vous en remercie! Je vous la ferai porter plus trad.

Prumel s'inclina et elle prit congé.

Quand les passagers eurent embarqué dans le troisième bateau, il resta à quai malgré leur impatience. Dans le pire des cas, les bateaux rateraient la marée. C'était moins grave que de faire attendre une dame de la famille royale. Les capitaines étaient maîtres à bord mais le Bestial était le maître dans la mer et il était préférable de ne pas tester sa patience.

Le petit bateau dans lequel ses enfants attendaient était également à quai. Ses enfants et leur amis se prélassaient au soleil. À vue d'œil, ils avaient prévu un déjeuner venu du meilleur restaurant de la ville accompagné des plus grands crus. Ils lorgnaient sur les bouteilles mais Prumel interdisait qu'ils y touchent avant d'être sortis du port.

Boire comme des trous les vins les plus délicats, c'était une chose. Mais boire en public comme des porcs, c'était autre chose.

Oui, il était vraiment temps de les endurcir, pensait Prumel. Ils étaient les héritiers de l'une des grandes familles de l'empire eldien, le plus grand et le plus puissant empire de l'histoire humaine. Ils devaient se montrer digne de cet héritage.

Quand une servante d'Helga Fritz apporta la lettre après quelques heures, les bateaux attendaient encore.

Elle remit la lettre, fermée par le sceau des Fritz, au capitaine du dernier bateau et il put enfin lever l'ancre mais la marée était basse.

Comme il ne voulait pas perdre plus de temps, Prumel aida les bateaux à gagner le large avant de revenir chercher celui de ses enfants et de leurs amis.

À sa grande contrariété, ils avaient profité de sa distraction pour ouvrir les bouteilles.

Les serviteurs supplièrent pour ne pas être punis.

Prumel savait qu'ils avaient reçu des ordres de ses enfants mais ils avaient aussi reçu ses ordres et ses ordres primaient. Mais il n'avait pas envie de chercher d'autres serviteurs pour le moment alors il remit à plus tard le moment de les punir. D'ailleurs, être au service des enfants Prumel était une punition en soi.

Il n'y avait que quatre marins. C'était peu mais ils n'avaient normalement rien à faire. Le reste de l'équipage était composé des serviteurs qui venaient de chez Teyber.

Sa colère s'apaisa en nageant.

C'était probablement sa faute. Il avait trop gâté ses enfants. Après sa mort, ils risquaient de dissiper sa fortune en vivant dans l'oisiveté, à moins que l'échéance des treize ans ne fasse mûrir un peu celui qui aurait le Bestial.

Mais il était temps de corriger un peu leur éducation déplorable.

Et dans le cas où ils ne changeraient pas de comportement, il devrait se résoudre à les renier et les déshériter. Il appréciait beaucoup un de ses neveux qui était travailleur et déterminé. Après tout, la succession n'avait pas besoin d'être du parent à l'un des enfants. Tant que le titan Bestial restait dans la famille, celle-ci garderait son rang. Ce serait alors à lui de choisir un successeur Et peut-être que treize ans après la mort de Helmut Prumel, l'un de ses enfants récupérerait finalement le titan Bestial.

Au bout de seulement une heure, Prumel ralentit l'allure et laissa les trois bateaux le dépasser.

Il décida de venir à bord du bateau qu'il tirait pour contempler les autres naviguer vers l'horizon en prenant un peu de repos.

En émergeant, il reprit forme humaine et appela jusqu'à ce qu'une corde lui soit lancée pour qu'il puisse grimper à bord.

Tous à bord furent surpris de le voir embarquer.

‒ Monseigneur? demanda le capitaine.

Prumel garda son attention sur les jeunes. Tous semblaient avoir bu plus que de raison. L'un d'eux divaguait dans un coin. Deux dormaient. Un était penché par dessus bord, probablement en train de vomir. Ils offraient un spectacle déplorable.

Malgré sa colère, il garda son calme. Il serait bientôt temps de les faire revenir à la dure réalité de la vie. Un privilège ne se méritait pas mais il fallait s'en montrer digne et il était seul juge.

S'il y avait eu des rames à bord, il eut été tenté de les laisser revenir à terre par la force de leurs bras.

Il prit une bouteille et un verre et tourna le dos aux jeunes.

Le bruit d'un poids tombant dans l'eau le fit se retourner.

‒ Vous êtes fous!

Ses fils et leurs amis s'étaient relevés tant bien que mal. Devant eux, les serviteurs envoyés par Teyber avaient attrapé un qui dormait et l'avait balancé dans l'eau.

L'un des jeunes, plus réactif ou plus ivre que les autres, sauta à l'eau pour sauver son camarade.

Les brigands exhibaient des pistolets qu'ils pointaient vers les jeunes et les marins.

‒ Comment osez-vous? s'écria Prumel.

‒ Vous allez bien gentiment vous taire et rester sans bouger.

Tous les autres se figèrent.

‒ Bien! Toi là! Tu vas nous ramener vers la côte mais pas au port! Au nord de la ville, il y a l'embouchure du fleuve Mujord. De l'autre coté, il y a plusieurs maisons. Tu iras sur la plage près du pic. On est attendu là-bas.

‒ Et eux?

Le brigand sourit.

‒ Ils garantissent ton obéissance!

Jamais Prumel n'avait autant détesté quelqu'un mais il n'avait pas le choix.

‒ Soit mais je sauve d'abord ceux-là!

Sans attendre la réponse, il se jeta à l'eau.

Celui qui avait été lancé à la mer s'était réveillé en entrant dans l'eau mais avait paniqué. Il commençait à se noyer.

L'autre malgré sa bonne volonté avait du mal à faire face aux hautes vagues. Il s'épuisait rapidement.

Prumel atteignit le premier et l'attrapa avant de le porter jusqu'au bateau. Des bras se tendirent pour récupérer le pauvre jeune homme.

Il repartit sans attendre et plongea pour attraper l'autre. À la surface, l'adolescent s'agrippa à lui en recrachant l'eau qui était entrée dans ses poumons et Prumel dut l'assommer pour le porter plus commodément.

‒ Pourquoi avez-vous fait une chose pareille? Il aurait pu mourir!

‒ Pose pas de question et nage!

La rage au cœur, il s'éloigna de nouveau avant de se mordre la main et de se transformer.

Il attrapa l'ancre avec ses crocs et repartit.

Il ne comprenait pas. Il n'y avait aucun intérêt à agir ainsi. Même s'ils réclamaient une rançon, ils risquaient plus que leur vies. Personne de sensé ne menaçait un proche de l'un des primordiaux devant lui.

Historiquement, il était arrivé à de nombreuses reprises que la famille d'un primordial soit menacée. En cas de demande de rançon, les malfaiteurs relâchaient leurs otages après avoir reçu l'argent et étaient ensuite traqués.

Dans les temps anciens, c'était une pratique utilisée pour contraindre un primordial à donner son titan mais dans ce cas, les otages ne survivaient pas pour ne pas risquer qu'ils cherchent la vengeance ou qu'ils réclament justice auprès de l'Originel. En revanche, la mise à mort des otages rendait les primordiaux dont la famille était menacée moins réceptifs. À cause de cela, la famille était particulièrement protégée mais il arrivait que les otages soient abandonnés. Conserver le titan dans la famille était plus important que protéger tous les membres de la famille.

Mais maintenant, les familles nobles mineures ne convoitaient plus ouvertement le pouvoir des titans. La position sociale impliquait un sacrifice très lourd. Aucun titan n'avait été prit de force depuis des siècles et même s'il était loin, l'Originel pouvait encore intervenir.

Prumel ruminait ses pensées en nageant vers le continent.

Il dut émerger pour voir où il en était en approchant de la cote.

Il grogna intérieurement en remarquant qu'il n'avait pas nagé droit. Il n'avait pas de boussole dans la tête et n'avait pas de point de repère donc maintenir sa trajectoire était difficile.

Il ne voyait aucun bateau à l'horizon donc décida de longer la cote d'un coté choisi aléatoirement.

S'il avait fait un mauvais choix, il suffirait de rebrousser chemin.

Quand il finit par atteindre le port d'où il était partit, il trouva rapidement le point que les malfaiteurs lui avait indiqué.

Il y avait deux hommes qui pêchaient.

Prumel reprit sa forme humaine et sortit la tête de l'eau.

‒ Allez, encore un petit effort, cria l'un des bandits.

Prumel se retourna et exigea de voir ses enfants et leurs amis. Ils se présentèrent tous devant lui et à son grand regret, aucun ne sauta à l'eau pour se sauver. Il les regarda attentivement mais ils allaient bien qu'apeurés.

Il nagea vers la plage. Il n'y avait aucune menace apparente. Les pécheurs ne lui prêtaient aucune attention.

Quand il eut le sable sous les pieds, il s'arrêta mais ne voyait rien qui justifiait de le conduire de force ici.

Prumel avançait toujours jusqu'à ce que le sable soit sec sous ses pieds. Du coin de l'œil, il surveillait les pécheurs mais ils ne bougeaient pas.

Soudain, une douleur lui déchira la poitrine.

Un harpon était enfoncé dans son corps. Sous le choc, Prumel tomba au sol. Il attrapa le harpon et commença à le tirer doucement à cause de la douleur. Il avait presque envie de s'en débarrasser en le faisant traverser son corps mais pour cela il fallait se redresser et il n'était pas en état.

Les deux pécheurs furent à ses cotés. Ils l'empêchèrent d'extraire le harpon. Et plantèrent en plus des couteaux en des endroits non vitaux.

Ils l'attrapèrent et le portèrent jusqu'à leurs complices.

Le harponneur était proche et il les aida à porter Prumel tout en le gardant blessé.

Sur le bateau, les malfaiteurs enfermèrent les jeunes et les marins. Avant de sauter à l'eau, ils jetèrent un bâton de dynamite.

Ils nagèrent vers la côte sans vérifier s'il restait des témoins vivants. Ils avaient prit soin de leur faire boire de l'alcool pendant toute l'après-midi.

Arrivés sur la plage, ils fouillèrent dans les sacs de leurs complices et récupérèrent une longue vue avec laquelle ils scrutèrent les flots.

Quand Karl Fritz reçut la lettre de sa sœur, il la lit attentivement avec un visage sombre. Malgré l'amour qu'il avait pour les membres de sa famille, il avait scellé leur destin.

Il regarda l'Eldien qui avit transmit le message.

‒ Le bateau qui vous a fait venir ici attend-t-il ma réponse avant de partir?

L'homme s'inclina.

‒ Non votre majesté! Il n'avait reçu aucune instruction en ce sens. Il a dit que son devoir était de repartir sur le continent et que vous aviez certainement vos propres moyens de répondre.

Apprenant que le bateau n'était pas ralenti dans la tâche de faire venir des Eldiens, le roi s'apaisa.

‒ Il a bien fait! Va maintenant!

Oui, il avait besoin que de nombreux Eldiens viennent mais il craignait que ce ne soit insuffisant pour construire les Murs. Il n'y avait même pas assez d'Eldiens sur l'île pour un seul Mur alors trois? Il ne savait pas combien d'Eldiens réussiront à le rejoindre sur l'île mais ne voulait pas pour autant restreindre son projet ou en différer la réalisation. Il ne voulait pas non plus qu'il y ait un délai important entre l'érection de chaque Mur.

Alors, il pensa à une solution. S'il avait besoin de plus d'Eldien alors il pouvait utiliser les pouvoirs de l'Originel pour avoir plus d'Eldiens.

Il retourna dans l'Axe pour voir avec Ymir. Si un de ses prédécesseurs avait pu modifier le corps des Eldiens pour les prémunir d'une épidémie alors, il pouvait rendre les Eldiennes plus fécondes et faire en sorte que les Eldiens soient plus d'humeur à batifoler sans se soucier des conséquences. Si une famille ne pouvait prendre en charge un nouvel enfant, il l'utiliserait.

Bien sûr, tout cela serait limité aux Eldien de Paradis.

Il ne répondit pas à l'inquiétude de sa sœur. Il craignait de flancher s'il la revoyait.

Il ne voulait pas se sentir coupable de l'avoir condamnée à mort.

Helga Fritz resta dans l'inquiétude. Elle ne remarqua même pas qu'elle était suivie.

Klaus Teyber supervisait les opérations et Hélos exécutait les ordres.

Le prochain objectif était l'Assaillant.

‒ Il vit dans un manoir à l'écart des villes mais son comportement est imprévisible donc c'est impossible de le surprendre. De plus, il peut partir pendant des semaines sans que personne ne sache ce qu'il fait. À coté de ça, il peut agir de façon flamboyante. C'est très difficile de le suivre. Mais il est bien chez lui en ce moment. Son personnel travaille pour lui depuis longtemps donc ils seront sans doute loyaux.

‒ En y mettant assez d'argent, ils changeront de camp facilement, fit remarquer Hélos.

Teyber lui lança un regard courroucé.

‒ Mes fonds ne sont pas illimités et c'est trop risqué. Les hommes que j'ai envoyé cherché le Charrette sont revenus bredouilles. Ce n'est pas le moment de laisser une chance au hasard.

‒ Hé bien, il suffit d'enlever leurs familles, comme pour le Bestial!

‒ Il est du genre à partir du jour au lendemain. Nous ne pouvons pas laisser passer cette occasion. Il faut lancer un assaut. Pas de quartier! Un membre de la famille royale est là. Dans la confusion, il ne faut pas qu'il s'échappe.

Teyber attendit seul.

La bande de Hélos se dispersa en petits groupes et ne fut bientôt plus visible. Ils étaient de plus en plus excités après les derniers succès. Les nouvelles commençaient à se répandre. Les gens commençaient à murmurer que le pouvoir allait tomber des mois des Fritz. Pour l'instant, ce n'était que du bouche à oreille mais bientôt la chute de l'empire apparaîtrait comme une évidence. Hélos avait pu recruter de nouveaux compagnons et même des Eldiens voulant une part du pouvoir. À terme, ils espèraient former les nouvelles grandes familles.

Teyber se tenait sur ses gardes. Il savait bien que son titan attirait aussi les convoitises. Ce serait une catastrophe s'ils réussissaient à le piéger. Mais ils avaient encore besoin de lui pour fournir le liquide cerebro-spinal puisqu'ils ne savaient pas encore comment le récupérer par eux même.

Les primordiaux aux ordres d'Hélos restaient à l'écart. Ils risquaient de faire perdre l'effet de surprise.

Alexander Richter était dans le couloir qui menait à la chambre de Friedrich Fritz. Ce dernier était couché mais pas encore endormi. Il lisait paisiblement. Le manoir était particulièrement paisible ce soir-là. Richter avait envoyé la majeure partie de ses serviteurs ailleurs.

Dans le silence de la nuit, les rares bruits étaient amplifiés. On entendait le vent qui soufflait à l'extérieur, les portes qui s'ouvraient ou le craquement typique de la troisième marche de l'escalier quand quelqu'un marchait dessus. En se concentrant bien, on pouvait entendre des pas furtifs. Richter avait fait enlever les tapis une semaine plus tôt.

Enfin, une silhouette apparut discrètement. D'abord, l'intrus passa simplement sa tête puis, rassuré de ne rien voir, s'avança franchement.

Richter se redressa, brandit son fusil et tira.

Il entendit un juron et une véritable cavalcade.

Trois coups de feu furent tirés successivement; un signal sans doute.

Dans les étages, il y avait de l'agitation. Les domestiques devaient être paniqués.

Richter renversa des meubles pour ralentir les intrus et entra dans la chambre de Friedrich Fritz.

‒ Mais qu'est-ce que ça veut dire? s'exclama Friecrich Fritz qui enfilait des vêtements.

‒ Nous sommes attaqués mais n'ayez crainte: je me charge de votre protection. Si vous permettez…

Il retira un tapis et révéla une trappe qu'il ouvrit.

Sans laisser le temps à son inviter de réagir, il le tira et le laissa devant l'ouverture. Il lui plaça une bougie dans le main et lui donna une légère poussée.

‒ Allez-y maintenant! Nous n'avons pas de temps à perdre!

‒ Quoi? Nous enfuir? Comme des…

‒ Ah ça suffit! Regardez un peu par la fenêtre!

Une gigantesque silhouette quadrupède courait dans la direction du manoir. Il était impossible de reconnaître l'animal mais il était terrestre.

‒ C'est impossible!

‒ Je n'ai pas le temps d'en dire plus. Ma priorité est de nous sauver tous les deux. Si nous nous en sortons vivants et libres alors rien ne sera perdu.

La pétarade acheva de le convaincre.

Ils se retrouvèrent dans la cave.

Richter avait placé des tonnelets de poudre. La mèche était prête.

Les rares serviteurs qui se trouvaient au manoir ce soir-là étaient les moins fiables, ceux qu'il avait embauché récemment, qui n'étaient pas Eldiens ou qui ne le servaient que pour le salaire sans respect pour le culte d'Ymir.

Pour autant, ils ne méritaient pas la mort mais il était prêt à les sacrifier. C'était nécessaire pour le salut d'Eldia s'il fallait en croire l'homme aux cheveux longs qui utilisait le pouvoir caché de l'Assaillant pour lui parler à travers le temps.

Klaus Teyber vit de loin le manoir exploser.

‒ NON!

Hélos poussa aussi un cri de rage. Il venait de perdre beaucoup d'hommes fidèles.

Après un instant d'hésitation, Teyber se mit à courir vers les ruines.

Confus, Hélos le suivit.

‒ Il faut fouiller les décombres! Peut-être que l'Assaillant est encore vivant. S'il meurt ici, son pouvoir sera perdu!

Il utilisa son titan pour fouiller et soulever les pans de murs effondrés mais ne découvrit que des serviteurs et des brigands d'Hélos.

Le Mâchoire, le Bestial et le Colossal était inutiles pour les recherches mais les deux premiers pouvaient au moins s'assurer qu'il n'y aient pas de fuyards.

Alertés par l'explosion, des habitants des villages voisins vinrent voir mais n'osèrent pas s'approcher.

Alexander Richter et Friedrich Fritz furent supposés morts et le titan Assaillant fut déclaré perdu.

Quand les forces de l'ordre arrivèrent, elles furent massacrées.

La tête d'Helga Fritz fut retrouvée accrochée à un réverbère.

Les policiers qui la décrochèrent furent saisis d'effroi en la reconnaissant.

Un panneau était pendu sur lequel il était écrit «Mort aux titans!»

Partout sur le continent, les membres de la famille Fritz furent assassinés.

Richter et Fritz débouchèrent d'un tunnel.

Un coffre contenant des vêtements ordinaires et de l'or les attendait.

Richter ne jeta pas un regard vers ce qui restait de son manoir.

‒ Votre majesté, il est temps de nous cacher de notre ennemi!

‒ Comment est-ce possible? Qui oserait s'en prendre à un titan? Quel pays oserait défier l'empire?

‒ C'est ce que nous verrons mais nous devons partir. Heureusement, j'ai une identité de rechange pour moi et je connais suffisamment de gens pour pouvoir assurer votre sécurité.

‒ Ma sécurité!? Je suis donc une cible? Mais qu'en est-il du reste de ma famille?

‒ Je ne sais pas, mentit Richter. J'ai pu vous sauver parce que vous étiez chez moi mais il faudra voir ce que nous pourrons faire pour les autres.

‒ Comment pouvez-vous réagir aussi calmement? Vous étiez tout prêt à une attaque?

‒ Le titan Assaillant est toujours prêt à se battre! Je suis sorti de ma chambre quand j'ai remarqué que mon manoir était attaqué par une troupe nombreuse. J'ai préféré vous mettre à l'abri.

Choqué par les événements, Friedrich Fritz suivit docilement Philippe Durand sans plus poser de question.