Chère Joy Misty Holy, je te souhaite un très joyeux Noël et d'excellentes fêtes de fin d'année. J'espère que cette enquête du brillant docteur Watson et de son fidèle Holmes (ou bien est-ce l'inverse ?) te plaira ! Elle est inspirée de L'homme à la lèvre tordue, qui est l'une de mes nouvelles préférées de Conan Doyle, mais dans l'univers des films, et avec autant de liberté à l'égard du matériau d'origine que Guy Ritchie en a pris dans ses adaptations...


L'Affaire du mendiant disparu

Isa Whitney, frère de la regrettée Deborah Withney, fondatrice du Conservatoire national de musique populaire, s'adonnait moins aux instruments que sa sœur. Son talent avéré pour le chant et la composition, qui l'avait propulsé dans sa jeunesse sur les planches des orchestres londoniens, avait été englouti, comme presque tout le reste, par sa consommation d'opium. Il avait contracté cette déplorable habitude dès sa sortie du lycée, quand, désireux de mettre à profit l'état de transe si élogieusement décrit par Thomas De Quincey dans ses Confessions pour composer des cantiques inspirés, il s'était mis à couper son tabac avec du laudanum.

Vous devinerez aisément la suite.

Au moment où commence l'affaire qui nous occupe, ce génie lyrique, l'un des plus prometteurs de sa génération, suscitait davantage de pitié que d'admiration chez ses proches. Amaigri, le teint cireux, les yeux mangés par la drogue, il épuisait sa femme et désolait sa fille.

Toutes deux s'étaient rendues à plusieurs reprises dans mon cabinet, en quête d'un remède miracle, ou au moins de conseils et de succédanés. Mais il est des troubles face auxquels la médecine moderne avoue son impuissance, et des souffrances qu'un praticien n'arrive pas à apaiser. Les familles, alors, se tournent vers les prêtres, dont les murmures compatissants font mieux résonner la promesse du salut.

Il y avait donc plusieurs mois que je ne les avais plus revues lorsque, un soir de juin dernier, Miss Mary Morstan, qui m'avait fait l'honneur quelques semaines auparavant d'accepter de devenir bientôt Mrs James Watson, frappa à la porte de mon tout nouveau cabinet de Cavendish Place.

Nous étions à ce stade de la relation où deux amants qui se connaissent, qui ont traversé leurs premières tempêtes et qui ont, malgré celles-ci, décidé de s'unir pour la vie, n'en continuent pas moins de se surprendre chaque jour. La plupart de ces révélations sont enthousiasmantes et font tourner la tête comme le vin d'un dîner aux chandelles, mais d'autres… exigent que l'on s'y habitue. Et je ne m'attendais pas à recevoir si tôt la visite de ma fiancée, après la conversation que nous avions eue le matin même. J'étais sûr pourtant d'avoir reconnu sa manière de cogner le heurtoir de quatre coups serrés.

Ouvrant la porte, j'eus l'étonnement supplémentaire de découvrir qu'elle soutenait une femme voilée de noir, qui chancelait dans ses bottines reprisées.

« Le mari de Kate n'est pas rentré depuis deux jours, m'informa-t-elle avec un sourire d'excuses, tandis qu'elle guidait l'infortunée vers un fauteuil dans le salon.

– Je l'ai cherché dans tous les endroits où il va d'habitude, expliqua Mrs Whitney. Le Coquelicot rouge, Le Souvenir de Bénarès, La Pipe branlante, Les Deux Mandarins... Il n'est dans aucun d'entre eux.

– Il a peut-être trouvé une nouvelle adresse ? » suggéra doucement Mary.

Kate Whitney secoua la tête.

« J'ai très peur qu'il en ait retrouvé une ancienne, en fait. Il m'avait promis qu'il ne retournerait plus au Lingot d'or, mais... »

Elle cacha son visage avec ses mains et se perdit dans de sombres conjectures, les yeux clos. Mary m'adressa un regard interrogatif, auquel je répondis d'une grimace. Je connaissais ce bouge par les récits que la pauvre femme m'avait confiés, pleurant d'inquiétude et d'épuisement, dans le secret de mon cabinet. C'était un endroit dangereux pour une femme seule, et Mrs Whitney en avait fait les frais, peut-être même plus qu'elle n'avait osé le dire à un médecin qui restait un homme avant d'être un allié.


Ainsi me retrouvai-je à toquer, alors que huit heures avaient déjà sonné au clocher d'All Souls, à l'huis graisseux d'un immeuble décrépi, dont l'enseigne peinte à même la façade, si elle avait sans doute un jour représenté un lingot sur une table de jeu, n'était plus déchiffrable désormais que pour ceux qui savaient d'avance ce qu'ils cherchaient.

L'odeur lourde et sèche de l'opium traversait le bois disjoint de la porte et montait jusque dans la rue, où elle incommodait les chevaux.

Un homme en costume malais vint m'ouvrir et, ayant jugé, à la blessure mal refermée sur ma pommette (cadeau d'un malfrat que j'avais poursuivi avec Holmes dans une enquête à la résolution si singulière qu'elle fera peut-être l'objet d'un autre récit, si le public me conserve son intérêt), que je n'avais point l'air trop flic, il m'introduisit dans la longue cave enfumée.

Là, sur des lits de camp couverts de cache-misère colorés, des figures fantomatiques respiraient les vapeurs qui promettaient l'évasion mais n'apportaient que la mort. Languissantes et décharnées, elles réagissaient à peine à mon intrusion dans leur antre. Leurs yeux éteints, quand ils n'étaient pas clos, fixaient le vide, tandis que j'inspectais les grabats à la recherche de l'infortuné Isa.

Je le trouvai au fond de la salle, replié sur lui-même dans une posture fœtale.

« Watson ? s'étonna-t-il.

– Votre femme est très inquiète, Isa. Il est temps de rentrer.

– Oh Kate... Mais je l'avais prévenue, si si, je... Je l'avais prévenue que je ne rentrerais pas avant dix-onze heures, exceptiolement – excepceptio – exceptiom – exc...

– C'était avant-hier, ça. »

En l'accrochant à mon bras, je parvins à le mettre à peu près debout et j'entrepris de le tirer jusqu'aux marches de bois véreuses qui conduisaient au dehors. J'avais atteint la dernière rangée de couchettes quand une main, jaillissant de l'obscurité soufrée, empoigna le pan de mon manteau avec une fermeté incongrue en ce lieu d'abandon.

Mon instinct l'avait déjà reconnue, alors que mes yeux se fixaient sans comprendre sur le visage parcheminé d'un vieillard, aux cheveux de neige partiellement contenus sous un calot de jésuite.

« Holmes ! m'exclamai-je automatiquement. Que diable... »

Il posa un doigt sur ses lèvres maquillées de gerçures.

« Une fois que vous aurez fourré votre ami dans un cab pour qu'il retourne chez lui faire un gros dodo, retrouvez-moi sur Bartholomew Lane, au stand de marrons chauds. »

J'aurais pu ne pas obéir, évidemment. J'aurais pu rentrer avec Isa, le remettre en mains propres à sa femme, puis proposer à Mary de la raccompagner chez elle, plutôt que de confier au cocher trois lignes gribouillées à la flamme vacillante d'un bec de gaz. Mais qu'y aurait-il eu de drôle à ça ?


Les fumigations de l'opium m'avaient donné plus de nausée que d'appétit, mais je pris tout de même place dans la queue devant le brasero pour me donner une contenance. Je venais d'échanger deux pence contre un cornet de châtaignes brûlées lorsqu'une figure noiraude se matérialisa contre mon coude droit et m'entraîna vers Moorgate, où une foule bigarrée brouillait encore le champ de vision, malgré l'heure tardive.

« J'imagine, Watson, commença Holmes en piochant goulûment dans le pochon de marrons, car lui avait l'estomac plus accoutumé que moi aux substances de toutes sortes, que vous vous demandez ce qui me conduit dans le repaire de criminels aussi ennuyeux que les marchands d'opium, alors que je vous ai habitué à fréquenter les plus hautes sphères du vice.

– Je crois que la réponse est vite trouvée, et que vous collectionnez les addictions comme un nouveau passe-temps, au mépris de tous mes avertissements, parce que vous vous pensez plus savant qu'un médecin !

– Ne dites pas cela, Watson, j'ai le plus grand respect pour votre opinion médicale.

– Que vous n'écoutez jamais.

– Vous exagérez, mon ami. Ce n'est pas parce que je fais meilleur cas de l'expertise d'un empoisonneur quand il s'agit de tuer quelqu'un que je n'estime pas à sa juste valeur le savoir d'un homme de soin.

– L'opium est dangereux, Holmes ! m'écriai-je pour couper court à cette digression.

– Indéniablement, mais je ne pense pas qu'il ait tué Hugh Boone. Je crains que des forces moins vaporeuses ne l'aient fait disparaître… Je suis sur la piste d'une bande organisée tout à fait redoutable et si, comme c'est probable, le malheureux Boone a été témoin des préparatifs de leur attaque dans Great Portland Street, il risque d'avoir payé cher cette indiscrétion.

– Vous enquêtez sur l'affaire de la Scottish Bank ?

– Je vois que vous vous tenez à la page. On croirait presque que les toux et les rhumatismes qui affluent dans votre cabinet ne suffisent pas à rendre les journées trépidantes... »

Je secouai la tête sans répondre à cette énième provocation sur mon embourgeoisement supposé.

« Le Strand a relayé l'enquête, mais surtout pour s'attarder avec macabre sur le bilan meurtrier du braquage, car le journaliste était assez avare en pistes d'enquête... Et il ne mentionnait pas non plus votre nom, ni celui de Lestrade. »

Holmes renifla.

« C'est Gregson qui dirige les tâtonnements du Yard, il est nouveau. Il ne sert pas à grand-chose, mais au moins il ne courtise pas les gratte-plumes... Voulez-vous le dernier marron ? »

Je n'en avais pas mangé un seul, et Holmes avait dévoré toute la poche. Je la lui arrachai sans ménagement, pour le principe, et croquai la châtaigne, malgré la délicatesse persistante tapie dans mes intestins.

Nous étions revenus derrière Upper Swandam Lane, dans une allée où l'odeur d'urine dissimulait aux narines inattentives des effluves également suspectes, que je ne tardais pas à identifier. Depuis l'ombre d'un passage abrité, nous contemplions l'arrière du Lingot d'or.

Leste comme un chat, Holmes s'accroupit contre l'un des murs, qu'il examina à la loupe, avant de passer le plat de la main sur un accroc de la maçonnerie, d'où il détacha de minces fibres de laine.

« Plusieurs riveraines m'ont confirmé que Boone s'abrite régulièrement ici quand la police le chasse de son emplacement fétiche sur Threadneedle Street. Le malheureux jouit d'une petite notoriété dans son genre, il est sans doute le pauvre le plus célèbre de la City. Sa tignasse blonde, jaune comme la paille, se repère de loin, et son visage est marqué par une cicatrice mémorable qui lui boursouffle la lèvre. Ce physique pathétique à souhait sert bien dans sa profession, mais son talent spécial ne s'arrête pas là, et sa gouaille achève de lui acquérir la sympathie des passants.

– Je pense que je l'ai déjà repéré », acquiesçai-je, car je me remémorai un pauvre bougre, assis en tailleur sur une couverture orange, au bord de laquelle il avait étalé des paquets d'allumettes. Je lui en avait acheté en réglant généreusement et, reconnaissant ma mallette, il avait plaisanté sur les médecins aux poches percées. Je me rappelais son rire puissant, qui tordait sa cicatrice.

« Il boite, non ?

– De la jambe gauche, oui. Probablement un pied-bot. Il était installé dans son renfoncement habituel le matin du hold-up, jusqu'aux coups de feu qui l'ont fait détaler. Depuis, personne ne l'a revu. Mes Irréguliers l'aiment bien, car il leur offre souvent quelques pièces de sa sébile, quand la récolte est bonne : après avoir attendu cinq jours sans qu'il reparaisse, ils sont venus me trouver. La gérante du Lingot d'or m'assure que personne ne s'est réfugié dans la cour depuis l'attaque, mais elle reconnaît que ses employés n'y viennent pas souvent : cette porte de service ne sert que pour le ménage, et votre courte visite aura suffi à vous faire remarquer que la propreté n'est pas la préoccupation principale de cet établissement. »

C'était peu dire.

« Mais là où ça devient suspect, c'est qu'elle affirme ne pas le connaître du tout, alors qu'il est l'une des figures les plus identifiables du quartier. J'ai d'abord cru qu'elle protégeait la confidentialité de l'un de ses clients, mais il ne se trouve ni au nombre des fumeurs, ni parmi les locataires des chambres meublées à l'étage. Il ne nous reste donc plus qu'à explorer les réserves, conclut mon ami en se penchant pour crocheter la serrure. »

Je souris : rien de tel qu'une enquête par effraction pour me distraire des ruminations qui me taraudaient depuis ma discussion du matin avec Mary.