Disclaimer : l'univers de Saint Seiya que vous reconnaîtrez aisément appartient à Masami Kurumada. Je ne retire aucun profit de l'utilisation de cette œuvre si ce n'est le plaisir d'écrire et d'être lue.


Note de l'auteur : j'ai un peu mélangé les quatre groupes de personnages, les Chevaliers, les Marinas, les Guerriers Divins et les Spectres. Ne chercher aucune rivalité entre eux si ce n'est autour des tables de poker. Ils vous paraitront parfois OOC, mais à une table de poker personne n'est vraiment lui-même. Je ferai de mon mieux pour limiter le décalage avec ce que nous connaissons. Il y aura également quelques personnages de The Lost Canvas et de Soul of Gold uniquement parce que je ne veux pas créer d'OC si je peux l'éviter. Je leur ai aussi conservé leurs couleurs de cheveux de l'animé. ^^

Dans les dialogues, j'ai tenté de retranscrire notre langage de tous les jours avec des négations absentes et des syllabes avalées, ce qui crée un contraste avec la narration d'un style plus habituel. Je trouve que ça donne plus de réalisme à l'histoire et aux personnages. Il y aura également certains mots et certaines expressions typiques de Marseille et la région provençale qui seront expliqués en fin de chapitre. Je ne suis pas une professionnelle du poker aussi si vous constatez des erreurs, n'hésitez pas à m'en faire part afin que je corrige.

Les flashbacks seront en italiques. S'il y a des conversations téléphoniques dans les dialogues, et il y en aura, le correspondant sera également en italique, mais vous ferez la différence, j'en suis sûre.

Les termes "poker, pokériste, jeu, jouer, joueur, cartes, tournois, tables, Casino, tripots" et quelques autres vont revenir souvent. Ils ne possèdent pas énormément de synonymes, voire même aucun, aussi vous voudrez bien excuser leur répétition inévitable dans le texte.

Les cartes auront une majuscule pour les distinguer du reste de la narration. Par exemple : une paire de Deux. Un Roi. Un Neuf. Le vocabulaire spécifique au poker sera annoté et expliqué à la fin de chaque chapitre lorsque ce sera nécessaire. Les mises à jour ne seront peut-être pas régulières tout simplement parce que j'ai une vie en dehors de l'écriture de fanfictions. Merci de votre compréhension.


Daniela : bonjour et merci beaucoup pour ton gentil commentaire. Je suis allée voir ta review sur ma fic KnB et effectivement je m'en souviens. J'avais beaucoup apprécié ton analyse. Je suis contente que cette histoire StS te plaise. Voici la suite, j'espère que tu aimeras. Bonne lecture.


Poker

Chapitre 8

Lundi 26 février 2029, Marseille…

Angelo avait fini de travailler à quatorze heures et il avait regagné le domicile du thérapeute. Depuis un certain temps, il avait une idée en tête et il voulait lui en parler. Dohko était son psy et son ami. C'était étrange de songer à lui en ces termes. Il était son médecin avant tout. Jamais il n'aurait pensé à son docteur de famille ainsi. Il le connaissait depuis des années, et même s'il y avait beaucoup de convivialité dans leurs échanges et de l'aisance, ce n'était pas son ami. Il considérait également Marine comme telle. Il leur devait énormément à tous les deux. Ils lui avaient tendu la main sans savoir qui il était alors que d'autres qui étaient soi-disant des potes l'auraient regardé crever dans le caniveau comme un rat sans lever le petit doigt. Il avait appelé son ancienne compagne pour récupérer les quelques affaires qu'il avait laissées chez elle. Il était parti tellement vite qu'il n'avait pas tout emporté.

Elle était à son domicile et lui proposa de venir dans l'après-midi. Il ne se fit pas prier. Il devait clôturer ce pan de son passé et il pourrait enfin vraiment commencer à guérir. Il avait beaucoup progressé en peu de temps et il était content. Dohko lui répétait qu'il pouvait même être fier de ne pas s'être précipité dans la salle d'Albéric dès qu'il avait eu sa paye. En fait depuis, qu'il avait été au tournoi de Bandol, il était plus intéressé par cette forme de jeu que par le cashgame. L'idée d'être éliminé quand tous les jetons étaient perdus ajoutait une nouvelle dimension au poker. Celle de toujours faire de son mieux sans se dire qu'il suffisait d'en racheter pour continuer à jouer. Il trouvait ça moins dangereux, mais c'est une notion toute relative. Il se gara sur le parking de l'immeuble où elle habitait et sonna.

— Salut, murmura Angelo en regardant son ex droit dans les yeux lorsqu'elle lui ouvrit la porte.

Elle lui sembla fatiguée et un peu amaigrie. Elle s'écarta pour le laisser passer.

— J'ai rassemblé tes affaires à côté du canapé, lui dit-elle.

— C'est gentil… Y a encore du courrier à mon nom qui arrive ici ?

— Non…, tu veux un café ?

— T'embête pas…

— Ça va… c'est rien, rétorqua-t-elle d'un ton las en allant vers la cuisine d'un pas trainant.

Angelo regarda autour de lui et remarqua les changements. Il n'y avait plus la table basse ni les deux fauteuils individuels qui allaient avec le divan. La télévision n'était plus là, non plus. À l'entrée il y avait une étagère avec des bibelots décoratifs qui avait également disparu.

— Je peux aller aux toilettes ?

— Oui, bien sûr…

Il savait qu'en rejoignant la salle de bain il passerait devant la chambre. Il entrouvrit la porte, elle était vide. Où dormait-elle ? Il revint au salon et s'assit sur le divan qu'il trouva plus mou que dans son souvenir.

— Tiens…, ton café…

— Merci…

— T'as l'air d'aller bien…

— Parfaitement bien…, fit-il d'un ton un peu trop enjoué peut-être. Je suis une thérapie… j'fais plus de cashgame… J'me suis remis à flot…

— Tant mieux… t'étais mal barré…

— Mmh… Et toi ?

— Un petit passage à vide… mais ça va aller… je change de boulot…

— Demande à tes amis de t'aider…

— J'les vois plus beaucoup…

— Dès qu't'es dans la merde, y a plus personne, hein…

— Non, ils ont leurs propres problèmes…

— Si c'est vraiment des amis, même s'ils ont des soucis, ils devraient répondre présents…

— Quoi ! Tu les juges, là ? s'énerva la jeune femme.

— Non, non… j'constate c'est tout… T'as besoin d'aide ?

Elle baissa les yeux. En fait de changement de travail, le patron de la société où elle était standardiste avec déposé le bilan en douce et s'était enfui à l'étranger. Elle était au chômage. Malheureusement depuis le départ d'Angelo, elle n'arrivait pas à assumer le loyer et toutes les charges inhérentes à l'appartement. L'état avait tellement réduit les aides sociales pour pallier aux erreurs monumentales de ses dirigeants en matière de gestion qu'il y avait de plus en plus de gens qui vivaient à la limite ou sous le seuil de pauvreté.

— Ça va aller… Ma boite a coulé et on n'a pas eu d'indemnités de licenciement ni nos congés payés… rien du tout… mais j'commence un nouveau taf lundi prochain…

— C'est quoi ?

— Une société de nettoyage… vingt heures par semaine avec des horaires décalés… j'vais remplacer une fille enceinte… Mais d'ici là, j'vais demander à mes parents d'm'aider un peu, mon frigo est vide…

— C'est bien si tu retrouves rapidement un job… bon j'vais y aller…

— Angelo ? l'interpella-t-elle tandis qu'il ouvrait la porte de l'appartement avec deux petits sacs à la main.

— Quoi ?

— T'aurais pas cinquante euros pour que je puisse attendre jusqu'à ce que je voie mes vieux ? demanda-t-elle à mi-voix en détournant les yeux.

— Désolé… j'ai pas d'liquide sur moi… Et même si j'en avais, j't'aurais rien donné… déclara Angelo d'une voix sourde. C'est toi qui m'as foutu dehors sans même savoir si j'allais pas crever… c'qui a bien failli arriver d'ailleurs… J'ai fait des conneries, c'est vrai, mais j'méritais pas d'être traité comme une merde… T'as qu'à demander à tes amis… Salut…

Angelo ne se laissa pas attendrir par le regard brillant de larmes de son ex-compagne. Il avait fait une connerie, c'est vrai. Il avait mérité sa rancœur, mais pas d'être jeté à la rue comme un malpropre. Elle l'avait même menacé d'appeler la police sans se soucier de savoir ce qu'il allait devenir puisqu'il n'avait plus un sou en poche ni sur son compte bancaire. Elle aurait pu au moins lui laisser un jour ou deux pour se retourner et il serait parti sans discuter. Elle avait eu d'excellentes raisons d'être en colère contre lui, mais pas au point d'en faire un sans domicile fixe. Sans Marine et Dohko, qui sait où il serait aujourd'hui ? Il avait toujours son travail, heureusement, mais il lui aurait fallu du temps pour remonter la pente. Surtout qu'il aurait certainement encore joué dans un tripot. Non, il ne lui devait rien. Qu'elle se débrouille. Il avait eu des sentiments sincères pour elle. Jamais il ne lui aurait fait le moindre mal. Il s'était fait avoir par le poker, une erreur, une grave erreur, mais même si elle ne lui pardonnera jamais, fallait-il qu'elle le jette comme ça ? Leur point de vue était différent, bien sûr. Maintenant elle ne pouvait plus assumer seule, c'était normal. En couple, on partage tout. En principe. Il estimait qu'il aurait pu encore s'amender, sauf qu'elle n'avait pas voulu lui offrir une dernière chance. Elle lui en avait déjà donné plusieurs et là, elle ne pouvait plus.

Il n'était pas du genre à tendre l'autre joue. Elle était en colère ? OK. Elle avait mis un terme à leur relation ? OK. Il avait eu tort ? OK. Elle l'avait jeté comme une merde ? Pas OK ! Il le reconnaissait, il avait déconné avec elle, il le savait et c'était bien pour ça qu'il n'avait pas fait d'esclandre lorsqu'elle l'avait mis à la porte. Mais la façon dont elle l'avait fait, il ne l'encaisserait jamais. Elle avait été jusqu'à virer un de ses sacs sur le palier à coups de pied. Et maintenant, elle osait lui demander du fric ? C'était la meilleure ! Bien sûr qu'il avait du liquide sur lui, mais jamais il ne lui en donnera. C'était sa petite vengeance pour avoir été traité comme un chien. Si elle avait agi différemment, il l'aurait dépanné, mais ça, ça lui restera en travers de la gorge encore très longtemps même s'il avait eu tous les torts du monde.

— Angelo… j'suis vraiment dans la merde… insista-t-elle espérant l'attendrir un peu. J'vais pas pouvoir payer le loyer du mois prochain…

— Tu t'es pas souciée d'moi quand tu m'as jeté…, commença-t-il en essayant de contenir l'énervement qu'il sentait monter. J'ai dormi dans ma voiture pendant une semaine, j'me lavais au boulot et c'est mes collègues qui m'ont nourri, mentit-il pour la faire culpabiliser. J'ai eu d'la chance que ce soient des gens humains, pas comme toi… Va voir tes potes… Tu sais ceux qui s'demandaient comment tu pouvais t'laisser toucher par un mec qui tripote des cadavres à longueur de journée… Quoi ? T'es surprise ? la railla-t-il devant sa mine étonnée. Tu croyais qu'j'les entendais pas ? Y z'étaient pas assez discrets… Faut qu'j'y aille… Ciao…

Et il la planta là, sur le seuil de la porte. Il ne s'en faisait pas pour elle. Il y avait assez d'assistantes sociales pour la conseiller afin qu'elle puisse se retourner et sortir la tête de l'eau. Et elle avait la chance d'avoir encore ses parents sur qui elle pouvait compter. Elle n'avait qu'à déménager et prendre un studio, le loyer sera moins élevé. Non, il n'avait pas pitié d'elle. Il avait failli crever dans le caniveau parce qu'elle l'avait foutu à la porte comme une merde. Il l'avait mérité, mais pas ainsi. Il réalisa qu'il n'était pas si affecté que ça par cette rupture. Certes, elle était jolie, pas coincée au lit, elle cuisinait bien, mais n'y avait-il jamais eu d'amour entre eux ? Bonne question. Il n'était pas triste, on pouvait même dire qu'il se sentait soulagé, presque libéré. Il fallait se rendre à l'évidence. Elle n'était pas la femme de sa vie. Loin de là. Finalement, dans son malheur, il avait eu de la chance. Celle d'être mis devant l'évidence de sa liaison. Elle n'avait aucun avenir. Ça représentait quand même trois ans de son existence. Il s'interrogeait aujourd'hui. N'avait-il pas sauté sur une occasion de s'engager dans une relation qui le rassurait ? Le décès de sa mère l'avait énormément bouleversé, alors qu'il recherche une sorte de sécurité affective, c'était normal. Mais ça ne sera pas avec cette fille.

Maintenant, il terminait un chapitre de son passé pour en commencer un nouveau. Et pour ça, il devait demander quelque chose à Dohko. Ça faisait presque deux mois qu'il habitait chez lui et Marine et il ne voulait pas abuser. À première vue, l'idée semblait bonne, mais encore fallait-il que le thérapeute soit d'accord. Dans sa voiture, il appela Shura. Celui-ci était d'astreinte à son domicile et l'invita à le rejoindre. Le thanatopracteur ne se fit pas prier. Il avait besoin de parler avec quelqu'un. Il enferma ses affaires dans le coffre de son véhicule et se rendit chez le pompier. Il frappa à la porte et entendit son ami lui crier d'entrer. Il pénétra dans l'appartement et tomba sur un Shura torse nu avec juste un bas de survêtement qui faisait des pompes sur un tapis de sol.

— Fais-toi un café si tu veux…

— Merci… J'pensais te trouver en train de jouer… dit Angelo en se préparant sa boisson préférée. J't'en fais un ?

— Euh… ouais… aller ! Alors, raconte ? Qu'est-ce qui s'passe avec ton ex ?

Ils s'assirent dans le canapé avec leurs tasses. Angelo avait ressenti une étrange sensation en voyant son ami faire de l'exercice. Il avait apprécié la scène sans vraiment comprendre pourquoi. Shura était certes un très bel homme, mais ces messieurs ne l'attiraient pas. Il était peut-être sensible au côté sexy de l'image que renvoyait le pompier en plein effort, tout simplement. Ah les fameux calendriers que l'on trouvait sur le Net…

— Elle t'a demandé du fric ? répéta Shura pour être certain d'avoir bien entendu après que son ami lui ait rapidement expliqué son entrevue avec la jeune femme.

— Ouais… Honnêtement, si elle m'avait pas jeté comme une merde, j'lui aurais filé son pognon… Mais là…

— J'peux comprendre ta réaction… Après effectivement, elle peut se renseigner auprès d'une assistante sociale… C'est pas comme si elle avait aucun recours et qu'elle allait s'retrouver à la rue…

— Exactement… mais c'est surtout qu'elle ose me demander ça, tu vois ? Quand elle m'a viré, elle s'est pas posé la question de savoir comment j'allais m'en sortir…

— T'es un peu responsable quand même… Et elle a fait ça sous le coup de la colère…

— Bien sûr que j'suis fautif, je l'sais très bien… Elle aurait peut-être pu s'inquiéter un peu, non ? Elle m'a même pas appelé pour savoir comment j'allais… Elle m'a jeté comme une poubelle… On a vécu trois ans ensemble… J'étais quoi pour elle ? Juste bon à payer la moitié des factures et à la baiser ?

— T'es méchant là, sourit Shura.

— Non, c'est la vérité… Ces amis, c'étaient pas les miens et j'sais très bien c'qu'y disaient dans mon dos quand ils croyaient que j'les entendais pas…

— C'était pas la femme de ta vie, c'est tout…

— Ah c'est clair, mais ça aurait pu être moins brutal… j'ai failli crever sur l'trottoir…

— Maintenant t'es là, tu vas bien et t'en as fini avec elle… Tourne la page et commence un autre chapitre…

— Mouais… c'est exactement c'que j'vais faire et tout d'suite… T'es d'astreinte jusqu'à quelle heure ?

— Dix-sept heures… après j'ai un jour de repos…

— Où tu t'entraines ?

— En principe à la caserne, pourquoi ?

— Faut que j'bouge, j'ai pris deux kilos…

— Ça va, t'es dans les clous…, sourit Shura en déposant les tasses dans l'évier.

— Non, j'ai perdu du muscle à trop rester assis à la table de poker avec vous…

— Ah parce que c'est not' faute ? s'offusqua le pompier avec un petit rire.

— Non… mais tu m'as compris… faut qu'j'aille courir…

— Moi j'vais au Parc Borély quand y fait beau… on peut y aller ensemble si tu veux…

— Ah ouais… bonne idée… faudra juste qu'on accorde nos horaires…

— Attends… j'te file mon planning pour les prochains jours, fit Shura en prenant son téléphone, et tu vois quand t'es libre… mais ça peut changer…

— Alors… Nickel ! Mardi et vendredi j'bosse pas les après-midi…

— Super ! On se retrouve au parc…

— Ouais, j't'envoie un SMS… y a parfois des imprévus… faut pas qu'tu m'attendes si j'peux pas venir…

— OK !

— J'te laisse… J'ai un truc à demander à Dohko… Merci pour le café…

— Tu viens quand tu veux…

Shura regarda la porte qui venait de se refermer et soupira. Ça n'allait pas être facile d'attirer l'attention d'Angelo. Depuis le premier soir où il l'avait vu chez Dohko, il avait été intéressé par cet homme qui semblait être un écorché vif. Après avoir entendu son histoire, il avait eu encore plus envie d'être proche de lui, d'être son ami. Le thanatopracteur était terriblement séduisant et le pompier était très réceptif à son charme. Mais à première vue, il préférait les poitrines généreuses aux torses plats. Il n'allait pas abandonner pour autant. Il ne faut jamais dire "Fontaine, je ne boirai pas de ton eau…" L'attrait de l'inconnu ne doit jamais être négligé. Tout le monde peut faire des expériences et virer casaque. Et Shura savait comment faire pour attiser la curiosité d'un hétérosexuel. Cela passait d'abord par l'intérêt physique, mais ce n'était pas le principal. Une fois le corps séduit, il fallait aussi conquérir l'esprit et pourquoi pas le cœur ? Le chemin serait un peu long, mais il y avait toujours de l'espoir. Maintenant qu'il était célibataire, Angelo était plus accessible. Lorsqu'il était en couple, ça n'était pas l'amour fou, alors, qui sait ? Déjà, ils se connaissaient et faisaient partie du cercle d'intimes de l'autre. Un bon point. Faire une activité ensemble, courir un peu, un second bon point. Jouer au poker, un troisième bon point. Il ne fallait pas être pressé, se découvrir tranquillement. Surtout pour Angelo qui risquait de ne pas comprendre ce qu'il ressentait s'il se mettait à éprouver des sentiments inattendus, en particulier au départ. Des trucs banals du genre, être content de le voir, avoir envie, presque besoin de passer du temps avec Shura, se demander ce qu'il pouvait bien être en train de faire. Il ne saura pas pourquoi au début, mais ça commençait toujours comme ça. Ou alors, il n'arrivera rien du tout et le pompier se faisait tout un film en IMAX. Il entra dans la cabine de douche et ouvrit l'eau chaude…


Le psychiatre referma la porte de son cabinet et se tourna vers sa secrétaire et lui fit un clin d'œil. Ce n'était pas un métier physiquement fatigant, c'était plus éprouvant pour l'esprit. Il fallait être à la fois thérapeute et patient pour comprendre ce que l'un ressent afin que l'autre trouve les mots pour l'aider.

— Encore une journée bien remplie, lui dit celle-ci en lui rendant son sourire.

— Et j'suis pas mécontent qu'elle soit finie… t'es à jour dans les comptes-rendus ?

— Oui, je terminerai celui-ci demain matin… Vous êtes à la Conception…

— Mon premier patient ici est… à quatorze heures…

— Je fera un peu de ménage dans la matinée puisque le cabinet est fermé… Je ne prends que les appels…

— Te prends pas la tête, rentre chez toi, j'vais m'en occuper… On n'est pas des crasseux, plaisanta-t-il. La poussière, un coup de balai et de serpillère…

— D'accord… N'oubliez pas d'arroser les plantes, répondit-elle en prenant ses affaires.

— Non, j'oublierai pas… Bonne soirée, Shunrei…

— À demain, docteur Libra…

Dohko verrouilla son cabinet derrière sa secrétaire et poussa un long soupire. Il regarda autour de lui, avisa les deux fauteuils de la salle d'attente avec la table basse et les magazines, le bureau de Shunrei avec toutes l'équipement informatique, l'armoire qui contenait les dossiers des patients et les fournitures, la chaise, les plantes vertes, un splendide yucca, un areca et un anthurium rouge qui donnait un peu de couleur à l'accueil aux tons apaisants de bleu et de verts pastels. Il sourit, et alla prendre le matériel de ménage dans les WC. Il balaya le sol, fit la poussière sur toutes les surfaces, arrosa les plantes, lava le carrelage et termina par les toilettes. Une demi-heure plus tard, il était sous la douche de son domicile qu'il pouvait rejoindre en passant par le salon qui servait de salle de poker. En sortant, il croisa Angelo qui l'interpella.

— T'aurais un moment ?

— Oui… Ça va pas ?

— Non, rassure-toi, tout va bien… J'ai un truc à te demander…

— Tu veux un café ? lui proposa le thérapeute en allant dans la cuisine.

— Euh… ouais… Un déca plutôt, j'viens d'en boire un chez Shura sinon j'vais pas dormir…

— J't'écoute…

— L'appartement à côté, tu t'en sers pas… J'veux dire… à part le salon qui fait salle de poker et ton cabinet dans une des chambres et le hall qui fait accueil et secrétariat…

— Non, effectivement… Il reste deux chambres, la cuisine et les sanitaires… Mon frère s'en servait pour faire des soirées avec ses potes pour pas faire trop d'bruit, mais maintenant, il a son appart qu'il a acheté avec sa part d'héritage… Pourquoi ?

— Tu m'louerais les pièces qui t'servent pas ? J'vais pas rester chez toi indéfiniment… Faut que j'me reprenne en main…

— Je suis propriétaire des deux, mais ils sont toujours considérés comme indépendants l'un de l'autre… deux apparts bien distincts avec deux adresses différentes…

— J'te paierai en espèce et les charges ce sera une partie de celles de ton cabinet… Faut que j'vous rende votre intimité à Marine et toi, et que je retrouve la mienne…

Dohko posa sa tasse de café sur l'ilot central et s'y accouda. Les yeux perdus sur les motifs du marbre du plan de travail, il réfléchissait. Il était très content qu'Angelo veuille reprendre le contrôle de sa vie et un fin sourire étira ses lèvres. La thérapie pour faire décrocher le thanatopracteur du cashgame semblait être efficace. D'un autre côté, si Angelo se retrouvait seul dans son logement, ne risquait-il pas de retourner jouer chez Albéric à trois rues d'ici ? Il aurait son trousseau de clefs et il pourra aller et venir comme il le désire sans que Marine ou lui-même le voie. Il entrerait par le cabinet du psychiatre en passant par la salle d'attente et le couloir qui desservait les autres pièces. Était-il prêt à voler à nouveau de ses propres ailes ? Gabriel lui avait dit qu'il avait fait beaucoup de progrès en peu de temps et que sa bankroll (1) commençait à grossir tout doucement. Mais était-il assez solide pour résister à la tentation ? Le tripot n'était pas loin, vingt minutes à pieds et il était un rappel constant qu'il était facile de gagner un peu d'argent tout autant que d'en perdre. Beaucoup. Avait-il retenu la leçon ?

— Tu l'as visité ?

— De quoi ? L'appart ? Non… Pourquoi ?

— La déco te plaira peut-être pas…

— Oh alors ça, j'm'en tape…

— Je suis pas contre l'idée, OK ? J'aimerais juste que tu patientes quelque temps… tu nous gênes pas du tout à Marine et moi… T'as progressé, t'es plus fort face à cette envie de jouer…

— … mais…

— … mais attends encore… disons… jusqu'à la fin de l'été… Va y avoir le Ten Cities… Gabriel va s'inscrire et il va falloir qu'on le soutienne… on sera la logistique pour l'accompagner dans les différentes villes… Et samedi, on est invité à une crémaillère… on attend que les choses se calment un peu et toi et moi on se voit toujours deux fois par semaine… Qu'est-ce t'en pense ?

— J'en dis que… ça m'va… tu rejettes pas l'idée en bloc, alors… ouais… OK ! finit par accepter Angelo.

Ça lui permettrait d'avoir une vie privée un peu plus privée qu'actuellement. Depuis que son ex l'avait mis dehors, il n'avait fait la connaissance de personne et certains besoins physiologiques commençaient à devenir un peu pressants. Il n'était pas non plus un obsédé sexuel, mais un peu de chaleur humaine, ça ne pouvait pas faire de mal. Il pourrait inviter une fille chez lui sans crainte de gêner ses hôtes. D'un autre côté, il se demandait où il pourrait bien en rencontrer une. Il travaillait et il rentrait chez Dohko. Il passait ses soirées avec eux à jouer au poker, Gabriel était presque tout le temps là pour l'aider. Milo et Shura venaient parfois, tout comme Thétis qui jouait avec lui en ligne. Finalement, il n'avait pas une seconde pour lui. Mais à bien y réfléchir, où pourrait-il aller tout seul ? Dans un resto ? En boite ? Ce n'était pas amusant s'il n'y avait pas au moins un copain. Les sites de rencontre ? Pfff…

Il sentait parfois la brulure du désir d'aller jouer chez Albéric ou dans n'importe quelle autre salle de cashgame, mais pas autant qu'avant. Il avait intégré ses erreurs, ses conneries n'ayons pas peur des mots. Il avait pris conscience qu'il n'était pas un dieu du poker qu'il y avait beaucoup plus de risque qu'il perde de l'argent à une table plutôt qu'il en gagne. Il n'avait pas toutes les armes pour se battre et il le savait. Gabriel lui avait montré des aspects du jeu dont il ignorait presque tout comme la lecture de l'adversaire. Il connaissait assez bien les statistiques et les probabilités, mais il n'arrivait pas se coucher avec une main forte quand c'était ce qu'il fallait faire indiscutablement. Si le comportement d'un joueur lui mettait la puce à l'oreille, sauf si c'était vraiment flagrant, là, il jetait ses cartes. Il l'avait appris, bien qu'il lui faille encore améliorer son interprétation. Même s'il était bon, il pouvait être meilleur et ça aussi il l'avait compris. De plus, la compétition à laquelle il avait assisté à Bandol lui avait montré une autre facette de ce jeu et ça lui avait beaucoup plu. Il n'avait pas tout à fait la carrure pour le Ten Cities, mais faire de petits tournois comme celui du Printemps, ça le tentait bien. Surtout s'il était accompagné. Il pouvait également se tester en ligne avec Shura, puisque le pompier ne pouvait pas encore aller au Casino, ou bien à son club et affronter des inconnus dans une ambiance chaleureuse avec juste des jetons en plastique. C'était aussi un très bon moyen de progresser en live. Et de soulager l'envie.

Le lendemain, il retrouva Shura à son club en compagnie de plusieurs membres. Il fit la connaissance de Jabu, Nachi, Ichi, Jamian et Misty. Ils étaient parmi les plus jeunes et s'étaient initiés au poker depuis quelques mois seulement. Misty était le plus doué. Ils n'étaient pas nombreux aujourd'hui, mais Shura était toujours très content de les voir. Le local servait également à des joueurs de belotte dont certains étaient venus s'essayer au poker – c'était les plus âgés et certains se partageaient entre les deux jeux – ainsi qu'à une association de tricoteuses qui faisaient des vêtements pour bébés, de la naissance à trois mois, qu'elles donnaient dans plusieurs maternités pour les mamans en difficulté. Ils étaient donc sept pokéristes et ça promettait d'être amusant. Angelo allait pouvoir mettre en pratique les conseils de Gabriel en matière de lecture de tells. Il savait que ce n'était pas une science exacte et que chaque joueur avait son propre comportement. Il était impossible de faire des généralités. Et c'était un des aspects fascinants du jeu. Si l'un se gratte le nez quand il a un bon jeu, l'autre fera la même chose s'il en a un mauvais. Mais, quelles que soient les cartes reçues, il fallait se méfier et établir une sorte de fiche d'identité de la façon de faire de chacun. Et de s'en souvenir.

L'après-midi passa à toute vitesse et l'heure de fermer le local arriva bien trop vite. Ils s'étaient tous beaucoup amusés. Misty, qui était coiffeur et qui avait flashé sur Angelo, lui proposa une coupe de cheveux gratis s'il parvenait à le battre au moins une fois. Shura le mit en garde, mais il voulait tester le nouveau. Mal lui en prit. Le thanatopracteur lui prit son tapis à deux reprises. Il suggéra que ça valait bien deux coupes. Malheureusement le jeune homme n'était pas le patron du salon, juste un employé. Alors une coupe gratuite qu'il paierait lui-même c'était déjà pas mal. Angelo avait bien compris qu'il avait suscité l'intérêt de Misty et même s'il ne semblait pas y répondre, Shura constata qu'il ne l'avait pas repoussé de manière agressive. Ce qui arrivait encore trop souvent. Après tout, l'orientation sexuelle des gens n'était pas tatouée sur leur front. Pour savoir, il fallait tenter sa chance et parfois le refus était brutal, assorti d'insultes dégoutantes. Donc pour Shura, l'attitude d'Angelo était encourageante. Ils regagnèrent l'appartement du pompier qui invita son ami à diner. Il cuisina rapidement une carbonara avec des tagliatelles et ils se calèrent devant l'ordinateur pour jouer en ligne.

— T'es interdit de Casino pendant combien de temps encore ? s'enquit Angelo qui aimerait bien y aller avec Shura.

— Trente juin… le premier juillet je vais m'éclater au Pasino ! répondit celui-ci en riant.

— J't'accompagnerai ! Faut pas qu'tu sois seul et moi non plus ! Et ça se fête quand même !

— Ah j'veux bien… Mais tu crois qu'on va réussir à s'empêcher de replonger ? C'est risqué pour deux addicts comme nous…, observa justement Shura.

— Non, d'ici là Dohko m'aura bien armé et de toute façon, j'ai plus du tout envie d'faire le con…

— J'te crois, tu sais… Moi aussi, y m'a armé pour résister… mais j'ai quand même peur…

— C'est pour ça qu'on doit y aller ensemble avec juste du liquide… ni chéquier ni carte bancaire !

— Ah, mais c'est la condition sine qua none pour je retourne dans un Casino…

— Tu pourrais aussi être tenté en ligne, déclara Angelo.

— Oui, mais c'est pas la même chose… C'est pas les mêmes sensations… Regarde…, fit Shura en lui désignant l'écran d'un mouvement de la tête.

— Quoi ?

— Là, je sais que j'ai la meilleure main… pourtant ce gars relance… beaucoup… À ton avis ?

— Y veut arracher le pot… il a rien… peut-être un tirage couleur…

— Tu ressens quoi ?

— Mmh… un bluff…

— Moi aussi… donc je vais le sur relancer et on va voir… voilà…

— Il insiste…

— J'ai une quinte flush auteur Valet et j'ai le Valet et le Sept… y peut pas me battre… même s'il a deux autres trèfles… ça lui ferait qu'une couleur…

— En live on pourrait mieux voir, c'est c'que tu veux dire ?

— Y aurait d'autres signes que la simple logique des cartes… c'est ça qui me manque… cette sensation tu l'as pas derrière ton écran…

— J'comprends… et voilà… Il avait une couleur à l'As… normal qu'il ait joué…

— Bien sûr qu'c'est normal… moi le premier j'y serais allé… tu te dis que l'autre y peut pas avoir une quinte flush… C'est tellement rare…

— T'as pris un joli paquet…

— Tant pis pour lui… c'est l'poker…

— Un p'tit massage monseigneur ? plaisanta Angelo.

— Ah c'est pas d'refus mon brave… un peu sur les épaules, là…

Les deux hommes rirent et Angelo se prit au jeu, sans imaginer un seul instant à quel point ça faisait plaisir à son ami. Shura repartit dans une autre main sans omettre de montrer qu'il aimait les dons de masseur du thanatopracteur en se lassant aller à de petits gémissements de bienêtre, mais sans exagérer non plus. Angelo songea que c'était dommage qu'il s'agisse d'argent fictif parce que Shura venait d'empocher plus cinq mille euros. Mais d'un autre côté ce n'était pas plus mal. Il aurait pu les perdre. Réellement. Sans trop s'en rendre compte, il poursuivait son massage sur les épaules musculeuses du pompier qui appréciait vraiment. Il en somnolait presque et avait du mal à réfléchir. Il préféra mettre un terme à cette proximité qui commençait à lui donner chaud en se calant au fond de son fauteuil. Angelo s'arrêta et se rassit à côté de lui pour observer l'écran.

— Alors ? Un brelan de Huit ?

— Mouais, mais y a une overcard (2) avec en plus un tirage quinte…

— Check… pour voir les réactions…

Ce que fit Shura. Les autres joueurs firent de même ce qui pouvait confirmer que personne n'avait rien de mieux que lui sauf si l'un d'eux sous-jouait une main forte. Il réfléchissait, il avait encore quelques secondes.

— Je ferais une grosse relance, suggéra Angelo. T'as un stack important, tu peux te permettre de perdre quelques jetons…

— C'est exactement c'que j'pensais… Aller ! J'mise un demi pot… deux mille, ça devrait en refroidir quelques-uns !

Et la table entière se coucha. Les deux hommes se félicitèrent et rirent de bon cœur. Finalement, même avec du fictif, c'était amusant quand on était avec un ami…


Dohko venait d'en terminer avec son dernier patient de la matinée à l'hôpital et il n'arrêtait pas de tripoter son téléphone. Il avait revu Shion pour la première fois le samedi précédent après seize ans et il ne savait pas s'il devait lui envoyer un SMS, l'appeler ou attendre que ce soit lui qu'il le fasse. Depuis leur rencontre, il ne parvenait pas à se l'ôter de la tête. Il devait faire davantage d'efforts pour se concentrer sur ce que lui disaient ses malades et pouvoir les aider. Ça ne lui était jamais arrivé depuis qu'il avait commencé sa carrière. Il avait toujours réussi à faire abstraction de ses préoccupations personnelles lors de ses séances. Mais là, il échouait lamentablement. Et ce n'était pas bien pour ces gens qui requerraient son soutien. Leurs soucis pouvaient être graves et il devait les épauler avec tous les moyens qu'il possédait. Ses connaissances, ses compétences, son expérience, son attention. Parfois il ne s'agissait que de ça. La personne en face de lui n'avait pas vraiment de problèmes, elle n'arrivait pas à trouver quelqu'un qui l'écoute dans son entourage alors, elle se tournait vers un tiers qui ne la jugerait pas, qui se contenterait de tendre une oreille pour qu'elle vide son sac. Tout ce qui était dit dans le cabinet ne sortirait jamais de ces quatre murs.

Mais peut-être fallait-il provoquer les choses. Bousculer un peu le hasard, la chance, le destin, enfin toutes ces idées auxquelles on croit quand ça nous arrange. Après tout, il était toujours la victime, celui qui avait été abandonné même si depuis, il avait eu une explication. C'était Shion qui devait se sentir coupable. Donc c'était à lui, Dohko, de prendre les choses en main et d'imposer son choix. Shion pensait peut-être qu'il n'était pas en position d'exiger quoi que ce soit et il espérait humblement que le psy fasse le premier pas. Il se décida à lui téléphoner. Surtout parce qu'il n'en pouvait plus d'attendre. Ce n'était pas faire preuve de faiblesse, il montrait qu'il menait toujours la danse. Il mit son portable en main libre et écouta les sonneries jusqu'à ce que son correspondant décroche.

Oui allo?

— C'est moi…

Salut… J'commençais à m'demander si tu m'appellerais…

— Tu pouvais le faire…

En fait… j'avais décidé d'attendre jusqu'à demain…

— Tu bosses ?

J'termine à seize heures…

Et demain?

Vingt et une heures jusqu'à la fermeture…

— J'peux t'inviter à déjeuner dans un resto près de la Conception, j'y suis demain toute la matinée…

Lequel?

— Le Dragon d'Asie… (3)

J'connais…

— Par contre c'est galère pour se garer…

J'prendrais l'métro, j'connais le coin… Vers quelle heure?

— À partir de midi ? Je réserverai…

Je serais là… tu travailles l'après-midi?

— Mon premier patient au cabinet est à quinze heures trente, mentit Dohko en se disant qu'il allait devoir reporter au moins deux rendez-vous.

On se voit demain, alors? Dohko?

— Oui ?

Ça m'fait plaisir qu'tu m'appelles… Je craignais qu'tu veuilles plus m'voir…

— On a encore des choses à s'dire… À demain…

Il raccrocha et téléphona immédiatement à Shunrei pour qu'elle annule ses deux premières consultations de l'après-midi du lendemain sous un motif quelconque. Il se doutait qu'ils allaient beaucoup parler avec le directeur du Casino, peu importe de quoi, mais il fallait qu'ils discutent pour commencer à se connaitre. Ils en savaient si peu l'un sur l'autre. Et là, un déjeuner c'était un premier pas pour se découvrir. Sauf que ça ne pouvait pas se passer en trente minutes. Une heure c'était un minimum et plus, ce serait encore mieux. Mais Dohko ne pouvait pas non plus sacrifier tout son après-midi. Il devait trouver un compromis entre Shion et ses patients. Le choix fut vite fait. Les trois personnes qu'il devait recevoir ne souffraient d'aucune psychopathologie grave. Il y avait un dépressif léger s'il ne faisait pas son loto hebdomadaire parce qu'il était persuadé que ses numéros allaient sortir, une femme qui avait besoin de parler de l'addiction de son époux aux paris hippiques sauf que c'était le mari qui aurait dû consulter et non elle, et un accro au poker qui était pour ainsi dire guéri. Repousser une séance n'aurait aucun impact sur leur état. Si c'était le cas, Dohko ne l'aurait bien évidemment pas fait.

Il réalisa soudain qu'il allait voir Shion et le démon furieux dans son ventre se réveilla. Il sourit comme un gosse le matin de Noël devant les cadeaux sous le sapin. À chaque fois que l'on attendait quelque chose avec empressement, le temps se mettait à ralentir. Demain semblait si loin. Il savait qu'il aurait du mal à s'endormir et qu'il allait devoir faire appel à quelques techniques de relaxation pour y parvenir. Le sommeil était encore le moyen le plus rapide pour se rapprocher de l'heure de ce rendez-vous. Quelques consultations et la matinée passera vite. Mais qui essayait-il donc de convaincre avec tous ces arguments fallacieux ? Il était excité comme une puce ! Il rongeait son frein jusqu'aux plaquettes. Il trépignait tel un gosse à qui on a promis un tour de manège supplémentaire parce qu'il avait été sage. Il ne se reconnaissait plus. Dès qu'il était question de Shion, il ne se contrôlait plus. Il ne parvenait pas à relativiser ses sentiments. Ils n'avaient pas changé, peut-être même s'étaient-ils renforcés. Est-ce qu'il ne s'agissait pas là d'une obsession ? Il était psychologue que diable ! N'avait-il pas identifié les symptômes ? Non, ce n'était pas ça. Sinon, il en aurait souffert toutes ses années et il aurait retourné la terre entière pour le retrouver. Il n'était pas hanté par Shion, il était tout simplement amoureux depuis seize ans et il n'avait pas pu exprimer ses sentiments. Il allait en avoir l'occasion et il était impatient, c'était tout.

Il regarda l'heure. Encore une après-midi, une nuit et une matinée à attendre. Ce n'était rien, il pouvait gérer. Sauf que c'était interminable… À devenir fou ! L'écoulement du temps était immuable. Ni plus rapide ni plus lent. C'était juste notre perception qui variait. Il passait vite quand l'on faisait une activité plaisante et semblait presque à l'arrêt si on s'ennuyait. Pourtant Dohko ne s'embêtait pas. Seulement ses pensées avaient tendance à s'égarer vers demain au lieu de se focaliser sur le patient devant lui. Heureusement qu'il le connaissait bien et si quelques phrases lui échappaient, ça ne prêterait pas à conséquence. Lorsqu'il referma la porte de son cabinet derrière Shunrei, il fila sous la douche. Marine était à l'hôpital et elle ne terminerait pas avant le matin vers huit heures et Angelo allait bientôt revenir. Il prépara le diner et s'installa devant son ordinateur pour jouer online. Il avait vraiment besoin de se concentrer sur autre chose pour éviter que ses pensées ne s'envolent trop vers Shion.

Le thanatopracteur rentra presque une heure plus tard. Ils mangèrent ensemble et Angelo lui raconta son après-midi au club de Shura et ses parties fictives en ligne. Ainsi que son entrevue avec son ex qu'il n'avait pas eu le temps de lui relater. Le thérapeute écouta et comprit la réaction d'Angelo. Et même, il l'approuva parce que ça lui permettait de clôturer trois ans de son passé de manière à se tourner vers l'avenir l'esprit tranquille. Elle avait toutes les raisons du monde de lui en vouloir, mais ça ne justifiait pas la manière qu'elle avait eue de le virer de chez elle. Ils se calèrent chacun derrière leur pc et augmentèrent doucement leur bankroll en gagnant quelques petites parties rapides dotées d'un prix en argent réel. Dohko capitula le premier et alla se coucher. Il était presque minuit et Angelo ne tarda pas à faire de même. Demain sera un autre jour…


Mercredi 28 février 2029, Marseille…

Shion était arrivé au restaurant avec un bon quart d'heure d'avance sur l'heure de la réservation faite au nom de Libra. Il voulait observer Dohko entrer, constater son expression en s'apercevant qu'il était déjà là, comme pour lui montrer son impatience à le revoir. Depuis la veille, il n'avait cessé de penser à ce moment, à ce déjeuner. Il était fébrile et il était curieux de savoir de quoi ils allaient bien pouvoir parler. Encore du passé ? De cette fameuse nuit ? De la façon dont il était parti ? Allait-il devoir se justifier à nouveau ? Dohko avait semblé accepter ses éclaircissements, mais était-ce réellement le cas ? Il l'avait percé à jour en lui disant qu'il avait eu peur qu'il lui demande de rester. Il avait mille fois raison. Alors il avait évité cet instant parce qu'il n'aurait pas refusé. S'il lui avait expliqué pourquoi il devait partir, le psy aurait compris, il en était persuadé. Et ils auraient certainement trouvé une solution pour garder le contact. Pourquoi n'avait-il pas choisi cette option ? S'il l'avait fait, peut-être n'auraient-ils pas perdu toutes ces années ? Les regrets étaient lourds, mais inutiles. Il ne pouvait rien y changer. Désormais, il allait devoir tout faire pour être pardonné parce qu'il était hors de question qu'il le laisse lui échapper encore. Il parait que l'on apprend de nos erreurs, donc il ne commettrait pas la même. Dohko était à nouveau dans sa vie, il comptait bien qu'il y reste un très long moment.

Ces sentiments, qui avaient explosé en lui comme un big-bang, étaient encore là. C'était incompréhensible, mais il ne luttait pas contre eux. Bien au contraire, il les acceptait totalement. De toute façon, il ne pouvait pas faire autrement. On ne commande pas à notre cœur. Il ne pensait pas un seul instant qu'ils puissent être une illusion. Après toutes ces années, ils étaient toujours aussi intenses. Aussi vifs, aussi brulants et dévastateurs. Et c'était incroyablement bon. Il savait qu'ils avaient une chance de vivre leur histoire. Il sentait encore sur ses lèvres le baiser de Dohko. Ce n'était pas pour clôturer un pan de son passé que le thérapeute avec fait ça, mais bien parce qu'il en avait une envie folle. Shion avait parfaitement conscience qu'ils éprouvaient toujours le même désir. C'était incompréhensible, mais fallait-il vraiment chercher une raison à ça ? Était-ce important ? Ne valait-il pas mieux patienter et voir où cela allait les mener ? Son cœur fit un bond dans sa poitrine lorsqu'il vit entrer Dohko. Il était habillé simplement, un costume avec un trois-quart par-dessus, mais il avait une classe folle. Plusieurs personnes l'observèrent tandis qu'il s'approchait de leur table. Il ne laissait personne indifférent. Il ôta son manteau et s'assit.

— Salut… Ça fait longtemps que t'es là ?

— Non… une dizaine de minutes…

— T'as trouvé facilement ?

— Oui, j'connais le quartier et je suis venu en métro…

— J'aime bien c'resto et la bouffe est excellente…

— Tiens la carte, j'ai déjà choisi…

— T'as pris quoi ?

— Nems au porc et bœuf Lok-lak…

— Des beignets de crevettes pour moi et un poulet cinq épices…

La serveuse nota leur commande et s'en retourna vers les cuisines. Un étrange silence s'abattit entre les deux hommes, un peu comme s'ils ne savaient pas trop quoi dire. Ils auraient pu poursuivre la conversation qu'ils avaient eue au Casino, mais là, rien ne leur venait à l'esprit. Ce fut Shion qui amorça leur échange.

— Alors ? Comment on devient psychiatre ? demanda le directeur de Casino qui aimerait bien savoir ce que le thérapeute avait fait durant toutes ces années.

— En faisant de longues études… répondit celui-ci, laconique.

— C'est c'que t'as toujours voulu faire ?

— Non, au départ j'voulais être joueur de poker pro, mais j'me suis passionné pour l'esprit humain quand mon frère et moi, on a perdu notre grand-père…

— Tu m'expliques ? Enfin, si c'est pas indiscret…, interrogea Shion en commençant à manger son entrée.

— Non, c'est pas un secret d'État… Shiryu avait un an et moi huit quand nos parents sont décédés dans le crash au décollage d'un petit avion que pilotait mon père… Un problème technique d'après l'enquête de l'assurance…, expliqua Dohko en mordant dans un beignet de crevettes. On a été élevé par nos grands-parents maternels… Ils étaient à la tête d'une entreprise de sidérurgie prospère qui aurait dû revenir à notre mère… Notre grand-père a fait un infarctus j'avais dix-sept ans et cinq ans plus tard c'est notre grand-mère qui a eu un cancer…

— Le destin s'est acharné on dirait…, en léchant ses doigts pleins de sauce.

— Quand j'ai vu la réaction d'ma grand-mère qui s'retrouvait veuve et à la tête d'une énorme société, j'ai commencé à m'poser des questions sur les mystères de l'esprit… Comment il réagit face à des évènements qui nous secouent… L'argent, la maladie, les sentiments… le deuil… et aussi les belles choses comme une naissance, un mariage, un gros gain au loto… On réagit tous de façons différentes, mais on réagit… Et c'est pasionnant...

— Et ton frère ? interrogea Shion en s'écartant légèrement de la table pour que la serveuse débarrasse les plats.

— Il a eu une très grave conjonctivite qui l'a rendu aveugle pendant plusieurs mois… Il a redoublé sa terminale à cause de ça… il a appris le braille… Il a guéri, il a eu son bac et il a voulu faire des études d'ophtalmologie… Aujourd'hui, il porte des lunettes, mais il va bien… Et il a son cabinet dans un centre médical…

— Tant mieux… Je suppose que vous avez hérité de l'entreprise familiale… Ce bœuf Lok-lak est toujours aussi bon !

— Le poulet cinq épices aussi, un régal… Ouais… mais on a tout vendu… On n'y connaissait rien…

— Vous auriez pu apprendre, non ?

— On n'était pas aussi sensibilisé à cette industrie que nos parents… Notre incompétence aurait pu mettre en danger la société et les emplois… On a investi dans l'immobilier… J'commençais à peine mes études quand on s'est rencontré dans c'tripot…

— Y m'semble que tu m'en avais parlé…

— J'étais encore interne quand j'ai eu un patient accro aux paris hippiques… j'ai décidé de me spécialiser dans les addictions aux jeux et comme je suis joueur de poker, ça m'a interpellé, termina Dohko en finissant son plat… Voilà, y rien de plus à savoir…

— Et tu joues toujours ?

— Oh oui… j'crois qu'j'arrêterai jamais, j'aime trop ça…

— Comme moi… heureusement qu'y a le Pasino Grand à Aix et le Casino de La Ciotat sinon faudrait qu'j'aille à Bandol…

— C'est vrai que les employés ne peuvent pas jouer dans leur établissement ni dans le groupe où ils sont salariés…

— C'est pas trop gênant… et j'vais toujours dans les tripots… Y en a un dans le quartier de Saint Antoine à un quart d'heure de chez moi…

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Faut qu'je joue… j'en ai besoin… Et j'ai pas toujours envie d'aller à Aix ou à La Ciotat… Et y a aussi Internet…

— T'habites sur Marseille ?

— Avant oui… Maintenant je suis sur Les Pennes-Mirabeau entre Marseille et Carry-le-Rouet… même pas une demi-heure en voiture…

— C'est un joli coin… C'est pas trop loin d'Aix pourtant…

— Tu connais ?

— Le centre commercial de Plan de Campagne est super connu… C'est un des plus grands de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur… J'y suis allé souvent… tu peux tout acheter dans un espace réduit… maison, voitures, meubles, vêtements, y a des garages de mécanique et de carrosserie, des restaurants de partout, un cinéma énorme, des magasins d'alimentation, d'électroménager, des bazars, des jardineries, des librairies… enfin c'est gigantesque… et les week-ends, les embouteillages sont épiques… mais les gens viennent quand même…

— C'est pour ça qu'j'évite d'y aller le samedi et le dimanche comme tous ceux qui vivent autour… Et toi ? T'habites où ?

— Prado… j'vois la statue de David (4) de mon salon…

— Et la mer aussi…

— Ouais… Merde ! Quelle heure il est ?

— Presque trois heures…

— Va falloir qu'j'y aille, j'ai un patient dans une demi-heure…, sursauta Dohko en se levant pour aller payer…

— Ton cabinet est loin ? s'enquit Shion qui l'avait suivi.

— L'appart à côté du mien… J'ai acheté les deux…

— C'est malin…

— J't'aurais bien raccompagné…, s'excusa Dohko une fois qu'ils furent sur le trottoir.

— Laisse… J'me suis garé à Saint-Charles (5) et j'ai pris le métro…

— Merde… j'aime pas partir comme ça à l'arrache… téléphone-moi quand tu veux qu'on se voie, OK ?

— D'accord… avec plaisir… Dohko ? le rappela Shion alors que celui-ci s'éloignait.

— Quoi ?

Il franchit la distance qui les séparait en trois pas et l'embrassa comme le psy l'avait fait lorsqu'ils s'étaient vus au Casino de Carry en se fichant bien des passants. Ils se regardèrent quelques secondes et Dohko jura vulgairement, contraint de s'en aller et faisant rire Shion qui avait bien compris qu'il râlait de ne pas pouvoir rester. Il tourna les talons et se dirigea vers la station de métro la plus proche. Il souriait et les gens qu'il croisait devaient le prendre pour un illuminé. Il était juste heureux. Il avait tenté sa chance et la réaction du thérapeute le confortait dans l'idée qu'ils allaient à nouveau se fréquenter. Aujourd'hui, c'était à Dohko de lui dévoiler sa vie comme lui-même l'avait fait dans son bureau. Même si son frère et lui étaient nés dans une famille très aisée, ils avaient eu des passages douloureux. Et ils s'en étaient sortis. Leur héritage les avait beaucoup aidés, c'était évident, mais ils auraient pu se laisser aller à une vie oisive. Or ce n'était pas le cas. Tous les deux avaient choisi la médecine et ils avaient bien réussi. Une fois dans la rame de métro, il regarda son planning de la semaine et celui de la suivante. Ce samedi, il faisait la fermeture, mais le prochain, il terminait à seize heures et ne reprenait que le lendemain à vingt-trois heures. Il avait donc plus de vingt-quatre heures de libres. Sauf s'il y avait un problème qui pouvait éventuellement requérir sa présence. Mais c'était peu probable et ses adjoints étaient parfaitement capables de gérer un souci. Il récupéra sa voiture et rentra chez lui, l'esprit en fête, le cœur au beau fixe. Il envoya un SMS à Dohko pour l'informer. Peut-être que le thérapeute aurait envie de passer un moment avec lui…

Le juron qu'il lui avait échappé l'avait fait rire après coup. Si avec ça le directeur du Casino ne comprenait pas qu'il n'avait pas envie de le quitter, il ne comprendrait plus. Tout en conduisant, il passait sa langue sur ses lèvres. Elles avaient encore le gout de celles de Shion, celle du saké qu'il avait bu en digestif. Un véritable aphrodisiaque. Il gagna sa place de parking et grimpa jusqu'à son cabinet à toute vitesse. Il entra en trombe, s'excusa auprès du patient qui était déjà là, dit bonjour à Shunrei et eut un sourire qui lui fit trois fois le tour de la tête en lisant le message de Shion. Il enleva son manteau et sa veste de costume et accueillit la femme qui était assise dans l'un des deux fauteuils.

— Bonjour, j'espère que vous n'avez pas trop attendu… j'ai eu un imprévu…

— Pas du tout docteur Libra, vous êtes pile à l'heure comme d'habitude…

Il s'effaça pour la laisser pénétrer dans son bureau et sourit à Shunrei qui eut un petit rire. Il n'avait toujours pas compris que cette patiente n'avait plus besoin de ses compétences et qu'elle ne venait que parce qu'elle avait craqué sur lui. La secrétaire n'était pas une psychologue, mais elle avait retranscrit suffisamment de comptes-rendus pour remarquer ça. Il notait plus ou moins la même chose dans ses rapports d'entretiens depuis au moins quatre ou cinq semaines et il ne s'en était même pas aperçu. Peut-être qu'elle devrait le lui dire. Quant à la patiente, elle n'avait pas songé un seul instant que les femmes n'étaient pas le genre du thérapeute. Ah ! l'esprit, ce grand mystère comme se plaisait à dire Dohko. À dix-huit heures à peine passées, il en termina avec son dernier patient et ferma derrière Shunrei qui l'avait félicité pour le ménage qui était très bien fait. Elle aimait bien le mettre en boite de temps à autre.

Il retourna chez lui et commença à préparer le diner. Marine et Angelo n'allaient pas tarder à rentrer et il savait combien ça pouvait être appréciable de trouver le repas sur la table quand on avait fini de travailler. Des escalopes de poulet grillées avec une poêlée de légumes, fruits ou yaourt en dessert, ça fera l'affaire. Aucun d'eux n'était difficile en matière de nourriture tant que c'était équilibré. Tandis que la viande cuisait, il envoya un message à Shion qui lui disait qu'il bloquait son samedi pour qu'ils puissent se voir. Il avait bien senti durant leur déjeuner que leur attirance était encore plus forte que la dernière fois. Il savait qu'ils n'allaient pas tarder à retomber dans les bras l'un de l'autre. Ce n'était qu'une question de temps. Le comportement de Shion était plus révélateur que des mots tout comme devait l'être le sien. Comme au poker, il y a des attitudes que l'on maitrise et d'autres pas du tout. Les regards ne trompaient pas lorsqu'ils glissaient avec une envie évidente sur les lèvres de celui qui était en train de parler, ou bien quand ils se voilaient pour une raison inconnue ou encore s'ils essayaient d'espionner les réactions de l'interlocuteur discrètement. Plus il repensait à ce repas, plus il était persuadé que leur histoire allait reprendre là où elle s'était mise en pause seize ans auparavant. Et il le désirait de tout son cœur…


Samedi 3 mars 2029, Sausset les Pins…

Depuis qu'il savait qu'il allait assister à la crémaillère de Kanon Gemini, Gabriel s'était creusé la tête pour trouver un cadeau original. Ce devait être marquant. C'était Marine qui lui avait soufflé l'idée. Puisque avec Dohko, Shura Angelo, Thétis et Isaak, ils avaient choisi douze bouteilles de champagne brut, il n'avait qu'à lui offrir les flutes pour le boire. Mais il fallait faire vite. Il avait déniché ce qu'il voulait sur un site Internet, mais le délai de livraison serait limite même en optant pour la rapidité. Finalement, le colis était arrivé le jour même par La Poste et en parfait état. Il ne restait plus qu'à faire un joli paquet cadeau. En même temps qu'il avait ouvert la boite pour vérifier que les verres n'étaient pas ébréchés ou cassés, il fut assailli d'un doute terrible. Et si Kanon avait déjà ce genre flutes ? Ça ne serait pas surprenant. Tant pis, ça lui en ferait douze de plus. De toute façon, c'était trop tard. Il préféra en prendre un second au cas où le premier ne serait que des verres semblables de plus. Milo était avec lui, Marine et Dohko suivaient derrière dans l'Audi du psy. Gabriel avait paramétré son GPS avec l'adresse que lui avait donné Mû et ils allaient arriver dans moins de dix minutes. Il sentit son pouls s'accélérer. Il était sur le point de rencontrer le joueur de poker qu'il admirait le plus. Il ne parvenait toujours pas à y croire.

— Eh… doucement ! s'écria Milo au coup de frein brutal de Gabriel.

— Désolé…

— T'es nerveux ?

— Impressionné… et exalté…

— Exalté, hein ? murmura son ami d'un air goguenard. Ça à l'air d'être ici… j'vais voir le nom sur la boite aux lettres…

— Alors ? fit Marine par la vitre.

— Y a écrit Gemini, sourit Milo.

— J'devrais appeler Mû pour qu'il me le confirme…

— Y a pas mal de voitures, observa Dohko, c'est certainement là…

— C'est bon… le voilà…

Les deux conducteurs verrouillèrent leurs véhicules et allèrent à la rencontre d'un jeune homme qui s'avançait vers eux. Le vent soulevait sa longue chevelure mauve semblable aux écharpes de cirrus qui culminaient dans le ciel à une dizaine de kilomètres d'altitude et qui s'effilochaient finement. Il sourit et échangea une franche accolade avec Gabriel qui protégea son paquet et qui lui présenta rapidement ses amis. Tous le suivirent à l'intérieur et ils furent accueillis par la mère des jumeaux, Léda. Ils entrèrent et elle leur montra où se débarrasser de leurs manteaux dans la pièce où seraient installés plus tard les appareils de sport. Milo eut un profond soupir de plaisir en entendant du jazz comme musique de fond.

— C'est gentil d'avoir apporté des présents, leur sourit Tyndare en voyant leurs bras chargés.

— On n'allait pas arriver les mains vides, répondit Gabriel. C'est la moindre des choses…

— Venez, fit Mû, que j'vous présente tout le monde…

Chacun salua les autres invités et Gabriel se demandait où pouvait bien être leur hôte. Il fit la connaissance de Yuzuriha, la sœur de Mû et l'adjointe du directeur du Casino de Carry-le-Rouet. Le courant passa immédiatement entre Marine et elle. Il faut dire qu'elles étaient les deux seules femmes et que l'union faisait la force. Le poker, ça aidait aussi à détendre l'atmosphère quand tous les convives ne se connaissaient pas. Milo engagea la conversation avec Julian Solo dont le père était à la tête de l'une des plus grosses entreprises de construction de paquebot de croisière, la Seven Seas. La Poséidon Equipement que le jeune homme dirigeait avec le conseil et le soutien de son père, fournissait tout le matériel dont les bateaux avaient besoin pour naviguer. Tout ce qui était indispensable à la sécurité des passagers avant tout et en tout premier lieu les gilets de sauvetage pour ne citer qu'eux. Également, tout ce qui avait attrait au confort comme les fauteuils ou les lits. Les cuisines étaient dignes des plus grands restaurants, et bien sûr, le divertissement. Des piscines sur les ponts, un mini-golf, un Casino, des boutiques de luxe, une salle de cinéma entre autres choses. Et pour finir toute la décoration qui devait être discrète et reposante, car, après tout lors d'une croisière, on se détend, on s'amuse. C'étaient de véritables villes flottantes qui naviguaient principalement en Méditerranée. Les bateaux étaient moins gigantesques que L'Icon of the Seas (6), mais pour les traversées entre l'Espagne et l'Égypte, l'Italie et la Grèce ou le Maroc et la Turquie, il était inutile d'avoir des paquebots si colossaux qu'ils auraient eu du mal à faire demi-tour dans cette petite mer presque fermée entre deux continents. C'était en tout cas ainsi que Julian expliqua les raisons du choix de la Seven Seas et qui fit sourire Milo.

Orphée Lyra, lui aussi adjoint de Shion, discutait avec Dohko qui lui avait révélé qu'il connaissait son patron depuis de très nombreuses années. Le monde du poker était décidément bien petit même si, avec l'avènement des Casinos en ligne grâce à Internet, il était devenu bien plus vaste. Les personnes présentes commençaient à se demander ce que pouvait bien faire leur hôte lorsque des rires leur parvinrent des escaliers.

— Kanon, tu fais attendre tes invités, lui cria son père, un rien de reproche dans la voix.

— Ce crétin a déchiré sa chemise ! s'exclama Saga en déboulant dans le salon.

— Mais comment y s'est débrouillé ? fit Léda en secouant la tête, bien au fait que ses fils étaient parfois maladroits.

— Il a passé le doigt dans un fil de couture mal coupé, il a tiré et crac ! Il se change, il arrive…

— Saga, viens que je te présente les amis de mon ami, fit Mû en le prenant par le coude.

— Ton pote de la fac ?

— Oui… voici Gabriel, c'est un joueur pro comme Kanon…

— Ravi de t'rencontrer, fit l'ainé des jumeaux en s'avançant pour lui faire la bise.

— C'est réciproque… Votre ressemblance est surprenante, s'étonna Gabriel.

— On en a souvent joué quand on était minot (7), répondit Saga avec un franc sourire.

Gabriel lui présenta Marine et Dohko et lui désigna Milo qui était toujours en grande conversation avec Julian Solo. Il se mit légèrement en recul. De cette manière, lorsque Kanon arrivera, il aura tout le loisir de l'observer tandis qu'il ferait la connaissance de ses amis et la sienne en dernier. Il en profita pour jeter un œil alentour. La maison était encore bien vide, mais nul doute que ça n'allait pas rester longtemps ainsi. Alors qu'il se retournait, il vit enfin l'homme qu'il admirait. Ce joueur de poker professionnel dont la carrière faisait rêver. Il fut à nouveau frappé par sa ressemblance avec son frère. Si ce n'était une légère différence de nuance dans le bleu de leur chevelure, ils étaient identiques. Même pour des jumeaux, ils ne pouvaient être la copie conforme de l'autre et il devait y avoir des particularités propres à chacun, c'était certain. Mais il fallait bien les chercher. Peut-être dans l'expression du regard. Celui de Saga paraissait plus doux alors que chez Kanon il était voilé d'une sorte d'agressivité qui définissait bien son jeu. Peut-être que la façon de jouer d'un pokériste était similaire à son caractère.

— Et voici Gabriel avec qui j'ai été à la fac…

— Salut…

— Ta… ta maison est magnifique… Félicitations… bredouilla Gabriel presque prit en flagrant délit de contemplation.

Il perçut les effluves d'une eau de toilette qu'il lui sembla connaitre et qui allait très bien à Kanon. Il y avait des fragrances océanes fraiches et de bois de santal. Maudit soit son odorat qui décortiquait toujours les senteurs qu'il percevait et qui parfois le chamboulaient jusqu'à lui tordre agréablement le ventre comme en cet instant. Voilà qui n'allait pas l'aider à garder un comportement naturel. Ce dieu du poker devant lui n'aurait aucun problème pour le lire et comprendre que quelque chose le troublait.

— C'est gentil… merci beaucoup… Il me semble qu'on s'est déjà vu, non ? lui l'interrogea Kanon avec un léger froncement de sourcil.

— Au Pasino, il y a quelques semaines…

— Oui ! Exact et t'étais avec ton ami Milo, c'est ça ?

— C'est ça…

— Tu t'en rappelles ?

— Croiser un champion du monde, ça s'oublie pas…

— Et il me dit qu'il passe inaperçu, plaisanta sa mère en s'approchant. Tu vois ? Tu es en photos dans tous les magazines de poker ! Comment ne pas te reconnaitre quand on te voit ?

— C'est le jour où j'ai joué presque quatorze heures sans m'arrêter…

— Quatorze heures ? s'étonna Gabriel.

— Quand il est rentré, on aurait dit un zombie, le taquina sa mère.

— Je testais mes capacités de concentration pour le Ten Cities, expliqua Kanon. Et j'ai préféré aller chez mes parents pour me faire dorloter…

— J'peux comprendre… Et résultat ?

— Ça va l'faire…

— Vous allez vous inscrire ? s'enquit encore Léda.

— Oui… mon objectif est de faire autant de Casinos que possible et bien sûr la table finale… Mais pour ça, il va falloir se battre…

— Le Ten Cities est un des bracelets qui me manquent… J'ai trop envie de le gagner cette année…

— Et pas l'an dernier ?

— Si… mais là, je sais pas… C'est comme si c'était le bon moment… le bon tournoi… Je sais pas comment expliquer…

— Je vois très bien c'que tu veux dire… j'ai ressenti quelque chose de similaire quand j'ai gagné mon premier tournoi… je savais… j'étais persuadé que cette fois-là j'irai jusqu'au bout… mais c'était pas la même notoriété…

— C'est pas une question de notoriété… toutes les victoires sont importantes… et belles… Quand j'ai eu mon premier bracelet WSOP, j'm'attendais pas à aller en TF (8) et encore moins à être le vainqueur… Et y a des moments où on sait, c'est tout… Ça s'explique pas…

— Kanon, viens ouvrir tes cadeaux ! lui cria son frère. Après on mange et on joue ! Euh… tout le monde est d'accord ?

Il y eut quelques rires et que des approbations. Les paquets avaient été regroupés sur la table de camping qui avait servi aux jumeaux et leurs parents pour déjeuner lorsqu'ils étaient venus le samedi précédent et les plus lourds ou les plus volumineux étaient au sol. Gabriel trouva la phrase de Kanon très belle. Oui, toutes les victoires étaient importantes, il n'y en avait pas une plus valable qu'une autre.

— Avant ça, commença Kanon en se tournant vers ses invités, j'voudrais tous vous remercier du fond du cœur… Ceux que j'connais et surtout ceux que j'connais pas encore et qui sont arrivés les mains pleines… Beaucoup de gens gravitent autour de moi, mais à part mes parents, mon frère, Mû et Julian, je n'ai pas d'amis… de vrais amis… Ce soir, c'que j'éprouve c'est inattendu parce que j'viens de vous rencontrer… je sais pas comment dire… j'me sens… en famille… Alors j'vais ouvrir ces cadeaux qu'vous m'offrez sans même me connaitre… Je sais… vous allez dire que vous n'alliez pas venir les mains vides, mais j'suis certain que j'vais pas être déçu… Bien… le premier…

Kanon déballa un triptyque mural qui représentait une grosse vague, un rouleau que les surfeurs aiment par-dessus tout.

— Merci Orphée ! Il est superbe et parfait pour le salon ! fit Kanon en enlaçant l'adjoint du Casino de Carry avec qui il avait rapidement sympathisé lorsqu'il jouait dans l'établissement et qu'il connaissait depuis de nombreuses années grâce à son père. Ensuite… un carillon éolien en métal… alors… avant de savoir de qui il s'agit, je dois vous dire que j'adore ces trucs… leur son est juste… divin… Alors ?

— C'est moi…

— Milo… Merci du fond du cœur… en plus ici, avec l'air de la mer, je vais l'entendre en permanence !

— Les sept pierres sont associées aux sept chakras… (10) Bloque-le quand y aura du mistral ! conseilla celui-ci en faisant rire tout le monde.

— Mouais, t'as pas tort… Je vais prendre ce gros là…

Kanon déballa un lustre blanc et bleu offert par Mû et Yuzuriha qui sera à suspendre au-dessus de sa table de poker lorsqu'elle sera là. Il faisait presque un mètre d'envergure et ressemblait aux tentacules d'une anémone de mer. Kanon ouvrit de grands yeux stupéfaits. Il prit ensuite une boite qui contenait une conque énorme. Julian éclata de rire en voyant la tête de son ami.

— T'as dit qu't'aimais la mer, fit celui-ci en riant.

— Ouais… j'aime la mer… j'avais espéré un yacht de quarante mètres, fabriqué par ton père et tout équipé, plaisanta Kanon en enlaçant son ami pour le remercier. Elle est superbe, merci… Celui-ci est bien lourd et il fait un bruit bien sympathique, sourit le cadet des jumeaux en soulevant le paquet qui glougloutait.

— On est six pour ce cadeau, mais y en a quatre qui n'ont pas pu venir, expliqua Dohko, et au fait, j'crois que vous travaillez avec Isaak Kraken, poursuivit le thérapeute en s'adressant à Orphée, Yuzuriha et Tyndare.

— Oui, c'est exact, répondit la jeune femme. Vous le connaissez ?

— Sa compagne, Thétis est une très bonne amie et lui aussi…

— Décidément, le monde du poker est vraiment minuscule, s'exclama le père des jumeaux.

— La vache ! s'écria Kanon. Douze bouteilles de champagne ! Rien que ça !

— Et du Ayala La Perle ! s'exclama Tyndare. Un des meilleurs champagnes du monde ! J'ai eu un joueur à ma table un jour qui ne buvait que ça… Garde-les pour une occasion exceptionnelle !

— L'occasion spéciale ? C'est aujourd'hui pour ma crémaillère et mes invités !

— Donne… on les met au frais pour tout à l'heure, fit son frère en emportant l'une des caisses.

— Attends, il reste encore deux paquets… Bon ça je me doute que c'est des Lucky Bambou, sourit-il en prenant le cadeau d'où le haut des tiges dépassait.

— Il y a une symbolique, expliqua Gabriel. Trois amènent le bonheur, cinq la santé, sept la richesse et huit la prospérité…

— Merci, ça me touche beaucoup… et le dernier ?

— C'est moi aussi, mais j'étais pas sûr de le recevoir à temps, du coup j'ai pris aussi les bambous…

— Oh… murmura Kanon en sortant délicatement une flute de champagne en cristal, gravée des quatre As.

— Tu dois certainement avoir déjà ce genre de verres…

— Absolument pas…, souffla Kanon visiblement surpris.

— Elles sont magnifiques, fit Léda en prenant une pour la regarder de plus près… C'est du cristal de Baccarat… J'vais les laver pour qu'on les utilise tout à l'heure…

— Douze flutes pour douze bouteilles, le compte est bon ! déclara Yuzuriha en faisant rire tout le monde.

— J'sais vraiment pas quoi dire, vous m'avez énormément gâté… Merci du fond du cœur…

Il y eut encore des accolades et des embrassades, dont une qui émut beaucoup Gabriel. Kanon le serra dans ses bras et lui murmura à quel point il était touché par son cadeau, par la délicatesse et la pureté des flutes. Ce dernier était surpris qu'il n'en possédât pas déjà du même genre.

— Le poker c'est des cartes, des jetons et une table, lui expliqua le champion. J'ai jamais imaginé que ça puisse être autre chose…

— Même pas un porte-clés en forme de jeton ou un t-shirt ? sourit celui-ci.

— J'ai eu un jeton en porte-clés qui a fini par se casser avec le temps… Il doit être quelque part dans une boite à souvenirs… et cette bague, lui montra Kanon à son index gauche… les seules décorations que j'ai avec le poker comme motif sont dans mon bureau, sinon j'évite…

— Pourquoi ça ? demanda Milo qui avait entendu la conversation.

— Il faut savoir faire le break… J'adore le poker et je jouerai toute ma vie probablement, mais il faut en sortir de temps en temps…

— Oui, mais tu leur dis pas qu'tu vas acheter une table, fit son père en se joignant au petit groupe.

— J'avoue que… j'sais pas… ça risque d'être serré avec la table de la salle à manger…

— J'en ai une qui fait les deux…, leur dit Gabriel en mangeant un petit four. Le plateau pivote et elle se transforme en table de poker…

— Je sais que ça existe, mais il faudrait que je trouve la bonne… qui me plaise vraiment…

— J'ai fait faire la mienne sur mesure…

Kanon dévisagea Gabriel comme s'il venait d'annoncer qu'il était le roi de l'univers en vacances sur la planète Terre. Mais il y avait plus que ça. Il se souvenait parfaitement de la première fois où il l'avait vu au Pasino Grand et comment ce frisson brutal et inattendu lui avait dévalé l'échine. Il repensait sans cesse à ses yeux qui l'avaient presque hypnotisé avec leur couleur si rare et qu'il avait retrouvée par hasard dans la mosaïque de sa piscine. Il se rappelait très bien de l'expression de son regard quand il l'avait reconnu. Ils avaient été aussi troublés l'un que l'autre. Gabriel parce qu'il venait de voir de très près le joueur qu'il admirait le plus, mais ça Kanon l'ignorait, et lui parce qu'il n'avait jamais vu une telle froideur chez un pokériste et ça l'avait intrigué. Mais surtout, il avait rarement rencontré un homme si séduisant et mystérieux. Pourtant, il lui semblait qu'il cachait quelque chose. Pas forcément un secret inavouable, peut-être un évènement qui avait chamboulé sa vie.

— Passe la voir chez moi et j'te donnerai les coordonnées du fabricant…

— Ah carrément, ouais… volontiers…

Peu de choses échappaient à Dohko. Et il avait bien vu à quel point Kanon et Gabriel étaient empotés lorsqu'ils parlaient ensemble. Leur comportement disait clairement qu'ils appréciaient beaucoup la présence de l'autre et pour des hommes habitués à remarquer la moindre réaction suspecte chez les autres, ils étaient plus aveugles que des taupes. C'était amusant de les voir faire. Dès que l'un s'éloignait, l'autre le cherchait des yeux. Kanon avait parlé avec tous ses invités, mais beaucoup plus avec Gabriel. Lorsqu'il en fit part à Marine, elle sourit. L'infirmière aussi avait noté quelques attitudes édifiantes. Milo, lui, paraissait séduit par Julian, mais il était difficile de dire si celui-ci était réceptif à son charme. Yuzuriha avait passé la soirée avec Marine et Dohko tandis que son frère aidait les Gemini à faire de ce samedi soir, un moment fort pour Kanon. Le traiteur auquel il avait fait appel s'était montré à la hauteur et il reviendrait récupérer ses plats de service lundi. Pour l'instant, tout le monde semblait à l'aise et il était temps de jouer.

Kanon proposa à tous de s'asseoir autour de la table de la salle à manger qui venait de son ancien appartement et il sortit une mallette de jetons avec un paquet de cartes. Léda fut désignée croupière pour que son mari puisse jouer contre ses fils. Elle commença à mélanger comme une vraie pro.

— Jouez avec nous ! lui dit Dohko en la voyant faire.

— Oh non ! sourit-elle. Je ne suis pas assez douée pour ça, mais j'adore regarder… et je sais un peu manipuler les cartes…, termina-t-elle avec un clin d'œil à son mari.

— Je suis certain que vous vous sous-estimez, insista Yuzuriha.

— Je suis mariée à un croupier et j'ai mis au monde deux joueurs, dont un champion…

— Maman…

— Ben quoi ? T'es pas un champion peut-être ? Pour moi, le poker, ça s'arrête là ! Aller ! Shuffle up and deal !

Il était vingt heures trente passées. Léda commença à distribuer et la soirée se poursuivit…

À suivre…


(1) Bankroll = Cagnotte consacrée au poker. C'est le matelas d'argent qu'un joueur professionnel ou amateur qui gagne possède, généralement sur un compte disjoint de son compte courant, et dans lequel il puise pour payer ses inscriptions de tournois ou pour se caver (acheter des jetons s'il n'en a plus) en cashgame.

(2) Overcard = Carte supérieure. Par exemple j'ai Huit – Dix en main et le flop c'est Deux – Dix – Valet. J'ai une paire de Dix mais le Valet est une overcard, une carte supérieure qui peut donner une paire de Valet à mon adversaire. Je dois donc jouer prudemment en checkant par exemple et voir la réaction de l'autre joueur.

(3) Le Dragon d'Asie = ce restaurant existe vraiment à Marseille.

(4) Le David = au bout de l'avenue du Prado, une très grosse artère de Marseille, se dresse une reproduction grandeur nature du David de Michel-Ange. Elle tourne le dos à la mer et regarde l'avenue du Prado.

(5) Saint-Charles = c'est la gare principale de Marseille.

(6) Icon of the Seas = c'est le plus gros paquebot de croisière du monde. Google est votre ami.

(7) Minot = mot utilisé en particulier en Provence pour désigner un petit garçon. Au féminin, ça donne "minote".

(8) TF = abréviation de Table Finale.

(9) Triptyque mural offert par Orphée.

(10) Carillon éolien en métal avec, au centre, les pierres associées aux sept chakras. De haut en bas :

Violet – Améthyste – Chakra coronal – La spiritualité, la connaissance de soi

Indigo – Lapis-lazuli – Chakra du troisième œil – La perception, l'intuition

Bleu – Turquoise – Chakra de la gorge – L'expression, le son

Vert – Aventurine – Chakra du cœur – L'amour, la compassion

Jaune – Citrine – Chakra du plexus solaire – Le pouvoir, la croissance

Orange – Cornaline – Chakra sacré – La sexualité, la créativité

Rouge – Corail rouge – Chakra racine – Les besoins physiques, l'identité.

(11) Plafonnier que Mû et Yuzuriha offrent à Kanon. Il fait 15 cm de hauteur, donc très proche du plafond et 80 cm d'envergure.

(12) Flute à champagne que Gabriel offre à Kanon. Je n'ai pas trouvé celles que j'imaginais. Il faut voir les cartes des quatre As gravées sur le cristal sans aucune couleur pour conserver la pureté du cristal.


Au Poker les quatre couleurs sont PIQUE, CARREAU, TRÈFLE et CŒUR et non pas rouge et noir. ^^ En anglais, puisque c'est la langue du poker c'est, dans le même ordre : SPADES, DIAMONDS, CLUBS, HEARTS.

Hiérarchie des mains

— Une CARTE HAUTE = si aucun joueur n'arrive à former ne serait-ce qu'une paire, celui qui à la carte la plus élevée remporte le pot. S'il y a une égalité, le pot est partagé.

— Une PAIRE = deux cartes de même valeur. Par exemple 2 DAMES.

— Un BRELAN = trois cartes de même valeur. Par exemple 3 HUIT

— Une QUINTE = 5 cartes qui se suivent de couleurs différentes. Par exemple 5D 6C 7H 8D9S toutes couleurs confondues.

— Une COULEUR = 5 cartes qui ne se suivent pas, mais de la même couleur. Par exemple 7 – VALET – 10 – 2 – DAME toutes à CŒUR. La couleur avec la hauteur la plus élevée remporte le pot.

— Un FULLHOUSE ou FULL en abrégé = Un BRELAN associé à une PAIRE. Par exemple un FULL aux HUIT par les VALET c'est un brelan de HUIT et une paire de VALETS. Il faut associer les cartes servies au joueur avec celles découvertes sur le tapis.

— Un CARRE = 4 cartes de la même valeur. Par exemple le plus beau 4 AS. Mais 4 DEUX peuvent aussi très bien faire l'affaire et gagner le pot.

— Une QUINTE FLUSH ou QUINTE à la COULEUR = 5 cartes qui se suivent de la même couleur. Par exemple 7 – 8 – 9 – 10 – VALET à CARREAU

— Une QUINTE FLUSH ROYALE = 5 cartes qui se suivent de la même couleur hauteur AS. Par exemple 10 – VALET – DAME – ROI – AS à PIQUE. Elle est appelée royale parce qu'elle est hauteur AS. C'est LA combinaison imbattable au poker. Statistiquement, il existe 1 chance sur 30 000 de l'obtenir, mais qui sait… La chance peut avoir envie de vous faire un magnifique sourire.

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