Journal de bord du capitaine Giacometti. Jour 275, an 18.

J'ai pu donner quelques jours de permission supplémentaires à tout l'équipage. Enfin, presque tout l'équipage, puisque Léonard a gardé l'équipe technique au complet à bord, pour l'aider dans la mise à jour du bouclier lanthien.

Plusieurs pièces d'origine étaient irrécupérables, et il avait fabriqué des remplacements – qui à mon sens étaient parfaits, mais insuffisants selon ses critères, visiblement. Et puis, quelqu'un a trouvé je sais pas trop où un système de bouclier inopérant, mais dont les pièces étaient récupérables.

L'installation va prendre quelques jours, et pendant ce temps, on peut aller nulle part, alors autant laisser les autres en profiter.
On a plus souvent des jours de perm' qui sautent que l'inverse!

Tom Giacometti, fin d'enregistrement.

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D'une pensée, il signala toute son admiration et son respect à l'œuvre de sa mère.

Les ailes de Jin'shi vrombirent, tant de joie que de gêne, alors qu'ils remontaient le long couloir carrelé de la toute nouvelle maternité d'Oumana.

Le bâtiment, aux allures extérieures de corps de ferme confortable perdu dans un avenant jardin fleuri et ombragé de nombreux arbres, était malgré ses airs champêtres à la pointe de la technologie médicale.

Un scanner Ancien, deux analyseurs corporels wraiths, une dizaine de machines d'échographie terriennes, trois salles d'accouchement et une de chirurgie flambant neuves, cinquante chambres capables d'accueillir en tout jusqu'à deux-cents patientes, la plus grande bibliothèque de gynécologie et obstétrique de la galaxie (avec près de douze mille documents, dont près du quart en imprimé) et un service de néonatologie capable de sauver un prématuré humain de seulement quatre mois et demi – selon le scientifique wraith qui avait créé les couveuses l'équipant, à partir de matrices ovariennes wraiths. Enfin, un centre de planning familial ad-hoc avait pour but d'éduquer la population locale à toute chose entourant la sexualité et la parentalité, et en particulier, les maladies vénériennes – courantes et trop souvent ignorées par les Pégasiens.

C'était sur l'impulsion de Jin'shi et de quelques autres philanthropes acharnés que la petite clinique vétuste d'à peine vingt lits avait été remplacée par cette merveille de progrès scientifique.

Même si la plupart des enfants naissaient encore à la maison, la maternité était une amélioration bien plus que nécessaire. Trop nombreuses étaient les grossesses compliquées, en particulier au sein des populations de migrants nouvellement arrivés, souvent en mauvaise santé et mal nourris.

Les grossesses adolescentes n'étaient pas rares non plus, tant par ignorance de la contraception et de la biologie la plus élémentaire, que par tradition. Dans un monde où il était exceptionnel de dépasser les quarante ans, faire des enfants jeune était la meilleure garantie d'avoir une chance de les voir devenir indépendants avant de mourir soi-même. Mais cela conduisait souvent à des drames, et Jin'shi lui avait confié avoir rencontré lors d'une de ses visites à l'ancien dispensaire, une fillette de onze ans seulement serrant son nouveau-né contre elle. Une enfant avec un enfant.
Il était ridicule de considérer qu'il faille attendre cent ans pour être adulte. Il l'était tout autant de croire qu'une enfant si jeune le soit déjà assez pour donner la vie.

Il n'y avait qu'à espérer que, à force d'éducation et de prévention, ce genre de drame finisse par se faire rare.
Et en attendant, Jin'shi pouvait être fière de cet hôpital sur le point d'ouvrir ses portes, et qui, à n'en pas douter, sauverait de nombreuses vies.

«Chacun à notre façon, nous sauvons des vies...» nota l'Irän lui posant une main pleine de fierté sur l'épaule.

C'était vrai. Même si dans son cas, ce n'était pas son but principal, mais souvent l'heureuse conséquence de ses mésaventures. Et heureusement que parfois, ils sauvaient des vies. Sinon, comment pourrait-il supporter celles qu'ils perdaient?

Mais aujourd'hui, il refusait d'y penser. Pas alors qu'ils traversaient les magnifiques jardins de cette ode à la vie et au futur qu'était la maternité.

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«Heu... Liu?»
«Mmmh?»

Se balançant sur ses talons, Jiu hésita un peu.

Sa sœur lui jeta un coup d'œil inquisiteur, surprise de son silence.

«Oui?»
«Tu pourrais couvrir mon quart, s'il te plaît?»
«Pardon?»
«Est-ce que tu pourrais faire mon quart, s'il te plaît? Je te revaudrai ça...»
«Tu veux que je me tape ton quart, en plus du mien? Pourquoi?» demanda-t-elle, curieuse.

Ce n'était pas souvent que son si sérieux cadet tâchait d'échapper à ses responsabilités.
Il vira au rouge pivoine, d'une manière qui fit très plaisir à son aînée.

«Heu... je... S'il te plaît.»
«Deux quarts en échange.»

«OK, deux quarts. Merci!» accepta-t-il, disparaissant comme il était venu.
Elle haussa un sourcil. Elle aurait dû en demander quatre. Il n'avait même pas objecté ni négocié. Ce qui était rare – et la rendait encore plus curieuse.

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«Hé, je peux entrer?» s'enquit Liu, toquant contre le montant de la porte de son bureau.

Tom opina, mettant l'écran de sa console en veille, alors qu'elle s'installait sur le coin du meuble.

«Que puis-je pour toi?»

«Il se passe quoi avec Jiu?» demanda-t-elle de but en blanc.

«Aucune idée? Pourquoi tu me poses cette question?»
«Il m'a demandé de couvrir son quart, cet après-midi.»
«Ah. Et?»
«Il me l'a échangé contre deux quarts!»
«Ah! Ouais... Heu, je ne sais pas. Il ne m'a rien dit. En plus, s'il m'avait demandé, je la lui aurais donnée, sa perm'. C'est pas comme si on avait besoin de tous les hauts-officiers à bord en ce moment!»

Son hystar opina, pensive.

«Par le cul des Ancêtres, j'aimerais bien savoir où il est!» grinça-t-elle.
«Tu crois qu'il est allé se foutre dans les ennuis?» s'inquiéta-t-il.

«Jiu? Non, c'est pas son genre. Et s'il a des ennuis, je démonte tous ceux qui les lui causent!» répliqua-t-elle, féroce.

«Tu seras pas seule... On touche pas à notre mascotte.» approuva-t-il.

Elle pouffa, lui mettant une tape sur l'épaule.

«L'insulte pas, c'est le capitaine en second et le pilote principal de l'Utopia, c'est pas un rigolo comme toi...»

«Hé! Je ne suis pas rigolo. Je suis adorable!»
«Mais ouais... à d'autres, mascotte.» ricana-t-elle.

Il feula, faussement outré, avant de redevenir sérieux.
«Tu veux que je demande à Ubris de le localiser?»
«Non. Mais essaies de lui poser la question quand il reviendra. Discrètement.»

«Fais-le toi-même!»
«Je suis sa grande sœur... il me dira rien.»

«Parce que tu crois qu'à moi, il va m'en dire plus?!»
«Peut-être. Je sais pas de quoi vous discutez entre mecs.»
«Ben... on discute pas vraiment...»
«Alors vous faites quoi?»
«On... «vibe», comme dirait Zen?»
Elle lui jeta un regard perplexe.

«Ce qui signifie?»
«On est juste ensemble... et tout va bien...»
«Ah... je vois... Sur un autre sujet, faudra songer à remplacer les sangles d'amarrage pour la soute trois, plusieurs commencent à montrer des signes d'usure.»
«C'est urgent?»
«Nan, elles peuvent encore tenir quelques chargements, mais ce serait bien de les mettre sur la liste pour notre prochain voyage sur Terre...»
«Tu ne l'as pas encore fait?» s'étonna-t-il.

Elle lui jeta un regard éloquent. Pourquoi lui en parler, si c'était déjà fait?
«Merci. Autre chose à ajouter?»
«Nan... ah, si! Le doc voudrait prendre un Dart pour aller chercher des herbes médicinales dans je sais pas quel coin de Koruba. Je suppose que c'est OK si je l'autorise pour demain?»
«Ouais, bien sûr.»

«Parfait.» opina-t-elle, se mordillant la lèvre, remontant une liste mentale. «Ah, et Menu a envoyé un message: elle est partie voir de la famille sur Um'uui. Apparemment, elle a une arrière petite nièce qui est née, y a pas longtemps. Elle devrait être de retour dans quelques jours. D'ici là, disons que la cuisine ne devrait pas exploser...»
«J'espère bien qu'elle va pas exploser! Y a presque plus personne à bord! Y a quoi? Cinq repas à préparer par jour?»
«Ouais, quelque chose comme ça.» opina Liu.

«En tout cas, transmets-lui mes félicitations.»
«Déjà fait. Avec un panier garni de fruits secs et de noix.»
Il sourit.

«Tu sais que je t'adore, toi?»
«Je sais. C'est la moindre des choses.» répliqua-t-elle avec un sourire fier.

Il ricana, se levant pour la pousser de son bureau.

«Tu manques pas de culot toi, dis donc. Allez, dehors!» la chassa-t-il gentiment, lui emboîtant le pas.

La journée avait été bien assez longue comme ça.

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Baillant à s'en décrocher la mâchoire, Tom fixa le Unas qui lui faisait face dans le couloir trop éclairé.

«Arak, que puis-je pour vous?» demanda-t-il, faisant signe à Ubris de baisser la lumière.

Qu'est-ce qui pouvait bien motiver le reptile à venir l'embêter en plein milieu de la nuit?
Dans la lumière enfin tamisée, ce dernier inclina la tête, frappant trois fois contre sa poitrine tout en grondant quelques mots gutturaux, avant de tourner les talons.

«Ubris?»finit par siffler le capitaine, perdu.

«Oui, capitaine?»
«Traduction?»
«Oui, bien sûr. Arak vous a remercié et salué.»
«Quoi?»
«Il a dit qu'il était reconnaissant de ce que vous avez fait pour lui, et vous a souhaité des œufs nombreux et solides, ce qui est une forme de salutation, je suppose.»

«Quoi? Stop, stop, stop! Arak, stop!» grogna-t-il, se lançant à la poursuite du Unas qui s'était éloigné à grandes enjambées.

Il le rattrapa plus loin dans le couloir, le sol de métal froid sous ses pieds nus.

«Ubris, traduis. Arak, qu'est-ce qu'il se passe? Il y a un problème?» demanda-t-il au reptile, qui le fixait, la tête un peu penchée de côté.

«Il dit qu'il part. Il vous sera toujours reconnaissant de l'avoir libéré, et de lui avoir permis de rester à bord, mais il veut maintenant explorer par lui-même. Il veut être libre.»

«Tout seul? Ça va être dur. Je ne vous empêche pas de partir, mais vous ne parlez même pas une langue de cette galaxie! Et c'est dangereux là dehors. Pas tout le monde est gentil.»

«Il le sait. Mais il n'y a personne dans sa tête, et ses mains n'ont pas de chaînes. Ça ira pour lui.»
Tom opina. Qui était-il pour lui dénier sa liberté?
«Laissez-moi au moins vous donner de quoi vous protéger.»
D'un geste adroit, Arak fit jaillir une dague sombre de ses fourrures, où elle disparut tout aussi vite, alors que d'un autre recoin, il produisait un blaster.
«Oh, vous êtes déjà équipé.»
«Il les a gagnés. En battant Kutal'kan en duel. Il n'est pas un voleur.» précisa Ubris, traduisant.

«Je me doute que ce n'est pas son genre. Est-ce que vous avez aussi gagné son communicateur? Si ce n'est pas le cas, laissez-moi vous en donner un. C'est toujours utile de pouvoir appeler ses amis... ou les amis de ses amis.»

Après quelques instants de réflexion, Arak accepta l'offre.

Une fois l'appareil fourni, Tom l'accompagna, toujours nu-pieds et en pyjama, jusque sur le tarmac.

«Au revoir, Arak. Bonne route.»

«Cha'aka Tom Giacometti Zo. Ma kan Ka cha Utopia. To ka Arak no na. Cha'aka.» salua-t-il, disparaissant dans les ombres proches presque comme s'il n'avait jamais été là, laissant le wraith seul avec sa surprise.

«Faut-il que je traduise, capitaine?»
«Non, Ubris... Je commence à comprendre le unas.»
«Félicitations, capitaine.»
Oui, il pouvait être fier. S'appuyant contre le métal froid de la coque de l'Utopia, il en effleura des griffes le grain. Le vaisseau, son vaisseau, n'était pas qu'un moyen de transport. C'était une maison. Un foyer. Une famille. Un endroit où revenir. Pour de nombreux être, épris de liberté et de découvertes, tout comme lui.
Et de ça, il pouvait être immensément fier.
«Capitaine?»
«Oui, Ubris?»
«Avez-vous remarqué que c'était la première fois que Arak parlait en Unas à quiconque d'autre qu'à ses congénères?»
«Oui, j'ai remarqué.» approuva-t-il, souriant.

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Ils étaient repartis depuis quelques jours déjà, afin d'aller rendre visite à quelques communautés isolées en bordure du territoire Ouman'shii, et l'équipage avait mis à profit les longues périodes d'hyperespace pour former les nouveaux venus.
«Capitaine content? C'est Doka qui faire!» s'enquit le Unas, le scrutant avec espoir, alors qu'il dégustait la tranche de gâteau un peu avachie que ce dernier lui avait servie.

Un peu sec, mais bon.

«C'est excellent, bravo!»
Rayonnant de bonheur, le reptile se retourna vers la cuisinière, qui l'observait tout en coupant des légumes derrière son comptoir.
«Ah! Maître capitaine content! Doka bien faire cuisine maintenant! Ah!»

«Je te l'avais dit.» approuva Menu.

«Maintenant, toujours Doka cuisiner! Plus besoin Menu.»
«Certainement pas! C'est ma cuisine ici, alors va-t-en avant que je décide de t'en chasser.» le gronda-t-elle, agitant un torchon menaçant dans sa direction.

Avec un feulement mauvais, le Unas battit en retraite derrière Tom, comme s'il était un protection utile contre l'ire de l'adoratrice multicentenaire.

«C'est ça, cache-toi derrière notre bon capitaine! Langue de serpent!» le gronda Menu, plus amusée que réellement fâchée.
«Un jour Doka mieux que Menu, et alors Menu voir qui le maître ici!» persifla le reptile.

«Je suis le capitaine, donc c'est moi le maître à bord, et ici dans la cuisine, c'est Menu la maîtresse. Il n'y a pas à discuter.» trancha Tom, guère ravi de devoir rappeler la hiérarchie.
«Oui, bien sûr, Tom bon maître. Toujours grand maître. Toujours!» s'empressa d'approuver le Unas, partant en crabe vers la sortie.

Doka disparu, Tom reposa sa fourchette avec un soupir défait. Il détestait ce genre d'échange, mais comment faire comprendre autrement au reptile qu'il ne le laisserait prendre la place de personne à bord? L'Utopia était assez grand pour qu'il y trouve son rôle sans le voler à qui que ce soit.
«Ne vous en faites pas, mon capitaine. Ce n'est pas demain la veille que cet écailleux fera de meilleurs gâteaux aux noix de bet'm que moi.» nota la cuisinière avec un sourire doux.

«Ni gâteau, ni quoi que ce soit d'autre, Menu: vous êtes exceptionnelle dans votre domaine!»
«Je sais, mon capitaine. Merci du fond du cœur.» nota-t-elle fièrement, posant une main sur la marque à peine visible entre ses seins, symbole de la perfection de son art qui lui avait valu un peu de l'immortalité des wraiths.

Se passant une main dans les cheveux, Tom soupira, l'appétit coupé. Menu n'avait plus de maître attitré depuis longtemps déjà. Mais elle restait une adoratrice. Sincèrement convaincue que sa vocation avait toujours été de servir sa race. En tant que telle, jamais, elle ne demanderait de don de vie. Et pourtant, les Ancêtres savaient qu'elle le méritait! Et s'il voulait honorer ce dévouement sincère et total, ce serait à lui, tôt ou tard, de le faire. Parce qu'il était le capitaine. Parce que, même si elle n'était pas son esclave, elle faisait partie de son équipage.
Il ne voulait pas perdre Menu, ses petits plats, sa gentillesse et ses bons conseils – pas plus qu'il ne voulait la voir plier sous le poids des ans. Mais il ne voulait pas lui faire de don de vie. Partager son essence avec elle. C'était trop intime. Trop personnel. Il respectait la femme, l'aimait même, d'une certaine manière, mais même se montrer nu devant elle était moins personnel que ça.

Et puis, la force vitale qui courait dans ses veines n'était pas que la sienne. C'était celle de Jiu et Liu. C'était un peu de leur âme, de leurs pensées et de leurs secrets. Il n'avait pas le droit de partager ça avec d'autres.
Pas sans l'accord de ses hystars, en tout cas.

Même si un jour, il devrait bien se résoudre àle faire – ou accepter la terrible alternative...