Curieuse, je pose mes affaires sur une table et m'avance jusqu'au bureau du professeur. Potter fait de même. Quand le dernier élève est sorti, M. Pendleton se tourne vers nous et dit :
– Vous êtes parmi mes élèves les plus talentueux.
Oh là là, je crois que je suis en train d'hyperventiler. C'est la première fois qu'il complimente qui que ce soit. Je dois graver ce jour dans ma mémoire : « Le 31 octobre de ta sixième année, Pendleton a dit que tu étais talentueuse. »
– Au bureau des Aurors, nous avons besoin de jeunes comme vous, qui réagissent au quart de tour. Je vous propose deux heures d'entraînement par semaine, si vous voulez devenir Auror.
Potter a l'air ravi. Il va marcher dans les pas de son papa, le petiot, faut le comprendre.
Moi, par contre, est-ce que j'ai envie de risquer ma vie à chaque seconde pour poursuivre de dangereux criminels ? Ne pas savoir si je respirerai encore le lendemain ?
Je n'hésite pas une seconde.
– J'accepte.
– Je veux bien.
– Parfait. Tous les lundis, à partir de la semaine prochaine, de dix-sept heures à dix-neuf heures. Vous pouvez partir.
OoOoO
– Aïïïïïe ! Arrête de me tirer sur les cheveux !
– J'y peux rien si ça fait trois ans que tu ne te coiffes plus !
– Même pas vrai ! J'ai essayé de me coiffer il y a trois semaines !
– Humpf !
Désabusée, je regarde le reflet du miroir. Derrière moi, Judith s'escrime à me donner une coiffure convenable. Trois dents de la brosse se sont cassées dans mes cheveux elle a abandonné et s'essaie maintenant à des sortilèges de coiffure qui ne font vraiment pas l'affaire. Je vois alors Roxanne surgir derrière ma coiffeuse, baguette en main : d'un tour de poignet, elle rend mes cheveux plus plats qu'une conversation avec Barbara Hobbers.
– Mais comment tu fais ? s'écrie Judith, rouge d'épuisement.
– Tout est dans le poignet, répond Roxanne d'un air mystérieux.
J'ôte la robe noire du cintre et l'enfile.
– Bon, j'suis prête !
– Tu plaisantes ? Et le maquillage ?
Je grimace. Je pensais qu'elle avait oublié. Cette fille est démoniaque.
Au bout d'une heure, Roxanne et moi, on se regarde. Judith nous a peinturlurées. Je trouve ça ridicule. Mais Jude a l'air tellement ravie que je ne dis rien.
– Vous êtes si belles !
Tu parles, j'ai l'air de Bonzo le clown. Enfin, c'est mon cas. C'est vrai que Roxanne est jolie dans sa robe rouge. Et Judith, je n'en parle pas : elle a l'air d'un top model. Pourquoi je suis amie avec elle, déjà ? Pas pour me mettre en valeur, ça c'est sûr.
– Allez, on descend.
– Attendez, dit Roxanne. Je vais mettre un miroir dans ma pochette, histoire de pouvoir me remaquiller en cas d'émotion forte.
Dans le monde de Roxanne, chaque jour est digne d'un épisode de 24h chrono.
– Excellente idée, je l'encourage. Tu me le prêteras ? Je vais pouvoir enlever toute cette peinture de mon visage.
– Si tu oses faire ça, on retrouvera ton corps éparpillé dans tout le château demain matin, me menace Judith. J'ai passé trop de temps à te maquiller pour voir tout disparaître.
– Où rejoins-tu Peterson, Jude ? demande Roxanne, changeant de sujet.
– Dans la salle commune des Gryffondors. Je lui ai donné le mot de passe, de toute façon il change demain. J'espère juste qu'il s'en souviendra, la mémoire n'est pas son fort…
Je jette un coup d'œil à la pendule de notre chambre. Il est huit heures.
– Allons-y maintenant, je propose.
– On va enfin savoir qui est ton prince charmant ! jubile Judith.
– Prince charmant ? fait Roxanne, étonnée.
– Oui, c'est… oh, je t'expliquerai plus tard.
Nous descendons les escaliers du dortoir. En contrebas, les garçons, sur leur trente et un, regardent Judith limite en bavant. Tous les mêmes, c'est navrant.
J'aperçois Peterson, plus beau que jamais – finalement, il se sera souvenu du mot de passe – et Charles Woles, souriant gentiment à Roxanne. Bon sang, c'est la première fois que je le vois sans son air sadique des entraînements de Quidditch.
Pas trace d'Albus. S'il me pose un lapin, je le lapide.
Judith et Roxanne me lancent un regard interrogateur.
– Nan, il est pas encore arrivé.
Arrivée en bas, je m'adosse aux escaliers, les bras croisés contre ma poitrine. Je fixe le dortoir des garçons, mais la porte ne s'ouvre pas.
– J'en étais sûr, dit une voix narquoise.
Je tourne la tête : ô surprise, c'est James Potter.
– Ravie de le savoir. Pour une fois que tu es sûr de toi ! j'ironise.
– C'était du mytho. Tu n'y vas avec personne !
– Je ne suis pas personne, fait remarquer une voix dans son dos.
Il se retourne : c'est Albus.
– Ne te mêle pas de ça, Al.
…
– Attends, qu'est-ce que tu viens de dire ?
Faut le temps que l'information monte au cerveau…
– Bonsoir, Ginger. Tu es magnifique, dit Albus en me souriant, ignorant superbement son frère.
Je jette un œil à Potter et manque de me fêler une côte en me retenant de rire. Il a les yeux écarquillés, et ouvre et referme sa bouche, comme s'il essayait de parler. Mais aucun son ne sort.
– On y va ? me demande Albus en me prenant la main.
Je jette un dernier coup d'œil à Potter, histoire de graver sa tête dans ma mémoire, puis nous nous éloignons bras dessus bras dessous.
– C'était génial, lui dis-je une fois que nous sommes seuls. Tu connais d'autres façons de mettre ton frère dans cet état ?
– Je n'essaie pas vraiment, à vrai dire, répond Albus. Généralement, quand il fait cette tête-là, tu peux compter environ une heure tranquille avant qu'il ne vienne s'acharner sur toi.
– On verra ça.
Je souris. On va bien se marrer, ce soir.
– Il n'a pas été nécessaire de s'embrasser pour l'énerver, mais on risque d'avoir besoin de le faire dans la soirée. Je suis vraiment désolé de ne pas t'avoir prévenue plus tôt…
– C'est pas grave, ça ne me dérange pas.
Il devient tout rouge. Je ne savais pas que physiquement c'était possible de devenir aussi écarlate.
– Ginger ! Attends !
C'est Roxanne. Je me retourne lentement.
– Quoi ?
– Je peux te parler en privé ?
– Allez-y, dit Albus.
Roxanne me tire par le bras dans le renfoncement d'un mur.
– Alors c'est lui ton amoureux ? Mais pourquoi tu ne me l'as pas dit ? J'aurais pu t'arranger un coup il y a longtemps…
– Ecoute Roxanne, ce n'est pas mon amoureux, on est juste… euh… amis.
Je ne sais pas comment elle va réagir si elle sait que sa cousine sort avec le dernier Malfoy. Mieux vaut ne pas lui en parler.
– Tu as forcé Albus à t'inviter à cette soirée ?
– Non, je l'ai invité, nuance.
– Pourquoi lui ?
– Parce qu'on sort ensemble.
– Ah oui, et depuis quand ? demande-t-elle, surprise.
– Depuis… Une semaine.
– Ce sont les garçons qui sont censés t'inviter, pas l'inverse ! s'énerve-t-elle.
– Hmm. Si tu le dis. Au fait, tu n'aurais pas oublié de prendre « quelque chose » avec toi ? Parce que « quelque chose» risque de mal le prendre si tu l'abandonnes tous les quarts d'heure.
– Chuck ! Je l'ai complètement oublié !
Oublier son cavalier, un soir de bal… Typique de Roxanne. Elle s'en va en courant à moitié. Oui, à moitié. Vous avez déjà essayé de courir en talons aiguille, vous ?
– Désolée, dis-je en revenant vers Albus.
– Qu'est-ce qu'elle voulait ?
– Oh, rien … Rien d'important.
Les elfes de Poudlard se sont surpassés pour décorer la Grande Salle. De grandes tentures orange ornent les murs, et des citrouilles énormes sont disposées dans tous les coins de la salle.
Je guide Albus vers la table des Gryffondors, où Judith est déjà installée avec son cavalier. Je préciserai même qu'elle est collée audit cavalier.
– Judith… Coucou…
Elle ne répond pas.
– Judith, tu m'entends ?
Apparemment non. Albus se tortille sur sa chaise, gêné. J'aurais dû m'asseoir à une autre table, à chaque fois c'est la même chose.
– Coucou ! On peut s'asseoir ici ? demande Roxanne, surgissant derrière moi avec son cavalier, quelque peu froissé d'avoir été aussi facilement oublié.
– Bien entendu, répondis-je avec un grand sourire.
Elle coule un regard sournois vers Judith, puis dit innocemment :
– Tiens, Arthur Wright vient par ici…
Jude se décolle instantanément de Peterson, qui a l'air un peu vexé, et nous adresse un grand sourire.
– Oh, salut ! Je ne vous avais pas vus !
Jude a le béguin pour Wright ? Comment Roxanne a-t-elle deviné ça ?
– Bonsoir, dit poliment Albus.
Il fait une drôle de tête, comme s'il était sur le point de prendre ses jambes à son cou, en regardant le mince fil de bave entre la bouche de Judith et celle de Robert Peterson.
– Je m'appelle Judith. Enchantée !
Elle tend sa main par-dessus la table. Albus la lui serre très brièvement, on dirait qu'il a peur qu'elle lui saute dessus. Je le rassurerais bien en lui disant qu'il n'est pas son genre, mais le voir faire cette tête est nettement plus amusant.
– Bonsoir ! On peut s'installer ici ? dit une voix enjouée dans mon dos.
– Tu plaisantes ? piaille une autre voix, plus aigüe. Pas avec cette… chose !
– Bonsoir, Arthur. Bonsoir, Champrun, dis-je en me retournant, un grand sourire hypocrite plaqué sur les lèvres. Mais bien sûr que vous pouvez venir vous asseoir.
– Hors de question !
– La chose est méchante quand on refuse ses ordres, je chantonne. J'ai même entendu que quand la chose s'énerve, elle colore les cheveux des gens en … en vert.
Je lance un regard appuyé sur les cheveux blonds de Champrun, qui pâlit.
– Bon, pourquoi ne pas s'installer ici, après tout ? dit-elle d'une voix chevrotante.
Wright s'installe à côté de moi, et sa cavalière à côté de lui.
Comment une abrutie pareille a réussi à avoir un moyen de pression sur lui ? Elle ne le menace pas avec un sortilège ça, j'en suis à peu près sûre, Arthur a quand même un bon niveau. Cacherait-elle des talents dans les enchantements derrière ses trois tonnes de maquillage ? Ou alors elle sait quelque chose sur son compte, qu'il ne veut vraiment pas qu'on révèle… De quoi et de qui peut-il s'agir ?
Je suis tirée de mes pensées par un brun à lunettes, qui prend une chaise de notre table en disant :
– Arthur, tu ne devineras jamais avec qui j'ai vu Enderson…
– Désolée, Potter, mais je crois qu'il a deviné, fais-je calmement remarquer.
Potter se fige. Il ne m'avait pas vue. Il devrait changer de lunettes.
– Qu'est-ce que tu fiches ici ? lâche-t-il d'un ton sec.
– Eh bien, j'étais tranquillement assise. C'est tout. Je te signale que c'est toi qui viens d'arriver, n'échange pas les rôles, s'il-te-plaît.
– Pourquoi tu t'es assise à côté d'Arthur ?
– En fait, c'est lui qui s'est assis à côté de moi.
– Viens, on se casse.
Champrun se lève d'un bond, ravie.
– Sans moi, dit Arthur Wright.
Toute la tablée le regarde avec des yeux ronds (sauf Judith et « Bob », s'embrassant passionnément).
– Je veux dire, James, tu peux aussi ignorer Ginger, non ? insiste Arthur.
– Tu l'appelles par son prénom ? s'étouffe Potter, choqué.
– La chose aime bien qu'on l'appelle par son prénom.
– Enderson, la ferme. Et je ne sais pas si je pourrai ignorer longtemps que mon frère, mon propre frère, sort avec ce…ce cageot !
– Attends, c'est toi qui dis que je sors avec un cageot ? s'écrie Albus, indigné. Et toi, tu sors avec quoi ?
– Avec moi, claironne Barbara Hobbers, surgissant de nulle part dans une robe qui la boudine de partout.
Et elle a l'air contente. Sans commentaire.
– On se pose ici ? ajoute-t-elle en s'asseyant à notre table.
Potter est en plein dilemme. Il se trouve au cœur d'une situation délicate : lui dire non, risquer une scène de ménage qui le conduirait à se faire larguer par Hobbers, perdre son pari avec moi (sortir avec une fille pendant plus de deux mois) – et, accessoirement, se faire descendre par une tête de piaf, pas génial pour un type orgueilleux comme lui –, ou dire oui et manger à ma table. Je le vois peser le pour et le contre pendant de longues secondes, puis dire finalement :
– Ok.
On dirait qu'Angèle Champrun va faire une crise cardiaque. J'espère qu'il y aura du popcorn !
– Salut les gars… Mais… Pourquoi vous vous êtes assis avec Enderson ? demande Abercrombie qui vient d'arriver, l'air étonné.
Vous ne devinerez jamais qui est sa cavalière ? Ce n'est autre que Lenny Perry, la Serdaigle canon, rivale de Judith, et qui convoitait le poste de petite amie de Robert Peterson. La beauté fatale lance un regard noir à son ennemie – et Judith la fusille du regard également, se décollant une bonne fois pour toutes de Peterson – puis tire une chaise et s'assoit.
Cette soirée commence super bien.
