Allez on enchaine sur la suite des aventures à Perchelune.
«Ah Perchelune, que de choses on pourrait en dire; que de miel on pourrait en traire ». Voilà ce que s'exclamait le poète raffiné Braquenard un jour.
Et de fait, en dehors de sa position géographique qui n'avait STRICTEMENT rien à voir avec Archon, ce curieux petit bourg niché au creux des collines brumeuses d'Albion, semblait être le genre d'endroit où le temps avançait à reculons, à moins qu'il ne tournât en rond.
Fondé, selon les dires des anciens, par un Héros égaré qui aurait confondu la lumière de la lune avec un signe divin lui indiquant un trésor enfoui, le village avait hérité de cette étrange anecdote un nom tout aussi absurde que poétique. Bien sûr, aucun trésor n'avait jamais été trouvé, sauf peut-être dans les poches du tavernier, qui jurait que sa soupe de navets était une « richesse locale » à part entière.
Affirmation depuis largement remise en question par un collège d'experts en tapisserie présents pour une raison inconnue.
Les bâtisses de Perchelune semblaient avoir été posées là par un architecte aux goûts douteux, chaque maison penchait d'une manière ou d'une autre, mais par un miracle typiquement albionais, aucune ne s'écroulait. Le centre du bourg était dominé par la Place des Réflexions Forcées, ainsi nommée après qu'un ancien bourgmestre eut décidé d'y faire installer un banc particulièrement inconfortable pour obliger les citoyens à méditer sur leurs fautes... ou du moins sur l'état déplorable de leur bas du dos. C'est là qu'étaient tenues les punitions publiques, mais aussi le marché hebdomadaire où les cris des marchands rivalisaient avec les lamentations des condamnés.
Non loin de là se trouvait le Temple de Saint Ébouriffé, un patron local chauve que personne ne semblait vraiment connaître, mais dont la statue trônait au-dessus du portail, tenant une cuillère géante dans une main et une balance dans l'autre. On disait qu'il pesait les âmes... ou les ragoûts, selon les versions. Le temple servait aussi d'école improvisée lorsque le professeur itinérant daignait passer, généralement entre deux marchés ou après une tournée à l'auberge. Les enfants y apprenaient l'histoire d'Albion, les dangers des Hobbes, et pourquoi il était malvenu d'interroger une Balverine sur son régime alimentaire.
Autour de la place se pressaient quelques échoppes essentielles à la vie du village : la forge de Tovald, où le bruit du marteau rythmait les journées, la boutique de Madame Ficelle, une couturière aussi acariâtre qu'habile, et bien sûr, l'incontournable Taverne du Groin-Grounch, où les clients débattaient avec passion de tout et de rien – surtout de rien.
Des marchands itinérants faisaient parfois halte à Perchelune, apportant des marchandises exotiques, des nouvelles du monde extérieur et, hélas pour Harry, des surnoms tenaces. Certains racontaient qu'un mystérieux "Fruitier" aurait été aperçu à proximité, ce qui causait de grands éclats de rire au marché.
À la périphérie du village, de petits champs et vergers tentaient de survivre aux caprices du climat, tandis qu'un sentier sinueux menait vers les Terres Brumeuses, lieu empli de mystères où peu osaient s'aventurer et où tous sans exception en revenaient avec une peur panique et une solide leçon d'humilité.
En somme, Perchelune était un endroit où l'absurde et le quotidien se mêlaient si étroitement qu'il devenait parfois difficile de distinguer l'un de l'autre – un village albionais typique, en somme.
Mais à l'inverse de beaucoup de villages de même nature, Perchelune avait aussi une prison. Une des rares maisons de détention à part Bargate qui tenait la première place sans difficulté.
C'était dans cette prison de Perchelune qu'était mort Braquenard.
Harry se réveilla à l'aube, comme si son corps avait décidé que l'avenir, à l'image des clous, se forgeait mieux le matin. Son sommeil avait été léger, traversé de rêves indistincts qui s'évanouissaient dès qu'il tentait de les saisir. L'air frais filtrait à travers la fenêtre entrouverte, charriant avec lui l'odeur résineuse de la forêt et les premiers chants d'oiseaux.
En descendant l'escalier, il trouva la maison plongée dans une quiétude fragile, baignée par la lumière encore pâle du jour naissant. Seuls quelques craquements du bois sous ses pas troublaient le silence.
Dans la cuisine, Runa s'affairait déjà. Elle tranchait des légumes avec une précision presque artistique, ses gestes empreints de cette grâce naturelle qui imprégnait tout ce qu'elle touchait. Elle portait une robe aux motifs abstraits, où se mêlaient des nuances de bleu et de vert, rappelant les vagues de ses sculptures. En l'entendant entrer, elle leva les yeux et lui offrit un sourire radieux.
— Déjà debout, Harry ? Bien dormi ? demanda-t-elle en lui tendant une assiette qu'elle avait visiblement préparée à l'avance.
— Ça ira, répondit-il en s'asseyant. Ça sent bon.
— Simple, mais nourrissant. Il faudra des forces pour la journée.
Elle ponctua sa phrase d'un clin d'œil, comme si elle en savait plus sur ce que cette journée allait impliquer.
Ils échangèrent quelques paroles légères alors qu'Harry mangeait, parlant du temps, de la commande que Tovald devait terminer cette semaine, du dernier marchand itinérant passé au village. Des banalités agréables, qui lui rappelaient un quotidien normal auquel il n'avait jamais vraiment appartenu.
Bientôt, Fiston déboula dans la pièce, bousculant la tranquillité du matin avec l'énergie d'un ouragan miniature. Il attrapa un quignon de pain et grimpa sur sa chaise d'un bond. Sophie, elle, arriva plus lentement, encore engourdie de sommeil, mais son sourire discret en apercevant Harry trahissait son plaisir de le voir. Elle s'installa à côté de lui, comme si c'était une évidence.
Tovald fut le dernier à apparaître, bâillant sans retenue. Il posa une main large et rassurante sur l'épaule de Runa avant de balayer la pièce du regard, par habitude plutôt que par nécessité.
— On a du travail aujourd'hui. Et avec un peu de chance, tout ira bien, lança-t-il simplement.
Sa voix, habituellement posée, portait une gravité qu'Harry ne lui connaissait pas. Rien d'explicite, juste une tension diffuse dans ses mots, comme une note dissonante dans une mélodie familière.
Un coup frappé à la porte interrompit la conversation. Tovald alla ouvrir, découvrant un jeune messager essoufflé, dont le visage rougeaud et l'expression nerveuse trahissaient l'urgence de sa visite.
— Maître Tovald, c'est la prison, souffla-t-il. Une serrure a cédé. Il faut venir au plus vite.
Tovald fronça les sourcils et passa une main fatiguée sur son visage.
— Encore ? marmonna-t-il. Bon… Je serai là dans une heure.
Le messager hocha la tête et repartit aussi vite qu'il était venu.
Runa, qui avait suivi l'échange en silence, s'essuya les mains sur son tablier et croisa les bras.
— La prison ? Pourquoi toi ? Il n'y a personne d'autre pour réparer ces portes ?
— Cette serrure, c'est moi qui l'ai fabriquée. Si elle a lâché, je suis probablement le seul à pouvoir la remettre en état rapidement, répondit Tovald avec un soupir.
Harry, qui observait la scène depuis son coin de table, sentit un léger malaise s'installer en lui. Une prison vétuste, une serrure brisée… L'équation ne lui plaisait pas.
— Je viens avec toi, déclara-t-il d'une voix posée.
Tovald le regarda, surpris, puis hocha lentement la tête.
— Pourquoi pas. Mais ne te mêle pas de leurs affaires. Ce n'est pas un endroit où on pose trop de questions.
Harry ne répondit pas. Il avait l'impression que, justement, il y aurait bientôt beaucoup de questions à poser.
Une heure plus tard, ils quittèrent la maison, laissant Runa et les enfants derrière eux.
Il existait en Albion des lieux de détention dont le nom seul suffisait à glacer le sang. Bargate en faisait partie. Une forteresse lugubre où la lumière ne pénétrait que sous la forme de châtiments et où les rares évadés finissaient par regretter leur fuite. Même les poulets n'y survivaient pas.
Bargate était tellement effrayante que c'est que les parents utilisaient pour menacer les enfants trop dissipés.
Et puis, à l'opposé du spectre, il y avait la prison de Perchelune. Cette prison était aux lieux de détention ce que les taudis étaient aux maisons.
Installée dans ce qui fut autrefois une tour d'horloge inachevée — l'architecte ayant disparu après une dette de jeu malencontreuse —, la prison ressemblait davantage à une punition pour ses propres geôliers qu'à une menace pour ses occupants. Ses murs de pierre mal taillée avaient été consolidés tant bien que mal avec du bois, du torchis et des morceaux d'autres bâtiments en ruine. L'escalier en colimaçon grinçait sous le poids de chaque pas, menaçant l'équilibre de quiconque s'aventurait trop vite. Les cellules, alignées comme une mauvaise dentition, étaient si vétustes que certaines portes s'ouvraient d'un simple coup d'épaule.
Le gardien principal, un vétéran du service administratif, préférait s'assurer que personne ne fasse trop de vagues plutôt que d'empêcher réellement les évasions. Après tout, la plupart des prisonniers n'étaient que des débiteurs insolvables, des ivrognes querelleurs ou des chapardeurs trop maladroits. Pourquoi s'embêter ? Il n'était payé ni suffisamment ni régulièrement pour risquer sa vie.
Ce même gardien les accueillit, son visage marqué par l'inquiétude.
— Merci d'être venu si vite, dit-il en serrant la main de Tovald. La serrure de la cellule 7 a été forcée. On a sécurisé les prisonniers pour le moment, mais il faut réparer ça avant qu'ils ne s'organisent.
Tovald hocha la tête, ses outils déjà en main.
— Montrez-moi l'endroit.
Ils avancèrent dans un dédale de couloirs sombres, les murs suintant légèrement sous l'humidité accumulée. Harry suivait en silence, observant les lieux avec attention. L'odeur de renfermé, de sueur et d'urine imprégnait les murs.
Il nota la façon dont certains prisonniers les regardaient. De la fatigue. De l'ennui. Quelques regards mauvais, mais rien qui ressemblait à la folie glaciale qu'on prêtait aux détraqués, et aux détraqueurs, d'Azkaban.
Il n'avait jamais vu la prison des sorciers de ses propres yeux, mais il en connaissait assez pour comprendre que celle-ci n'avait rien de comparable. Il suffisait de voir ce qu'elle avait fait à Sirius en 12 ans, et à Hagrid en quelques jours.
Lorsqu'ils arrivèrent à la cellule endommagée, Tovald s'agenouilla devant la porte tordue et sortit ses outils.
— Ils ont fait ça avec quoi ? demanda-t-il en examinant le métal faussé.
— Une barre de lit. Ils l'ont arrachée et utilisé comme levier, répondit le gardien en haussant les épaules.
— Hm. Du bricolage, grogna Tovald. Ils ont eu de la chance que le métal ait fatigué à cet endroit précis.
Il sortit un marteau et commença à détordre le mécanisme avant de s'attaquer à la serrure.
Harry observa son travail un instant avant de s'accroupir à côté de lui.
— Tu veux que je t'aide ?
Tovald lui jeta un regard en coin, puis lui tendit une petite clé à molette.
— Tiens. Tiens-moi ça pendant que je redresse la plaque.
Harry s'exécuta, tenant fermement la pièce métallique pendant que Tovald donnait des coups précis.
Lentement, il sentit la tension retomber.
L'odeur d'huile et de métal chauffé lui était presque familière maintenant. Il en vint à oublier l'environnement pour un moment, à se concentrer sur les gestes précis du forgeron.
Puis il y eut un bruit.
Un son trop lointain pour être immédiatement alarmant, mais suffisamment inhabituel pour le tirer de sa concentration.
Une voix. Une exclamation.
Il tourna la tête.
— C'était quoi ? demanda-t-il.
Le gardien fronça les sourcils et jeta un regard vers le couloir.
— Probablement rien, répondit-il.
Mais une seconde plus tard, un cri perçant résonna dans les couloirs, suivi du bruit fracassant d'une porte qui s'ouvrait.
Les gardiens se mirent à courir dans tous les sens, leurs voix s'entremêlant dans un chaos soudainement éveillé.
— Ils se sont échappés ! hurla quelqu'un.
Tovald, surpris, lâcha son marteau et se tourna vers le gardien.
— Que se passe-t-il ?
— Plusieurs prisonniers ont réussi à forcer une autre porte. On a besoin d'aide pour les contenir !
Harry se redressa immédiatement, tendu.
Ça ne ressemblait pas à une simple tentative de fuite isolée.
Il jeta un regard à Tovald. S'il intervenait, il risquait d'attirer l'attention.
S'il révélait son statut de Héros, il aurait toute légitimité pour agir… mais qu'est-ce que Tovald penserait de lui après ça ?
Il balaya la scène du regard. Les gardes semblaient totalement dépassés. Ils n'avaient pas de stratégie, juste du chaos et de la panique.
Un des gardes les plus jeunes tourna la tête vers lui.
— T'es un civil, toi. Recule et laisse faire les pros !
Harry retint un rire amer.
Les pros ? Ces gars étaient sur le point de se faire marcher dessus.
Il avait deux options : attendre, voir comment la situation évoluait… ou intervenir immédiatement.
Tovald lui lança un regard incertain.
— Qu'est-ce que tu fais ?
Harry inspira profondément.
Il n'était peut-être pas un gardien. Ni un juge. Ni un bourreau.
Mais il était un Héros.
Il attrapa Tovald par le bras.
— Continuez de réparer ici. Je vais voir ce que je peux faire.
— Harry, non ! protesta le forgeron.
Mais Harry avait déjà disparu dans le couloir, sa baguette dissimulée dans sa manche.
La prison était en pleine effervescence. Une dizaine d'évadés tentaient de trouver une sortie, les gardiens dépassés peinant à reprendre le contrôle.
Harry avançait avec calme, esquivant le chaos. Un Stupefix murmuré abattit trois hommes d'un coup, un Collaporta scella une porte juste avant qu'un autre groupe ne puisse l'ouvrir. Tout cela était mécanique. Trop facile.
Mais chaque sort lancé lui pesait un peu plus. Ce n'était pas une mission de justice. Juste un rafistolage temporaire sur une plaie béante.
Un mouvement attira son attention. Recroquevillé dans un coin, le prisonnier battu à mort quelques jours auparavant en place publique tremblait, incapable de fuir. Un instant, Harry hésita. Puis il s'agenouilla et murmura un sort de soin.
— Pourquoi… ? balbutia l'homme.
Harry ne répondit pas. Il se redressa et continua, son esprit déjà ailleurs. Sirius. Hagrid. Tant d'autres. L'ombre des torches dansait sur les murs, tordant les silhouettes des prisonniers comme des spectres du passé.
Il neutralisa un autre groupe avec un Petrificus Totalus. Dérisoire. Ces hommes n'étaient pas les monstres. Juste des âmes brisées dans un cycle absurde.
Un murmure le fit s'arrêter près d'une cellule. Il leva sa baguette.
— Qui est là ?
— Pas besoin de crier, jeune homme, répondit une voix fatiguée.
Un vieil homme, assis dans l'ombre, l'observait d'un air curieux.
— Je ne m'évade pas, si c'est ce qui t'inquiète. Trop vieux pour courir, trop las pour essayer.
Harry abaissa légèrement sa baguette.
— Pourquoi êtes-vous ici ?
Un sourire triste étira les lèvres du vieillard.
— Pour vol. Une miche de pain. Ma fille avait faim. On punit plus fort les pauvres qui volent que les riches qui mentent.
Il haussa un sourcil.
— Et toi ?
La question lui coupa le souffle.
— Je… j'aide, finit-il par répondre.
— Qui ? Les gardes qui ne voient en nous que des numéros ? Ces hommes que tu assommes sans réfléchir ?
Harry sentit une pointe d'agacement, qu'il ravala.
— Certains méritent d'être ici.
— Et d'autres non. Mais ce n'est pas toi qui décides, pas vrai ?
Le silence s'étira.
— Restez ici, finit par dire Harry. Ce sera plus sûr.
Le vieillard ne répondit rien. Juste un regard perçant, presque accusateur, qui le suivit jusqu'à ce qu'il disparaisse dans l'ombre.
Ses pas étaient plus lourds maintenant. Ses pensées, plus sombres.
« Ils sont tous des criminels. Ils méritent leur sort. »
C'était bien une parole de politicien ça. De personnes avec du pouvoir et bien peu d'humanité. Et quand on regardait le bilan, que voyait-on? Des Sirius. Des Hagrid. Tous ceux qui n'auraient jamais dû être enfermés.
Harry s'arrêta, le souffle court.
— Ce n'est pas ma place, murmura-t-il.
Qu'est-ce qu'une place? Qu'est-ce que le devoir?
Mais il n'avait pas le choix. Il devait continuer.
O
OO
Alors qu'il verrouillait une cellule de plus, Harry sentit un changement imperceptible dans l'atmosphère. Les cris et le chaos s'éloignaient, remplacés par un silence étrange, presque calculé. Une tension sourde s'accrochait aux murs.
Un bruit de pas précipités brisa ce calme oppressant. Un gardien surgit au bout du couloir, trébuchant sur le sol inégal. Il s'agrippa au mur, haletant, une large tache sombre maculant sa manche. Du sang.
— Ils… ils savent pour le forgeron ! souffla-t-il, la panique déformant ses traits. Ils vont chercher à se venger !
Le cœur de Harry se serra.
— Tovald ? Qu'est-ce que vous racontez ?
Le gardien ouvrit la bouche, mais une autre voix répondit avant lui.
— Eh ouais, le gentil forgeron…
Harry se retourna. Dans la cellule voisine, un prisonnier accoudé aux barreaux l'observait avec un sourire mauvais. Un vieux briscard à la barbe en bataille, dont les yeux perçants brillaient d'un amusement cruel.
— Il aurait mieux fait de garder la tête baissée, reprit-il d'une voix rauque.
Il tapa distraitement ses doigts noueux contre les barreaux, comme un joueur comptant ses cartes avant une mise.
— Les chefs de cette foutue bande lui ont proposé un marché. Des armes sur mesure, quelques lames bien affûtées, peut-être un petit poison caché dans un pommeau. Mais il a dit non.
Il cracha sur le sol, un mélange de salive et de mépris.
— Pire : il les a dénoncés.
Un frisson remonta le long de l'échine de Harry.
— Qui sont ces types ? demanda-t-il, la gorge serrée.
Le prisonnier haussa les épaules, l'air de quelqu'un qui se demande s'il parle à un idiot.
—Pas les amateurs comme nous. Pas les voleurs de pommes, ni les idiots qui kidnappent des poulets pour leur parler la nuit.
Il fit un signe de tête vers un prisonnier plus loin, qui leva une main joyeuse en direction de Harry.
— Non, ceux dont je parle, on les met "à part". Des criminels trop dangereux pour les cellules classiques. Les vrais tarés.
Le gardien blêmit davantage et hocha la tête frénétiquement.
— On… on a perdu le contrôle de leur bloc très tôt dans l'émeute. Il déglutit. Les pires criminels du pays. "Gueule-de-Fer" Joss, qui a massacré sa propre bande pour garder le butin. "La Veuve Rouge", qui empoisonnait ses amants juste pour le plaisir. "Le Marteleur", qui…
Sa voix se brisa, incapable de finir.
Harry fronça les sourcils.
— Et ces monstres, vous les gardiez ici, dans une prison aussi miteuse ?
- Oui, dans l'aile nord.
Le vieux prisonnier éclata de rire, interrompant aisément l'explication du gardien.
— Ici ? Il désigna un couloir poussiéreux d'un mouvement de tête. L'aile nord, c'est pas un vrai bloc sécurisé. C'était les anciennes écuries avant qu'ils décident d'entasser ces fous dedans. Je le sais bien, j'étais maquignon quand j'étais môme. Ce genre de lieu ça marche pour garder des bourrins, mais pas pour des monstres. Rien à voir avec Bargate, rien de solide, juste quelques barreaux rafistolés et une porte censée tenir bon.
Son sourire s'élargit avec cynisme.
— Enfin… "censée".
Harry sentit une sueur froide lui couler dans le dos.
— Vous saviez qu'ils préparaient leur coup.
— Évidemment qu'on savait ! Le prisonnier leva les bras au ciel. Ils parlaient en code, ils testaient les verrous, ils observaient les rondes des gardes… mais ces idiots en uniforme ? Trop occupés à fouetter les pauvres bougres sur la place publique pour lever les yeux.
Il secoua la tête, mi-dépité, mi-amusé par le garde devant lui qui blêmissait de plus en plus.
— Parce que oui, les larcineurs, on peut les punir en spectacle. Mais "La Veuve Rouge" ? "Le Marteleur" ? Eux, personne n'a osé leur toucher un cheveu. C'est plus simple de leur passer la nourriture par dessous la porte.
Harry sentit son estomac se tordre. Deux poids, deux mesures. Ceux qui n'étaient pas une menace sérieuse, on les brisait en public. Mais les vrais monstres, ceux qui pouvaient déchiqueter une ville entière s'ils le voulaient, on les enfermait à peine et on les laissait comploter en paix.
Le gardien, lui, transpirait à grosses gouttes.
— Et pour rien arranger, quand ils se sont échappés… ils ont crié un nom, murmura-t-il.
Harry savait déjà lequel. Il l'avait su avant même que le garde en parle un instant auparavant. Comment pourrait-il être autrement?
— Tovald.
— Ils savaient qu'il viendrait, confirma le prisonnier. Ils savaient que si quelque chose pétait ici, il faudrait bien un forgeron pour réparer les serrures.
— Pourquoi lui ? demanda-t-il d'une voix plus dure qu'il ne l'aurait voulu.
Le prisonnier haussa les sourcils, comme si la réponse était évidente.
— Parce qu'il les a défiés. Un forgeron honnête, aimé, respecté, qui refuse de céder ? Ça leur plaît pas. Un gars comme ça, c'est un symbole. Et tu sais ce qu'on fait aux symboles ?
Il claqua des doigts.
— On les brise.
Les mots résonnèrent en Harry comme un glas funèbre.
Un piège. Depuis le début.
Harry sentit son cœur s'emballer. L'émeute, le chaos, tout ça n'était qu'une diversion. L'objectif, c'était Tovald. Lui et sa famille.
Il se tourna vers le gardien, le saisissant par le bras.
— Où est Tovald ?!
— Il… il n'est pas ici. On l'a envoyé réparer la grille extérieure pour parer au plus pressé. Juste avant que tout parte en vrille…
Le souffle de Harry se bloqua un instant.
Ils avaient déjà pris de l'avance.
Sa main effleura son sceau de la Guilde. Une lueur bleutée s'y concentra, vibrante, chargée d'énergie.
Il n'avait plus de temps.
Sa dernière pensée avant de disparaître fut pour la famille qui l'avait accueilli.
Cette fois, il arriverait à temps.
Tovald n'avait jamais couru aussi vite de sa vie. Dès qu'il avait compris que quelque chose n'allait pas, il avait lâché son travail sur la serrure maudite de cette prison pourrie et avait filé vers la forge, le cœur battant à s'en rompre. Il savait. Il savait que ces chiens galeux n'avaient pas seulement préparé une évasion. Ils avaient préparé un coup. Et lui, il en était la cible.
Il avait prié en silence pour que Runa ait eu le bon sens de barricader la maison. Que Sophie ait eu la présence d'esprit de se cacher. Que Fiston… Son souffle s'était coupé à cette pensée. Mais lorsqu'il tourna au coin du chemin et que sa forge fut en vue, il sut immédiatement que c'était trop tard.
Ils étaient là.
Une demi-douzaine de silhouettes l'attendaient, armées de gourdins et de pioches, menaçantes. Leur leader, un grand type balafré au sourire mauvais, se tenait droit devant sa porte, comme un loup surveillant l'entrée d'un terrier. La lumière de la forge dansait sur leurs visages, leur donnant une allure spectrale, presque démoniaque.
Et derrière eux, il les vit. Runa, serrant leurs enfants contre elle, les protégeant du mieux qu'elle pouvait. Sophie avait le dos droit, mais ses doigts crispés trahissaient sa peur. Fiston tremblait, agrippé au bras de sa mère comme à une ancre.
Tovald sentit une rage froide le saisir. Il raffermit sa prise sur sa hache et s'avança lentement, plantant ses talons dans le sol.
— Alors, vieux, ricana un des criminels, un homme grand au visage balafré, tu croyais pouvoir nous trahir impunément ?
Son poing se referma sur le manche de son arme. Il ne comptait pas leur répondre. Parler ne servirait à rien. Ils étaient venus pour se venger, et aucune excuse, aucune supplication ne les arrêterait.
Mais une chose était sûre : ils allaient devoir le tuer avant de poser la main sur sa famille.
Runa ne prononça pas un mot. Ses yeux étaient braqués sur lui, un mélange de peur et de confiance absolue. Elle savait. Elle savait qu'il ne lâcherait pas.
Tovald s'écarta légèrement, cherchant un meilleur appui, et tenta d'évaluer la situation. Il était seul contre eux. Il pouvait peut-être en envoyer un ou deux au tapis, mais ensuite…
Un frisson lui parcourut l'échine. Il n'y avait pas d'issue. Il allait mourir ici.
Puis, un son étrange fendit l'air.
Un frémissement, une pulsation invisible, comme si l'espace lui-même retenait son souffle. Puis, un éclair bleuté jaillit du sol au milieu de la cour. Un cercle lumineux, brillant d'une magie inconnue, s'ouvrit sous leurs yeux ébahis.
Et Harry apparut.
Tovald sentit son souffle se bloquer.
Il était arrivé.
Mais pas l'Harry qu'il connaissait. Pas le jeune homme discret qui forgeait à ses côtés, celui qui riait des pitreries de Fiston et supportait avec patience les questions incessantes de Sophie.
Ce Harry-là…
Il était droit, une silhouette sombre auréolée d'une lumière surnaturelle. Ses traits étaient durs, tendus, et son regard… Son regard n'était pas celui d'un homme. C'était celui d'un combattant. D'un prédateur.
Les criminels aussi le sentirent.
Ils reculèrent d'un pas, leurs ricanements mourant dans leur gorge.
Le silence était absolu.
Puis Harry leva la main. Dans sa main, un étrange bout de bois.
— Expelliarmus.
Une explosion de lumière rouge. Des éclats de métal. Un cri.
Les armes volèrent hors des mains des criminels. Ils n'eurent pas le temps de réagir. Harry bougeait déjà. Une ombre rapide, implacable.
Un éclair jaillit de ses doigts, frappant le balafré en pleine poitrine. L'homme hurla et s'effondra, convulsant. Harry ne s'arrêta pas. Sa lame fendit l'air, sifflante, tranchant net l'arme d'un autre avant de lui envoyer un coup de pied magistral dans le ventre.
Tovald n'avait jamais rien vu de tel.
C'était… terrifiant. Et fascinant.
Chaque geste était précis, efficace, sans hésitation. Il n'y avait ni rage aveugle, ni cruauté. Juste une force implacable, une détermination absolue.
Mais ce qui le troubla le plus… c'était son regard.
Pas de satisfaction. Pas de fierté.
Juste une fatigue écrasante.
Une tristesse insondable.
Quand tout fut terminé, quand les criminels gisaient au sol, inertes ou gémissants, Harry abaissa lentement son épée.
Puis il se tourna vers eux.
Et Tovald, l'homme qui avait toujours cru que les armes n'étaient que des outils, comprit soudain que certaines personnes étaient des armes.
— Ils ne vous toucheront pas.
Sa voix était rauque, presque brisée.
Il ne parlait pas seulement d'eux.
Il parlait de tout ce qu'il avait perdu. De tout ce qu'il ne voulait plus perdre.
Tovald n'eut pas besoin de mots pour comprendre.
Il posa sa hache au sol, lentement.
Puis il fit ce qu'il n'avait jamais fait pour aucun homme auparavant.
Il s'agenouilla.
Harry resta là, son épée pendait à son côté, son regard fixé sur Tovald qui s'agenouillait devant lui. Un silence lourd, presque palpable, envahit la forge. Tout autour, la poussière du combat flottait encore dans l'air, mais il n'y avait plus de rires. Plus de menaces. Plus de violence.
Tovald, les yeux baissés, chercha une forme de calme dans le geste qui venait d'échapper à ses propres barrières. Il avait toujours été celui qui protégeait sa famille, celui qui faisait face à tout sans jamais fléchir. Mais devant Harry, il se sentait à la fois profondément reconnaissant et étrangement… vulnérable.
Runa, qui jusque-là n'avait pas bougé, se détacha lentement du mur où elle s'était réfugiée. Ses bras toujours entourant Fiston et Sophie, elle fit quelques pas, puis s'arrêta. Un regard échangé entre elle et Harry fut suffisant pour qu'un souffle profond la traverse. Ce n'était pas la peur qui la paralysait, mais une forme de gratitude inexplicable. Elle savait maintenant, au fond d'elle, que tout ce qu'elle avait toujours craint de perdre, tout ce qu'elle pensait être hors de portée, était là, dans cette simple scène : la vie de sa famille.
Sophie, elle, ne savait plus quoi penser. Son cœur battait à tout rompre, mais elle n'arrivait pas à détacher son regard de Harry. Le Harry qu'elle avait vu disparaître derrière le voile de l'ordinaire. Ce n'était pas l'homme qu'elle avait connu à la forge, mais un autre, forgé dans les ombres et les épreuves. Un Héros, comme l'avait murmuré sa mère.
Pourtant, en cet instant, quelque chose d'encore plus étrange s'éveillait en elle. Une empathie. Une confusion. Et une profonde admiration. Harry… Harry avait changé. Mais pourquoi ? Pourquoi cela l'affectait-il à ce point ?
Elle sentit une colère sourde naître dans son ventre, une colère contre le monde, contre cette guerre silencieuse que personne ne semblait vraiment comprendre. Mais elle savait aussi que Harry, derrière sa froideur, derrière cette douleur palpable, n'était qu'un autre homme brisé par un système qu'il ne pouvait pas changer seul.
Ses yeux se posèrent sur lui à nouveau, cette fois avec moins de terreur et plus de curiosité. Sophie savait qu'il avait des secrets. Qu'il portait des fardeaux. Mais ce qu'elle ignorait, ce qu'elle redoutait de comprendre, c'était si ce fardeau finirait par le consumer.
Harry tourna légèrement son visage vers elle. Un instant, ses yeux rencontrèrent les siens. Sophie se sentit engloutie par la profondeur de ce regard. Elle eut l'impression qu'il voyait à travers elle, au-delà de son âge, de son innocence, au fond de son âme, là où résidait sa propre confusion, ses propres rêves et peurs. Et puis il détourna la tête, comme si lui-même cherchait à fuir cette connexion trop vive, trop intense.
- Tu nous as sauvés. Tu ne sais pas ce que ça signifie pour nous. Pour ma famille.
Les mots étaient simples, mais ils portaient un poids qu'aucun d'eux ne pouvait ignorer.
Runa s'approcha à son tour, son visage marqué par la peur qui s'estompe peu à peu, mais aussi par un mélange de respect et d'inquiétude. Elle posa une main sur le bras de Tovald, l'attirant dans une étreinte discrète. Puis elle tourna son regard vers Harry, avec une tendresse sincère.
- Tu... tu as risqué ta vie pour nous. Il n'y a pas de mots pour exprimer ce qu'on ressent.
Harry, les poings serrés, les traits tirés, se contenta de répondre par un bref hochement de tête. Le regard tourné vers la porte de la forge, il semblait se perdre dans un espace que les autres ne comprenaient pas.
Il n'avait pas besoin de leur reconnaissance. Pas maintenant. Ils étaient en sécurité. Mais cela ne faisait que raviver une douleur ancienne, un poids trop lourd à porter. Harry savait que sa place n'était pas ici, avec eux. Pas dans ce monde de paix relative, pas avec cette famille qu'il commençait à aimer, mais qu'il savait qu'il ne pourrait jamais vraiment protéger.
Et c'est alors qu'un silence étrange s'installa entre eux, lourd d'émotions non dites, que Sophie brisa le calme en murmurant, presque à elle-même :
- Qui es-tu, Harry ? Quel fardeau pèses-tu sur tes épaules ?
Harry ferma les yeux un instant, comme s'il cherchait une réponse qui échappait à ses propres pensées. Quand il parla enfin, sa voix était empreinte d'une fatigue infinie.
— Je suis... un survivant. Rien qu'un garçon qui a survécu… et perdu.
Une pause, un tremblement dans sa voix, avant qu'il ne rajoute, presque inaudible :
— Je n'aurais pas supporté de vous perdre aussi.
Il glissa son épée dans son fourreau avec un geste lent et précis, avant de ranger sa baguette à sa ceinture. Il releva les yeux, fixant Tovald et Runa, une ombre d'hésitation dans le regard.
— Je comprendrai que vous souhaitiez que je parte, maintenant que vous avez vu… ce que je suis. Ce que cette épée représente.
Tovald échangea un bref regard avec Runa. Leur réponse ne nécessitait aucune discussion.
— Ne sois pas idiot, mon garçon, répondit Tovald avec une fermeté bienveillante. Tu es encore et toujours le bienvenu chez nous. Nous n'allons pas rejeter celui qui vient de nous sauver la vie. Rentrons.
Derrière ses parents, Sophie hocha la tête, la gorge nouée. Son regard chercha celui d'Harry une dernière fois, mais il détourna les yeux avant qu'elle puisse lire quelque chose dans ses traits.
Mais avant qu'ils ne fassent un pas de plus, Harry les arrêta d'un geste.
— Rentrez. Je vais ramener ces gens en prison, là où est leur place. Je… je vous rejoindrai après.
Quand la famille fut hors de vue, Harry resta immobile un moment, seul face aux corps inconscients des criminels. Il sentit la tension dans ses épaules, la chaleur de la magie encore présente dans ses doigts, et surtout, cette colère sourde qui ne voulait pas disparaître.
L'idée de les tuer lui traversa l'esprit. Fugace. Brutale. Comme un souffle froid.
Ce serait si simple. Une punition immédiate, définitive. Une façon de s'assurer qu'ils ne reviendraient jamais, qu'ils ne menaceraient plus jamais Tovald, Runa ou leurs enfants. Un seul geste. Une seule pensée. Et tout serait réglé.
Mais aussitôt, il repoussa cette tentation. Non.
Ce n'était pas ainsi qu'il devait agir. Ce n'était pas pour ça qu'il avait survécu. Pas pour devenir ça.
Tuer des hommes désarmés, à terre… Cela ferait de lui un monstre. Et il en avait déjà croisé trop pour s'y ajouter lui-même.
Lentement, il fit un pas en arrière, son regard glissant sur les criminels inconscients. Il n'y avait pas de satisfaction dans leur capture. Seulement une amertume croissante. Et maintenant ?
Les ramener en prison ? L'idée lui parut dérisoire. Il connaissait les failles du système. Il avait vu cette prison. Une passoire, où l'or parlait plus fort que la justice. Ils ne resteraient pas enfermés longtemps. Leur haine grandirait. Et ils reviendraient. Plus nombreux. Plus déterminés.
Et cette fois… peut-être que Tovald n'aurait pas la chance d'être protégé.
Un frisson de rage monta en lui, insidieux. Pas une rage contre ces hommes. Une rage contre ce monde imparfait.
Où la justice était une illusion.
Où les victoires semblaient toujours incomplètes.
Où il n'y avait jamais de fin aux menaces.
Harry s'agenouilla près d'un des criminels, cherchant son pouls. Il était vivant. Lentement, il serra les dents. Son esprit travaillait à toute vitesse.
Ils méritaient d'être punis. Mais pas par lui.
Il ferma les yeux, laissant échapper un long soupir. Il connaissait la vérité qu'il ne voulait pas admettre : protéger était facile. Ce qui venait ensuite—décider du sort des coupables—c'était là que tout devenait flou. Et c'était là qu'il se perdait.
Quand il rouvrit les yeux, son visage était impassible. Mais à l'intérieur, son cœur était en tempête.
Le calme revenu n'apportait aucune paix. Seulement le poids d'une décision qu'il ne savait pas comment porter.
Il tourna lentement sa baguette entre ses doigts, sentant la magie vibrer au creux de sa paume. Une force ancienne. Une puissance brute, qui n'attendait qu'un ordre.
Mais son ordre vacillait.
Qu'est-ce que je suis censé faire, maintenant ?
Il n'était pas un juge.
Pas un bourreau.
Pas un tyran.
Mais il ne pouvait pas simplement les livrer à la prison. Pas en sachant qu'ils en ressortiraient.
Un souvenir lointain émergea. Une voix grave, empreinte d'une sagesse tragique :
"Les choix que nous faisons, Harry, en disent plus long sur nous que nos capacités."
Dumbledore.
Puis une autre mémoire s'imposa. Une autre voix. Un professeur incompétent, incapable de réussir le moindre sort—sauf un.
Irréversible. Et qu'il avait lui-même subi.
Les choix. Toujours ces choix.
Harry sentit sa gorge se serrer. Il savait ce qu'il devait faire.
Il inspira profondément.
- Je vais leur enlever une partie de leur mémoire et de leur rancœur, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour quiconque.
Ce n'était pas une solution parfaite. Rien ne l'était. L'Oubliette était un sort délicat. Un sort dangereux. Un faux pas, et on brisait bien plus qu'un souvenir.
Mais il ne voulait pas les effacer. Seulement couper ce lien de haine.
D'un mouvement fluide, il pointa sa baguette sur eux et murmura :
Oubliette.
La magie s'écoula de lui, fluide, enveloppant les criminels comme une brume silencieuse. Leur haine disparut. Il le sentit. Non pas effacée, mais… dissoute.
Ils oublieraient pourquoi ils étaient venus ici.
Ils oublieraient cette rage qui les liait à Tovald et sa famille.
Mais leurs crimes, leurs actes ? Il les laissa intacts.
Ils devront vivre avec ce qu'ils ont fait.
Ce n'est pas à moi de les libérer de leur culpabilité.
Lentement, il se redressa. Une part de lui était soulagée.
Une autre… doutait.
Il avait seulement repoussé le problème. Qui pouvait dire qu'ils ne retrouveraient pas, un jour, un autre foyer à brûler ? Un autre homme à faire payer ?
Il resta immobile un moment, le regard perdu dans le vide.
Ses discussions avec Verte-Panse.
Ses échanges avec Tovald.
Toujours cette question lancinante : qu'est-ce que la justice ?
Une ligne mouvante. Une illusion fragile.
Et ce soir, cette ligne n'avait jamais semblé aussi floue.
Il rangea sa baguette, le poids de sa décision s'installant dans sa poitrine. L'adrénaline du combat s'effaçait, laissant place à une fatigue presque insupportable.
Il passa une main sur son visage, épuisé.
"Ce n'est pas parfait."
Sa propre voix résonna dans le silence. Un murmure amer.
"Mais je ne suis pas parfait non plus."
Un sourire sans joie passa sur ses lèvres.
Cette philosophie du Plus Grand Bien…
Elle avait guidé tant de ses choix autrefois.
Aujourd'hui, elle lui paraissait si fragile.
Il rouvrit les yeux et regarda les criminels une dernière fois.
— Direction la prison, souffla-t-il, saisissant le sceau de la Guilde.
Une lueur bleue s'éleva autour d'eux.
Il savait que ce n'était qu'une étape.
Qu'il ne résolvait rien.
Mais c'était ce qu'il pouvait faire.
Pour eux.
Pour lui.
Pour rester fidèle à ce qu'il voulait être.
J'attends vos avis.
