LE CHOIX DES RONCES

Chapitre 7

Harry avait obtenu gain de cause. Dumbledore lui avait transmis la réponse du Ministère. On acceptait le transfert de Drago Malefoy vers une aile ultra sécurisée de Sainte Magouste. Bien que soulagé, il ne put cacher son étonnement.
— C'est rapide, tellement rapide comme réponse, dit-il à Dumbledore en relisant le courrier.
Dumbledore ne répondit pas de suite, l'oeil perdu dans un songe lointain. Il se redressa et toucha sa barbe du bout des doigts.
— Le cas de ce garçon est exceptionnel. De son entrée à Azkaban jusqu'à cette sortie. Mais rien n'est laissé au hasard… On le déplace et le cache comme un coffre contenant un grand trésor.
— Je ne comprends rien à vos mystères Dumbledore, avoua Harry en reposant la lettre. Vous savez quelque chose, pourquoi… Vous ne m'expliquez rien ?
— Je ne fais que des suppositions plutôt. Mais continue de garder un oeil sur Drago Malefoy. Ton intervention est une bonne chose.
Harry secoua lentement la tête, un brin défaitiste. Il n'avait jamais été friand des histoires à tiroirs multiples. Il ne savait pas trop comment les prendre, les déverrouiller. Dumbledore lui lâchait quelques informations espérant peut-être qu'il creuse plus profondément, s'interroge et devine par lui-même. Malheureusement Harry n'avait aucune qualité de détective et même à présent il se borna à suivre l'affaire en homme d'action.
D'ailleurs il se leva de son siège, décidé.
— Je vais suivre de près son transfert, m'assurer que personne ne tente rien de plus sur lui.
— Bonne idée, s'amusa Dumbledore. Il est parfois bon d'avoir un oeil sur les choses.
— Hum…
Harry de plus en plus perplexe haussa les épaules et s'en alla, le torse gonflé d'une assurance nouvelle et d'une certaine fierté. Il était en train de sauver Drago Malefoy, c'était beau.

. . .

Les fonctionnaires de l'aile carcérale du Ministère ne tardèrent pas à se lasser des allées et venues d'Harry dans leurs pattes. Un pauvre secrétaire se retrouvait toujours en première ligne de ses diatribes sur l'avancement de la situation.
— Encore vous, Potter ? soupira-t-il d'un ton las, les yeux fixés sur une pile de parchemins. Je vous ai dit, la décision est actée. Ce n'est plus entre mes mains ! D'ailleurs ça ne l'a jamais été.
— Alors dites-moi entre quelles mains c'est ! Je veux voir les ordres de mission et parler à la personne qui dirige tout ça. Je ne veux aucun incident pendant le transfert. Vous m'entendez ? Aucun.
— C'est déjà réglé ! Vos exigences ont été transmises à la direction d'Azkaban. Je ne sais pas ce que vous cherchez encore… Combien de fois dois-je vous le répéter ?
— Autant de fois que nécessaire, jusqu'à ce que je vois un supérieur.
Le secrétaire leva les yeux au ciel. Il sentit dans son dos le regard amusé de certains de ses collègues qui ne mouftaient pas malgré tout.
— Combien de temps encore, avant son transfert ?
— Un de moins qu'hier lorsque vous êtes venu me poser exactement la même question. Soit dans cinq jours.
— Pourquoi c'est si long ? s'agaça Harry.
— Il y a des papiers à signer, qui passent d'un service à l'autre. Par ailleurs c'est au contraire plutôt très rapide vu l'ampleur d'une telle démarche.
Bien qu'il continue de le saouler de questions, Harry en connaissait chaque réponse. En vérité, pour travailler lui-même dans un secteur du Ministère, il savait parfaitement à quel point tout devait être cadré, justifié. Néanmoins il se montrait pressant et bruyant pour bien montrer qu'il ne lâchait pas l'affaire, qu'il serait là à la moindre incartade.

Pourquoi en faisait-il autant ? Lui-même n'en était pas sûr. Cela dépassait le stade d'une simple pitié pour Drago. Il s'était sans doute pris dans son jeu habituel de sauveur. Harry admit à regret qu'il se plaisait dans le rôle du brave type. Il aimait être l'homme félicité pour sa bienveillance même envers les pires criminels. De manière moins noble il avait envie que Drago le remercie d'avoir agi pour sa cause. En espérant qu'il le retrouverait en capacité de s'exprimer cette fois-ci…

Quant à Drago, depuis la visite de l'homme du Ministère, il était retombé dans une routine léthargique. On lui avait retiré son luxe d'antan. Il était de nouveau dans un lit inconfortable et portait une tenue rapiécée qui le grattait. La nourriture était moins fréquente et son allure de gueux le rassurait au moins sur une chose : plus aucun gardien n'avait envie de le tripoter d'abuser d'une quelconque manière de lui. Finalement, il préférait être un crève-la-faim, remarqua-t-il avec amertume.

Allongé, sans force, il avait les yeux fermés et rêvassait à un monde moins douloureux. Ses songes le trainaient irrémédiablement dans ce fameux champ de blé où sa silhouette enfantine tremblait sous le poids d'une crainte invisible. Un monstre était caché soit quelque part dans le champ soit dans la forêt. Il n'osait s'éloigner du carré d'herbes où il se réveillait à chaque fois. Méticuleusement il avait bâti autour de lui les contours d'une forteresse. Un bref carré de repli dessiné par ses propres mains. Il avait arraché l'herbe, creusé la terre et, en tailleur au milieu de ça, il se sentait mieux.

Aussi risible que sa défense semblait être, elle le protégeait férocement. Son double, ce Drago si bien vêtu était revenu le voir à de nombreuses reprises, la voix tantôt doucereusement tantôt agressive. Il essayait de le faire bouger, sans y parvenir.
— Tu es ridicule Drago, sors de là.
— Non. Je suis très bien.
Il ramena ses genoux contre lui et y cacha son visage.
— Laisse-moi, je sortirai pas !
— Tu ne devrais pas faire ça, tu sais ? Viendra un moment où tu devras bouger et si tu attends trop… Je vais… m'énerver.
Drago releva légèrement la tête vers lui, le contemplant. L'enfant en face de lui avait le regard fixe, froid et l'analysait, cherchant un moyen de le traîner hors de ce cocon de terre.
— Pourquoi tu me fais ça ? Tu me détestes ?
— Te détester ? Oh, non… Au contraire, je t'adore, je te veux près de moi…
Le garçon s'accroupit devant lui et osa une main vers lui. Il ne parvint pas à aller au-delà du trait de terre.
— J'ai envie de te serrer contre moi, fort… De te rassurer. Car tu as peur, n'est-ce pas ?
Sa voix, si douce, si tendre parvint presque à le faire ciller. Mais il se cacha de nouveau la tête dans les genoux.
— Non, non et non. Je bougerai pas. Je fais plus confiance à personne. Tout le monde est méchant avec moi !
— Hum… Ils ont dépassé certaines limites, c'est vrai.
L'autre garçon le reconnaissait lui-même. Les souffrances de Drago dans cette prison avaient été trop insupportables. Il serra légèrement les poings et se releva.
— Ne t'en fais pas va. Je leur ferai payer. Mais il faudra pour ça que tu viennes avec moi.
Drago se contenta de secouer la tête. L'autre soupira et s'ébouriffa les cheveux.
— Ça viendra… Tu finiras par venir. C'est une question de temps. Mais je t'accorde la grâce d'un peu de repos. Tu… en as besoin, c'est vital, admit-il.
Et sur ces paroles, le décor s'allégea doucement. Drago fut obligé de se laisser aller dans une brume délicate. Il papillonna des yeux et se vit, allongé dans un lit moelleux à l'allure d'un nuage. Sa barrière de terre l'entourait toujours. Il soupira d'aise et se fourra mieux dans ce cocon. Il devină au loin, l'oeil d'une chose qui l'observait patiemment, mais écroulé de fatigue, il ferma les yeux.

Pour la première fois depuis Azkaban, Drago eut un sommeil réparateur. Quand il rouvrit les yeux sur sa cellule sordide, il se sentit un brin reposé. Il avait encore mal partout à cause des coups, mais aucune migraine et une sérénité quasi christique se diluait en lui. Malheureusement pour lui ça ne devait pas durer.

Alors qu'il se tenait dans un coin de son lit, assit, le crâne contre le mur à penser à des choses abstraites, il entendit des pas lourds et pressés se diriger vers sa cellule. Il se recroquevilla un peu en voyant la porte s'ouvrir non pas sur un, mais cinq gardiens. Tant d'honneur pour son squelette ! Il déglutit et les fixa comme un lapin au milieu des phares.
L'un des gardiens tenait dans ses mains un morceau de tissu et des chaînes que Drago, de sa place, reconnut comme magiques. L'idée qu'on puisse encore lui imposer une nouvelle humiliation ou un supplice supplémentaire envahit son esprit.
— Qu'est-ce que vous faites ? demanda-t-il tout doucement.
Personne ne lui répondit. Il était ignoré comme d'habitude. On s'avança vers lui et deux gardiens vinrent maintenir ses mains pour lui attacher les chaînes. C'était absurde, d'autant que Drago ne pouvait émettre aucune résistance depuis sa frêle silhouette.
Il resta spectateur du jeu qui se déroulait devant ses yeux. Le tissu fut ouvert. C'était comme un gros sac de toile qu'on lui mit sur la tête, lui arrachant une supplique :
— Pourquoi vous faites ça ?!
Une autre chaîne fut accrochée à celles de ses mains, puis passée autour de son cou. On le mit debout et bien que pieds nus, Drago dut quitter son repère pour les couloirs de la prison.

Il retint son souffle tout au long du chemin, chaque pas une torture d'incertitude. Le souvenir de son arrivée à Azkaban lui revint en pleine face Cette fois-là aussi, il avait été traîné, cagoulé, sans qu'on lui dise où il allait ni ce qu'on lui ferait. Il avait hurlé, supplié, mais le sac de toile, un dispositif magique, avait étouffé le moindre de ses cris. Personne ne l'avait entendu. Personne n'aurait répondu, de toute façon.

Ses pieds nus heurtaient la pierre rugueuse et il trébuchait souvent. Les gardiens, ne ralentissaient pas. Ils le tiraient comme une marionnette désarticulée, indifférents à ses gémissements étouffés. Sous la toile, il étouffait, mourrait à la fois de chaud et de froid. Il se sentait fiévreux.

Il entendit les portes s'ouvrir et se fermer sur son passage. Le sol changer, l'atmosphère s'alléger, quoi que ça, c'était beaucoup dire. L'odeur insupportable d'Azkaban, mélange d'humidité, de puanteur humaine et d'autres choses devint plus clinique, moins saturée. Il quittait les geôles pour l'aile administrative, même s'il n'en avait pas vraiment conscience.

On le fit passer dans un entrelacs de salles, puis asseoir sur une chaise en bois. Il prit conscience d'une masse humaine autour de lui. Des bureaucrates qui allaient et venaient et surtout, faisaient des commentaires.
— Par Merlin, vous êtes obligés de le mettre là ? Il pue ! râla un secrétaire.
— T'es vraiment une lopette toi, se moqua un gardien.
— Et toi t'as surtout plus de nez. Merlin quoi, c'est pas possible, vous les lavez au moins ? On dirait l'antre d'un Troll concentré en une personne.
Drago sentit son visage s'empourprer sous la cagoule, de honte ou de colère, il ne savait pas. Il tenta de garder la tête droite, mais ses épaules se courbèrent légèrement.
— On les rince à l'eau de mer… Parfois.
Un éclat de rire traversa la salle. Drago fut heureux que grâce à la cagoule personne ne sache qui il était.

Sans lui demander son avis, on lui tira une main puis l'autre pour les appuyer sur une surface dure.
— Empreintes prises, tonna une voix.
Les murmures reprirent de plus belle. Un bureaucrate, demanda :
— C'est qui alors ? Qui part d'Azkaban ? Il a purgé sa peine ? On ne nous a pas mis au courant.
Drago leva vivement la tête. Il partait donc réellement. Harry Potter se douta-t-il, avait réussi son coup.
— On ne peut rien dire. Les ordres viennent de là-haut.
— Vraiment ? Ça pue alors, ça pue. Et je ne parle pas que de l'odeur qu'il dégage.
Nouvel éclat de rire, mais Drago n'écoutait plus, obnubilé par la promesse d'une liberté prochaine.
Il se redressa légèrement, malgré les chaînes qui tiraient sur ses poignets et le sac qui lui collait au visage. Sortir. Ce mot tournait en boucle dans son esprit, une lueur d'espoir qu'il n'avait pas osé s'autoriser depuis son arrivée à Azkaban.

Il tenta de se calmer, mais son cœur battait à tout rompre, emplissant ses oreilles d'un bruit sourd. Libéré. C'est ça. Ils vont me libérer. Une petite voix dans sa tête lui susurrait que c'était impossible, que personne ne quittait Azkaban sans avoir purgé l'intégralité de sa peine ou sans y laisser son âme. Mais cette même petite voix avait dit que personne ne s'intéresserait jamais à son sort. Et pourtant… Ce foutu Gryffondor avait dû manœuvrer, convaincre, peut-être même supplier.
Drago grimaça sous la cagoule à cette idée, un mélange de gêne et de fierté froissée. Si c'est vraiment grâce à lui… Qu'est-ce que je vais faire ? Lui dire merci ? Il peut rêver.
— Allez, debout, grogna l'un des gardiens, brisant ses pensées.
Une main l'attrapa par le bras, le forçant à se lever. Le bruit métallique des chaînes se mêla à ses mouvements maladroits. Il faillit trébucher, mais se rattrapa de justesse.

Il sentit qu'on le poussait vers une nouvelle direction. L'air semblait changer, plus frais, comme s'il s'approchait de l'extérieur. La possibilité qu'on le libère pour de bon emplissait son esprit, au point qu'il en oubliait presque la douleur de ses pieds nus sur le sol. On l'emmenait dehors mais personne n'avait trouvé judicieux de lui donner des chaussures.
Les murmures derrière lui s'éloignèrent, mais il les entendait encore résonner dans son esprit :
— Ça pue, ça pue…

Drago n'en avait plus rien à faire de leurs moqueries. Il était déjà ailleurs, dans un monde où l'air serait libre, où les murs ne seraient plus imprégnés de désespoir.
Alors qu'ils s'arrêtaient à nouveau, il osa poser une question :
— Où… Où allez-vous m'emmener ?
Il espérait que cette fois, quelqu'un répondrait. Mais personne ne l'entendait. Il était isolé là-dessous.
Une porte grinça devant lui, et l'air se fit encore plus frais. Un coup de vent s'engouffra sous la cagoule, faisant frissonner sa peau.

Dehors. Je vais dehors.

Quand ils reprirent leur marche, il crut entendre des vagues. Un frisson d'excitation, presque euphorique, lui traversa l'échine. Tout ce qu'il connaissait d'Azkaban lui murmurait que la seule issue passait par la mer. Cela confirmait son intuition : ils le faisaient sortir.
Ils le guidèrent jusqu'à une plateforme en bois qui craqua légèrement sous leurs pas. Drago sentit une légère oscillation sous ses pieds et comprit qu'il se trouvait sur un bateau, probablement un ferry.

Ça y est. Je pars d'ici.

L'air marin s'engouffra sous la toile sur son visage, piquant ses narines. Pour la première fois depuis des mois, une sensation presque agréable l'envahit.
Le bruit des chaînes qui l'entravaient et les voix des gardiens ramenèrent rapidement son esprit à la réalité. Sa liberté n'était pas encore totale. Pas encore.
Un peu de patience, se dit-il, tentant de contenir l'explosion de pensées contradictoires qui se bousculaient en lui. Il y était presque. Harry Potter avait réussi son coup.
Il ne voyait pas encore le rivage, mais l'idée d'échapper à cette île maudite le rendait presque fébrile. Peu importait où ils le déposeraient. Tant que ce n'était plus Azkaban.

. . .

Le ferry mit un certain temps à quitter Azkaban. Drago eut l'impression d'y passer l'entièreté d'une existence. Mais il était patient, très patient.
Il resta sagement sur son bout de banc, s'imprégnant de ces nouvelles sensations, de ces odeurs de mer, si fraîches et apaisantes comparées au fumer nauséabond de la prison. Par contre, il mourrait de froid sous son habit léger. Il tremblait de tout son long, comme un chaton à peine né.
Personne encore une fois ne se soucia de son état et il eut beau se plaindre, poser des questions ou autre, l'entrave magique empêchait le moindre son de traverser le tissu.
Alors il prit son mal en patience.

Le ferry s'immobilisa, son flanc épais venant heurter le quai dans un craquement sourd. Drago sentit la vibration dans tout son corps, mais il ne bougea pas. Cela faisait déjà plus de trente minutes qu'ils avaient quitté l'île, et pourtant, l'air marin continuait de lui sembler étrange, trop pur après l'atmosphère suffocante d'Azkaban.

Il resta là, tendu comme un arc, tandis que les gardiens s'activaient autour de lui. Quelqu'un lui tâta les vêtements, vérifiant chaque pli, chaque couture, pour s'assurer qu'il ne cachait rien. Il frissonna sous leurs mains sans rien dire, plus par épuisement que par docilité. Sa peau glacée réagissait au moindre contact.
— Il est propre, grogna une voix.
Propre ? Drago aurait éclaté de rire si son corps n'était pas si douloureux. Il se sentait tout sauf propre. Et il avait encore en tête les moqueries des secrétaires d'Azkaban.

Encadré de près par les gardiens, il fut tiré du bateau, ses chaînes cliquetant faiblement à chacun de ses pas. La lumière du jour, même voilée par la cagoule, lui parut trop vive, presque agressive. Lorsqu'il posa enfin pied à terre, il eut l'impression que ses jambes allaient céder sous lui.
Il attendit debout, ou plutôt tenta de le faire. Son corps vacillait dangereusement. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas était à ce point là en mouvement. Les gardiens, conscients de sa faiblesse, le soutenaient l'empoignant par les bras.

Il se détestait. Sa fragilité lui faisait honte. C'est ça, ma liberté ? Être incapable de tenir debout sans qu'on me tienne ? pensa-t-il avec amertume.
Les minutes passaient, et chaque seconde était un supplice. Il sentait ses forces s'éroder à vue d'œil. Un frisson incontrôlable parcourut son corps. La morsure du froid lui rappela à quel point il était vulnérable.

Il déglutit difficilement, mais sa gorge était sèche, comme si toute l'eau de son corps avait été aspirée par les murs d'Azkaban. Son estomac, vide depuis trop longtemps, se tordait douloureusement. Une nausée sourde monta en lui, accompagnée d'une sensation de fièvre.
Il se força à inspirer lentement, à calmer son esprit. Mais il ne pouvait ignorer ce qu'Azkaban avait fait de lui. Ses muscles, autrefois entraînés, n'étaient plus que des lambeaux inutiles. Son souffle était court, chaque pas une épreuve. Ses pieds nus, meurtris par le sol rugueux, semblaient prêts à lâcher à tout moment.

Quel goût aura la liberté ? pensa-t-il, amer. Si je ne peux même plus monter un escalier sans suffoquer ?

Autour de lui, les bruits d'une activité humaine semblaient si lointains, presque irréels. Il entendait des éclats de voix, le claquement de bottes sur les pavés humides, le grincement métallique des chaînes qui l'entravaient. Tout cela formait une cacophonie absurde dans laquelle il peinait à trouver un sens.

Il releva faiblement la tête, cherchant à comprendre ce qu'on allait faire de lui, mais le sac sur sa tête lui volait toute perspective. Son souffle s'accéléra malgré lui. Il avait peur.
Pourtant, au fond de lui, une infime étincelle d'espoir persistait. La voix de Harry Potter résonnait dans sa mémoire : Je vais te sortir d'ici.

Est-ce possible ? Ai-je vraiment… une chance ?

Lorsqu'on lui donna enfin l'ordre de bouger, il se força à avancer, un pas après l'autre. Les deux hommes qui le tenaient comprirent bien vite qu'ils avaient au bout des bras un poids mort. Ils le soulevèrent presque du sol à force de le tirer. Heureusement ça ne dura pas longtemps, le temps de passer dans une pièce où il faisait meilleur. Drago tourna la tête à droite et à gauche. Il sentait la magie. Cela lui cogna le coeur. Par Merlin, la magie ! À Azkaban il était retourné à l'état d'un misérable moldu, mais de nouveau dans le monde des sorciers, des gens évolués, il sentait la magie gonfler l'atmosphère. Il s'en sentit tout ému bien que terrifié. Ses veines palpitaient de son propre flux mais c'était beaucoup trop intense, trop brut pour être maîtrisé. Ses muscles se contractèrent de douleur, et un gémissement échappa à ses lèvres.

Un instant plus tard, il sentit une pression étrange sur tout son corps. La magie changea brusquement de nature, se compressant autour de lui comme un étau invisible. Transplanage, réalisa-t-il, mais l'idée disparut aussi vite qu'elle était venue.
La sensation fut insupportable. Ses organes semblèrent se tordre, ses os se réduire en miettes, son sang déjà brûlant bouillonnait à chaque battement de cœur. Il voulut hurler, mais aucun son ne s'échappa de sa bouche. L'impression de mourir fut si vive qu'il crut un instant que son corps allait réellement se briser.

Et puis, tout s'arrêta.

Il s'effondra sur une surface dure et froide, incapable de bouger, ses membres inertes comme s'ils ne lui appartenaient plus. Ce répit était celui d'un corps à bout, d'une carcasse épuisée. Ses oreilles bourdonnaient, sa gorge se contractait dans une nausée violente, mais rien ne vint. Les voix autour de lui étaient lointaines, déformées, comme si provenant d'un autre monde. Pourtant, il sentit distinctement le moment où on lui retira le sac de toile.
Une lumière crue l'aveugla brièvement, bien qu'il ne puisse ouvrir les yeux. Des médicomages s'affairaient autour de lui, leurs murmures ponctués de sorts qu'il devinait sans les voir. Un sortilège de diagnostic parcourut son corps, des picotements brûlants remontant jusqu'à sa peau.
— C'est… catastrophique, souffla une voix grave et posée, que Drago n'entendit qu'à moitié.
Terrence, le chef des médicomages, se redressa, fronçant les sourcils en examinant les résultats magiques qui s'affichaient devant lui. Les dégâts étaient nombreux, presque absurdes.
— Déshydraté, gravement dénutri, fièvre élevée… Côtes fêlées, mal ressoudées. C'est un miracle qu'il tienne encore debout. Et ces traces de contusions, Merlin… Il a dû subir des coups répétés. Peut-être pire.
Il leva un regard accusateur vers le chef des gardiens, un homme massif qui croisait les bras d'un air indifférent.
— Et ça ? ajouta Terrence, en désignant une aura magique instable qui émanait faiblement de Drago. Vous avez vu ça ?
— La prison neutralise les flux magiques. On ne peut rien y faire. C'est pour ça qu'il n'a pas explosé depuis qu'il est là, répliqua le gardien d'une voix dure.
— Il est en état de choc magique. Ses circuits sont saturés. Il a dû subir un retour brutal de magie en quittant cet enfer. Vous réalisez que c'est un miracle qu'il ne soit pas déjà mort ?
— Si ça ne tenait qu'à moi, il serait juste mort dans sa cellule puante, répondit froidement le gardien.
Terrence inspira profondément, contenant une colère sourde.
— Et vous osez vous appeler des sorciers ? gronda-t-il. Vous traitez vos prisonniers comme des bêtes, et vous espérez quoi ? Qu'on répare vos erreurs comme si c'était rien ?
— Nos ordres sont clairs, coupa le gardien, visiblement peu touché par l'indignation de Terrence. Vous devez juste le remettre sur pieds. C'est tout.
— Vos ordres sont abjects, marmonna-t-il en réponse. Mais si on veut qu'il survive, il va falloir agir vite. Mon équipe le montera en soins intensifs. Vous et vos hommes, restez hors de mon chemin. Je ne veux pas de vos armes ou de vos sales méthodes dans mon service.
Le gardien haussa les épaules, puis fit signe à son équipe de reculer.
Terrence se retourna vers son équipe, désignant Drago d'un geste ferme.
— Brancard. Maintenant. Il va falloir qu'on se retrousse les manches. Je ne m'attendais vraiment pas à… ça.
En un instant, une équipe en blouses blanches se précipita avec un brancard enchanté. Ils s'approchèrent de Drago avec douceur, comme pour ne pas aggraver son état déjà alarmant.
— Et préparez une salle d'isolement, ordonna Terrence. Dénudez-le, nettoyez ces plaies. Merlin, ces vêtements puent la mort, brûlez-moi ça. Faites un bilan complet. On doit savoir à quoi on a affaire avant de le stabiliser.
L'équipe hocha la tête, s'affairant autour de Drago. Une médicomage secoua lentement la tête :
— Comment peut-on en arriver là…
Mais Drago n'entendait plus rien. Ses pensées s'étaient éteintes, submergées par l'épuisement et la douleur. Une fois sur le brancard, il fut emporté rapidement vers un environnement plus sûr. Pourtant, l'urgence restait palpable. Son souffle était faible, sa peau marbrée de sueur et de bleus.

Terrence, en marchant à côté du brancard, serra les poings. Comme beaucoup il connaissait la réputation de Drago Malefoy. Mais lui ou un autre, ça restait un gamin à ses yeux, qui ne méritait pas l'état dans lequel il était plongé.

. . .

Harry avait guetté comme un fauve l'arrivée de Drago Malefoy à Sainte Mangouste. Cependant, bien qu'il le sut arrivé, on ne le laissa pas approcher de l'aile pour l'instant. Une médicomage lui expliqua patiemment que Drago était arrivé dans un état plus alarmant que l'équipe en charge de sa réception se serait douté. On avait dû prendre des mesures assez urgemment.
— Mais ça va aller, tempéra-t-elle. Terrence, le directeur du service s'occupe personnellement de son cas, alors il n'y a pas d'inquiétude à avoir.
Abasourdi par la nouvelle, Harry s'assit sur un siège dans le couloir. L'état de Drago s'était dégradé davantage encore depuis sa dernière visite. Il eut peur qu'il y passe réellement et qu'il emporte avec lui ce fameux secret qu'on lui avait demandé de lui arracher.
Il se passa une main dans les cheveux, s'en voulant un peu de penser à ça, alors que le pauvre garçon était aux portes de la mort. Loin de yeux, Drago était un fils de Mangemort, mais dès qu'il l'apercevait, cela devenait tout autre.

Harry resta là, plongé dans ses pensées, parcourant des dossiers sur lesquels il travaillait qu'il avait pris avec lui, attendant patiemment. Terrence, au courant de sa présence, s'approcha pour lui parler. Ils se connaissaient, s'étaient croisés plusieurs fois dans le passé. Harry se sentit à l'aise avec lui, utilisant une familiarité qui tranchait avec l'ambiance pesante. Ils se serrèrent la main, se tutoyèrent, et Harry le suivit à travers les couloirs, jusqu'à la chambre où Drago avait été installé.

Ils s'arrêtèrent à l'entrée, silencieux. Harry s'appuya contre le cadre de la porte, la main serrée sur le bois. Son regard, d'un vert acéré, se fixa sur la silhouette immobile dans le grand lit au centre de la pièce. Drago Malefoy. Non, ce n'était plus lui. C'était une version brisée, une ombre de l'ancien lui, allongée dans un lit bien trop confortable pour un garçon ayant passé des mois sur les dalles glacées d'Azkaban.
— Il paraît encore plus dévasté que la dernière fois… dit Harry, doucement. Que disent les rapports, Terrence ?
Le médicomage s'approcha de l'installation, ajustant distraitement une perfusion, avant de répondre d'une voix grave.
— Ils ne disent rien de rassurant. Il a été abîmé par la gangrène d'Azkaban… Dénutrition, déshydratation, tortures physiques. Côtes mal guéries, ecchymoses. Il est dans un état d'épuisement total, et il a un début de pneumonie. Et je ne parle même pas des autres… sévices que nous avons découverts.
Harry ferma les yeux un instant, se forçant à assimiler les paroles de Terrence. La souffrance de Drago, à peine effleurée dans les rapports précédents, semblait maintenant d'une réalité glaciale.
— De plus, continua Terrence en vérifiant une autre perfusion, la privation prolongée de magie, combinée à son état critique, a provoqué une crise d'hyperstase arcanique.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? C'est grave ? demanda Harry, son regard se durcissant de préoccupations.
— Oui, c'est grave, répondit-t-il sans détour. C'est une condition rare, que l'on rencontre surtout chez les prisonniers d'Azkaban ou ceux qui ont été privés de leur magie pendant une longue période. Concrètement, cela survient lorsque le système magique d'un individu, affaibli par la privation prolongée de magie et globalement une fatigue généralisée, est soudainement exposé à une concentration élevée d'énergie magique. Cette surcharge provoque un déséquilibre critique entre l'essence magique de la personne et l'environnement, entraînant des symptômes qui peuvent aller de la fièvre aux spasmes arcaniques incontrôlables, et parfois jusqu'au coma. Drago présente déjà deux des symptômes, si je puis dire.
Harry se pencha légèrement en avant, préoccupé par l'explication.
— Mais, il va se réveiller, non ? demanda-t-il, son anxiété palpable.
— Pour l'instant, je ne sais pas. répondit Terrence, son visage marqué par la gravité de la situation. Cela dit, il est peut-être mieux qu'il soit inconscient, là. Cela facilite les soins. Il est plus stable ainsi. Mais il vaudrait mieux que ça ne dure pas trop… Terrence laissa échapper un soupir.
— Hum… Et quand est-ce que… Je pourrais intervenir dans ses pensées ?
Terrence se tourna complètement vers lui le dévisageant.
— Harry, tu n'as pas écouté ? Ce garçon est encore entre la vie et la mort. Je ne sais pas quand il sera assez stable pour une nouvelle agression de ce type.
Il fit un geste de la main, défaitiste et reprit :
— Mais tu es bien libre d'agir à ta guise, même maintenant. Si tu ne te soucis pas de son retour parmi nous.
— Hé, doucement ! s'indigna Harry, piqué au vif. Je ne suis pas aussi cruel que tu sembles le penser. Mais Drago n'a pas été sorti d'Azkaban pour une simple convalescence… Il doit être suffisamment rétabli pour que je puisse intervenir. C'est la raison de tout ça.
Terrence poussa un long soupir et s'adossa contre le lit, ses yeux glissant sur la silhouette frêle de Drago.
— Ce n'est pas la première fois que Sainte Mangouste accueille des prisonniers d'Azkaban, et c'est toujours la même histoire… On récupère des individus brisés, physiquement et mentalement. Il marqua une pause avant de lâcher, d'une voix empreinte de colère retenue : Je suis contre les traitements qu'ils subissent là-bas, quels que soient leurs crimes. Ces pratiques ne relèvent pas de la justice, mais d'une société malade.
Harry hocha lentement la tête, sans trouver quoi répondre. Les mots de Terrence étaient lourds de vérité, mais la situation dépassait largement ses principes.
Terrence désigna Drago d'un mouvement du menton.
— J'en ai entendu de belles à son sujet. Fils d'un Mangemort, soupçonné d'avoir utilisé des sorts interdits, proche des Ténèbres… Tout cela reste des suppositions. Et honnêtement, en voyant son état, je doute qu'il ait été un grand utilisateur de magie noire. Par contre…
Le médicomage se pencha légèrement, ses doigts effleurant l'avant-bras bandé de Drago, sanglé pour éviter tout geste incontrôlé. Sous la chemise de nuit, on devinait vaguement la marque des ténèbres, comme une ombre persistante.
— Il en a subi. Il y a des traces résiduelles de magie noire en lui, mais peu d'émissions. Et cette Marque… Il désigna le bras avec insistance. La concentration de magie ici est puissante et… étrange. J'aimerais comprendre ce que ça signifie. Mais avec la charge de travail que j'ai, ça devra attendre.
Harry resta silencieux, le regard fixé sur la silhouette fragile dans le lit. Drago semblait si loin de tout ce qu'il avait connu.

. . .

Le surlendemain, tandis qu'un silence feutré enveloppait la chambre, ponctué seulement par le bourdonnement régulier des dispositifs médicomagiques, Drago ouvrit enfin les yeux.

La lumière tamisée lui fit plisser les paupières, et un instant, il ne sut pas où il était. Les contours de la pièce semblaient flous, irréels, et une tiédeur inhabituelle l'enveloppait. Il tenta de bouger, mais son propre poids l'écrasa. Un épuisement abyssal le submergea.
Il essaya d'articuler, mais ne parvint qu'à lâcher un léger grognement. Les souvenirs lui échappaient encore, et une panique sourde commença à monter en lui. C'est alors qu'il sentit une vibration familière, douloureuse et déstabilisante. Sa magie, endormie depuis si longtemps prenait également le chemin de l'éveil et grondait faiblement dans son coeur, ses veines.
Allait-il mourir ? En tout cas il était en bonne route, pour.

Une équipe de médicomages arriva en hâte, Terrence en tête, le visage marqué par la concentration.
— Aïe, aïe, aïe, il sort de son coma, commenta-t-il en se penchant sur Drago, les sourcils froncés.
D'un geste précis, il lança un diagnostic magique. Une lueur dansante parcourut le corps de Drago avant de disparaître. Terrence se redressa, le regard grave, et s'adressa à un membre de l'équipe.
— Bon, nous n'avons pas le choix. Mettez en place le protocole de stabilisation immédiatement.
— Mais Terrence… protesta timidement un médicomage. Ses signaux sont faibles. Si nous allons trop vite, nous risquons de le perdre.
— Et si nous attendons, sa magie fera plus de dégâts encore. Le déséquilibre pourrait devenir irréversible. Alors ne discute pas et prépare le masque.
Le médicomage, hésitant mais obéissant, prit un masque qu'il brancha à une machine dont les tubes serpentaient comme des racines enchantées. Il le tendit à Terrence, qui l'attrapa sans attendre et s'approcha de Drago. Ce dernier papillonna des yeux, à peine conscient, mais son corps semblait déjà réagir aux fluctuations de magie autour de lui. Lorsqu'il sentit le masque se poser fermement sur son visage, il tenta faiblement de tourner la tête pour échapper à ce contact intrusif. Ses poignets entravés empêchèrent tout mouvement significatif, et ses maigres forces furent rapidement submergées.
— Règle la machine, ordonna Terrence en ajustant le masque.
Le dispositif se mit à diffuser une potion sous forme de vapeur épaisse et violette, s'enroulant autour de Drago comme un nuage contraignant. Les premières bouffées semblèrent l'étouffer.
— Doucement, doucement, Malefoy, murmura Terrence en jetant un regard attentif aux moniteurs magiques. Je sais que c'est désagréable, mais c'est nécessaire.
Drago, le visage à moitié dissimulé par le masque, tenta encore faiblement de se soustraire au traitement. Ses mouvements désordonnés se faisaient de plus en plus sporadiques, ses respirations laborieuses trahissant son inconfort. Des larmes silencieuses glissèrent le long de ses joues, signe d'un épuisement mêlé de détresse.
— Quels sont les relevés ? demanda l'un des médicomages, son regard fixé sur les instruments.
— Toujours en surcharge, répondit Terrence, concentré. Son flux magique est un chaos absolu. Nos soins ont du mal à pénétrer, mais cela finira par passer.
Il observa un instant les convulsions de Drago, puis ajouta d'un ton ferme :
— On ne réduit pas les doses, même s'il semble au bout de ses forces. Toute hésitation pourrait empirer son état. Continuez de surveiller chaque fluctuation. Chaque minute compte.
Terrence régla à nouveau le masque avant de reculer légèrement.

Toute l'équipe retint son souffle en regardant Drago. Au bout d'une dizaine de minutes, il se stabilisa enfin. Il avait refermé les yeux et sa magie s'était tassée au fond de lui, comme un fauve endormi.
— Il est inconscient, mais ce n'est pas un coma, dit un des médecins en lançant un nouveau diagnostique.
— Très bien, très bien, commenta Terrence. Je vous laisse rédiger le rapport de son réveil. Appelez-moi s'il y a du nouveau.
Lui-même s'écarta. Si Drago était un cas critique, en tant que chargé de l'aile des soins intensifs, il avait beaucoup à faire.

Abandonné au protocole imposé, Drago passa une journée et nuit cauchemardesque, oscillant entre des moments d'étouffement et des éclats de magie incontrôlés qui semblaient vouloir le déchirer de l'intérieur. Chaque sursaut de son pouvoir lui donnait l'impression de suffoquer sous le masque et de brûler de l'intérieur, sans qu'il puisse comprendre ce qui se passait.

Au petit matin, il était éveillé, les yeux rougis par la fatigue et l'angoisse, mais son corps trop faible refusait toujours de coopérer. Lorsqu'Harry, mis au courant de son état, passa le voir après son travail, Drago n'eut même pas la force de tourner la tête immédiatement.

Harry entra accompagné de Terrence, qui s'avança vers les appareils en vérifiant d'un geste précis tous les branchements, l'air concentré. Harry, plus nerveux, tira doucement une chaise et s'assit à côté du lit, ses mains serrées autour du dossier.
— Drago ? Tu m'entends ?
Drago tourna lentement la tête vers lui, son regard brumeux à peine capable de se focaliser. Le masque vissé sur son visage semblait peser une tonne, et il avait la désagréable impression que l'air même qu'il respirait cherchait à l'étouffer. Ses poignets, toujours attachés, l'empêchaient de se débattre, mais il ressentait chaque seconde comme une lutte silencieuse contre cet environnement.
— Salut, Drago, reprit Harry d'un ton qui se voulait calme mais trahissait une certaine tension. Tu sais où tu es ?
Un maigre mouvement de tête, à peine perceptible, fut sa seule réponse.
— Tu es à Sainte-Mangouste, continua Harry. On t'a transféré ici parce que ton état était… critique. Tu étais vraiment aux portes de la mort. Mais tu es en sécurité maintenant. Une équipe de médicomages s'occupe de toi, et ils vont tout faire pour que tu t'en sortes.
Chaque mot résonnait confusément dans l'esprit de Drago. Il ne comprenait pas tout, mais les expressions d'Harry – ce mélange de sérieux et de nervosité – le troublaient. Pourquoi semblait-il… concerné ? Et pourquoi tout cela semblait-il si irréel ?

Soudain, une vague de vapeur violette se diffusa à travers le masque, déclenchant une quinte de toux douloureuse. Il détourna la tête, cherchant instinctivement à échapper à cette intrusion.
— Bonjour, Drago Malefoy, intervint alors Terrence plus assuré mais posé, attirant son attention. Je suis Terrence, je gère l'unité des soins intensifs ici.
Il s'approcha davantage et, d'un geste ferme maintint la tête de Drago droite en ajustant le masque.
— Je sais que cette potion et ce masque sont très inconfortables, mais il est essentiel que tu t'y habitues.
Drago le fixait avec un mélange d'inquiétude et d'incompréhension, incapable de formuler ses pensées. Tout semblait s'écrouler autour de lui : son corps, son esprit, sa magie. Les mots de Terrence étaient lointains, mais la clarté de son ton lui parvenait.
— Ta magie de sang-pur, poursuivit Terrence, a été étouffée pendant trop longtemps en prison. Ce que tu ressens, c'est comme un volcan qui entre en éruption après des années de sommeil. La potion diffusée par ce masque régule ce flux déchaîné pour éviter que ta magie ne cause des dommages irréversibles, à toi ou à ceux qui t'entourent.
Mais loin de l'apaiser, ces explications ne firent qu'accroître son agitation intérieure, sa colère. Il sentait ses poings trembler sous les sangles, sa magie gronder sous sa peau, échappant à tout contrôle. Une nouvelle vague de potion se diffusa, épaisse et envahissante.
— Et je vais te demander de calmer cette colère, jeune homme, ajouta Terrence d'un ton ferme mais non dénué de bienveillance. Tu es en train d'aller à l'encontre de ta propre guérison.
Drago, désorienté et terrifié, sentit les larmes rouler sur ses joues. Ses pensées étaient un chaos indistinct : Pourquoi Harry est-il là ? Pourquoi lui parlent-ils ? Qu'est-ce qu'ils me font ?

Harry, assis à ses côtés, observa l'échange avec une crispation qu'il peinait à dissimuler. Il aurait voulu dire quelque chose, mais la fragilité palpable de Drago et la sérénité professionnelle de Terrence lui firent comprendre que tout ce qu'il pourrait ajouter serait superflu. Alors, il se contenta de poser une main hésitante sur le bord du lit, signe silencieux qu'il restait là.
Et puis il se demanda si le jeu en valait la chandelle. Est-ce que ce fameux secret que le Ministère pensait que Drago détenait valait-il réellement qu'on aille casser en morceau un garçon comme lui ? Fils de Mangemort ou non, le coup était énorme. En sus, Harry se remémora l'horreur d'un garçon au visage de serpent. Qu'est-ce qui se cachait au fond de lui ? Et surtout, était-ce une bonne idée d'aller déterrer cette chose.

Il se posait beaucoup de questions lorsque Terrence prit à son tour une chaise pour s'asseoir à côté d'Harry. Pensif, il se frotta le menton.
— J'ai beau retourné les faits dans tous les sens, j'ai du mal à me figurer qu'on pousse quelqu'un à Azkaban sur de si frêles accusations que d'être fils de Mangemort. Auquel cas, ses parents seraient déjà passés par là-bas et je ne parle même pas de la tripotée d'autres personnes comme lui.
Harry acquiesça lentement, les yeux toujours rivés sur Drago, qui semblait lutter pour garder ses paupières ouvertes.
— Il n'y a pas que ça, souffla Harry, la voix tendue. Il est surtout là-bas parce que le Ministère est persuadé qu'il cache quelque chose. Un élément clé. Je ne sais pas de quoi il s'agit ni en quoi ça pourrait changer les choses, mais ça semble important.
— Des suppositions, des "peut-être" et des "si". C'est tout ce que je vois pour l'instant, lâcha-t-il d'un ton agacé.
Il désigna du menton l'avant-bras de Drago, toujours immobilisé, où la Marque des Ténèbres était à peine visible sous la chemise d'hôpital.
— Il y a des résidus de magie noire. Très faibles. Si tu veux mon avis, cette magie n'est pas active chez lui. Elle est imprimée, pas émanée, comme une cicatrice magique laissée par la Marque. Rien de plus.
Harry fronça les sourcils, pensif, tandis que Terrence poursuivait, les yeux rivés sur les relevés suspendus au-dessus du lit.
— Je n'ai détecté aucune manifestation inquiétante qui justifierait un tel traitement. Au contraire, il semble avoir subi beaucoup plus de magie noire qu'il n'en a jamais utilisé. Si, et je dis bien si, il sait quelque chose, je doute que ce soit par choix.
Dans le lit, Drago avait ouvert les yeux, ses paupières lourdes laissant à peine passer un éclat pâle. Il comprenait qu'ils parlaient de lui, que ses actes et sa valeur étaient pesés et jugés à voix haute. Mais il ne pouvait rien faire pour intervenir. Sa gorge restait nouée, incapable d'émettre le moindre son, et chaque tentative d'articuler se noyait dans l'étouffement de la potion.
Harry releva les yeux vers Terrence, le regard troublé.
— Ce n'est pas le fils de n'importe qui, murmura-t-il. C'est un Malefoy. Ils sont… portés au mal.
Drago sentit une pointe d'indignation le traverser, mais encore une fois, il était réduit au silence.
Terrence, quant à lui, arqua un sourcil, croisant les bras avec une certaine lassitude.
— Tu essaies de convaincre qui, là ? Moi, ou toi-même ? rétorqua-t-il. Écoute, je ne vais pas excuser les Mangemorts et leurs enfants, mais il y a un fossé entre être un gamin arrogant et…
Il désigna d'un geste l'ensemble des machines et des blessures visibles de Drago.
— …et finir en miette après des semaines à Azkaban. Soyons sérieux, Potter. Ce gamin, parce que c'est encore un gamin, a été envoyé là-bas sans qu'on prenne le temps d'évaluer quoi que ce soit. Et maintenant, il est littéralement en loques sous nos yeux.
Harry détourna le regard, mal à l'aise.
— Je sais, finit-il par murmurer. Mais le Ministère… ils veulent des réponses. Et moi aussi. Parce que crois bien qu'il cache vraiment quelque chose… Et ça n'a rien à voir avec de petits secrets personnels. C'est au contraire quelque chose qui peut sans doute nous faire du mal.
Terrence posa une main ferme sur l'épaule de Harry, son ton devenant plus posé, mais toujours empreint de sérieux.
— Alors il va falloir que tu sois patient, Harry. Parce que forcer quoi que ce soit maintenant ne fera que le briser davantage. Et si jamais on découvre qu'il n'y a rien à trouver, que ses souffrances sont le fruit d'un mauvais jugement, tu devras vivre avec ça.

Dans le lit, Drago ferma un instant les yeux, dépassé par leurs paroles. Comme d'habitude il était réduit à une chose sur laquelle on théorisait. Il aurait voulu crier, dire qu'il ne savait rien, ou que peut-être, même lui, ignorait ce qu'ils cherchaient tant. Mais rien ne sortit, si ce n'est une exhalation tremblante noyée dans la vapeur.
Terrence, l'ayant remarqué, ajusta doucement le masque sur son visage, son ton devenant plus apaisant.
— Je sais que c'est dur, Malefoy. Mais tiens bon. On va y arriver.
Harry, toujours silencieux, posa un regard incertain sur Drago, se demandant s'ils allaient vraiment y arriver, justement.