Il faisait frais quand Julian sortit de la chapellerie, et il se réjouit de l'achat du petit chapeau qui lui donnait l'air si gaillard et qui protégeait ses oreilles de l'humidité remontant des marais. Julian n'aurait pas supporté de vivre à l'année à Vizima. Hélas, l'achat de ce couvre-chef avait encore un peu plus entamé ses finances. Il aurait du choisir une chapellerie de moindre qualité, mais c'aurait été un crime de ne pas décorer sa tête d'une telle plume, et il avait laissé à l'auberge un pourpoint qui conviendrait parfaitement avec ledit chapeau. Julian était tenté de retourner à l'Ours Poilu pour se changer et pouvoir s'afficher tout à son aise dans ses nouveaux atours, mais il avait beaucoup de choses à faire avant que le soleil ne se couche, beaucoup de questions auxquelles trouver des réponses.

C'est donc vers l'hôpital de Saint Lebioda que se dirigèrent ses pas, mais en suivant un chemin détourné. Un détail de la rapide conversation qu'il avait eu avec le nain Yarpen à l'auberge de l'Ours Poilu avait retenu son attention. Yarpen avait mentionné un vieux manoir, et cette seule mention avait attisé quelque chose dans la mémoire de Julian. Il désirait fortement voir le manoir en question, sans se rappeler précisément de l'endroit où il se trouvait. Le plus simple était donc de chercher un point en hauteur. Il n'en existait guère, à Vizima, mais Julian trouva quand même moyen de grimper la côte qui menait le monastère de l'Ordre de la Rose Blanche et son cimetière. Il resta sagement en dehors des limites de l'un et de l'autre, mais pu ainsi contempler la Vieille Vizima sur la rive sud de l'Ismena, un quartier clos par des murs bien moins hauts et fiers que ceux qui entouraient la jeune Vizima au nord du fleuve, et surtout le vieux manoir.

Ce dernier n'était qu'une ruine, surtout comparée au palais royal que Julian pouvait admirer en tournant la tête de l'autre côté. Ses tours étaient à moitié effondrées et on pouvait deviner ses portes effondrées vers l'intérieur. Quelqu'un, dans un passé relativement récent, y avait mis le feu, comme on efface les traces d'un crime, ou comme on conjure un cauchemar.

-Sinistre, n'est-ce pas?

Julian se tourna vers un vieil homme chargé d'un maigre bouquet de fleur, qui se dirigeait vers le cimetière et s'était arrêté pour l'aborder.

-Je ne sais pas, répondit-il sincèrement. Il y a dans les ruines une beauté austère qui m'interpelle.

Le vieil homme cracha à terre.

-Beauté, ah! Il n'y a rien de beau dans ce château. La meilleure chose qui lui soit arrivé c'est qu'on l'ait brûlé. Trop de sang a coulé entre ses murs.

-Je ne suis pas de Vizima. Rappelez-moi ce qui c'est passé?

-La strige, soupira le vieil homme, la strige. Notre bonne dame Adda à ce qu'il paraît maintenant, la fille de notre bon roi Foltest, libérée de sa malédiction par un sorceleur payé en bonnes couronnes témériennes.

-Je crois que je me rappelle. C'était il y a longtemps?

-J'avais encore des cheveux noirs à l'époque.

-Longtemps, donc. Comment en ai-je entendu parler alors? Quelqu'un en aurait-il fait une chanson?

S'il ne s'était pas retenu à la rambarde de bois, il serait tombé en bas de la pente, tant sa tête lui faisait mal. À ses côtés, le vieil homme cracha à nouveau sur le sol.

-Une chanson! Certainement pas! Qui voudrait entendre une chanson sur un lieu maudit comme celui-là, ou sur un immonde sorceleur faisant le sale boulot pour lequel on le paye? Il aurait mieux fait de faire vraiment son travail celui-là, et de trancher la gorge à Adda. Je me fous de ce que dit Foltest, que la princesse n'est pas responsable de ce qu'elle a fait quand elle était une strige, elle a tué tous ces gens, et Foltest l'a laissé faire parce que c'était sa princesse de fille et sa seule héritière. La raison d'État qu'ils appellent ça. Ce que je sais, moi, c'est qu'elle a tué ma fille, et si j'avais été le sorceleur, je sais ce que j'aurais fait, parce que pendant qu'Adda est au nouveau château à porter des robes comme une dame, ma fille est là sous terre à attendre que son père lui dépose des fleurs quand il en a le temps. Et qu'est-ce qui nous dit à nous qu'Adda est bien libérée de la malédiction et qu'elle ne tuera plus personne? Le roi Foltest, sa magicienne et ce sorceleur. À d'autres. Il y aura des morts un jour, c'est moi qui vous l'dit. Ma fille m'a pas laissé de petits enfants, mais un jour ce sera d'autres pères qui monteront au cimetière poser des fleurs sur la tombe de leurs filles.

Il secoua une nouvelle fois la tête et repartit d'un pas lourd vers le cimetière.

-Attendez! Comment s'appelait ce sorceleur?

Le vieil homme ne s'arrêta pas, mais il répondit quand même à la question de Julian.

-Jamais su son nom. Je sais même pas si les sorceleurs en ont. Je sais juste qu'ils méritent pas d'en avoir et je sais comment je l'appelle, moi, celui-là. Le maudit.

Julian aurait voulu poser cent questions de plus, mais elles restèrent coincées dans sa gorge. Il se contenta à la place de hocher la tête et de verser une larme sur le destin des pauvres gens sacrifié sur l'autel de la raison d'État et des ambitions royales. Ses doigts, bizarrement, le démangeaient, bougeant dans l'air sans rime ni raison. Peu à peu, son mal de tête se dissipa. Julian jeta un dernier long regard aux ruines. La brume les envahissait déjà.

-On chante forcément la beauté d'Adda, songea-t-il à voix haute. On chante toujours la beauté des filles de roi, même quand elles louchent plus fort que les boutiquières et qu'elles marchent sans grâce. Mais qui chantera les filles des vieillards et les maisons vides de tout rire d'enfant? Qui chantera les sorceleurs et leurs choix impossibles?

Aucune réponse ne surgit des ruines portées par le vent, ni pleur d'enfant, ni gémissement de sorceleur, ni hurlement de strige. Julian ne savait lequel des trois il attendait le plus. Ce n'était peut être que le vent qui mugissait au-dessus du lac de Vizima et de ses marais, mais Julian n'avait aucune envie de s'attarder là, en vue de ce château maudit livré aux flammes par les veuves et les pères éplorés ou par un roi soucieux d'effacer les traces des crimes des innocentes. Il était toujours incapable de dire s'il était déjà venu contempler ce château en ruine ni pourquoi il lui avait semblé si important de venir, mais s'il avait espéré en tirer un souvenir précis, c'était un espoir vain. Ne se dégageait de ces ruines qu'une impression de malheur et de gâchis. L'illumination attendue ne vint pas, mais son mal de tête revint à la charge avec la force d'une inondation.

Julian en grinça des dents et fut obligé de fermer les yeux pour contenir la douleur à l'intérieur. Quand il les rouvrit, il eut un éblouissement, lui donnant l'impression de voir quelqu'un entrer ou sortir des ruines en trébuchant, mais l'image disparut aussitôt. Son mal de tête, par contre, semblait se renforcer de minute en minute. Julian avait du mal à garder les yeux ouverts. Il avait l'impression qu'on dardait sur lui la plus blanche et éblouissante des lumières et que tout autour de lui se noyait dans une blancheur inquiétante. Priant pour ne pas s'effondrer dans la rue en invitant tous les malandrins du coin à venir lui faire les poches, Julian trébucha jusqu'au bas de la colline.

Par chance, l'hôpital de Saint Lebioda n'était pas très loin de la colline et du vieux manoir, mais les derniers mètres lui parurent interminables. La lourde porte de chêne était fermée pour ne pas laisser entrer le froid de l'automne. Julian s'y appuya pour saisir le heurtoir et le toquer aussi bruyamment que possible contre la lourde porte en bois. De l'autre côté, il lui sembla entendre un bruis de pas, ou alors c'était juste le marteau qui cognait dans sa tête comme si son crâne était l'enclume d'un forgeron.

Enfin, la porte s'ouvrit. Julian, surpris, se laissa tomber à l'intérieur. Deux bras costauds le rattrapèrent de justesse juste avant qu'il ne s'écrase le nez sur le sol.

-Quoi, on s'entre-tue déjà dans les rues à cette heure de la journée?, s'étonna son sauveur.

Si on le lui avait demandé plus tard, Julian aurait été incapable de dire la répartie qu'il réussit à balbutier, mais elle était probablement d'une tristesse absolue. Il laissa les ténèbres l'engloutir en se faisant la réflexion que s'évanouir n'était pas une sensation très agréable et qu'il ne recommandait l'expérience à personne.

Julian reprit conscience dans un lit, froid et dur, mais relativement confortable, du moins si on le comparait au froid du sol. Au moins, il n'avait pas mal aux bras et aux jambles comme la dernière fois où il était tombé sur le sol de sa chambre pour s'y tordre de douleur jusqu'à la fin de la crise. Déjà satisfait de ce premier constat, il ouvrit les yeux, mais seulement pour découvrir qu'un tissu positionné sur sa tête l'empêchait de voir le reste de la pièce. Il se souleva sur un coude pour l'enlever, mais une main se posa sur sa poitrine pour l'arrêter.

-Ne bougez pas, fit une voix d'homme d'un ton grave.

Julian leva un sourcil.

-C'est une demande ou un ordre? Parce que je ne suis pas attaché mais je trouve quand même la demande très tendancieuse. C'est ainsi que vous traitez tous vos malades, ou bien ai-je droit à un traitement de faveur?

L'homme rit doucement.

-Je ne fais que suivre mon devoir de médecin, et je n'attache pas durant mes heures de travail. Restez allongé, et gardez la compresse sur vos yeux surtout, pour éviter les éblouissements. Quelqu'un viendra vous parler dans quelques minutes.

Julian hocha distraitement la tête pendant que l'homme s'éloignait. Il n'avait plus mal, mais il avait déjà eu affaire aux étourdissements en question et était peu soucieux de recommencer. Pourtant, pour l'instant ce qui l'intéressait le plus c'était qu'une voix d'homme grave lui faisait visiblement beaucoup, beaucoup d'effets, et particulièrement l'idée d'être attaché dans l'obscurité sans voir son interlocuteur. Julian ne s'était jusque là pas posé de questions sur ce qui l'attirait. Il avait eu quelques soucis plus pressants à régler, comme arriver à Vizima avant que Rutabaga ne s'effondre raide morte, mais à présent il savait qu'il était définitivement attiré par les hommes à la voix caverneuse et aux grosses mains. Il restait à voir ce qu'il en était du côté de la gente féminine et de ses autres goûts en matière de galipettes.

Était-ce le plus urgent à apprendre sur lui-même? Certainement pas. Mais toute connaissance sur lui-même était bonne apprendre et il enregistra ces informations avec les autres. Il était plus que temps qu'il mette cette liste à l'écrit d'ailleurs, juste au cas où ces quelques informations disparaissent un jour comme le reste. La Liste, l'autre, lui aurait au moins appris ça.

Un bruit de pas suivi du raclement d'une chaise sur le sol interrompit Julian dans ses pensées. C'était un soulagement. Il détestait rester seul avec ses pensées. Julian avait besoin d'un interlocuteur pour s'épanouir, même s'il était aussi silencieux que Rutabaga.

-Notre malade est réveillé je vois, déclara une voix d'homme. Ne bougez pas, pendant que je vous examine.

Le médecin souleva son bras pour prendre son pouls. La voix était plus proche du ténor que de la basse. Coïncidence ou non, Julian la trouva nettement moins attractive que la précédente. Il était pour qu'on lui ramène le précédent docteur, particulièrement si c'étaient ses grandes mains qu'il avait senti le soutenir un peu plus tôt.

-Éveillé, et impatient de discuter, répondit-il quand même.

-J'imagine bien. Vous avez toqué à la porte juste à temps semble-t-il. C'était votre première attaque de haut-mal?

-Ce n'était pas ma première crise, mais je ne pense pas que ce soit le haut-mal. Je crois que j'ai été maudit.

-Les gens pensent souvent que le haut-mal est une malédiction, mais ils se trompent. C'est une maladie désagréable, mais on vit avec.

-Ce n'est pas le haut-mal.

-Non?, demanda le docteur en auscultant son cœur et en prenant à nouveau son pouls au niveau du cou. Vous vous y connaissez donc en maladies?

Julian fronça les sourcils. Il commençait à ne pas apprécier des masses ce docteur et son ton condescendant.

-Je ne crois pas. J'aurais du mal à dire, vu que le premier symptôme de mon mal est moins la migraine que l'amnésie.

Le docteur interrompit son auscultation pour réfléchir. À travers son bandeau, Julian vit une forme se lever et le surplomber.

-Voyons la réaction à la lumière.

Le bandeau disparut. Julian cligna des yeux, mais la lumière ne lui parut pas particulièrement agressive. Au moins à présent pouvait-il voir la minuscule chambre aux murs de pierre et le médecin chauve qui l'auscultait, mais il n'était pas sûr d'y gagner au change. Celui-ci examina ses yeux de près, puis se rassit. Julian attendit son avis en se mordant les lèvres. Au moins, il avait l'air de commencer à le prendre au sérieux.

-Décrivez-moi vos symptômes. Donnez-moi le plus de détails possibles.

-Je me tenais debout dans une pièce et je me suis soudain effondré en me tordant de douleur, avec un linge dans la bouche pour ne pas me couper la langue, ce qui veut dire que j'anticipais le problème. Quand la crise s'est terminée, je me suis retrouvé avec l'arrière-grand mère de toutes les migraines, incapable de me souvenir de qui j'étais ou de ce que je faisais là où j'étais. C'était il y a quasiment une semaine. La mémoire ne m'est jamais revenue et dès que j'essaie trop fort de me souvenir, comme tout à l'heure, la migraine revient à la charge. Idem si quelque chose me rappelle presque un souvenir qui m'échappe l'instant d'après. Alors, ça ressemble plus à une malédiction ou une maladie pour vous?

Le docteur fronça les sourcils. Julian le laissa réfléchir, tout en se demandant s'il devait parler du reste, des papiers découverts blancs et des notes qu'il s'était laissé. Finalement, il renonça à l'idée, au moins le temps d'être sûr d'être pris au sérieux comme il le méritait.

Le docteur pris quelques notes sur un petit carnet, puis releva enfin la tête pour s'adresser à lui.

-Ce que vous avez ressemble effectivement plus à une migraine qu'au haut-mal, malgré la présence caractéristique de convulsions. La migraine peut effectivement s'accompagner parfois de problèmes de mémoires.

Julian leva un sourcil sarcastique.

-Aussi longs? Au point de ne pas pouvoir se rappeler de son propre nom?

-Je dois dire que je ne suis jamais tombé sur ce genre de cas, reprit le docteur, mais cela ne veut pas dire que ce n'est pas possible. Des problèmes d'équilibre ou d'expression avant une crise? Des engourdissementsou des picotements dans les membres ? Une confusion générale? Des flash visuels à la périphérie de votre vision?

À chaque symptôme, Julian secoua négativement la tête, avant d'hésiter pour le dernier.

-Des fois, mais pas avant, plutôt pendant et après.

-Sensibilité à la lumière donc. Une sensibilité au son?

-Il me semble. Oui, à moins que votre heurtoir ne fasse autant de bruit que les cloches du temple.

-Oui, donc. Une difficulté à penser pendant la crise?

-Ça dépend. La première fois, la première attaque dont je me souvienne en tout cas, je me suis étonné d'à quel point j'arrivais bien à réfléchir à ce qui m'arrivait, même sans rien y comprendre.

-Des hallucinations auditives, visuelles ou olfactives? Une accélération du rythme cardiaque ou une difficulté à respirer?

-Je dirais que non.

-Et vous souvenez toujours de quand vous avez eu une crise?

-Je crois. Rien n'indique le contraire en tout cas, et personne ne m'a signalé le contraire. Quoi qu'il en soit, je pense que c'est une malédiction. Je me suis laissé des indices en ce sens.

-La paranoïa est un symptôme de nombreuses afflictions.

Julian ouvrit la bouche pour protester et dire qu'il n'était pas fou, avant de s'arrêter en réalisant que du point de vue d'un docteur, c'était peut être exactement ce qu'un fou dirait. Il fronça les sourcils, un détail se rappelant soudain à lui.

-Les migraines peuvent-elles être contagieuses?

-Jamais. C'est un mal dont le patient souffre toujours seul. Par contre, plusieurs membres d'une même famille peuvent en être atteints.

-J'ai rencontré quelqu'un tout à l'heure, qui m'a dit qu'il pensait m'avoir croisé quelque part. J'aurais été incapable de le dire d'où et de quand il pouvait me connaître, mais il s'est mis à grimacer et se frotter la tête comme s'il avait lui aussi une migraine au bout de quelques minutes. Et avant que vous ne me le demandiez, je doute d'avoir un Nain pour cousin. Si une migraine ne peut causer, ça, une malédiction…

Le docteur poussa un profond soupir et referma son calepin.

-Vous persistez donc dans votre théorie. Pourquoi alors venir à l'hôpital?

-Pour voir si vous pouvez au moins atténuer les symptômes de ces migraines, pardi! Mais je suis surtout venu à Vizima pour tenter de voir un mage ou une sorcière et lui demander de m'enlever cette malédiction. Y en a-t-il en ville?

Le médecin fit la moue.

-Des charlatans plus prompts à empoisonner qu'à soigner, et uniquement là pour soutirer un maximum d'argent à des patients qui feraient mieux de venir voir de véritables professionnels plutôt que de risquer leurs vies et leur argent en vaines tentatives d'améliorer la situation. Nous perdons plus de malades par la faute de ces charlatans qu'à cause de la peste.

D'accord, Julian s'était peut être adressé à la mauvaise personne pour se renseigner sur le sujet. Personne n'aimait la concurrence, ni les marchands, ni les bardes, ni les belles femmes, et certainement pas les médecins.

-Il doit bien y avoir une exception, protesta-t-il en essayant d'ignorer sa tête qui le lançait à nouveau. Et s'il ou elle se moque de moi, je reviendrais bien vite la queue entre les jambes pour vous supplier de me soigner et de me voler mon argent au lieu de le laisser à ces charlatans.

Le docteur avait au moins l'air de réfléchir à sa proposition. Julian s'efforça de prendre son air le plus pathétique, un air de pigeon prêt à être plumé. Il devait avoir l'air très pigeonesque, parce que le docteur craqua presque aussitôt.

-Ce sont tous des charlatans, répéta-t-il. À l'exception de la sorcière du roi, Triss Merigold.

Julian se releva sur un coude, tout excité.

-Exactement la personne que je veux voir alors! Comment la rencontrer?

-Je crains qu'il ne faille être de la noblesse pour espérer approcher du palais. Et même si c'était votre cas, Merigold est actuellement absente. D'après les rumeurs en ville, le roi et elle se seraient disputés et Merigold serait allée se faire pendre ailleurs le temps qu'il se calme. C'est souvent comme ça avec Foltest. Il déteste qu'on ne soit pas de son avis. Il se calmera, comme toujours, et Merigold reviendra.

-Combien de temps durent ces disputes?

-Jamais plus de deux ans, sourit le médecin. Elle est absente depuis trois mois maintenant.

Échec et mat, et pas en faveur de Julian. Il laissa retomber sa tête sur son oreiller.

-Voyons ce que vous avez pour moi, soupira-t-il.

Trois heures plus tard, Julian sortait de l'hôpital de Saint Lebioda délesté de quelques dizaines de pièces d'or supplémentaires et plus lourd de six potions à l'aspect aussi peu engageant que l'odeur. Si elles pouvaient dissiper plus vite ses maux de crâne après chaque soupçon de souvenir se baladant dans son crâne vide, Julian s'estimerait quand même gagnant. Pour autant, il commençait à s'inquiéter de la baisse significative de ses finances. En l'espace de quelques heures, Julian s'était fait volé, avait du payer le couvert et le logis pour lui et Rutabaga, s'était payé un chapeau fort seyant et avait dépensé une petite fortune en potions dont il doutait qu'elles lui soient très utiles, quelle que soit la renommée de l'hôpital qui les lui avait vendu.

Julian ne regrettait rien, et surtout pas le chapeau, même si c'était probablement lui qui avait convaincu l'institution charitable qu'il faisait partie de ces patients ponctionables à merci. Par contre, il devenait urgent de trouver de quoi remplir sa bourse dégarnie.

Heureusement, Julian n'était pas homme à se retrouver à court d'idées. Si les précédentes lui avaient coûté cher, elles n'avaient pas mal tourné à proprement parlé. Il avait pensé se diriger directement vers la bibliothèque la plus proche ou les archives de la ville pour éplucher jusqu'au dernier ouvrage à la recherche de la famille Pankratz de Lettenhove, ou d'une carte le menant jusqu'à elle, mais une banque n'était pas non plus un mauvais endroit où commencer des recherches. Si sa famille était riche, la succursale locale de la banque Vivaldi aurait des informations pour lui. Julian se mit en route tout en sifflotant un petit air enthousiaste, avant de s'interrompre en grimaçant. Après sa migraine de tantôt, siffler lui faisait mal à la tête.

La façade de la banque Vivaldi fit forte impression à Julian. Ce n'était pas un endroit à cambrioler sans un plan parfaitement bien échafaudé et Julian ne s'y risquerait pas. C'était amusant par contre que sa première pensée en voyant les murs épais avait été un cambriolage. Julian aurait-il été un voleur dans une autre vie? Il préféra ne pas s'éterniser sur cette idée, tant pour éviter une migraine que pour éviter que ses pensées ne se lisent sur son visage. En général, les banquiers n'aimaient pas trop les idées de cambriolage. À la place, Julian s'efforça de prendre un air hautain comme les quelques nobles qu'il avait pu croiser en ville, et se présenta au premier comptoir libre.

-Julian Alfred Pankratz de Lettenhove, se présenta-t-il. Je souhaite accéder à mes fonds et faire un retrait.

En guise de preuve, il exhiba devant le Nain la bague marquée de ce qui était peut être le sceau de sa maison et qu'il avait discrètement ôté de sa cachette dans une ruelle voisine. Le Nain récupéra sur son comptoir une loupe pour observer de près la chevalière, auscultant chaque détail du sceau avec attention. Julian attendit avec une patience mal dissimulée qu'il en ait terminé. D'un coup, il réalisait que la bague qu'il transportait pouvait être un faux grossier, réalisé pour gruger un quelconque pigeon. Julian n'était peut être pas un noble ou le plus bizarre des garde-chasses. Il était peut être un faussaire, une crapule de la pire espèce. Son portrait était peut être affiché dans toutes les banques du Continent avec pour consigne de l'arrêter et de le poignarder à mort s'il osait pointer le bout de son joli nez.

Le Nain finit par redresser la tête pour le fixer d'un air suspicieux, puis sortit un lourd volume qu'il ouvrit à peu près à la moitié pour le consulter. En tordant le cou, Julian pouvait voir des symboles héraldiques s'étaler sur la page. Ensuite, il sortit un deuxième registre, encore plus épais et poussiéreux, empli d'une multitude de lignes et de colonnes écrites rédigées avec une écriture de pattes de mouche. Julian commençait à sentir la sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Était-il plus suspect de proclamer que toutes ces précautions étaient inutiles ou de ne rien faire et de se comporter comme si toutes ces vérifications étaient normales? Dans le doute, il se décida pour danser nerveusement d'un pied sur l'autre tout en prétendant avoir une crampe à la jambe.

-Famille Pankratz de Lettenhove, annonça finalement le Nain en refermant le registre d'un claquement sec qui fit sursauter Julian.

-Vous nous avez trouvé? Je suis dans vos registres?

-Tout à fait. Cependant… Veuillez m'excusez, je procède à quelques vérifications supplémentaires et je reviens. Le protocole, vous comprenez?

-Prenez votre temps, lui offrit gracieusement Julian tout en retenant une grimace.

Dès le Nain partit, Julian se laissa tomber sur le banc le plus proche, les jambes coupées par l'angoisse. Il lui semblait déjà entendre le bruit des gardes s'approchant pour le jeter dehors, au mieux. S'il était ici sur les traces d'une arnaque échafaudée alors qu'il avait encore sa mémoire, il avait eu les dents trop longues.

Julian saisit son chapeau pour s'éventer et passa nerveusement sa main dans ses cheveux. Il commençait à douter. Était-ce une erreur de venir chercher des réponses dans une banque, ou même à Vizima de manière générale? Il se mordit les lèvres. Ce qu'il avait dit au médecin était vrai, il pensait de plus en plus sérieusement à une malédiction. Il fallait bien ça pour lui ôter la mémoire. Julian devait avoir des ennemis riches et puissants, assez pour payer un mage et lui infliger cette malédiction. À moins qu'il n'ait vexé une succube qui lui avait fait boire de venin de vouivre ou quelque chose comme ça. Non. Les succubes et le venin de vouivre ne fonctionnaient pas comme ça. Julian le savait. Ce qu'il ne savait pas, c'était comment il savait tout cela, mais il y avait un blanc dans son esprit là où se trouvait cette réponse. Ce serait pourtant bien utile de connaître ses sources. Par contre, il pouvait avoir directement vexé un mage ou une magicienne. Julian se sentait un bon potentiel pour énerver les gens.

Quoi qu'il en soit, ce mystérieux ne devait pas être très bon. Julian en voulait pour preuve le fait qu'il avait eu le temps de se laisser des instructions. Essayé, plutôt. Les mots s'étaient magiquement effacés des parchemins laissés vierges par la malédiction, ne le laissant qu'avec des énigmes doublées de fausses pistes et de voies sans issues. Julian avait fait de son mieux avec le peu d'informations dont il disposait, ou plus exactement, avec ce que la magie qui lui avait volé sa mémoire l'avait laissé faire. La Liste, comme il appelait la feuille d'instructions qu'il s'était laissé à lui même, était bien chiche en informations utiles. Il était quand même arrivé à un endroit où le nom Pankratz de Lettenhove signifiait quelque chose, tout seul, et en ne s'étant fait voler que la moitié de son argent. Ce n'était pas trop mal pour un homme dont l'intérieur de la tête devait ressembler à un fromage fondu essayant de s'évader par tous les trous.

Cependant, cela ne suffisait pas à Julian. Il voulait plus que de vagues informations, il voulait des réponses, il voulait découvrir qui il était, vicomte, escroc ou bâtard d'une cuisinière, il voulait retrouver sa vie, il voulait savoir quelle était cette menace invisible qui le suivait, il voulait…

Il voulait que cette foutue migraine arrête de lui assaillir les tempes.

-Vicomte? Si vous voulez bien me suivre? VicomtePankratz?

Julian tourna à toute vitesse la tête vers le Nain et grimaça. Celui-ci était revenu sans qu'il le remarque, prit qu'il était dans ses pensées. Lui? Vicomte? Cela semblait grotesque. Il n'était même pas sûr d'apprécier l'idée, et pourtant, un tel titre aurais du le réjouir.

Au moins, cela voulait dire qu'il y avait bien dans cette banque des réponses sur son identité. Julian sauta sur ses jambes.

-Pardon. Je vous suis.

-Fort bien. Maître Golan Vivaldi va vous recevoir.

Le Nain le guida à travers les couloirs de la banque jusqu'à un bureau ensoleillé au premier étage, donnant sur l'une des places de Vizima. Un Nain vêtu de velours gris brodé de bleu se leva derrière son bureau. Julian s'avança pour lui serrer la main.

-Messire Vivaldi!, s'exclama Julian en rendant la solide poignée de main avec un enthousiasme exagéré. C'est un plaisir de vous revoir. La dernière fois c'était à cette soirée, non?

Le Nain se rassit, fronça les sourcils et se frotta les tempes en grimaçant. Julian ne savait pas s'il devait soupirer de soulagement ou pousser un cri de frustration en découvrant face à lui une autre victime de la migraine galopante induite par sa malédiction. Il avait du rencontrer Goran Vivaldi dans le passé, tout comme il avait déjà croisé Yarpen. Ou pas. Il s'imaginait peut être des choses, mais cette théorie lui semblait crédible.

-Je… suppose, finit par répondre Vivaldi en lui lâchant la main pour se rasseoir. La soirée de charité du mois dernier, c'est bien ça?

Julian secoua la tête et se laissa à son tour tomber dans un fauteuil assez confortable pour lui donner envie de faire une bonne sieste.

-Non c'est plus vieux que ça. Celle de l'an dernier, peut être? Ou bien au palais? Je rencontre tellement de monde...

Vivaldi poussa un grognement qui n'était ni un assentiment, ni une dénégation. Les nobles n'aimaient pas qu'on ne les reconnaissent pas, après tout, et les banquiers ne vexaient jamais leurs clients.

-Venons-en au fait, si vous le voulez bien. Si je comprends bien, vous venez chez nous pour faire un retrait, vicomte?

Julian se secoua.

-Tout à fait, et consulter mes comptes de manière générale. Une urgence familiale me force à rentrer chez moi, ce qui demande des fonds que je n'ai pas sur moi. La… mauvaise nouvelle m'a prit de cours.

Le banquier hocha distraitement la tête, en tapotant un registre plus gros encore que celui que Julian avait vu au rez-de-chaussée.

-Il y a loin d'ici à Kerack, et les voyages ne sont pas facile à cette saison.

-Exactement.

Kerack. Exactement l'endroit que Julian avait entouré sur la carte grossière qu'il avait réalisé avant de perdre la mémoire. Tout concordait.

-Bien sûr, la banque Vivaldi est à votre service dans l'épreuve que vous traversez. Cependant, nous devons d'abord procéder aux vérifications de rigueur concernant votre identité. Vous n'êtes pas venu depuis longtemps, n'est-ce pas?

-On peut dire ça, répondit Julian sans s'avancer ni dans un sens, ni dans l'autre, conscient qu'il avançait sur une corde raide.

Sans paraître s'inquiéter plus que ça de son ton évasif, le banquier plaça devant Julian un parchemin vierge.

-Vérifions d'abord votre signature, voulez-vous? Ce n'est qu'une formalité, mais l'on n'est jamais trop prudent.

-Bien entendu.

Julian s'empara de la plume que lui tendit Vivaldi en s'efforçant de ne pas trembler. Il prit autant de temps que possible pour tremper sa plume dans l'encrier, en réfléchissant à ce que pouvait être la signature de Julian Alfred Pankratz de Lettenhove, d'après ce qu'il savait de lui. Son premier réflexe était d'écrire la totalité de ce nom qui sonnait si mal en bouche en y ajoutant un maximum de fioritures inutiles, mais cela n'allait pas. Julian aimait les vêtements voyants, mais savait vivre quelques jours à la dure. Il était éduqué, mais probablement pas un érudit. Il était volontiers sarcastique et moins doué pour planifier que pour improviser. Il détestait son nom, et peut être aussi son titre et tout le reste.

Non, pas peut être. Certainement. Au lieu de se réjouir d'apprendre enfin un nouveau détail sur lui-même, Julian avait grimacé en s'entendant appeler vicomte.

-Vicomte?

-Pardon. Je pensais à la somme qu'il me faudrait retirer pour ce voyage. Voilà.

Julian arrêta de réfléchir et laissa faire sa main. La signature qui apparut sur le parchemin ressemblait plus à un pâté qu'autre chose, mais quand Vivaldi ouvrit son registre, il poussa un humement de satisfaction au lieu d' attirer la garde.

-Plus qu'une vérification et nous pourrons consulter l'état de vos comptes. Vous nous avez donné un mot de passe pour s'assurer de votre identité. Pourriez-vous me le répéter?

Un mot de passe? Julian manqua de s'étrangler. La banque Vivaldi était censée être la plus sûre du continent, mais cela n'était pas un peu exagéré tout de même? Surtout, quel mot de passe un amnésique pouvait-il bien donner à un banquier?

L'unique avantage d'être amnésique, c'était d'avoir peu de souvenirs dans lesquels fouiller. Une phrase dans la liste magiquement censurée que Julian s'était adressée à lui même lui revint aussitôt en mémoire. «Les écrits s'envolent, les paroles restent ». C'était une jolie phrase qu'il aimait beaucoup, même si totalement dépourvue de sens. Il pouvait s'agir d'une devise familiale. Cependant, comme Julian n'aimait ni son nom, ni son titre, ni son rang, et certainement pas son titre, il doutait de ressentir autant d'affection pour la devise familiale.

-Les Lettenhove se débrouillent toujours, murmura-t-il à la place, en écho à un autre extrait de la Liste.

Le banquier souleva un sourcil épais qui se perdit dans la masse des cheveux gris.

-Vous souhaitez donc accéder à votre compte d'urgence et non pas au compte principal?

-J'ai dit que c'en était une, non?, répondit Julian avec un rire nerveux. Mais je veux bien consulter les deux comptes.

-Naturellement. Vous pouvez déjà commencer avec celui-là, mais donnez-moi une minute pour prendre le second registre. D'après nos archives, vous ne l'utilisez jamais, aussi ne m'attendais-je pas à en avoir besoin.

-Bien entendu. Prenez votre temps.

Julian n'en revenait pas que son boniment lui ait suffit à faire ouvrir les comptes de l'homme qu'il avait été, pas plus qu'il n'en revenait d'avoir deux comptes en banque. Sans se vanter, c'était un coup de génie de la part de l'ancien lui d'avoir inscrit cette phrase dans la Liste, mais aussi de sa propre part d'avoir pensé à y faire référence. Et Julian l'avait échappé belle. S'il n'était pas tombé juste du premier coup, Melitele savait ce que les Vivaldi lui auraient fait.

Le banquier plaça le registre ouvert devant Julian qui vit sa propre signature s'étaler sur la page, reflet exact de celle qu'il avait apposé sur le parchemin du banquier, puis s'approcha d'une armoire fermée à clé, tout en gardant un œil sur lui. Mieux valait ne pas céder à la tentation de consulter d'autres comptes que le sien.

Même avec ce regard pesant sur lui, Julian eut du mal à rester impassible tandis qu'il contemplait sa signature qui s'étalait sur le parchemin et sur la page du registre que Vivaldi avait placé sous ses yeux. Les deux étaient strictement identiques. Plus le moindre doute n'étais permis. Julian était bien Julian Alfred Pankratz de Lettenhove, qui que soit cet homme. Il ne savait pas s'il s'en réjouissait ou s'il était vexé d'être cet homme au titre si pompeux. Au moins, cette signature ou il était impossible de déchiffrer plus qu'un J et un A qui se transformaient ensuite en un gribouillis indéchiffrable mais trop court pour contenir les mots Pankratz ou Lettenhove prouvait que son ancien lui et lui étaient d'accord pour souhaitez se dissocier de ce nom trop lourd.

Pourtant, l'actuel Julian avait-il un autre choix que de le revendiquer? Il ne possédait rien, à part ce nom, l'argent qui y était associé, la Liste et d'agressives migraines. S'il voulait trouver des réponses sur son passé, il n'avait pas d'autre piste que le nom de Lettenhove. Son passage aux ruines et à l'hôpital n'avaient réveillés aucun souvenir en lui. Trois jours passés sur les routes à discuter avec Rutabaga n'avaient pas fait mieux.

Julian s'intéressa au reste de la page. S'étalaient dessus dix ans d'entrées et de sorties d'argent, malheureusement, sans les motifs. Il sortait rarement beaucoup d'argent d'un coup, mais à deux reprises il avait déposé la joli somme de cent couronnes, bizarrement à la même date, mais à deux ans d'écart. Entrées et sorties semblaient irrégulières, mais s'il voyageait, cela voulait peut être dire qu'il fréquentait d'autre succursales de la banque Vivaldi sur le Continent. En tout cas, et vu l'argent restant sur le compte, Julian était si ce n'est riche, au moins à l'aise. Il s'était réveillé avec une quarantaine de couronnes en sa possession, et il y en avait le triple sur son compte.

-J'ai retrouvé votre compte principal, vicomte, déclara Vivaldi en posant un deuxième registre à côté du premier.

Julian manqua s'étrangler en voyant la somme qui s'affichait en haut de la page. Huit cent couronnes. Julian était un homme riche, et pourtant, il n'avait jamais touché à l'argent sur ce compte, et jamais déposé une couronne supplémentaire dessus. Sans compter les intérêts qui faisaient monter la somme à neuf-cent soixante couronnes, une seule modification avait été apportée au compte en vingt-sept ans d'existence. Julian réalisa qu'il n'avait aucune idée de son âge. Avec de la chance, il était plus prêt de vingt-sept ans que de cinquante. Julian n'apprécierait pas de se réveiller amnésique pour avoir de suite des mots de dos chroniques et des problèmes de surdité.

-Quelle somme souhaiteriez-vous retirer?, demanda Vivaldi.

-À dire vrai, j'hésite encore. Pardon, mais je vois que j'ai également déposé déposé un coffret sur ce compte, il y a huit ans, et je ne me souviens plus trop de ce que j'ai laissé ici. Serait-ce possible…

-Bien sûr. Donnez-moi une minute, je vais donner l'ordre qu'on vous le monte.

Il sortit pour héler un employé. Julian en profita pour se frotter les yeux et regarder une nouvelle fois le chiffre phénoménal de neuf cent couronnes s'étaler sur la page. Pourquoi ne pas utiliser ce seul compte et en avoir crée un deuxième? Pourquoi ne jamais avoir dépensé le moindre orin de cette somme pharamineuse? Julian avait peut être trouvé des réponses chez les Vivaldi, mais comme toujours chaque réponse semblait s'accompagner de vingt questions supplémentaires. Il cherchait un festin et ne recevait que des miettes de pain pour nourrir sa curiosité.

C'était évident, Julian allait devoir faire exactement ce qu'il avait dit au banquier, se rendre à Lettenhove et voir si quelqu'un pouvait répondre directement à toutes ses questions. Il y avait forcément quelqu'un là bas qui le connaissait. Les vicomtes étaient fils de comtes et potentiellement héritiers de vastes domaines. S'il possédait neuf cent couronnes à son nom, Lettenhove devait valoir le coup d'œil.

-Voici votre boîte, vicomte, et voici sa clé, déclara soudain Vivaldi tandis qu'un commis déposait un petit coffret de bois sur le bureau. Je vous laisse en consulter le contenu, mais il va falloir vite vous décider, j'ai un autre client à recevoir dans moins d'une demi-heure. Il a pris rendez-vous, lui.

Julian retint une remarque agacée. On pouvait au moins lui laisser le temps d'encaisser le fait qu'il possédait neuf cent couronnes à son nom. Mais sans ce compte aussi rempli et le titre qui y était associé, il doutait que les Vivaldi l'auraient reçu si royalement. Un vicomte n'était pas n'importe quoi, ou n'importe qui. Comme il avait lui aussi d'autres choses à faire de sa journée, et qu'il aurait eu du mal à expliquer sa sidération sans expliquer son amnésie et éveiller les soupçons, Julian garda pour lui ses réflexions et ouvrit le coffret.

Il fut déçu de prime à bord de le trouver quasiment vide. Ne se trouvait à l'intérieur qu'un étui de cartes à jouer entouré d'un ruban.

-Ah, vous faites partie de ces clients qui garde en sécurité ses cartes de gwynt les plus rares. Voilà qui est futé.

Julian hocha lentement la tête. Ça lui revenait à présent. Certaines cartes n'étaient diffusé qu'en quelques exemplaires et valaient très cher. La valeur d'une couronne de Novigrad ou de Vizima pouvait changer, le cours de la bourse s'effondrer. Par contre, le prix d'une carte finement ouvragée comme celle qu'il avait sous les yeux ne faisait qu'augmenter avec la rareté. Julian était effectivement futé d'en avoir mis de côté pour les jours mauvais, même s'il se conterait volontiers d'une partie des neuf cent couronnes pour rallier Lettenhove.

Par curiosité, Julian étala les six cartes sur la table. Vêtue de bleu, la mage Tissaia de Vries lui jetait en regard ironique en faisant s'étouffer ses ennemis dans un nuage de poison. Assis à sa table, Foltest de Vizima semblait à deux doigts de s'exploser la panse tout en ordonnant la mort d'un homme à genoux. Quand aux quatre dernières cartes…

-Blanches, souffla Julian.

Il caressa d'une main tremblante l'une des cartes. Elle était aussi vierge que ces papiers qu'il avait rangé au fond de son sac. Rien n'indiquait qu'elle avait un jour été peinte. Pas la moindre trace de pigment, pas la moindre aspérité.

-Je… suis confus, s'excusa aussitôt Vivaldi.

Julian retourna la carte. De l'autre côté, il y avait quelques marques d'usure, un coin écorné. Cette carte avait été utilisée par quelqu'un, un jour.

-Un ami a du vouloir me faire une plaisanterie.

-En tant que banquier, je la goûte assez mal, rétorqua sèchement Vivaldi. Notre banque est sûre et ce coffre est resté intouché. Je ne comprends pas.

-Une simple plaisanterie, insista Julian avant que le banquier ne le soupçonne d'une arnaque visant à se faire rembourser le prix de cartes n'ayant jamais existé. Je vais prendre ces cartes blanches et avoir une ferme conversation avec l'ami qui m'a joué ce mauvais coup. Je parie qu'il a échangé les cartes avant que je les dépose. Maintenant, nous parlions de retirer une centaine de couronnes, je crois?

Le banquier se rassit, les sourcils froncés, mais soulagé de pouvoir se raccrocher à ce qu'il connaissait le mieux. Il commença à rédiger un papier pour les clercs au sous-sol de la banque tout en parlant à Julian de taux d'intérêts et de faire fructifier ses acquis. Julian hocha vaguement la tête aux moments appropriés et poussa quelques grognements qui pouvaient passer pour des approbations, mais il pensait à autre chose tout en triturant l'une des cartes vierges. Se pouvait-il qu'elles aient un jour arboré son portrait? Était-il le genre d'homme à collectionner ses propres cartes à jouer?

Oui. Julian craignait bien que ce soit vrai.

Une angoisse soudaine l'étreignit. Se pouvait-il que la magie qui l'accablait ne se soit pas contenté de le rendre amnésique, mais s'échine à le faire disparaître des mémoires? Auquel cas, son compte en banque pouvait-il s'effacer tout comme la majeure partie de la Liste? Peut être qu'il devait réclamer plus que cent couronnes, au cas où il disparaisse des archives des Vivaldi, comme il avait apparemment disparu de la mémoire du banquier et de cet autre Nain rencontré à l'auberge, Yarpen.

Julian s'était fait des ennemis puissants. Très puissants. Il fallait l'être pour pouvoir se payer un mage capable d'effacer presque entièrement l'existence de quelqu'un. Un peu plus tôt, Julian s'était dit que le mage ou la magicienne n'était pas assez puissant pour le faire disparaître totalement, mais s'il s'était trompé? Si cet ennemi invisible l'était, et que la malédiction se diffusait juste progressivement? Julian goûtait assez l'idée d'avoir été assez malin pour contrer en partie la malédiction avec ses notes et que le mage ou la magicienne en question n'ait pas réussi à finir le travail. Sauf qu'à présent, il avait l'impression de voir une vague de nuages se répandre sur le Continent pour l'engloutir comme la plus grande nappe de brume ayant jamais existé avant de disparaître, emportant avec elle les derniers lambeaux de son existence.

Un nouveau frisson le saisit. Cette malédiction devait être d'une puissance inimaginable. Pouvait-il réussir à la devancer et arriver au domaine des Lettenhove avant la malédiction?

-Mettons deux cent couronnes plutôt, déclara-t-il à voix haute alors que le banquier finalisait les papiers.

-Deux cent couronnes, très bien, ratura le banquier. Autre chose?

Julian ouvrit la bouche et la referma. De quoi un homme avait besoin pour aller plus vite qu'une malédiction? D'abandonner Rutabaga, pour commencer, lui chuchota une partie traîtresse de son cerveau, mais le reste de Julian se souleva contre cette suggestion. La pauvre vieille carne l'avait fidèlement accompagnée jusqu'à Vizima au risque de sa vie. Il ne pouvait pas l'abandonner. Un homme et son cheval étaient censés être inséparables, non? La question était de savoir comment rallier Kerack, au sud de la Temeria assez vite pour devancer la malédiction sans pour autant risquer sa vie et celle de son cheval. Le problème, c'était que Julian était un homme de paroles, pas vraiment un homme d'action, ou même un ordre de réflexion. Il n'était pas bien sûr de savoir comment planifier un tel voyage, même en faisant abstraction du fait qu'il ignorait toujours l'emplacement exact du domaine des Lettenhove.

Une idée soudaine le saisit. Julian aurait bien été en peine de dire si c'était la meilleure ou la pire idée du monde.

-Une dernière chose, oui. Est-ce que vous connaissez un Nain nommé Yarpen?

Le banquier fronça les sourcils.

-Sous-entendriez-vous que tous les Nains de Vizima se connaissent?

-Non, absolument pas. Disons juste qu'il m'a fait bonne impression et que j'aurais souhaité la confirmer auprès d'un professionnel. Il n'y a pas mieux qu'un banquier pour savoir à qui se fier et qui éviter en ville.

-Ma foi, c'est vrai, reconnut Vivaldi, plus qu'un peu flatté. Je dois bien pouvoir vous renseigner.

Julian s'enfonça un peu plus dans son fauteuil pour l'écouter en souriant de manière plus détendue.

Julian retourna à l'auberge de l'Ours Poilu trois heures plus tard, plus lourd d'un chapeau, de quelques potions contre la migraine, de deux cent couronnes, de quatre cartes de gwent blanches, d'une carte de Temeria et d'une autre de Kerack, ainsi que de quelques informations sur cette famille des Lettenhove qui était apparemment la sienne. Un rapide coup d'oeil dans la grande salle lui permis de repérer Yarpen, toujours assis à boire avec ses compatriotes, mais à l'intérieur, eut égard au vent frais du soir. Le reconnaissant, le Nain leva bien haut sa chope de bière avant de frotter sa tempe en grimaçant.

-Maître… quelque chose! Votre tête va mieux?

-La mienne oui, mais la vôtre n'a pas l'air d'aller fort ce soir.

-L'abus d'alcool, et j'ai pas peur de le dire. Les affaires vont pas fort, mais quand rien ne va il vous reste toujours la bibine, pas vrai?

-Bien dit, souris Julian en s'asseyant face à lui. Quand aux affaires, je puis peut être y faire quelque chose. Votre nom, voyez-vous, m'a été chaudement recommandé.

Yarpen éclata de rire.

-Ça, j'ai du mal à y croire.

Julian leva les mains en signe de défaite.

-D'accord, d'accord. Les mots exacts que j'ai entendu ont été «Yarpen Zigrin est un malandrin sans scrupules, un goinfre, un ivrogne, un rustre grossier et crasseux, plus prompt à salir sa hache qu'à user son cerveau, mais...»

-Mais?, demanda Yarpen en se penchant en avant, curieux malgré lui.

-Oui, il y avait un mais à ce portrait trop flatteur. «Mais si vous le payez bien, c'est aussi un Nain loyal qui saura vous rendre tous les services que vous attendez de lui, et même quelques uns auxquels vous n'auriez pas pensé vous même».

-Qui est le fils de pute qui a dit ça? Il va me faire pleurer.

-Peu importe ce généreux témoin de votre moralité, non? En ce qui me concerne, j'ai décidé de me fier à cette description. Yarpen Zigrin, je suis prêt à vous payez quarante couronnes, à vous et à vos gens pour me conduire sain et sauf jusqu'au domaine de Lettenhove, en Kerack.

Une petite lueur calculatrice apparut dans le regard du Nain.

-Ça n'a pas l'air trop difficile et ça paye pas mal. Un peu trop, même, pour ce que vous demandez. Quel est le piège?

-Il s'agit de m'y conduire moi et mon noble destrier que vous avez pu admirer, en vie et entiers, le plus vite possible et de préférence par bateau.

-Ça commence en effet à faire beaucoup d'exigences et à justifier la paye, sourit Yarpen. Payez la tournée pour me donner le temps d'y réfléchir.

Julian s'exécuta avec un grand sourire, tout en se gardant de montrer combien de pièces exactement il avait sur lui. Il était de toute manière d'humeur à boire un verre lui aussi. D'ici quelques semaines, si les vents et la fortune étaient favorables, il serait chez lui et obtiendrait enfin des réponses. Hélas, son amnésie l'empêchait de ressentir plus qu'une légère appréhension à l'idée de redécouvrir son foyer. Julian se demandait quelles surprises pouvaient bien l'y attendre. Il ne se voyait pas avec une femme et une ribambelle d'enfant, mais apparemment son passé tenait à lui imposer surprise après surprise. Jusqu'ici, il n'en avait guère découvert d'agréables, et quelque part, il doutait que sa maison lui en révèle de meilleures.