Disclaimer : l'univers de Saint Seiya que vous reconnaîtrez aisément appartient à Masami Kurumada. Je ne retire aucun profit de l'utilisation de cette œuvre si ce n'est le plaisir d'écrire et d'être lue.
Note de l'auteur : j'ai un peu mélangé les quatre groupes de personnages, les Chevaliers, les Marinas, les Guerriers Divins et les Spectres. Ne chercher aucune rivalité entre eux si ce n'est autour des tables de poker. Ils vous paraitront parfois OOC, mais à une table de poker personne n'est vraiment lui-même. Je ferai de mon mieux pour limiter le décalage avec ce que nous connaissons. Il y aura également quelques personnages de The Lost Canvas et de Soul of Gold uniquement parce que je ne veux pas créer d'OC si je peux l'éviter. Je leur ai aussi conservé leurs couleurs de cheveux de l'animé. ^^
Dans les dialogues, j'ai tenté de retranscrire notre langage de tous les jours avec des négations absentes et des syllabes avalées, ce qui crée un contraste avec la narration d'un style plus habituel. Je trouve que ça donne plus de réalisme à l'histoire et aux personnages. Il y aura également certains mots et certaines expressions typiques de Marseille et la région provençale qui seront expliqués en fin de chapitre. Je ne suis pas une professionnelle du poker aussi si vous constatez des erreurs, n'hésitez pas à m'en faire part afin que je corrige.
Les flashbacks seront en italiques. S'il y a des conversations téléphoniques dans les dialogues, et il y en aura, le correspondant sera également en italique, mais vous ferez la différence, j'en suis sûre.
Les termes "poker, pokériste, jeu, jouer, joueur, cartes, tournois, tables, Casino, tripots" et quelques autres vont revenir souvent. Ils ne possèdent pas énormément de synonymes, voire même aucun, aussi vous voudrez bien excuser leur répétition inévitable dans le texte.
Les cartes auront une majuscule pour les distinguer du reste de la narration. Par exemple : une paire de Deux. Un Roi. Un Neuf. Le vocabulaire spécifique au poker sera annoté et expliqué à la fin de chaque chapitre lorsque ce sera nécessaire. Les mises à jour ne seront peut-être pas régulières tout simplement parce que j'ai une vie en dehors de l'écriture de fanfictions. Merci de votre compréhension.
Poker
Chapitre 9
Samedi 3 mars 2029, Sausset les Pins…
Ils jouaient depuis presque trois heures quand Léda proposa de faire une pause. Les bouteilles d'eau étaient presque vides et le moment d'utiliser les commodités était arrivé tout comme celui de se dégourdir les jambes. Ils avaient fait de nombreuses parties et contre toute attente, les professionnels ne gagnaient pas à tous les coups. Peut-être auraient-ils pu s'il y avait eu un enjeu monétaire. Nul doute que Kanon et Gabriel auraient beaucoup plus souvent fini en heads-up (1). Mais cela aurait peut-être un peu gâché la fête. Tout le monde avait le droit de s'amuser surtout lorsqu'il n'y avait que du plastique, des rires et des photos-souvenirs comme récompense. Et la soirée se déroulait parfaitement, sans anicroche.
Dohko pensait à Shion et le taquina gentiment en lui disant par SMS que ses deux adjoints prenaient beaucoup de bon temps tandis que lui travaillait. La réponse ne se fit pas attendre. Orphée et Yuzuriha allaient avoir des plannings horribles. Puis il rajouta qu'il plaisantait et qu'ils avaient tous des week-ends presque entiers à tour de rôle. Tyndare s'était levé et avait pris sa femme dans ses bras pour balancer tendrement sur un langoureux morceau de jazz devant les enceintes de la stéréo. Chacun fit un petit tour par les lieux d'aisance surtout qu'il y en avait deux, un au rez-de-chaussée et un autre à l'étage, ce qui était bien pratique. Saga proposa de goûter ce champagne dans les flutes offertes par Gabriel. Il y avait encore de quoi grignoter. Les plats apportés par le traiteur étaient copieux et délicieux. Il y avait plusieurs sortes de salades, de la charcuterie, des petits fours, des mini quiches et tartelettes. Au moins la boisson ne leur monterait pas à la tête. Ou pas trop vite s'ils avaient le ventre plein.
Pour la toute première fois depuis qu'il était parti jouer autour du monde, Kanon se sentait chez lui, avec sa famille. Pas que ce ne fut pas le cas avant. Chez ses parents avec son frère, il était chez lui, sans le moindre doute. Mais à ne dormir que dans des hôtels, aussi luxueux soient-ils, il n'avait jamais éprouvé ce sentiment de "Home sweet home." Un lieu qui n'appartenait qu'à lui et auquel il se sentait lié. Même son appartement de Marseille ne l'avait jamais comblé ainsi. Les personnes qui l'entouraient depuis toutes ces années, bien qu'elles soient très gentilles pour la plupart, n'étaient là que par intérêt. Être dans son ombre devait leur être utile. Ces gens avaient beau lui dire qu'ils étaient ses amis, qu'il pouvait leur demander tout ce qu'il voulait, qu'ils seraient toujours là pour lui, qu'il pouvait compter sur eux en toutes circonstances, il ne les croyait pas.
Ces personnes étaient comme les lampadaires le long des autoroutes qui trouaient la noirceur de la nuit, éclairaient le chemin quelques secondes et disparaissaient à nouveau dans l'obscurité. Peut-on appeler ça des amis ? Non. Juste des profiteurs qui espéraient grappiller des avantages à être dans le sillage d'un champion de poker. Des hypocrites. Ils les avaient laissé faire. C'était pour lui un moyen de garder ces parasites près de lui pour les surveiller, les manipuler, pour leur faire croire qu'ils lui étaient utiles. Alors, gonflés de leur importance, ils le suivaient tels des soldats qui suivent leur général parce qu'ils le pensent capable de les protéger d'un revers de fortune en leur prêtant un peu d'argent. Être ruiné pouvait très vite arriver dans le monde du poker, quelle que soit la variante à laquelle on jouait. Mais Kanon n'avait jamais renfloué personne. Pas eux, en tout cas. Il les avait toujours rapidement repérés et s'en méfiait comme de la peste et du choléra réunis.
Il avait eu la chance de faire la rencontre d'un vieux joueur qui l'avait trouvé assez sympathique pour lui donner quelques judicieux conseils. Hakurei Calcédie (2) avait remporté un grand nombre de titres de champion sur les cinq continents. Il était une légende dans la communauté des pokéristes. Ils avaient fait connaissance à l'un des bars du Rio à Vegas autour d'un verre. Était-ce parce qu'ils avaient tous les deux un frère jumeau que ça les avait rapprochés ? Toujours était-il qu'il ne fut pas avare en recommandations. Kanon avait été à ses funérailles trois ans plus tôt et avait vu son frère de loin. Il semblait inconsolable. Il se présenta et expliqua brièvement comment il avait rencontré Hakurei. Sage sourit et lui donna une franche accolade.
— Mon frère ne faisait jamais rien sans une bonne raison, lui avait-il dit. S'il vous a fait part d'un peu de son expérience, c'est qu'il a senti que vous en aviez besoin et que vous le méritiez pour ne pas vous faire engloutir dans les tréfonds malsains qui sont souvent le revers de cette médaille trop brillante… Comme dit le proverbe, tout ce qui brille n'est pas d'or… Faites bon usage de ses conseils et prenez soin de votre frère jumeau…
Kanon n'avait jamais oublié ces paroles. Il avait quitté le cocon familial à l'âge de vingt-quatre ans. Il avait eu une grosse dispute avec Saga, mais les jumeaux avaient fini par se retrouver et ne plus se lâcher. Et le cadet se remémora encore les mots de Sage : prendre soin de son frère. L'ainé ne pouvait pas toujours suivre Kanon dans ses déplacements à l'étranger, mais à chaque fois que celui-ci revenait en France, il faisait tout son possible pour l'accompagner. Il se chargeait de la logistique des voyages de son frère. Il s'occupait des réservations d'hôtels, des restaurants, des inscriptions dans les petits tournois. Il était dans son ombre, mais il aimait ça. Il n'était pas du tout jaloux sinon il ne le ferait pas. Il avait failli bêtement le perdre à cause de cette engueulade parce qu'il n'arrivait pas à assumer la responsabilité de veiller sur leurs parents tout seul. Il n'avait pas compris tout de suite que ça voulait surtout dire que Kanon avait une confiance aveugle en lui pour mettre entre ses seules mains ce qu'ils avaient tous les deux de plus précieux au monde. Léda et Tyndare. Mais là, maintenant qu'il l'avait retrouvé, il était prêt à tout pour que ça ne se reproduise pas. Et il se régalait de voir certains joueurs le confondre avec Kanon. Ils en riaient beaucoup, comme quand ils étaient gamins.
En observant ses invités avec un peu de recul, Kanon sentait qu'il venait de faire un pas dans une autre dimension. Celle où les amitiés étaient sincères. Là où lorsque quelqu'un lui disait "Tu peux compter sur moi !", c'était la pure vérité. Derrière ses mots, il n'y avait pas d'hypocrisie, pas de malice, pas de tentative de tirer la couverture à soi. C'était tout le contraire. Les personnes qui étaient sous son toit ce soir étaient ces premiers véritables amis. Il le sentait au fond de ses tripes même s'il les voyait pour la première fois. L'instinct du joueur, encore lui, qui se manifestait comme une sorte de sixième sens. Non, celui-ci était souvent assimilé au réflexe de survie face à un danger imminent et induisait certains gestes ou réactions. Un septième sens alors, celui qui confère une absolue certitude aux sentiments éprouvés. Pour une raison qu'il ne pourrait sans doute jamais expliquer, il savait qu'il venait de se faire des amis indéfectibles. Il en avait l'intime conviction comme lorsqu'il avait rencontré Julian Solo.
Fils unique d'un armateur et équipementier pour paquebots et yachts de luxe, ils avaient fait connaissance dans un Casino d'Athènes à une table de cashgame. À plusieurs reprises au cours de ses quelques heures d'affrontement, ils s'étaient retrouvés en tête à tête jusqu'à ce que Kanon finisse par l'avoir à l'usure. Il avait rongé son stack de jetons comme l'eau de mer érode les rochers. Lentement, patiemment.
Impitoyablement.
Julian avait fini par jeter l'éponge et n'avait plus racheté de jetons. À quoi bon si c'était pour que ce diable d'homme les lui prenne systématiquement ? Il avait gagné quelques mains, mais au final, il avait perdu plus d'argent qu'il n'en avait ramassé. Il avait quand même une excuse. C'était la première fois qu'il affrontait un joueur d'un tel niveau. Malgré tout, ils avaient sympathisé et ils avaient développé une profonde amitié. Et celle-là, Kanon savait qu'elle était sincère. Tout simplement parce que Julian n'avait aucune raison d'être jaloux de lui. Qu'est-ce qu'un milliardaire pourrait bien avoir à envier à un millionnaire ?
Il sortit sur la terrasse, vêtu d'une simple chemise largement ouverte sur le torse. L'air de la nuit était encore un peu frais pour la saison et il frissonna. La piscine était éclairée. Il la dépassa pour ne pas être gêné par sa lueur bleutée et leva les yeux vers le ciel. Il était dégagé, il n'y avait pas de lune et les astres rivalisaient entre eux de brillance. Il reconnut la Grande Ourse et la Petite Ourse, Orion. La constellation des Gémeaux ne serait visible que dans quelques semaines. Il s'était toujours identifié à cet amas d'étoiles qui symbolisait si bien son lien avec Saga. Certaines avaient peut-être déjà disparu, mais leur lumière nous parvenait encore et le ferait pendant de très nombreuses années. Il y avait tant de profondeur dans cette vaste infinité pleine de mystères. Le murmure des vagues qui venaient tout doucement s'échouer sur les rochers en bas du jardin était apaisant. Il respira intensément et ferma les yeux. Il s'était toujours senti bercé par le bruit de la mer. Elle aussi recélait presque autant de mystères dans ses abysses que les astres au-dessus de sa tête. Il but une gorgée de ce délicieux champagne servi dans cette somptueuse flute. Il sourit. Gabriel avait vraiment été bien inspiré. Du pouce, il redessina l'As de cœur gravé sur le cristal. Il revint vers la maison et aperçut le jeune homme derrière la baie vitrée. Il lui fit un clin d'œil et leva son verre.
Gabriel avait rarement vu quelqu'un d'aussi seul. Peut-être même jamais. Pas dans le sens où Kanon aimait la solitude, plutôt parce qu'il n'avait personne de confiance autour de lui la plupart du temps. Il était toujours par monts et par vaux dans un Casino, assis à une table de poker, sautant d'un hôtel à Las Vegas vers un autre à Sydney. C'était à se demander comment son horloge biologique n'était pas complètement déglinguée à force de franchir tant de fuseaux horaires en si peu de temps. Gabriel s'était approché de la baie vitrée et observait cet homme qu'il admirait tant et qui essayait de trouver un peu de calme. Où qu'il aille, il y avait du monde qui le suivait. Mais il était seul. Pouvait-il croire que c'était possible de se retrouver ici dans sa propre maison avec des personnes désintéressées qui appréciaient tout bonnement sa compagnie et que cela puisse le mettre mal à l'aise ? Avait-il perdu l'habitude d'être entouré par des gens qui ne demandaient rien d'autre que d'être avec lui ? Comme c'était triste. Était-ce pour cela qu'il avait acheté cette maison ? Il avait peut-être l'intention d'être un peu moins en voyage et plus présent pour sa famille. Il devait certainement éprouver le besoin de les avoir près de lui plus souvent.
Lui-même était comme ça. Seul. Il refusait de s'encombrer de parasites. Il savait parfaitement que plus le pokériste était riche et célèbre, plus il y avait de charognards qui gravitaient dans son orbite. Des journalistes qui voulaient tout savoir sur son existence et ce qu'ils ignoraient, ils l'inventaient. Des pseudo-agents qui proposaient d'organiser sa vie pour qu'il n'ait à se soucier que de jouer, des escorts hommes ou femmes qui offraient leur corps moyennant une vie de luxe, des masseurs pour la détente et le côté zen, des conseillers pour lui dire quoi faire de ses gains. Des nuisibles incapables de vivre par eux-mêmes et qui s'accrochaient comme des moules à leur rocher pour ne pas être emporté par la marée haute de leur médiocrité. Heureusement pour lui, Gabriel n'avait jamais eu affaire à ce genre de tristes personnages. Il n'était pas assez connu pour qu'ils commencent à s'intéresser à lui. Mais il savait parfaitement comment les choses se passaient. Dès qu'un joueur avait gagné ces cinq premiers millions d'euros ou de dollars, les prédateurs de tous acabits se mettaient à rôder. C'était là, un des aspects sombre de cette vie. Et Kanon semblait être en train de penser au côté obscur de la Force, dixit Maître Yoda. Allait-il se laisser engloutir ? Non. Gabriel n'y croyait pas une seconde. À moins qu'il ait très mal interprété l'attitude de Kanon, il n'y avait aucune chance pour que celui-ci se fasse déposséder de sa personnalité par des vautours et qu'il ne soit plus qu'un compte en banque bon à les entretenir. C'était déjà arrivé pour certaines célébrités et ça se reproduira. Mais pas avec lui. Gabriel le voyait comme quelqu'un de bien plus fort, parfaitement maitre de sa vie. Mais n'était-il pas en train de l'idéaliser ? Après tout, ce n'était pas tous les jours que l'on rencontrait son idole.
Comme tous les univers médiatisés, le sport, le cinéma, les affaires, le poker avait son côté sombre. Pour s'en sortir sans être ruiné, il fallait savoir s'entourer de personnes de confiance ou alors rester seul. Kanon avait choisi la seconde option, mais elle semblait peser de plus en plus lourd sur ses épaules et son moral. Il ne devait pas se mettre à déprimer. Surtout pas avant un tournoi majeur. Cela pourrait affecter ses capacités intellectuelles et l'utilisation de ses compétences. C'était une des raisons qui l'avaient poussé à jouer plus de treize heures au Pasino. Il s'était testé et il avait gagné ce défi lancé à lui-même. Mais ça n'avait pas allégé pour autant le poids de sa solitude. Gabriel songea que maintenant, il avait un psy dans son cercle d'intime. Il ne le voyait pas faire appel à un thérapeute, mais il était persuadé que Dohko pourrait l'aider en cas de besoin. S'il déprimait vraiment, il ne fallait pas qu'il s'enfonce trop. Plus il sombrerait profondément, plus refaire surface serait long et difficile. Malgré tout, Gabriel n'arrivait pas à imaginer que Kanon soit du genre à se noyer dans les méandres obscurs de son esprit. Il voulait régner sur le monde du poker plus que tout sans risquer de disparaitre du jour au lendemain de cet univers. C'était ce désir de domination qui le tirait vers le haut en permanence.
Gabriel le vit lever la tête vers le ciel et comprit qu'il regardait les étoiles. Leur posait-il des questions sur le pourquoi du comment l'existence ? Elles étaient si anciennes, elles devaient bien posséder un peu de sagesse et quelques réponses. Mais étaient-elles prêtes à les partager ? Il commençait à entrevoir que cette soirée pourrait bien être le début d'une nouvelle vie. Plutôt d'un nouveau rythme de vie. Comme Dohko, il avait bien remarqué certains signes. Une sorte de résignation semblait s'afficher dans ses gestes et son regard. Kanon était sur le point de changer de façon de vivre, mais pas d'abandonner le poker. Certainement pas. Cette idée trouva un écho dans l'esprit de Gabriel. Parce que lui aussi commençait à songer à modifier sa manière d'aborder le jeu. Le Ten Cities allait être une compétition particulièrement importante pour tous les deux, même s'il n'était pas encore certain d'y participer. Allait-il clôturer un chapitre de leur vie pour leur permettre d'en ouvrir un nouveau ? Ils n'allaient pas arrêter d'être des professionnels du poker. Ils allaient juste appréhender différemment ce jeu. Faire peut-être moins de tournois, mais avec des enjeux plus élevés où ils pouvaient perdre de très grosses sommes. Tout comme en gagner. Entrer dans une autre dimension du jeu en devenant une légende en jouant jusqu'au bout de la nuit tout en espérant ne pas être exécuté à l'aurore par leurs erreurs de stratégies et tout perdre. Surtout eux-mêmes. Il vit Kanon lui faire un clin d'œil tout en revenant vers la maison en levant son verre. Il portait sa solitude en bandoulière et Gabriel en eut le cœur serré. Comment pouvait-il être un si extraordinaire joueur de poker et être si triste ?
— Alors ce champagne ? lui demanda-t-il en lui rendant son sourire
— Le nectar des dieux… qui s'accorde parfaitement avec ces superbes flutes, répondit Kanon en portant à nouveau le verre à ses lèvres tout en mélangeant distraitement le pot-pourri de fleurs séchées dans le bénitier (3) posé sur un petit tabouret d'où les senteurs marines se diffusèrent immédiatement.
— Je suis content qu'elles te plaisent…
— Faudrait être difficile… Elles me rappelleront toujours cette formidable soirée… Tout comme les milliers de photos que Mû et mon frère auront pris…, finit-il d'un air amusé.
— C'est normal, c'est un moment important…
— Tu crois pas si bien dire… Cet été on se fera des week-ends entiers PBP avec vos potes qu'y ont pas pu venir… Comme ça j'pourrai les remercier de vive voix… faudra leur garder du champagne pour qu'ils le goûtent…
— PBP ?
— Piscine, Barbeuc, Poker ! On s'baigne, on bouffe, on joue !
— Un peu comme les soirée Pn'P de Dohko…
— C'est-à-dire ?
— Pizza et poker… En tout cas, je valide ce programme…, sourit Gabriel.
— Vous venez ? On recommence, les interpella Saga.
— T'étais au Tournoi de Bandol, dit enfin Dohko à leur hôte.
— Ouais… toi aussi ?
— On y était tous les deux, intervint Marine en souriant. Vingt-quatrième et Dohko vingt-et-unième…
— Bravo ! s'exclama Tyndare. Vous êtes excellents !
— On a regardé la TF sur le site du Casino, poursuivit la jeune femme. Aldebarao avait le feu sacré ce soir-là…
— C'est le poker, sourit Kanon. Mais j'me suis régalé… Y a moins de pression que lors de gros tournois... C'est appréciable de temps en temps...
— T'étais pas spécialement là pour gagner, affirma à nouveau le thérapeute.
— Oh si ! Sinon, j'me serais pas inscrit… autant laisser ma place à un autre joueur… J'voulais affronter ce Brésilien depuis longtemps et il avait dit dans une interview qui serait à Bandol…
— Tu m'en avais pas parlé, fit Saga en jetant ses cartes après les avoir regardées.
— J'y ai pas pensé… j'avais jamais joué contre lui et j'avais envie d'savoir c'qui valait…
— Et ? s'enquit Yuzuriha qui se doutait bien que tout le monde attendait une réponse.
— Il est excellent… en plus il est super sympa… trop adorable... C'est difficile de lui en vouloir même quand il te bat…
— T'as pas eu de chance au tirage, affirma Orphée. Il a eu deux fois du bol… Contre Virgo et contre toi…
— Encore une fois, c'est le poker ! s'écria Tyndare en riant. Et c'est pour ça que ce jeu est si fascinant !
— Qui veut du champagne ? fit Léda en remplissant sa flute.
Les bouteilles ouvertes ne restèrent pas pleines très longtemps et tous purent expérimenter le plaisir de jouer au Texas Holdem avec une flute d'Ayala La Perle à la main. C'était un privilège qui était d'ordinaire réservé à des joueurs, des amateurs pour la majorité, qui ne savaient plus quoi faire de leur argent si ce n'est le risquer dans des parties privées aux enjeux mirobolants où des centaines de milliers d'euros ou de dollars – parfois même des millions – changeaient de poche en quelques minutes. Kanon avait toujours pensé qu'il y avait là quelque chose de malsain alors que trop de personnes dans le monde souffraient de la faim. C'était l'une des raisons qui le poussait à prendre aux riches pour donner aux pauvres à travers des organismes comme l'UNICEF, Médecins sans Frontières, ou Action contre la Faim. Il était un peu comme un de Robin des Bois des temps modernes. Sauf qu'il faisait ça légalement et sans oublier de se servir généreusement au passage. Charité bien ordonnée commence par soi-même, n'est-ce pas ? Il n'était pas non plus un philanthrope et c'était quand même son gagne-pain. Il avait placé certains de ses gains sur des comptes épargnes dont les intérêts étaient reversés à ces organismes. Il envisageait de jouer plus gros pour gagner plus et donner… un peu plus. Les mauvaises langues pouvaient dire que c'était là une façon de se sentir moins coupable de brasser autant d'argent en jouant bêtement aux cartes alors que certains crevaient de faim dans l'indifférence la plus totale. Ce à quoi il répondrait probablement que si lui aussi mourait de faim, il ne pourrait plus aider personne. Mieux vaut un petit bout d'aide que pas d'aide du tout © (4).
Heureusement qu'il n'y avait pas que des côtés négatifs. La plupart des joueurs de poker, en particulier les professionnels, étaient des passionnés. Ils adoraient ce jeu. Certes, il s'agissait pour eux de gagner leur vie, c'était leur job. Il leur permettait de faire vivre leur famille pour ceux qui en avaient une, de régler le carburant de leur voiture, leurs crédits, les études de leurs enfants, de voyager aux quatre coins du monde et de faire de belles rencontres. Confucius a dit "Fais un métier que tu aimes et tu n'auras pas à travailler un seul jour de ta vie". C'était très vrai. Lorsqu'on est exalté par ce que l'on fait, ça devient un plaisir. Ce n'était plus une obligation ou une contrainte juste pour payer un loyer et des factures. Il y avait beaucoup de candidats pour ce mode de vie, mais très peu d'élus. Et là, dans cette maison, autour de cette table, il n'y avait que des passionnés qui s'amusaient et passaient un inoubliable moment.
Kanon n'avait pas remarqué qu'il était sous très haute surveillance. Celle de sa mère. Léda connaissait trop bien son garçon, même s'il était loin d'elle pendant de longues périodes. Ça lui permettait de mieux jauger l'état d'esprit de son fils d'une visite à l'autre. Et bien qu'il soit venu lui demander conseil lorsqu'il avait décidé d'acheter cette villa, elle aussi avait compris qu'il y avait autre chose derrière le fait de devenir propriétaire. Un désir évident de ralentir la cadence et de se stabiliser. Et ça l'avait rassuré. Avec Tyndare, ils se demandaient combien de temps Kanon allait encore vivre à cent à l'heure dans les plus grands Casinos du monde ? Ce n'était pas un rythme qu'il pourrait tenir indéfiniment. Ils savaient que leur fils faisait très attention à sa santé et il n'avait pas encore trente-cinq ans, mais il n'était pas indestructible. Cette façon de vivre pouvait être très usante et avec l'âge, il fallait savoir se ménager. Et pour Léda, cet achat était une bonne chose.
— Sans moi… fit Mû qui venait de jeter ses cartes face à un tapis de Gabriel qui se retrouvait contre Dohko et Kanon.
Sur la table, il y avait une paire de Rois, une paire de Sept et un As. Tous les ingrédients pour un full ou un carré. Kanon était ravi d'être face à des joueurs qu'il avait du mal à lire. En particulier Gabriel qui affichait un masque d'une froideur polaire. Dohko réfléchissait en jouant avec une pile de jetons les yeux fixés sur le tas multicolore. Il avait l'avantage de connaître le style de Gabriel, mais cela allait-il lui servir ? Au bout de trois bonnes minutes, et montre en main ça faisait long, il jeta ses cartes. C'était à Kanon de parler. Il n'arrivait pas à savoir si le tapis de Gabriel était du bluff ou s'il avait vraiment un jeu max. Leurs regards se croisèrent et s'accrochèrent avec une force terrible. On aurait dit que chacun essayait de lire les pensées de l'autre. Quoique au poker, c'était un peu ça. Là, il fallait prendre une décision. Suivre le tapis ou se coucher. Il sentit à nouveau ce violent frisson dévaler son échine. Il en eut même la chair de poule. Personne ne parlait. Les deux professionnels accaparaient toute l'attention. Et presque tout l'oxygène de la pièce.
— Suivi…
Kanon retourna une paire d'As ce qui lui donnait un full aux As par les Rois. Sans le lâcher du regard, Gabriel montra ses cartes à son tour. Il avait une paire de Sept. Il venait de battre Kanon avec un carré de Sept. Ce qu'il éprouva à cet instant était si intense qu'il crut qu'il n'allait pas pouvoir se contrôler et laisser échapper quelques larmes d'émotion. Kanon haussa un sourcil et lui sourit avec un petit rire. Un magnifique sourire qu'il offrait rarement et qui s'enracina profondément dans le cœur de Gabriel. C'était un de ceux qu'il réservait uniquement à ses proches. Il aurait dû penser que Dohko le connaissait bien et il aurait été bien inspiré de faire la même chose que lui. Chacun relâcha son souffle et des rires se firent entendre ainsi que des félicitations. Kanon n'avait pas la moindre idée de ce que cette victoire représentait pour son adversaire. Gabriel venait de battre son idole et il était heureux comme il ne l'avait pas été depuis longtemps. Il venait de décider de s'inscrire au Ten Cities, et là c'était comme si les cartes venaient de lui donner leur bénédiction. S'il était capable de vaincre Kanon dans une partie entre amis sans enjeu, alors il savait qu'il irait très loin dans ce tournoi.
Kanon, quant à lui, était inexplicablement content. Il venait de perdre, ça aurait dû le contrarier. Mais non. Parce qu'il savait que c'était contre un adversaire exceptionnel. D'ailleurs il se demandait pourquoi, avec un tel niveau, Gabriel n'avait pas été plus loin ? Pourquoi, était-il resté dans son coin ? Pourquoi n'avait-il pas joué à Vegas, là où se déroulaient les plus gros tournois du monde ? Il faudra qu'il lui pose la question lorsqu'il ira voir sa table convertible. Pour l'instant, il était presque trois heures du matin et il vit sur les visages que la fatigue commençait à prélever son tribut, en particulier chez ses parents. Ils étaient venus avec Saga qui les raccompagnerait chez eux. Ils étaient encore en forme, mais ils étaient plus proches de la soixantaine que de la cinquantaine et ils n'avaient plus la même endurance que toute cette jeunesse qui les entourait. Avant qu'il ne parte, Kanon demanda son téléphone à Gabriel afin de convenir d'un jour pour passer chez lui.
— Je t'ai mis aussi mon mail et mon adresse pour ton GPS… Appelle-moi quand t'es libre, lui dit ce dernier. Je joue tous les jours à Aix, La Ciotat ou Carry… En ligne aussi quand j'ai pas envie de sortir…
— Dans la semaine, j'pense… J'dois réceptionner mes affaires de l'appart, mais ça va aller… C'est bon pour toi ?
— Bien sûr… Merci pour cette soirée…
— Tu rigoles… C'est moi qui vous r'mercie… Y a longtemps que j'm'étais pas senti aussi…
— Serein ?
— Ouais… Quelque chose comme ça…
— Et si t'as besoin d'aide pour emménager, n'hésite pas…
— C'est gentil… merci…
Gabriel lui mit une tape amicale sur l'épaule et gagna sa voiture. Il parla peu pendant le trajet de retour. Milo avait bien compris que son ami était encore dans l'ambiance de cette soirée qui revêtait une importance toute particulière pour lui. Il avait rencontré son idole. Il avait découvert un homme accessible et simple entouré de sa famille, loin du joueur sans pitié que les magazines de poker décrivaient dans leurs articles. Il était bien plus chaleureux qu'il ne l'aurait cru au premier abord. Il y avait beaucoup de vidéos en ligne où on voyait Kanon à une table. Il avait une maitrise surprenante de son comportement à tel point qu'il en paraissait inhumain. Mais ce soir, il avait laissé tomber son masque. Il s'était amusé sans se soucier de ce que ces adversaires pourraient bien deviner sur son jeu. Il avait joué de manière décontractée ce qui ne devait pas lui arriver souvent. Du coin de l'œil, Milo vit un infime sourire relever la commissure de ses lèvres.
— T'as eu l'air de bien t'entendre avec Julian…, dit-il coupant court à une question qu'il sentait venir et à laquelle il n'avait pas encore envie de répondre.
— Il est très sympa… Il envisage une croisière en Méditerranée en août… Cadeau pour l'anniversaire des jumeaux… Et on est tous invités…
— Sérieux ? rétorqua Gabriel sans quitter la route des yeux.
— C'est c'qu'il a dit… même Shura, Angelo, Isaak et Thétis viendront…
— Il a un yacht, je suppose…
— Ouais… il fait soixante-dix mètres avec piscine, jacuzzi, gymnase et salle de cinéma, fit Milo en éclatant de rire. Y a aussi un hélico !
— Pour de bon ?
— Ça peut être pratique si l'bateau à un problème…
— Porte pas malheur…
— Y a également deux Hummer de six places pour sortir à terre quand il est amarré dans un port…
— J'croyais pas qu'un jour j'aurais un milliardaire dans mes relations…
— Et un millionnaire… Kanon…
— Ouais…
Dans l'Audi, Dohko et Marine discutaient également de cette formidable soirée. Ils avaient beaucoup aimé et tous les deux avaient bien vu que Kanon cachait un certain mal être que Gabriel avait aussi remarqué. Dohko garda pour lui certains traits comportementaux de leur ami qui évoquait une très grande curiosité vis-à-vis de leur hôte. Le thérapeute n'était pas tombé de la dernière pluie. Ça semblait même aller au-delà de son admiration pour le champion. Se pouvait-il que les sentiments de Gabriel soient en train de changer ? Qu'il soit en train de tomber amoureux de cet homme ? Il ne fallait pas qu'il se mette à aimer une fausse image ni qu'il se fasse trop d'illusions. Kanon n'était peut-être pas intéressé par les hommes, bien qu'il en doutât. Il était prêt à mettre sa main au feu qu'il aimait autant les hommes que les femmes. Il l'avait vu jauger la plastique parfaite de Yuzuriha ou Marine tout comme celle de Milo ou Orphée. Mais là, il ne s'agissait que de l'appréciation du physique. Par contre, on aurait dit qu'il évitait de regarder Gabriel, mais à chaque fois qu'il l'avait fait, il semblait y avoir de la curiosité dans ses yeux. Parfois Dohko maudissait cette faculté qu'il avait développée pour le décryptage du langage non verbal. Elle était très utile dans beaucoup de circonstances, mais là, elle l'amenait à se poser plus de questions que nécessaire. Il ne voulait surtout pas voir Gabriel souffrir encore. Les raisons seraient différentes de sa phobie, mais le traumatisme n'en serait pas moins douloureux. Il ne fallait pas qu'il mette cet homme sur un piédestal et qu'il soit plus tard déçu. Kanon ne semblait pas être ce genre de personne, mais qui pouvait savoir ce que l'avenir réservait et comment les gens allaient réagir face aux aléas de la vie ? Il regarda Marine à côté de lui et poussa un long soupir. Il était vraiment en train de se prendre la tête. Mettre la charrue avant les bœufs n'était jamais la bonne méthode. Autant laisser les choses arriver et les gérer au fur et à mesure. Parce que oui, il ne doutait pas une seconde qu'il allait se passer des évènements importants dans les prochains mois.
— Angelo a dû rentrer, murmura la jeune femme dans l'ascenseur.
— Je pense, oui… faisons pas d'bruit…
Après avoir refermé la porte derrière ses parents et son frère, Kanon trouva la maison bien vide et silencieuse. Il se remémora cette soirée et sourit. Ça faisait bien longtemps qu'il n'avait pas autant apprécié la compagnie de gens qu'il ne connaissait pas. Il ne s'expliquait pas pourquoi il avait tant aimé la présence de ces "étrangers". Il avait l'impression qu'ils avaient toujours fait partie de sa vie. C'était peut-être pour cette raison qu'il s'était senti tellement à l'aise avec eux. C'était une sensation très déconcertante. Il versa le champagne d'une bouteille presque vide dans la flute qu'il tenait encore à la main et l'avala cul sec. Il la déposa dans l'évier de la cuisine et regarda autour de lui. Tout était rangé, ou presque. Sa mère y avait veillé avec Marine et Yuzuriha. À croire que les femmes étaient désignées d'office pour tout remettre en ordre. D'un autre côté, ne faisaient-elles pas ça bien mieux que les hommes ? Et avec une bien plus grande efficacité ? Il arrêta la stéréo, éteignit les lumières et monta se coucher.
Il se déshabilla et se glissa entièrement nu sous la couette. Il ne supportait aucun vêtement pour dormir. Été comme hiver. D'où l'intérêt d'avoir une climatisation réversible qui maintenait une température correcte dans la maison tout au long de l'année. Il se sentait épuisé, ou plutôt, il avait l'esprit fatigué, pas tant le corps. Alors qu'il pensait s'endormir rapidement, il se mit à tourner dans le lit. Il songea au triptyque d'Orphée. Cette puissante vague, ce tube dans le jargon des surfeurs lui donnait envie d'apprendre ce sport. Pourquoi pas après tout ? Il était un excellent nageur et il avait fait son baptême de plongée sous-marine en Australie, où il séjournait pour un tournoi, sur un des récifs proches de la Grande Barrière de corail. Il se souvenait de son émerveillement comme si c'était hier. Il essaya ensuite d'imaginer le bruit du carillon éolien. C'était un son pur et si délicat. Bien sûr, comme l'avait dit Milo, il ne fallait pas le laisser libre s'il y avait du mistral. Là, ça pouvait vite devenir déplaisant. Et le vent pouvait souffler assez fort pour le casser.
Il se tourna encore, pas vraiment endormi ni tout à fait éveillé. Il n'aimait pas être comme ça, c'était désagréable. Il tenta une méthode de relaxation qu'il connaissait et qui avait fait ses preuves. Il se mit dans une position confortable et respira calmement. Il s'imagina dans un lieu paisible ou l'air était à peine tiède. Il voyait une plage, il marchait sur le sable blanc et si fin qu'il était aussi doux que du velours. L'alizé soulevait ses longs cheveux qui glissaient sur son dos et ses épaules. Il entendait le ressac des petites vagues qui venaient mourir sur la grève. Au loin, il y avait des cocotiers, qui effleuraient le sol puis ils s'élevaient vers le ciel d'une pureté cristalline. Ils étaient entourés d'une végétation tropicale d'un vert lumineux parsemé de fleurs d'ylang-ylang d'un jaune d'or aux senteurs sensuelles et entêtantes. La dernière chose qu'il vit avant de sombrer dans les bras de Morphée fut des yeux d'un bleu rare et précieux…
Shura et Angelo avaient passé la soirée au club. Le pompier avait demandé une fermeture plus tardive exceptionnellement. Il avait réussi à organiser un petit tournoi avec un carton de trois bouteilles de champagne comme prix au vainqueur et des lots de consolation aux quatre suivants. Les frais d'inscription de quinze euros avaient servi à acheter les récompenses, les boissons et les apéritifs, et ce qui restait de l'argent permettrait de renouveler certains paquets de cartes qui commençaient à être usés et à prendre une nouvelle mallette de jetons. Aidé de Misty, Shura avait géré ça parfaitement.
Les choses s'étaient bien déroulées. Le tournoi avait enchanté la quarantaine de joueurs et l'ambiance avait été détendue et pleine de rires. La table finale se jouait à sept. Shura et Angelo en faisaient partie avec Jabu, Ichi, et trois autres joueurs plus âgés. Ils finirent respectivement quatrièmes et troisièmes, obtenant une place de cinéma au Pathé de Plan de Campagne aux Pennes Mirabeau utilisable dans les douze prochains mois. Ichi fut en heads-up contre le membre le plus vieux du club qui remporta le champagne. Angelo fut frappé par la joie qu'affichait Shura de voir tout ce petit monde s'amuser. Il le trouvait rayonnant, séduisant même. Lui qui passait ses journées à voir des personnes en détresse, des accidentés, parfois même des décès, le club lui permettait de reprendre espoir en la vie. Lui aussi était confronté à la mort tous les jours et il comprenait bien le besoin de s'évader, de se rappeler que, même si elle faisait partie de la vie, elle n'était pas aussi longue.
Une vie était faite d'un grand nombre d'années – ou pas –, qui offraient de belles histoires et d'autres moins sympathiques, obligeant les gens à se battre pour aller aussi loin que possible. Et elle n'était pas facile pour tout le monde. Mourir ne prenait qu'un court instant même si c'était définitif et on ne fabriquait aucun souvenir agréable ou pas. Tous les êtres humains étaient égaux devant la mort. Riches, pauvres, malades ou bien portants, hommes ou femmes, jeunes ou vieux. Elle ne faisait aucune différence. De ce point de vue, on pouvait dire que la vie était bien plus cruelle que son antagoniste. L'un naissait riche, l'autre pauvre, leur style de vie était diamétralement opposé. L'un avait tout sans lever le petit doigt, l'autre devait se battre du matin au soir pour survivre un jour de plus. La mort ne faisait pas de distinction. Elle se fichait de la grosseur du compte en banque ou de l'état de santé. Le moment venu, elle frappait à l'heure prévue par le destin. Le plus dur, c'était pour ceux qui restaient, qui ressentaient l'absence du disparu. Alors, si pendant quelques heures, des hommes et des femmes comme Shura, Angelo ou Marine, qui voyaient tous les jours des personnes qui avaient rendu leur dernier souffle, s'ils pouvaient s'évader pour continuer à vivre sereinement en évitant le gouffre du désespoir lié à la fin de la vie, alors oui. Il fallait qu'ils en profitent jusqu'à plus soif. Ça leur permettait de garder foi en l'existence tout en sachant qu'elle avait un terme.
Angelo y pensait à chaque fois qu'il s'occupait d'un défunt. Il avait toujours connaissance des raisons du décès. Il n'avait pas peur de mourir, il souhaitait juste ne pas souffrir. Que son trépas soit rapide et sans douleur. Et lorsqu'il voyait son ami aussi souriant, il se prenait à espérer que l'immortalité ne soit pas qu'un mythe. Toute la salle fut rangée avec célérité. Quand tout le monde s'y mettait, les choses allaient vite. Le pompier invita Angelo à prendre un dernier verre chez lui, mais il refusa. Il n'avait qu'une envie, dormir. Shura fut un peu déçu, mais il n'en montra rien. Il ne devait pas être trop pressé, il le savait. Le problème c'était que plus il connaissait Angelo, plus il sentait ses sentiments changer. Si au début, il ne s'agissait que d'une attirance physique, depuis quelque temps, il avait pris conscience que c'était plus que ça. À vouloir conquérir le cœur et l'esprit d'Angelo, c'était lui qui était en train d'être conquis. Il avait de plus en plus envie de le voir et de passer du temps avec lui. Ils s'entendaient bien tous les deux. Ils riaient aux mêmes blagues, aimaient le foot et les sports de combat, le poker bien sûr. Par contre si Shura adorait la science-fiction, Angelo pas vraiment. Il préférait les films d'horreur que son ami n'appréciait pas particulièrement. Ils avaient beaucoup de points communs et c'est ce qui rapproche les gens, non ? Et vu qu'ils avaient gagné une place de cinéma, le choix du film allait s'avérer compliqué s'ils comptaient y aller ensemble.
Le pompier s'écroula dans son lit et s'endormit rapidement. Il avait joué pendant plusieurs heures et il avait le cerveau complètement essoré. Il s'était souvent demandé comment les pokéristes qui participaient aux gros tournois de Las Vegas faisaient pour jouer dix à douze heures par jours, tous les jours, pendant plusieurs semaines. C'était un véritable marathon. Il fallait une endurance physique et psychologique hors du commun. Peut-être que les premiers à être éliminés n'étaient pas assez résistants ou pas assez bien préparés et ils commettaient des erreurs. Personne n'était parfait. Mais est-ce pour autant que ceux qui arrivaient en Table Finale étaient des machines ? Non, chacun était différent et faisait front avec les moyens qu'il avait. Shura finit par s'endormir d'un profond sommeil sans rêves…
Lorsque Angelo regagna l'appartement de Marine et Dohko, une grande lassitude l'envahit. Lui aussi avait du yaourt à la place du cerveau. Il avait adoré cette soirée. Il avait beaucoup aimé le principe du tournoi lorsqu'il avait accompagné ses amis à Bandol et là, il avait pu découvrir réellement ce que ça signifiait. Perdre son stack c'était l'élimination. Alors qu'en cashgame, on pouvait se recaver (5) tant qu'on avait de l'argent. Le traquenard était là. Même si le joueur pouvait également se faire faire piéger à s'inscrire aussi souvent que possible à une compétition, c'était quand même moins risqué. En cashgame, racheter des jetons c'était rapide et immédiat. En tournoi, il fallait attendre le suivant et ce laps de temps pouvait s'avérer bénéfique afin de réfléchir pour prendre conscience du danger.
Il avait apprécié de passer du temps avec son ami, de le découvrir face au jeu en direct et non pas derrière l'écran de son ordinateur comme ça leur arrivait parfois. Angelo prenait son pc et se rendait chez Shura lorsque celui-ci n'était pas à la caserne. Il avait bien songé qu'il pouvait être la cause d'une rechute aussi bien pour lui que pour le pompier, mais ce ne fut pas le cas. Ils semblaient veiller l'un sur l'autre pour ne pas aller trop loin de retomber dans leurs travers. Dohko avait fait du très bon travail avec eux. Il leur avait donné les meilleures armes possibles pour qu'ils puissent se gérer tous seuls. Ils n'hésitaient pas à l'appeler s'ils ressentaient une faiblesse dans leur détermination. Ça aussi, ça les avait rapprochés. Et parler entre eux était également une très bonne chose. Ils étaient un peu le garde-fou l'un de l'autre. Angelo avait compris récemment que Shura était le premier véritable ami qu'il avait. Ces copains de lycée étaient oubliés depuis belle lurette et les amis de son ex n'étaient pas les siens. Quant à ses collègues de travail, bien que très sympathiques et serviables, ils n'étaient que cela.
Il aimait beaucoup passer du temps avec lui. Il était presque impatient de le retrouver, de jouer ou d'aller courir au Parc Borély. Pour l'instant, il n'y avait été qu'une seule fois, trois jours plus tôt et il était rentré crevé avec de belles courbatures le lendemain. Mais il fallait qu'il persiste. La régularité était la clef de l'efficacité. Et puis c'était un bon moyen de voir Shura en dehors du club ou des soirées chez Dohko ou Gabriel. Il eut assez de volonté pour prendre une douche rapide et se glissa sous la couette. Il commença à somnoler, le sourire aux lèvres, en repensant à cette soirée. Tout compte fait, il aurait presque remercié son ex de l'avoir viré. Son addiction avait eu ça de positif qu'elle lui avait permis de rencontrer des gens dignes de confiance. Des personnes qu'il considérait désormais comme des amis, des vrais. Ceux à qui on peut se fier les yeux fermer. Ceux qui vous tendront toujours la main si vous en avez besoin. Ceux qui ne vous jugeront pas et vous aimeront tel que vous êtes…
Avant de s'endormir, il entendit Marine et Dohko qui rentrait de leur crémaillère. Il aurait bien aimé y aller. Rencontrer un champion de poker comme Kanon Gemini, ça n'arrivait pas tous les jours. Il avait préféré rester avec Shura. Il aura les détails de leur soirée sans aucun doute. Et puis, une autre occasion se présentera peut-être…
Lundi 5 mars 2029, cimetière Saint-Pierre, Marseille…
Depuis la veille, une dépression en mer envoyait des averses diluviennes et des orages sur la ville. La pluie tombait drue et en travers à cause du vent qui soufflaient parfois à soixante-dix kilomètres heures. Il était inutile d'essayer de se protéger avec un parapluie qui se retournait comme un gant à la moindre rafale. Le ciel était bas et les nuages d'un gris plomb tournoyaient comme s'ils allaient engloutir la Cité Phocéenne. Tout le littoral était en alerte pour des vagues de submersion qui pouvaient atteindre les quatre à cinq mètres de hauteur et qui parvenaient même à passer par-dessus la Corniche Kennedy pourtant très au-dessus du niveau de la mer (6). Toutes les plages étaient fermées par mesure de précaution. C'était ce que les météorologues appelaient le phénomène méditerranéen. La plupart du temps, il se produisait à l'automne, mais il pouvait de temps à autre survenir à la fin de l'hiver si des conditions climatiques inhabituelles étaient réunies.
Et bien évidemment, les Marseillais ne savaient plus conduire. Dès qu'il se mettait à pleuvoir ou qu'un flocon de neige flottait dans l'air – ce qui était très rare depuis presque une dizaine d'années avec un tel climat perturbé –, les conducteurs faisaient n'importe quoi ce qui rendait les déplacements en ville risqués. Sans compter les piétons qui se croyaient tout permis et traversaient en dehors des clous. Et ce jour ne fit pas exception à la règle. Le cortège funèbre avançait lentement et bien sûr, ce n'était pas du goût de tous les usagers. Ceux qui étaient derrière le corbillard comprenaient bien pourquoi il y avait un ralentissement et patientaient, mais ceux qui ne l'apercevaient pas appuyaient sur leur klaxon comme des sauvages comme si cela allait les faire rouler plus vite.
Angelo avait préparé la dépouille du défunt. Il avait bien vu à l'hématome qui bleuissait sa tempe gauche que ce monsieur avait dû succomber à une hémorragie cérébrale. Il avait réussi à le camoufler. Il ignorait qui il était, mais lorsqu'il avait aidé son collègue Zelos à placer le cercueil dans le salon afin que les amis et la famille viennent le voir une dernière fois avant la fermeture de celui-ci, il s'était dit que ce devait être une personne très connue pour qu'il y ait autant de monde. Ce qui le surprit encore plus, ce fut de constater que certains des gens qui étaient là ne lui étaient pas étrangers. Il s'agissait des types qui dirigeaient les deux salles de cashgame où il allait jouer avant que son ex le mette dehors. Peut-être que ce Dorbal Polaris était un de leur client. Un joueur qui allait dans leur salle et qui devait laisser de belles sommes pour qu'ils assistent à ses funérailles.
Le téléphone d'Hilda avait sonné quelques jours plus tôt, en début de soirée. Assise au bureau de son père, elle faisait le point sur l'activité du réseau Asgard. Il couvrait désormais tout le département des Bouches-du-Rhône avec vingt-quatre salles clandestines de cashgame et elle envisageait de faire une incursion dans celui du Var. Il y restait encore quelques semaines avant que la saison estivale ne démarre avec son l'afflux de touristes, et leur proposer quelques tripots dans les stations balnéaires comme Toulon, Hyères, La Seyne ou Saint-Mandrier en marge des Casinos officiels pourrait s'avérer rentable. Dès qu'elle raccrocha, elle se laissa aller contre le dossier du fauteuil et ferma les yeux. Des larmes brulantes coulèrent sur ses joues, puis elle fut secouée de violents sanglots. Un grondement remonta dans sa gorge, mais ne franchit pas ses lèvres. Elle hurlait en silence. Lorsqu'elle reprit son souffle, son cri ameuta toute la maison. Siegfried fut le premier à entrer dans le bureau.
— Hilda ! s'écria-t-il en s'approchant d'elle et l'agrippant par les épaules.
Elle leva les yeux vers son garde du corps qui était devenu un ami depuis longtemps. Il comprit immédiatement ce qui se passait et la laissa s'accrocher à lui. Elle griffa sa chemise entre ses poings tétanisés aux jointures blanchies. Elle enfouit son visage contre son ventre et déversa ses pleurs comme si elle n'allait plus pouvoir s'arrêter. Il la serra pour lui communiquer son affection, son soutien. Il ne pouvait rien faire d'autre. Il sentit des larmes lui piquer les yeux. Ce n'était pas tant qu'il appréciait Dorbal, mais plutôt de voir sa fille ravagée par le chagrin contre lequel il se savait impuissant. Même s'il travaillait pour elles, il considérait Hilda et Freya comme ses jeunes sœurs plus que comme ses patronnes. Il avait énormément de tendresse pour elles, et là il n'allait rien pouvoir faire pour alléger leur douleur.
— Je dois appeler Freya…, murmura Hilda en s'écartant pour essuyer son visage.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Il a fait un autre AVC… Les médecins avaient dit qu'ils avaient vu un autre anévrisme lors d'un nouvel examen, mais qu'il était inopérable…
— Ils avaient des raisons de penser qu'il pouvait se rompre ?
— Dans une semaine comme dans dix ans… Le stress de se voir tellement diminué et de craindre pour nous et l'entreprise a dû être un des facteurs déclencheurs… Faut qu'j'appelle les pompes funèbres pour qu'ils s'occupent du corps… Freya devra prévenir les employés d'OTTI… Tu peux envoyer un SMS à tous les responsables des tripots ? J'crois que j't'avais donné leurs numéros…
— Bien sûr… mais prends le temps d'accuser le choc, OK ? J'vais t'faire un café…
— Il faudra aussi contacter le notaire… mon père a dû…
— Hilda ! Ça peut attendre quelques heures… Calme-toi…
La jeune femme ferma les yeux. Siegfried avait raison. Elle prit plusieurs profondes inspirations, mais ses mains tremblaient toujours lorsqu'elle composa le numéro de Freya puis celui des pompes funèbres du Lacydon. C'était l'entreprise qui gérait la concession de la famille Polaris au cimetière Saint-Pierre. Une fois prévenu, il n'y avait plus qu'à les laisser faire leur travail. Les deux sœurs allaient devoir s'y rendre pour choisir le cercueil et les modalités des obsèques ainsi qu'apporter des vêtements pour habiller Dorbal. Il n'y aura pas de cérémonie religieuse. Les Polaris n'étaient pas croyants même s'ils étaient enterrés dans une terre consacrée. Après tout, il fallait bien que ce soit quelque part. Hilda se souvenait que son père parlait parfois de leur l'arrière-grand-père qui était un catholique pratiquant. C'était lui qui avait acheté la concession d'un caveau de dix places et il en restait encore trois. À croire qu'il voulait garder ses proches et ses descendants près de lui, même dans le monde d'après. Voilà quelqu'un qui avait le sens de la famille. Mais les mœurs avaient évolué et la croix qui surmontait la pierre tombale à une époque, et qui était tombée n'avait pas été remplacée. Il ne restait qu'une petite croix sobre gravée sur le marbre.
Il y aura la possibilité que certaines personnes prononcent quelques paroles avant la levée du corps, si elles le désiraient. Même si c'était dégoulinant d'hypocrisie pour la plupart, il était de bon ton d'exprimer quelques mots gentils à propos du défunt. C'était souvent dans ces instants-là que la famille proche pouvait faire le tri parmi les gens qui gravitaient autour d'elle. Savoir avec qui garder le contact et identifier ceux à qui on ne parlerait plus jamais, mais qui étaient là pour le cas où leur présence leur vaudrait un quelconque geste reconnaissant – en particulier pécuniaire – au moment de la lecture du testament. Siegfried revint avec un mug dans lequel il avait préparé un triple expresso décaféiné. Inutile qu'Hilda soit sous l'emprise d'un excitant, il fallait qu'elle se calme. Elle le remercia d'un regard éteint, brouillé de larmes avec un sourire à peine esquissé. Elle savait qu'il avait raison, elle devait réfléchir posément pour ne rien oublier. Une heure plus tard, Freya entrait en trombe dans la maison et se jetait dans les bras de sa sœur. Elles pleurèrent longtemps sous l'œil vigilant de Siegfried.
Il contacta les responsables des salles et reçut de nombreux messages de soutien pour les deux sœurs. Si OTTI ignorait tout d'Asgard, le contraire était faux et tous savaient que la discrétion la plus absolue était le maitre mot. Certains assurèrent de leur présence pour les obsèques, d'autres se cotiseraient pour acheter des couronnes de fleurs. La date du huit mars à dix heures fut arrêtée pour les funérailles. Dans la salle d'attente, Angelo reconnut Albéric et Bud, deux gars qui tenaient les tripots qu'il fréquentait. Il alla vers eux et les salua. Ils lui dirent qu'ils habitaient non loin de chez les Polaris, qu'ils étaient des voisins. Le thanatopracteur n'en crut pas un mot, mais fit comme si. Ce n'était pas le moment de mener une enquête, et puis quelle importance ? Après tout, ça ne le regardait pas.
Quelques personnes prirent la parole pour dire des choses gentilles à propos du défunt. Il n'y avait aucun membre de la famille vu qu'elle se résumait à Dorbal et ses filles. Ni frère ou sœur, ni oncle ni tante, pas de cousin. Hilda et Freya étaient entourées des plus proches collaborateurs de leur père chez OTTI. Il y avait Sigmund Grani (7), le directeur financier qui aidait Freya à équilibrer les comptes de l'entreprise, Surt Eikthyrnir (7) et Frodi Gullinbursti (7), respectivement directeur commercial et technique ainsi que quelques-uns de leurs assistants. Il y avait également une vingtaine de salariés qui étaient là pour présenter leurs condoléances et celles de tous ceux qui n'avaient pas pu venir et les employés d'Asgard s'étaient mêlés discrètement à eux. Mais il y en avait un dont Hilda se méfiait. Le directeur général Andréas Riise (7). Pour une raison qu'elle n'avait jamais comprise, elle ne l'appréciait pas du tout. Elle trouvait qu'il n'était pas franc, qu'il donnait toujours l'impression de mijoter quelque chose de pas net ou qu'il savait des choses connues de lui seul et qu'il pouvait s'en servir contre OTTI. C'était tiré par les cheveux, mais c'était ce qu'elle ressentait. Aussi ce tenait-elle loin de lui et ne lui adressait la parole qu'en cas d'absolue nécessité. Aujourd'hui, elle allait certainement être amenée à le faire et elle avait demandé à Siegfried d'être près d'elle et Freya s'il voyait Riise s'approcher.
La météo n'aidait vraiment pas. Le corbillard roula jusqu'à une vingtaine de mètres de la tombe qui avait été ouverte. Le cercueil fut posé sur deux tréteaux en métal afin que tous puissent faire un dernier geste. Hilda et Freya se tenaient devant celui-ci dignes et complètement trempées. Des funérailles ce n'était déjà pas gai sous un soleil éclatant, mais quand en plus elles se déroulaient sous des trombes d'eau, on avait envie que d'une chose, qu'elles se terminent vite. Un éclair zébra le ciel et le tonnerre craqua avec colère. L'orage se déchainait au-dessus de la ville. Personne ne s'attarda sous ce déluge. Sur un signe de tête d'Hilda, les employés des pompes funèbres descendirent le cercueil dans le caveau et commencèrent à le refermer. Les sœurs Polaris remercièrent le maitre de cérémonie. Là, il ne s'agissait plus que de maçonnerie, inutile de rester. En retournant vers la voiture, Hilda s'arrêta devant Albéric, Bud et deux autres de leurs collègues pour leur exprimer sa reconnaissance pour être venus et leur dire de ne pas se rendre à la villa, que certains salariés OTTI seraient présents. Parfaitement au fait de la situation entre les deux entreprises, ils l'assurèrent de leur soutien et s'en allèrent.
Alors qu'il suivait les sœurs Polaris qui se dirigeaient vers la voiture, le garde du corps eut un temps d'arrêt. Il se figea lorsqu'il aperçut Mime, son amant, qui se tenait en retrait. Bud avait tenu parole et ne lui avait pas révélé que son petit ami était un employé des Polaris. Alors que faisait-il là ? Pour quelle raison était-il venu ? Tous les employés d'Asgard savaient très bien pour qui ils travaillaient et qu'il fallait rester dans l'ombre. Il dégoulinait, ses vêtements et ses cheveux étaient détrempés. Dans ses yeux, il lut la déception et la tristesse. Il aurait voulu aller le voir, lui expliquer et le croupier sembla le comprendre parce qu'il lui fit non de la tête et lui montra son téléphone.
De Mime 11h42 : t'aurai du me le dire dommage C t bien nous 2
De Siegfried 11h44 : on peut en parler?
De Mime 11h49 : pas la peine On a plus rien à se dire
De Siegfried 11h51 : laisse moi t'expliquer
Il n'y eut pas de réponse. Siegfried grimaça. Il était triste, son cœur se serra dans sa poitrine, il n'avait jamais voulu ça. En même temps, avoir une liaison et ne pas être honnête avec la personne qu'on aime, ce n'était pas vraiment l'idéal pour établir des fondations solides. Il regarda encore vers Mime, il n'était plus là. Il poussa un long soupir et mit les poings dans ses poches.
— Ça va pas ? lui demanda Hilda qui avait perçu son trouble.
— Mime était là, lui chuchota-t-il et il lui montra leur échange de SMS.
— Tu lui en avais pas parlé ?
— Non…
— Je suis désolée…, fit-elle en glissant son bras sous le sien.
— C'est pas ta faute… C'est la mienne… Riise en approche…
— Hilda, toutes mes condoléances, fit le directeur général d'un ton qu'elle qualifia de trop affecté. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, surtout n'hésitez pas à me le dire…
— Merci, monsieur Riise, nous n'y manquerons pas…, répondit la jeune femme à la limite de vomir devant tant d'hypocrisie
— Appelez-moi Andréas…, proposa-t-il avec un sourire qui se voulait réconfortant, mais qui était glacial.
— Andréas… répéta-t-elle très mal à l'aise. Freya et moi comptons sur toute l'équipe de direction pour qu'OTTI continue à fonctionner au mieux…
— Bien sûr, ayez confiance… prenez tout le temps qu'il vous faudra pour faire votre deuil, nous nous occupons de tout…
Il s'approcha de la jeune femme et la serra contre lui, une accolade qui voulait passer pour être amicale, mais un peu trop appuyée. Hilda eut un désagréable frisson et fit un gros effort pour grimacer un sourire forcé. Elle se dégagea aussi normalement que possible et rejoignit Freya qui discutait avec les autres membres de la direction.
De retour chez elles, les deux sœurs furent très reconnaissantes de constater que les deux employées de maison avaient organisé une veillée funèbre. À défaut d'avoir pu assister à l'enterrement, elles avaient préparé un buffet froid et des boissons chaudes. Hilda et Freya les serrèrent dans leurs bras. Ces deux femmes d'un certain âge étaient ce qui se rapprochait le plus d'une famille désormais. Elles étaient là du matin au soir et s'occupaient de la villa. Le salon fut envahi par les personnes qui souhaitaient soutenir les sœurs Polaris et c'était réconfortant. Puis, en fin d'après-midi, la maison retrouva son calme. Un autre chapitre commençait. Il fallait falloir se débarrasser des affaires de leur père. Tous ses vêtements seraient donnés à Emmaüs. Ensuite, faire un grand vide et se séparer de choses qui n'avaient aucune utilité pour Hilda et Freya. Des livres, des bibelots. Mais là aussi, cela pouvait attendre. Le plus urgent était de voir le notaire pour une lecture du testament. Légalement, elles héritaient chacune de la moitié des possessions de Dorbal. La villa, les sept appartements qui étaient en location, les cinq voitures et OTTI. Bien évidemment, le réseau Asgard n'était mentionné nulle part et les salles étaient louées par auprès de propriétaires peu scrupuleux et ravis d'être réglés en liquide. Il y avait également les différents comptes bancaires et surtout, il allait falloir payer les frais de successions ainsi que les honoraires du notaire.
Ces sommes étaient très élevées. L'état se payait sur la douleur et le chagrin à chaque génération. Dans quelques années, les enfants d'Hilda et Freya, si elles en avaient, paieraient encore des frais de succession et leurs petits-enfants aussi. Jusqu'à ce que les héritiers ne puissent plus s'en acquitter et soient dans l'obligation de tout vendre. C'était du racket organisé légal. De l'extorsion pure et simple. Les gens se saignaient aux quatre veines pour laisser un petit quelque chose à leurs enfants et l'état leur en prenait une grosse partie. Mais c'est bien connu qu'il n'y a pas plus voleur que l'état. Pour l'instant, pour pouvoir payer, il faudrait peut-être qu'elles vendent un ou deux appartements. Et heureusement que plus de la moitié de l'héritage était de l'immobilier, ce qui allait leur permettre de s'en acquitter en six fois sur trois ans. (8)
— Freya, tu fais confiance à Riise ? demanda Hilda en s'asseyant sur le canapé, une tasse de déca à la main.
— Pas un brin ! C'est pour ça que je l'tiens à l'œil et que je suis en train d'monter un dossier sur lui…
— Un dossier ? Pourquoi faire ?
— Le virer avec un minimum d'indemnités…
— Mais pourquoi ?
— Harcèlement sexuel… J'en ai été témoin, mais c'est sa parole contre la mienne si la victime ne témoigne pas… Donc j'accumule des preuves et des affirmations déguisées, mais c'est pas facile de faire parler les gens…
— Je vois… Tu crois que papa le savait ? J'veux dire… Il l'aurait gardé s'il avait su ?
— Papa était très à cheval sur le comportement des employés… Il ne s'attendait pas à ce qu'ils soient irréprochables, personne ne peut l'être, mais il n'aurait pas toléré ce que j'ai vu…
— Et t'as vu quoi ?
— Il est trop tactile… Il a un sourire faux, il touche les gens dès qu'il le peut… Il fait passer ça pour un geste anodin, gentil, sympathique même, mais quand tu vois les employés plonger le nez dans leurs dossiers et que t'entends les mouches voler quand il passe dans les open space, tu te dis qu'y a un truc pas net…
— Pourquoi ça m'surprend pas ?
— Il t'a fait des avances ? sursauta Freya en fixant sa sœur.
— Pas vraiment, mais il a eu une façon de m'regarder qui m'a pas plu et il m'a prise dans ses bras pour me consoler… et je l'ai trouvé un peu trop… familier… Et il avait une drôle d'expression dans les yeux…
— Tu témoignerais ? s'enquit Freya.
— Tu veux l'piéger ? demanda l'ainé avec un air malicieux sur le visage.
— Comment ?
— Je suis une joueuse de poker, ma chérie… je bluffe, je mens… et j'gagne !
— Méfie-toi... On dirait qu'il est pas mauvais à ce jeu-là lui non plus...
— T'aurais dû m'en parler… Ça fait que quelques semaines que tu t'occupes d'OTTI et t'as déjà remarqué ça ?
— Ce crétin est pas très discret… Sa secrétaire est toujours en pantalon et couverte jusqu'au cou tout comme son assistant… Quand j'allais voir papa, y z'étaient pas aussi nerveux tous les deux… Ils souriaient… là on dirait qu'ils ont peur…
— Si tu vois pas le requin, cherche les remous qu'il crée sur son passage…
— Ce serait que des preuves indirectes…
— T'as leur téléphone… envoie-les-moi… J'vais voir si j'peux leur parler… Tu pourrais remplacer Riise ?
— Sans problème… si tu m'secondes un peu…
— On va faire ça… J'dois voir Bud pour Asgard dans quelques jours… C'est lui qui connait le mieux le réseau… si je dois t'aider, il faudra que j'délègue davantage…
— OK… On va dégager ce serpent…
— On fait les choses dans l'ordre, Freya… Le notaire, Bud et Riise…
— D'accord… Mais pour Riise, faut pas trop trainer parce que j'ai pas envie de voir de bons éléments nous quitter à cause de cet abruti…
— Laisse-moi un peu de temps pour y réfléchir… Au fait, t'as besoin de moi, dimanche ?
— Non, je pense pas… Pourquoi ?
— J'ai besoin de jouer… J'irais à Carry… Le bord de mer me fera du bien… Tu veux venir ?
— Je sais pas… J'te dirai ça…
Allongé sur son lit, Siegfried regardait le plafond sans le voir. Il avait envoyé plusieurs SMS à Mime, mais celui-ci n'avait pas répondu. Il avait peut-être même bloqué son numéro. Il l'appela et tomba sur la messagerie. Il lui demanda de le contacter pour qu'ils aient une discussion, mais il n'avait aucun espoir. Et s'il allait dans la salle de Bud ? Hilda lui avait appris à jouer au poker, il avait un niveau correct et Mime devait s'y trouver. Mais qu'allait-il lui dire ? L'obliger à lui parler ? Il ne valait mieux pas sinon Gigant, le videur que tous surnommaient Cyclope parce qu'il n'avait qu'un œil, le mettrait dehors sans délicatesse aucune. Et il n'avait pas envie de ça. Il pouvait toujours y aller et attendre que Mime prenne sa pause. Même là, il n'avait aucune certitude qu'il accepte de le voir. Et si ça se trouvait, il avait prévenu Bud de ne pas le laisser entrer. Et si Hilda pouvait lui parler ?
— Tu veux que j'lui demande d'accepter de te voir ? fit la jeune femme, incrédule, tandis qu'elle croisait les mains devant son ordinateur.
— Il osera pas dire non si c'est toi…
— Siegfried, tu t'rends comptes que c'est une attitude de collégiens ?
— Je sais…, admit le garde du corps qui dansait d'un pied sur l'autre. J'aimerais juste lui expliquer certaines choses… pas qu'on se remette ensemble… Si y veut pas, j'vais pas l'forcer… faut pas qu'il ait une mauvaise opinion d'moi… Même si c'est peut-être trop tard…
— Très bien, soupira-t-elle. J'l'appelle… dit-elle en cherchant le contact dans son téléphone. Mime ? Bonsoir, Hilda Polaris… Je ne vous dérange pas ?
— Non… qu'est-ce que j'peux faire pour vous?
— Vous avez appris aujourd'hui que Siegfried travaille pour ma sœur et moi et qu'il ne vous en a jamais parlé… Je joue dans votre salle depuis de plusieurs années et vous ne saviez pas qui j'étais en réalité… Vous vous doutez que la discrétion était absolument nécessaire… Siegfried comprend votre réaction… Il voudrait juste pouvoir vous l'expliquer lui-même…
— J'ai plus rien à lui dire… j'veux plus l'voir…
— Écoutez-moi… vous n'allez pas bien tous les deux et je le conçois, mais vous êtes mes collaborateurs puisque je dirige Asgard… Si vous n'êtes pas au mieux de votre forme, votre travail va en être perturbé et… je serais vraiment très contrariée si ça arrivait… Je ne voudrais pas me séparer de vous pour un manque d'efficacité, surtout que vous êtes très compétents chacun dans votre domaine… C'est quand votre jour de repos ?
— Lundi…
— Très bien… Soyez lundi à quatorze heures tapantes à votre salle, Siegfried vous rejoindra… C'est juste une discussion, rien de plus… D'accord ?
— Très bien… capitula le croupier après un long silence.
— Voilà… il suffisait de le convaincre, fit la jeune femme en reposant son téléphone sur le bureau.
— T'as l'art de présenter des arguments que j'ai pas…
— J'ai juste fait preuve de persuasion… J'espère que vous pourrez vous comprendre…
— De persuasion ? C'était une menace déguisée, tu veux dire…
— Je lui ai fait une proposition qu'il n'a pas refusée parce qu'il réfléchit vite et qu'il n'est pas idiot…
— Tu es une femme dangereuse, Hilda…
Vendredi 9 mars 2029, appartement de Gabriel, Marseille…
Lorsqu'il entendit la sonnerie de la porte de son immeuble, Gabriel sursauta. Il attendait Kanon, mais il fut agréablement surpris de sa ponctualité. Lorsqu'il entendit l'ascenseur s'arrêter à son étage, il lui ouvrit. Il avait les mains moites et son cœur battait à tout rompre. Bien qu'il l'ait déjà rencontré une première fois quelques jours plus tôt, il n'était pas moins excité de le voir à nouveau. Kanon dégageait une telle présence que lorsqu'il entrait dans une pièce, elle semblait rapetisser. Il irradiait un charme qui ne laissait personne indifférent. Quand il arrivait quelque part, on ne voyait que lui. Et lorsqu'il était avec son frère, les jumeaux étaient le point de mire de tous les regards. Il l'aperçut enfin et fut subjugué. Il était simplement vêtu d'un jeans, de bottines, d'un pull blanc avec un col en V et d'un manteau bleu marine, mais il les portait tellement bien qu'on les aurait cru faits sur mesure. Ils se sourirent et Gabriel crut qu'il allait faire un arrêt respiratoire.
— Salut ! Je suis pas en retard ? s'inquiéta Kanon en lui faisant la bise.
— Non, pas du tout… entre… Le salon est par là…
Le champion de poker obéit et traversa le hall en s'arrêtant devant les photos. Son eau de toilette se répandit. Les mêmes fragrances océanes et bois de santal que lors de la crémaillère. Certaines personnes changent de parfum en fonction de ce qu'ils font ou de qui ils vont rencontrer, d'autres conservaient le même en toutes circonstances. Après tout, quand on a trouvé ce qui nous convient, on n'en change pas. C'était une odeur qui nous définissait dans la mémoire de ceux que l'on côtoyait. Et cette fois encore, un délicieux frisson lui chatouilla le ventre.
— Elles sont magnifiques ! On dirait la Grande Barrière de corail…
— Non, pas si loin… C'est dans les calanques et autour de l'ile Maïre… (9) expliqua-t-il pour ne pas dévoiler son trouble.
— Pour de bon ? Je savais pas que les fonds étaient si beaux là-bas… C'est toi qui les as prises ?
— Hyoga, mon cousin… on est coloc… il est moniteur au CIP (10)
— Sérieux ? J'ai fait mon baptême sur un récif près de la Grande Barrière de Corail, mais si je peux suivre quelques cours et plonger dans le coin, ce serait super…
— J'te donnerai son téléphone… Tu veux boire un truc ?
— La même chose que toi…
Tout en parlant, les deux hommes étaient entrés dans la salle à manger où se trouvait la fameuse table transformable. Gabriel invita son visiteur à s'asseoir et alla chercher des jus de fruits. Il reconnut "Le Printemps" de Vivaldi qui faisait entendre la jolie ritournelle et l'allégresse que provoque le retour de la belle saison. C'était gai et apaisant. Kanon sourit. Les Quatre Saisons étaient l'une des rares œuvres de musique classique qu'il aimait. Il se mit à observer les lieux. Les deux grandes fenêtres laissaient entrer la lumière à flot et à cette hauteur, les couchers de soleil devaient être splendides. Exposé sud-ouest, l'été, il devait faire très chaud. Il leva la tête et aperçut une climatisation dont le moteur devait être sur le balcon. Toute la pièce était en nuances de bleu et blanc. Kanon songea que Gabriel était un supporter de l'OM. Qui ne l'est pas à Marseille ? Il sourit en s'asseyant sur le canapé en cuir bleu. Comme le sien. Le ton était différent, mais de toute évidence, ils aimaient tous les deux cette couleur.
— Jus multivitaminé ?
— Parfait… J'aime beaucoup la sobriété de la déco…
— Je me suis inspiré des grottes de glaces qu'on peut visiter dans les stations de ski…
— Ah OK ! Je croyais que t'étais fan de l'OM…
— Aussi, mais ce sont les couleurs de la glace qui forme les murs des grottes… Et toi, c'est la mer…
— Mouais… depuis tout petit… J'ai grandi à l'Estaque (11) École primaire, collège, lycée… j'connais l'quartier comme ma poche… Et j'étais toujours au bord de l'eau… C'est là qu'mon père nous a appris à pêcher et à nager à mon frère et moi… Et toi ?
— Saint-Barnabé… c'était tranquille…
— Tes parents sont encore là-bas ?
Le verre de Gabriel s'arrêta à quelques centimètres de sa bouche. Voilà bien une question à laquelle il ne s'attendait pas. Elle avait été posée sans arrière-pensée. Ils étaient juste en train de discuter de tout et de rien. Kanon faisait simplement preuve de curiosité à son égard, tout comme lui. Ils apprenaient à se connaitre, c'était tout. Un jour peut-être, il lui racontera tout, mais c'était encore tôt.
— Non… Ma mère est partie, j'avais que quelques semaines… Quelques années plus tard, la sœur de mon père est devenue veuve et elle venue vivre chez nous avec mon cousin… Elle est tombée malade et on s'est retrouvé que tous les trois…
— Merde… désolé… J'ai gaffé…
— C'est rien… tu savais pas… Alors, toi et l'poker ? s'enquit Gabriel pour revenir sur un terrain plus neutre et en buvant une gorgée de son jus de fruits tout en s'emplissant les yeux de la présence de son invité.
— Mon père est croupier et on l'a toujours vu manipuler les cartes… C'était presque magique pour des minots de cinq ou six ans… En grandissant, il nous a appris à jouer pour bien nous faire comprendre que le poker c'est génial, que ça peut être très dangereux et qui faut jamais jouer d'argent entre amis…
— Très sage conseil…
— Je suis très bon en math, en statistiques et probabilités, et avec l'avènement du poker en ligne et les tournois qui étaient télévisés, j'ai plongé la tête la première… Saga moins que moi, mais faut pas s'y fier, il est diabolique quand il joue sérieusement… Il est complètement différent…
— J'ai pas tout à fait le même parcours, reprit Gabriel qui se doutait que Kanon allait vouloir savoir. Mon père jouait dans les tripots… Quand il gagnait, il nous apprenait à Hyoga et moi… Si y perdait, valait mieux qu'on s'fasse oublier… Milo et moi on se connait depuis la maternelle et j'lui appris à jouer… On a découvert l'poker en ligne ensemble et depuis, on joue… Hyoga aussi est un très bon joueur, mais il a pas trop de temps…, T'as fait quoi comme études ?
Là encore, Kanon sentit que son hôte passait sous silence certains évènements de sa vie pour vouloir changer si vite de sujet. C'est qu'ils n'en étaient pas encore à se raconter leur premier baiser avec la plus jolie fille de la classe, mais ça rendait Gabriel encore plus mystérieux et attirant à ses yeux. Foutu sens de l'observation ultra aiguisé du joueur de poker.
— J'pourrais être prof de math, mais j'ai jamais exercé…
— Si tu veux l'faire, faudra qu'tu t'remettes à jour sur les méthodes pédagogiques…
— Ah bon ? Les heures de colle, ça marche plus ?
— Si, si ! rit franchement Gabriel. Je parlais de la façon d'enseigner...
— J'avais compris..., sourit Kanon. Et Hyoga doit avoir une copine avec qui il passe son temps libre, je suppose…, reprit-il sur un sujet moins personnel.
— Ouais… Irina est adorable… Elle travaille pour un maraîcher... il a un verger et un potager... un truc assez grand quand même… Elle s'occupe des pommiers principalement et elle donne souvent des fruits et des légumes frais et délicieux à Hyoga… Et surtout de saison... ça fait presque un an qu'ils sortent ensemble… On va voir la table ?
— Oh que oui ! C'est une des raisons de ma visite…
— Et l'autre, c'est quoi ?
— Mieux connaitre mon nouvel ami, sourit franchement Kanon.
— T'as eu les meubles que tu devais recevoir ? demanda Gabriel un peu déstabilisé par cette réponse à laquelle il ne s'attendait pas.
— Ceux que je vais garder, oui… Le reste j'vais m'en débarrasser… ça va pas avec la déco que je veux pour la villa…
— La mer ?
— La mer… Waouw ! Elle est superbe !
Après avoir enlevé le centre de table en verre d'un dégradé bleuté qui représentait cinq cristaux de glace dont le plus large était au milieu encadré de deux autres plus petits et encore deux encore moins grands, Gabriel ôta la nappe transparente qui la protégeait et dévoila la table ovale en bois blanc laqué qui trônait majestueusement dans le fond de la pièce. Il y avait un liseré bleu de cinq millimètres de largeur qui courait tout autour à quinze centimètres du bord. Gabriel se pencha pour déverrouiller le plateau par en dessous et d'une légère pression de la main, il le fit basculer et découvrit la table de poker.
— Putain qu'elle est belle ! s'exclama Kanon. C'est trop génial ! Je savais que ça existait, mais j'en avais jamais vu d'aussi près…
— J'l'ai faite faire sur mesure, parce que j'voulais qu'elle ait des couleurs et des options particulières…
— Comme quoi ?
— Les couleurs bien sûr, le rebord en cuir bleu, le motif central sur le tapis, les encoches pour les verres et… les leds tout autour pour l'éclairage… Attends, faut la brancher…
Sous les yeux ébahis de Kanon, la table s'illumina sur tout le pourtour avec de petites lampes leds cachées derrière des ouvertures qui avait la forme des quatre couleurs des cartes (12). Il se mit à émettre de petits sons de plaisir et admiratifs qui firent plaisir à Gabriel qui n'arrivait toujours pas à croire qu'il était en tête à tête avec son idole. Mais maintenant qu'il le connaissait un peu, Kanon n'exerçait plus la même fascination sur lui. Ou du moins, elle était différente. Il était toujours admiratif de son palmarès et de sa façon de jouer, mais il le sentait plus accessible, plus proche du commun des mortels alors que jusque-là, il l'avait catalogué comme inaccessible. Intouchable. Le hasard faisait parfois très bien les choses, et pas qu'au poker.
— Elle est magnifique ! s'exclama Kanon. C'est ce genre que j'veux ! Elle fera double emploi sans que j'm'encombre d'une autre table pour les repas… Et elle est vachement grande !
— On arrive à manger à dix à l'aise et même quatorze en se serrant un peu… C'est la seule chose qu'la femme de ménage touche pas… C'est moi qui l'entretiens…
— J'te comprends… le moindre coup, ça se verrait comme le nez au milieu de la figure…
— J'ai gardé les coordonnées du fabricant… Elle est garantie quinze ans…
— Tu l'as depuis quand ?
— Presque deux ans… J'ai fait un crédit sur trente-six mois… elle est pas donnée, mais j'me suis fait plaisir…
— Ta banque a accepté ?
— Ma bankroll est aussi chez eux… Ça les a rassurés…
— Tu m'étonnes… J'aurais pu en acheter une, mais j'avoue que la faire faire, c'est encore mieux…
— Tu peux tout demander… J'en ai vu avec les caméras comme dans les tournois et des ports USB pour brancher ton téléphone ou ta tablette… Et tu peux choisir le motif central… Si t'as une photo ou un dessin, le gars te le fera… Y peut te faire le rack de jetons pour le croupier et même le mélangeur de cartes électrique…
— Au centre, ce sera un dragon des mers style tribal en miroir et les quatre couleurs (13) …, déclara Kanon en tournant autour de la table pour la regarder sous toutes les coutures.
— Une raison particulière ? interrogea Gabriel appuyé contre le meuble de la bibliothèque.
— C'est mon pseudo online… SeaDragon… Et toi le tien ?
— Aquarius… je suis du signe du Verseau…
— J'te chercherai la prochaine fois qu'je joue en ligne…
— T'es sur quels sites ?
— Tous… ou presque… J'y vais quand j'ai pas envie d'sortir…
— Comme moi…
— T'as dit que t'allais dans les Casinos de la région ?
— Carry, La Ciotat et Aix… Cassis aussi… Rarement Bandol… la flemme…
— Faudra qu'on y aille ensemble… Carry risque de m'voir assez souvent… C'est à dix minutes de chez moi…
— J'avoue qu'ça m'plairait…
— On la remet en place ?
Ils firent tourner le plateau et Gabriel verrouilla et débrancha la table. Ils retournèrent s'asseoir pour finir leur verre. Kanon avait encore envie de poser des questions, mais il ne savait pas comment s'y prendre sans être trop indiscret.
— T'as jamais joué à Vegas ? demanda-t-il en remontant un genou sur le fauteuil pour faire face à son hôte.
— Si, une fois… après ma dernière année de fac… J'ai trouvé ça… épuisant… En revenant, j'avais perdu quatre kilos… J'me suis remis de suite au sport pour reprendre du muscle et pas de la graisse…
— WSOP ?
— Quelques tournois et le Main Event (14) …
— Waouw ! T'as fini combien ?
— Deux-cent-quatrième…
Kanon eut un temps d'arrêt. Il ouvrit de grands yeux et le fixa, les mains jointes devant sa bouche. Gabriel avait un petit sourire timide, mais qui disait qu'il était assez fier de lui d'avoir surpris son interlocuteur.
— Deux-cent-quatrième sur presque onze mille inscrits ? T'as pris un joli pactole !
— Ouais… C'est rien… Tu l'as gagné trois fois, toi…
— Attends ! C'est énorme ! Mais y a un truc que j'comprends pas ! T'as un niveau de fou et pour t'avoir affronté chez moi, j'en sais quelque chose, et tu restes en France ? Pourquoi tu fais pas de plus gros tournois à l'international ? s'emballa Kanon heureux d'avoir quelqu'un d'aussi talentueux parmi ses proches. Ne serait-ce qu'en Europe ? Tu gagnerais encore plus d'argent…
— C'est compliqué, murmura Gabriel en baissant la tête.
— Désolé… j'm'emballe vite…
— C'est rien… J'ai fait des études pour être prof de français… Quelques jours avant que je commence à mon premier poste, j'étais à la caisse d'une supérette quand y a eu un braquage… Les types ont tiré en l'air… Une balle a ricoché et je l'ai prise dans l'épaule…
— Oh merde ! s'écria Kanon qui se sentit la peur lui tordre le vente parce qu'il venait de comprendre qu'ils auraient pu ne jamais se connaitre.
— C'était pas grave… Elle a traversé sans toucher d'os ni d'artère… Que du muscle, expliqua Gabriel en massant le haut de son biceps. Mais j'ai développé un syndrome d'agoraphobie et d'ochlophobie…
— Peur de sortir de chez toi, des grands espaces et des lieux publics, mais l'autre, j'connais pas…
— Peur panique de la foule… Si y a trop de monde autour de moi, je panique… enfin, je paniquais… Dohko a été mon thérapeute et il a fait un boulot formidable… J'arrive à sortir de chez moi sans problème et pour la foule… Si je suis avec quelqu'un de confiance qui sait quoi faire si j'ai une crise, j'arrive à gérer…
— Et qu'est-ce qui faut faire ?
— M'éloigner et m'isoler… Faut que j'me retrouve seul… et que j'me concentre sur la personne qui m'accompagne pour faire abstraction de tout le reste…
— Bon à savoir… C'est pour ça que tu vas dans les Casinos avec un ami…
— Milo la plupart du temps… Les Casinos c'est ultra sécurisé et j'me sens rassuré, mais j'préfère y aller tard quand y a moins de monde…
— Et c'est là qu'on s'est croisé à Aix…, comprit Kanon qui venait de faire le rapprochement. C'était presque la fermeture…
— Exactement… Après, y m'reste le poker online… Mais je vais mieux chaque jour…
— Les sensations sont pas les mêmes derrière un écran que quand t'as l'gars en face de toi…
— C'est clair…, sourit Gabriel.
— Écoute, si un jour tu veux jouer en live et que Milo est pas dispo, n'hésite pas à m'appeler et ont se rejoint à Carry ou n'importe où…
— Sérieux ? fit Gabriel les yeux pétillants et à la limite de l'euphorie.
— J'aurais rien dit, sinon… J'vais pas bouger jusqu'au Ten Cities, téléphone-moi quand tu veux… Et si ça peut t'aider à guérir, ça m'fera plaisir…
— C'est super gentil… j'oublierai pas… Et je crois qu'à Carry, y vont commencer leurs tournois aussi… des petits trucs, mais ce sera sympa…
— Ben voilà ! On va s'éclater ! s'écria Kanon en lui tapant sur le genou. Bon… je file, j'ai un maçon qui va passer vers dix-sept heures me faire un devis pour carreler la terrasse autour de la piscine…
— T'as pas eu de problème avec l'orage et les grosses vagues ?
— Non, les rochers s'étalent à plus de cinquante mètres du mur et c'est en pente… ça freine un peu l'eau, mais j'vais le faire rehausser au cas où et ça m'cachera pas la vue…, expliqua Kanon en se dirigeant vers la porte d'entrée. Y aura juste le portail pour accéder à la mer…
— Attends… les coordonnées du fabricant de la table…
— Ah ouais… Chuis venu pour ça en plus…
— Tiens… Il a un site internet… tu pourras avoir une idée de ce qu'il fait…
— OK… Euh… Tu fais quoi dimanche après-midi ?
— J'ai rien prévu, pourquoi ?
— On va à Carry ? Cashgame ?
— Pour de bon ? fit Gabriel, surprit qui ne s'attendait pas à l'invitation.
— Ben maintenant que j'sais quoi faire si tu t'affoles, y a pas d'raison qu'on s'prive ! Et y aura Saga et peut-être Mû… Dis à Milo d'venir aussi…
— Non, dimanche y bouffe chez son père… On ira tous les trois…
— J'aime bien quand mon frère m'accompagne… j'adore le mettre minable…, termina-t-il en les faisant rire.
— On fait comme ça… À quelle heure ?
— Vers treize heures trente ? On aura tout l'après-midi…
— Ça marche… on se voit dimanche…
Ils se firent la bise pour se dire au revoir et Kanon s'en alla. Gabriel referma la porte et le hall embaumait encore l'eau de toilette du champion comme lorsqu'il était arrivé. Il se gifla mentalement pour ne pas avoir pensé à lui demander de laquelle il s'agissait. Mais qu'importe, il allait le revoir dans deux jours. Il se sentit euphorique et n'arrêtait pas de sourire, ce qui ne lui ressemblait pas du tout. Il avait du mal à réaliser qu'un des pokéristes plus titrés du monde faisait partie de son cercle d'amis intimes. Il avait envie de le hurler à la face du monde. Il respira profondément et calmement pour reprendre son contrôle. Il était d'un naturel froid et imperturbable et c'est ce qui le caractérisait à une table de poker et le rendait particulièrement redoutable, mais là, il fallait avouer que perdre un peu de son self-control était compréhensible. Il ne fallait pas que ça devienne systématique à chaque fois qu'il le verrait sinon Kanon risquait de se poser des questions auxquelles il serait bien embarrassé pour répondre.
Hyoga n'allait pas tarder à rentrer et il se mit à réfléchir à ce qu'il allait bien pouvoir faire à manger. Gabriel préparait la plupart des diners. Après tout c'était lui qui était le plus souvent à la maison. Lorsque Hyoga rentrait, il filait sous la douche, s'asseyait à table et chacun racontait sa journée. C'était un moment privilégié entre eux que Gabriel appréciait beaucoup. Il opta pour un poulet basquaise et il avait tous les ingrédients. Ça tombait bien…
À suivre…
(1) Heads-up = partie qui se joue à deux. Soit volontairement, c'est un choix des joueurs de s'affronter en tête à tête, soit parce que les autres joueurs se sont retirés du coup et qu'il n'en reste que deux.
(2) Hakurei Calcédie = il s'agit du chevalier d'argent de l'Autel dans Saint Seiya – The Lost Canvas de Shiori Teshirogi, frère jumeau de Sage, Grand Pope en 1743 et ancien chevalier d'or du cancer, maître de Manigoldo chevalier d'or du Cancer en titre à cette époque. Quant à son nom de famille, il s'agit d'une adaptation du mot calcédoine qui est une des gemmes associées au signe du Cancer.
(3) Bénitier = coquillage dans lequel Kanon a mis des fleurs séchées sur lesquelles il met quelques gouttes d'un mélange d'huiles essentielles pour une fraicheur marine.
(4) Un petit bout d'aide, c'est mieux que pas d'aide du tout © = Réplique de Han Solo (Harrisson Ford) empruntée au film réalisé par Georges Lucas Star Wars "Le retour du Jedi" de 1983 dans la version française. Je n'ai pas l'autorisation de l'utiliser, mais je ne pense pas que les ayants droit m'en voudront sauf si ce sont des lecteurs assidus de fanfictions classées M sur Saint Seiya.
(5) Recaver = racheter des jetons pour continuer à jouer en cashgame.
(6) Vague de submersion sur la Corniche Kennedy à Marseille à plus de trente mètres au-dessus du niveau de la mer
(7) Personnages de la série Soul Of Gold
(8) Du vécu malheureusement. En 2018 ça se passait ainsi. L'histoire se déroule en 2029, mais je ne pense pas que les choses changeront beaucoup. Pas en faveur des héritiers en tout cas.
(9) L'ile Maïre = elle est située à l'est de Marseille. Son accès est strictement interdit pour préserver sa faune, sa flore et son patrimoine historique. L'épave du Liban, un paquebot qui a sombré en 1903 avec plus d'une centaine de passager gît par 36 mètres de profondeur. C'est un site de plongée loisirs. Les fonds marins sont très diversifiés et d'une surprenante beauté.
(10) CIP = Centre International de Plongée au Port de la Pointe Rouge à Marseille.
(11) L'Estaque = quartier de Marseille qui a les pieds dans l'eau littéralement puisqu'il y a des petites plages.
(12) Détail de la table de Gabriel avec les lumières en forme de pique, trèfle, carreaux et cœur bleus bien évidemment.
(13) Motif central que Kanon veut pour sa table de poker. Made in moi. ^^
(14) Main Event = Lors des WSOP il y a un grand nombre de tournoi et le Main Event est le plus attendu, celui qui offre la plus haute récompense : un bracelet de champion du monde, mais surtout plusieurs millions de dollars garantis au vainqueur.
Au Poker les quatre couleurs sont PIQUE, CARREAU, TRÈFLE et CŒUR et non pas rouge et noir. ^^ En anglais, puisque c'est la langue du poker c'est, dans le même ordre : SPADES, DIAMONDS, CLUBS, HEARTS.
Hiérarchie des mains
— Une CARTE HAUTE = si aucun joueur n'arrive à former ne serait-ce qu'une paire, celui qui à la carte la plus élevée remporte le pot. S'il y a une égalité, le pot est partagé.
— Une PAIRE = deux cartes de même valeur. Par exemple 2 DAMES.
— Un BRELAN = trois cartes de même valeur. Par exemple 3 HUIT
— Une QUINTE = 5 cartes qui se suivent de couleurs différentes. Par exemple 5D – 6C – 7H – 8D – 9S toutes couleurs confondues.
— Une COULEUR = 5 cartes qui ne se suivent pas, mais de la même couleur. Par exemple 7 – VALET – 10 – 2 – DAME toutes à CŒUR. La couleur avec la hauteur la plus élevée remporte le pot.
— Un FULLHOUSE ou FULL en abrégé = Un BRELAN associé à une PAIRE. Par exemple un FULL aux HUIT par les VALET c'est un brelan de HUIT et une paire de VALETS. Il faut associer les cartes servies au joueur avec celles découvertes sur le tapis.
— Un CARRE = 4 cartes de la même valeur. Par exemple le plus beau 4 AS. Mais 4 DEUX peuvent aussi très bien faire l'affaire et gagner le pot.
— Une QUINTE FLUSH ou QUINTE à la COULEUR = 5 cartes qui se suivent de la même couleur. Par exemple 7 – 8 – 9 – 10 – VALET à CARREAU
— Une QUINTE FLUSH ROYALE = 5 cartes qui se suivent de la même couleur hauteur AS. Par exemple 10 – VALET – DAME – ROI – AS à PIQUE. Elle est appelée royale parce qu'elle est hauteur AS. C'est LA combinaison imbattable au poker. Statistiquement, il existe 1 chance sur 30 000 de l'obtenir, mais qui sait… La chance peut avoir envie de vous faire un magnifique sourire.
