Ce n'est pas possible. Elle est morte. Elle n'est plus sur terre, elle ne peut pas être là.

Elle ne peut pas avoir tué le professeur Pendleton.

Tout ça, je le réalise en une fraction de seconde. Aussitôt après, je me jette sous ma table pour éviter un éclair vert.

Ce n'est pas vrai. Elle est morte, morte, morte. Non mais qu'est-ce qui se passe ? Bellatrix Lestrange ne peut matériellement pas être présente dans cette salle à jeter des sorts à tout va !

Stupefix ! hurle Erik Gongs.

Milliseconde par milliseconde, je vois le rayon rouge traverser la pièce, et Bellatrix l'observer d'un air mauvais et… avec intérêt. Au moment où le sortilège va la toucher, elle abaisse sa baguette d'un coup sec et se crée un bouclier.

Ca me rappelle quelque chose… Mais quoi ?

– A L'AIIIIIIIDE ! hurle désespérément Angèle Champrun.
Stupefix ! crie Potter en même temps que Philip Downs.

A nouveau, Bellatrix Lestrange arrête le sortilège au dernier moment. Bon sang, qu'est-ce que ça me rappelle ?

Waddiwasi ! s'écrient les jumelles en cœur. Deux livres très lourds s'envolent des étagères et foncent vers elle. Une fois de plus, elle rattrape les livres au dernier moment et les renvoie…

Rattrape les livre et les renvoie… Au dernier moment…

– Professeur Pendleton ! je m'exclame en sortant de sous la table.

La femme tourne son regard bleu acier vers moi et dit d'une voix froide, en m'adressant un sourire cruel, dévoilant ses dents jaunâtres :

– Il est mort. Tu veux le rejoindre ?
– Mort, vous en êtes sûr ? Specialis revelio ! je hurle en pointant ma baguette vers Bellatrix.

Le sortilège traverse si vite la pièce que je n'ai pas le temps de le voir. Personne n'a réagi quand il atteint Bellatrix… même pas elle. Elle se reçoit le sort de plein fouet et s'effondre sur la table, assommée.

– Il faut l'attacher, dit Gilbert Hoover en brandissant sa baguette.
– Je ne crois pas, répondis-je calmement. Regarde ça.

Tout le monde se tourne vers Bellatrix. Ses cheveux raccourcissent à une vitesse phénoménale, elle grossit, grandit, ses traits deviennent plus masculins…

– Professeur Pendleton ! s'exclame Champrun quand il s'est totalement transformé.
Enervatum, marmonne Claudia Jones, pâle, en pointant sa baguette sur le front de notre professeur de Défenses contre les Forces du Mal.

Celui-ci cligne des yeux puis se redresse. Nous nous écartons tous du bureau et le regardons en silence, attendant une explication.

Il nous observe un à un. Ses yeux sont noirs et ont l'air inexpressif ; mais je sais qu'il est en train de nous juger. Finalement, il annonce, le plus naturellement du monde :

– Vous ne croyiez tout de même pas que le test, c'était une épreuve écrite ? Alors que je vous ai dit que vos entraînements étaient là pour vous aider à agir ? Ce n'est pas en théorie que vous avez besoin d'aide, c'est en pratique. Champrun, hurler, c'est bien, mais…

Nous rigolons tous doucement, mais le professeur s'arrête immédiatement de parler.

– Ce n'est pas une critique. La meilleure chose pour prévenir les gens autour d'un danger, c'est en parlant, ou en criant. Mais agir en m'attaquant aurait peut-être été plus utile. Quant à vous, Hoover, vous n'avez tout simplement rien fait à part vous cacher sous votre table.
– J'essayais de…
– …de passer dans mon dos pour profiter de la diversion et me lancer un sort ni vu ni connu ?
– Euh… En résumé, oui, dit Gilbert Hoover, déboussolé.
– Ce n'est pas une bonne méthode quand on est pris par surprise. Gongs, vous avez réagi le plus rapidement, et en premier. Vous êtes remarquablement à l'aise avec les sortilèges. Potter, Downs, c'était idiot d'avoir tenté la même chose que Gongs, vous avez très bien vu que ça ne marchait pas. Jones et Jones, pas mal. Mais ce n'est pas un livre qui vous aurait sauvés de Bellatrix Lestrange. Quant à vous, Enderson…

Il reprend son souffle et se tourne vers moi :

– … vous vous êtes cachée sous la table. (Je rougis jusqu'aux oreilles). Mais vous êtes la seule à vous êtes servi de votre tête à un moment critique, vous avez réfléchi au lieu d'agir stupidement. Dans une situation d'urgence, l'idéal est toujours de garder la tête froide. La panique ne fait jamais gagner. Mais il faut que vous soyez à même de réfléchir et de combattre en même temps.
– Au fait, je demande, curieuse, à qui appartient le corps dans votre chambre, si ce n'est pas le vôtre ?
– Un corps ? couine Champrun, pétrifiée d'horreur.
– Personne d'autre ne l'avait vu ? Hmm. Je vais avoir du travail avec vous. Aucune tactique, incapables de se servir de son cerveau et d'attaquer en même temps, et aucun sens de l'observation. Quand même, j'aurais espéré que plus d'une personne se serait rendu compte que Bellatrix Lestrange est morte depuis une vingtaine d'années !

Potter baisse la tête, honteux, et Erik Gongs devient très rouge.

– Et… le corps, alors ?
– Juste une chaise transformée. Vous avez bien des cours de métamorphoses, non ? Voilà à quoi ça peut servir.

Il fait le tour de son bureau et s'assoit derrière. Une fois de plus, il nous jauge du regard.

– Ca va être difficile. On commencera par de l'entraînement physique intense, puis je vous apprendrai des tactiques, de nouveaux sorts, et vous vous battrez en duel. On se voit lundi à dix-sept heures, au terrain de Quidditch.
– De Quidditch ? demande Philip Downs, étonné.
– Oui. Je ne vois pas où d'autre je pourrais vous faire faire de la course à pied.

Champrun grimace. Ca ne va pas être du bonheur, cette affaire.

– Maintenant, dehors.

Gilbert Hoover se lève et, de sa démarche un peu gauche, traverse la salle de classe et sort. Un à un, nous le suivons.

– Wow, marmonne Potter en sortant de la classe. C'était vraiment… wow.
– Quel vocabulaire développé, dit dédaigneusement Champrun.

Je n'aurais pas mieux dit !

– A votre avis, on aura des notes ? demande anxieusement Gilbert Hoover.

Hoover, son truc, c'est les notes, les contrôles et les devoirs. Je suis certaine que vous vous en doutiez. Ce mec est un stéréotype sur pattes de l'intello. Bizarre qu'il ait atterri à Poufsouffle et pas à Serdaigle.

– Je ne crois pas, lui répond patiemment Erik Gongs, d'une voix si faible qu'on l'entend à peine.

Gongs, quant à lui, est toujours seul et silencieux. On ne le voit pratiquement jamais, malgré sa hauteur d'un mètre quatre vingt au bas mot. J'ai dû le remarquer une ou deux fois pendant toute ma scolarité, croisé dans un couloir ; quand je me retournais, histoire d'être sûre de n'avoir pas rêvé (« Ca alors, il est encore vivant ? »), il avait disparu de mon champ de vision.

– Ca va être diiiiingue ! s'écrie Philip Downs, surexcité.

Un truc bizarre chez Philip Downs : en présence d'adultes, il a l'air hyper sérieux. Mais sur le terrain de Quidditch – il est poursuiveur de Serdaigle – ou entre les cours, il s'agite et court dans tous les sens en glapissant comme un chien.

Etrange.

– Désolées de vous laisser…
– …mais on a des affaires urgentes à régler.

Les jumelles, fidèles à elles-mêmes, nous adressent un sourire diabolique et s'éloignent de nous. Nous nous sommes arrêtés au milieu d'un couloir.

– Ce prof est dingue, reprend Potter. Se déguiser en Bellatrix Lestrange ! Complètement malade.
– Je suis d'accord, l'approuve Champrun en recoiffant ses cheveux blonds et lisses. J'aurais pu mourir de trouille.
– Tu veux vraiment devenir Auror, Champrun ? je demande, ne cachant pas la curiosité perçant dans ma voix.
– Oui. Depuis toujours.
– Oh, marmonne Hoover, surpris. J'aurais cru que…
– … que quoi ?
– Ne le prends pas mal ou quoi que ce soit, dit-il précipitamment. Mais… J'aurais cru que tu voudrais exercer dans… la mode, ou quelque chose comme ça…

Il n'a pas vraiment de tact… Et venant de moi, ce n'est pas rien ! Champrun devient rouge tomate, créant un contraste intéressant avec ses cheveux très blonds.

– Tu me crois trop superficielle pour exercer le métier d'Auror ? murmure-t-elle.

Ok, elle fait un peu peur. Mais c'est quand même pas une raison pour Hoover de se ratatiner sur lui-même comme ça.

– Je ne le suis pas, siffle-t-elle. Pour qui tu me prends ? Pour une idiote sans cervelle ? Pour une fille superficielle ? Comme son nom l'indique, la superficialité c'est superficiel. Extérieur. Tu ne t'es jamais demandé qui je pouvais être vraiment, n'est-ce pas ?

Gilbert Hoover hoche la tête très vite, terrorisé. Elle lui lance un regard furieux, puis fait volte-face et s'éloigne.

– « La superficialité c'est superficiel », dis-je songeusement. Comment peut-on dire un truc pareil sans être bourré ?
– J'aurais dit « en ayant ton cerveau », mais je me suis souvenu que tu n'en avais pas, fait remarquer Potter.
– Tu ne confondrais pas ton cerveau et le mien, par hasard ? je rétorque mollement, tout en sachant qu'il a gagné cette confrontation avec sa réplique.

Il lève les yeux au ciel et, à son tour, s'en va, suivi par Hoover, qui a encore la tête rentrée dans les épaules. Je me tourne vers Gongs et lui demande, curieuse :

– Tu as vraiment réagi très vite quand Pendlatrix est arrivé. Comment as-tu fait ?

Il pâlit brusquement. Quoi, j'ai dit quelque chose de mal ?

– Je… je dois y aller, j'ai un devoir de… de divination à terminer pour demain, bégaie-t-il.

Il fait volte-face et s'enfuit à toute vitesse.

Il est vraiment très timide, cet Erik Gongs. Je pousse un petit soupir désabusé et monte dans mon dortoir.

OoOoO

Je viens à peine de pousser la porte de ma chambre que les questions commencent à fuser.

– Qu'est-ce qu'il voulait ?
– Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
– Au fait, tu n'as pas vu mon fer à lisser ?
– Non, je réponds à Judith.
– Alors ? insiste Roxanne. Il est dix-huit heures trente. Qu'est-ce que tu fabriquais ?
– Pendleton nous a retenus pour notre première heure supplémentaire de DCFM…

Je leur raconte tout, du début à la fin, Roxanne assise sur son lit, caressant Pepsi, le chien de Judith, celle-ci ouvrant les placards, soulevant les coussins, se couchant par terre pour regarder sous les lits, espérant vainement retrouver son fer à lisser.

Les chambres s'adaptent à leurs occupants à Poudlard, c'est bien connu : c'est pourquoi il y a une place immense dans la nôtre, afin qu'elle puisse être constamment dans un bazar pas possible. De part et d'autre de chaque lit traînent nos valises, quelques capes, une trousse de maquillage et ma guitare récemment acquise des livres jonchent le sol par endroits, parfois en équilibre précaire, d'autres sont couverts par des robes, certains sont juchés sur des chaussures, je crois même qu'il y en a deux ou trois dans le panier de Pepsi.

En tout cas – et allez savoir pourquoi ! – nous avons, de temps à autres, du mal à trouver nos affaires. Rarement. Parfois. Souvent. Bon, ok, on ne trouve jamais ce qu'on cherche.

A la fin de mon récit, Roxanne dit :

– Ce prof est complètement taré.
– Rox, tu peux te lever ? demande Judith. Des fois que tu te sois assise dessus…

Exaspérée, Roxanne sort sa baguette de sa poche et lance :

Accio fer à lisser !

Je sens un coup à l'arrière de mon crâne. Je me retourne : c'est l'instrument pour massacrer les cheveux de Judith qui vient de me foncer dans la tête. Apparemment, ça vient tout droit de la salle de bain.

Judith rougit et l'attrape.

– J'aurais dû chercher plus longtemps par là-bas…

OoOoO

Pendant le dîner, j'observe les élèves du « cours avancé » de Défenses Contre les Forces du Mal. Gilbert Hoover discute avec un autre no-life dans son genre assis derrière lui, à la table des Serdaigles. Champrun piaille à ses amies, écarquillant les yeux, faisant de grands gestes, témoignant de l'immense surprise qu'elle a eue à l'arrivée de Bellatrix Lestrange, pendant que ses amies prennent un air choqué et lancent des regards noirs à la chaise vide du professeur Pendleton. Erik Gongs n'est pas là – il fallait s'en douter, on parle quand même de l'homme invisible –, Philip Downs quant à lui semble raconter une chanson de geste dont il est le héros.

Chez les Gryffondors, Potter apprend à une tribu de groupies de troisième et de deuxième année comment il a réussi tout seul à désarmer le prof de DCFM, et a deviné en moins de trois secondes que Bellatrix Lestrange n'était autre que Pendleton. Une blonde de la maison des aigles à sa gauche a l'air particulièrement intéressée. Du côté de Serdaigle, Barbara Hobbers, désespérée, pleure sans retenue sur sa meilleure amie, une brune boutonneuse du nom de Lucinda. Et toutes les trois sont dans la même chambre, dans les dortoirs. Ca va être drôle, ce soir. Je regrette de ne pas pouvoir assister à ça.

Table des Serpentards, pas de jumelles en vue. Sans doute en train de « régler cette affaire » dont elles avaient parlé hier. J'ai rendez-vous à onze heures du soir avec les deux filles, tout à l'heure. Je me demande comment je vais arriver devant la statue d'Helga Poufsouffle en-dehors du couvre-feu sans me faire remarquer… et surtout sans que mes amies ne remarquent mon absence. Car il est bien sûr hors de question que je leur en parle.

D'ailleurs, il faudrait que je demande quelque chose à Judith.

– Dis-moi, Jude, c'est toi qui as mis Lenny Perry dans cet état l'autre jour ?

Judith sursaute violemment.

– Hein ? Non non pas du tout je ne vois pas de quoi tu parles…
– Tu mens très mal, fait remarquer Roxanne en attrapant un kiwi.
– Mais non je ne mens pas…
– Oh, arrête, dis-je. On te connaît très bien. Je sais que tu n'aimes pas cette fille mais… Elle avait vraiment une sale tête après.
– Mince alors, marmonne Judith en souriant.
– C'était une vengeance ?

Une fois de plus, Judith sursaute.

– Vengeance ? Une vengeance ? Une vengeance de quoi ? C'est ridicule, je n'ai aucune raison de me venger, elle n'a rien fait contre moi, ridicule, moi, me venger ? Ridicule.
– Tu aurais pu te venger du fait qu'elle a gâché ta soirée d'Halloween. En sortant avec Peterson.
– Hein ? Ah oui, en effet, peut-être que je me suis vengée alors…

Bien, maintenant une chose est sûre : Judith s'est bien vengée de Perry. Mais pas parce qu'elle sort avec Peterson.

Nous continuons de manger en silence. Au bout d'un moment, d'un air concentré, Roxanne chuchote :

– Cinq noises que James sort avec la blondasse avant la fin de la semaine.

Je me tourne vers mon mortel ennemi : la blonde de tout à l'heure, assise à côté de Potter, est littéralement collée à lui. Nonchalamment, je verse tout le poivrier dans son assiette.

Classique. Mais ça ne rate jamais.

– Pari tenu. Prépare-toi à perdre…

La blonde pique une frite couverte de poivre avec sa fourchette et donne amoureusement la becquée à Potter. Quelques secondes après l'avoir avalée, il devient tout rouge, se met à cracher, vide trois vers d'eau devant les yeux terrorisés de Blondie puis lui lance un regard noir.

– T'as triché, grommèle Roxanne.

– Non, j'ai juste été moi-même. Alors, ces cinq Noises ?

OoOoO

Une heure plus tard, nous sommes dans notre dortoir. Je suis en train de me demander comment je vais faire pour annoncer sans subir d'interrogatoire le fait que je veuille que nous nous couchions plus tôt, histoire de pouvoir filer à onze heures sans que Judith et Roxanne ne le sachent, quand Judith se met à bâiller largement et dit :

– J'suis super fatiguée ! On peut se coucher maintenant ?

Un miracle ! J'acquiesce avec empressement, tout comme Roxanne. Nous entrons dans nos lits, nous souhaitons mutuellement bonne nuit, puis Judith éteint la lumière.

J'ai rendez-vous à onze heures. La statue d'Helga Poufsouffle est à l'autre bout du château ; si je ne veux pas me faire repérer, j'ai intérêt à marcher le plus lentement et silencieusement possible ; ça me prendra au moins une demi-heure. Le temps de sortir du dortoir sans réveiller mes amies, il faudrait que je sorte d'ici à dix heures vingt.

Pour ne pas alerter Roxanne et Judith, je force ma respiration à ralentir, comme si je m'endormais, en me calquant sur le souffle de Judith qui m'a tout l'air de dormir à poings fermés. Je me retiens également de me retourner dans mon lit, afin que le bruit du froissement de mes draps n'empêche pas Roxanne de rejoindre les bras de Morphée. Pour patienter, j'essaie de deviner ce que les jumelles Jones pourront m'apprendre à propos de Hedvig Virtanen. Elles m'ont clairement dit que cette fille était secrète. Pourquoi ? Que peut-elle avoir à cacher ? Un sang impur ? Une marque de shampoing démodé ? Une pauvreté ingérable ? Des parents stupides, des petits frères collants ? Une grand-mère dingue ?

Je passe en revue les théories les plus farfelues. Au bout d'un moment, je jette un œil à ma montre phosphorescente. Il est dix heures vingt. La respiration de Roxanne et de Judith est très calme ; elles dorment. Je me lève le plus silencieusement possible, enfile une cape par-dessus mon pyjama et des ballerines qui ont l'avantage d'être l'une à côté de l'autre – j'espère qu'elles ne sont pas trop dépareillées –, attrape ma baguette et sors. Je descends les escaliers sans faire craquer une seule marche.

La salle commune est pratiquement vide. Pas d'Albus fouineur en vue ; juste deux ou trois élèves assoupis devant le feu d'enfer de la cheminée, en train de « réviser » leurs ASPICs. Je me lance un sortilège de Désillusion puis passe le portrait de la grosse dame.

Le froid des couloirs me fait frissonner ; tout en resserrant la cape contre moi, je m'avance d'un pas décidé vers les escaliers qui pourront m'amener devant la statue d'Helga Poufsouffle. Le moindre bruit me fait sursauter ; je crois entendre des pas dans les couloirs voisins ; prise de panique, je m'immobilise une bonne minute avant de repartir, certaine d'avoir été bernée par mon imagination. Bref, je mets un bon moment à arriver au lieu de rendez-vous.

Dans cette portion du château, les murs sont couverts de tapisseries représentant des festins et de peintures à l'huile de natures mortes. Il fait plus chaud que dans les autres couloirs. Soulagée d'être arrivée à bon port, je m'adosse à un mur et souffle.

– Je ne pensais pas que tu viendrais !

Surprise, je fais un bond sur le côté en poussant un petit cri.

Ce n'est que Claudia Jones.

– P-pourquoi ça ? je demande, en essayant de reprendre une respiration normale.
– Je pensais que tu n'arriverais pas à sortir de ton dortoir sans alerter tes amies.

Comment peut-elle savoir que je n'avais pas l'intention de leur en parler ?

– Emma ne devrait pas tarder à arriver. On a découvert pas mal de choses intéressantes. Suis-moi, elle nous rejoindra.

Elle fait volte-face et marche d'un pas vif dans le couloir, sans vérifier que je la suis. Je calque rapidement mon pas sur le sien et lui demande :

– Où allons-nous ?
– Aux cuisines. Nous n'avons pas encore mangé. On avait des choses à faire…
– Les cuisines ? C'est où, ça ?
– Ici, répond-elle en s'arrêtant devant un tableau représentant un panier de fruits.

Elle passe son doigt sur une poire. Celle-ci se met à glousser, puis le tableau s'ouvre comme une porte.

– Après toi, me propose-t-elle.

J'enjambe le cadre du tableau et entre dans la pièce. Des fourneaux s'alignent à perte de vue ; de minuscules créatures s'affairent en tous sens, semblant préparer le petit-déjeuner du lendemain. Je les identifie bientôt comme étant des elfes de maison ; ils sont au moins une bonne cinquantaine.

– Bonsoir, miss, dit l'un d'entre eux à Claudia Jones en s'approchant d'elle. Comment allez-vous ?
– Très bien, Toby, merci, répond-elle naturellement. Y a-t-il des restes ?
– Toby en a gardé pour vous, miss, répond celui-ci en s'inclinant respectueusement. Votre sœur ne vient-elle pas ?
– Elle ne devrait plus tarder.

L'étrange créature s'éloigne. Jones s'assoit sur une chaise, devant une large table. Je prends place à côté d'elle.

– Tu viens souvent ici ?
– Très. Avec toutes nos… affaires, on n'a pas vraiment le temps de dîner aux heures habituelles. Tiens, voilà Emma, ajoute-t-elle en se tournant vers la porte.

En effet, sa sœur jumelle, après avoir jeté un coup d'œil dans la pièce dans son ensemble, nous rejoint.

– Comment vas-tu, Enderson ? me demande Emma Jones en prenant place à côté de sa sœur.
– Vous êtes les seules à connaître l'existence des cuisines ? je demande, curieuse, sans répondre à sa question.
– Bien sûr que non. Regarde là-bas.

Je tourne la tête et constate, stupéfaite, qu'Erik Gongs, le grand timide de Serdaigle, mange silencieusement, seul.

– Pourquoi il ne mange pas aux heures normales ? Vous le savez ?
– Oui, il fait des recherches, me répond l'une des soeurs.
– Beaucoup de recherches, affirme l'autre.
– Sur quoi ?

Elles échangent un regard, puis se tournent vers moi.

– On n'a pas le droit de te le dire.
– Oh, je dois parier, c'est ça ? je souffle, blasée.
– Non.
– Pour une fois… Il vaudrait mieux que personne ne sache rien de ce qu'il cache. McGonagall nous a interdit d'en parler. Pas que nous ayons l'habitude de lui obéir, mais dans ce cas précis, je pense qu'il est mieux de n'en rien dire.

Je jette un œil au mystérieux garçon. Qu'importe, si elles ne veulent rien me dire, je découvrirai moi-même le secret d'Erik Gongs. Un jour. Quand j'aurai le temps.

– Et Hedvig ? Vous pouvez me dire ce que vous avez découvert ?

Elles échangent un autre regard, un peu plus paniqué. A ce moment-là, l'elfe Toby qui avait salué Claudia arrive, portant deux assiettes sur ses bras.

– Bonsoir, miss, dit-il en apercevant Emma. Bon appétit.

Et il repart s'occuper de ses fourneaux.

Claudia pique une demi-douzaine de frites sur sa fourchette, puis commence à les mâchonner.

– Alors ? Qu'avez-vous trouvé ?
– Eh bien… dit Emma à voix basse. Si je pouvais te donner un conseil… Reste aussi loin d'elle que possible. Elle est bien plus maléfique…
– … que les plus immoraux des Serpentards, complète Claudia qui a terminé sa bouchée. Cette fille est diabolique. Dangereuse. Psychopathe.
– Qu'est-ce qu'elle a fait, à la fin ?
– Elle est arrivée à Poudlard cette année. On a regardé son dossier… C'était une élève modèle dans son école en Finlande. Il y avait quelque chose, cependant, qui ne collait pas. La signature du directeur de l'école n'était pas tout à fait la même sur son dossier et celui de deux autres élèves, d'un an aînés de Hedvig et venus de la même école qu'elle il y a quelques années.
– Personne ne s'y serait laissé prendre… Sauf nous. La signature du directeur de l'école finlandaise est compliquée et très bizarre, elle ressemble à une série de boucles. Il y a une minuscule boucle en plus sur le dossier de Hedvig Virtanen, presque invisible, mais qui indique clairement que la personne qui a signé n'a pas pris le même point de départ pour dessiner les boucles.
– Euh… J'arrive pas à suivre…
– Regarde, par exemple, le P majuscule. Le P est constitué d'un demi cercle collé au bâton. En fait tu as plusieurs façons d'écrire un P.

Elle imite les gestes qu'elle décrit en remuant la pointe de son couteau en l'air :

– Tu peux commencer par le bâton, puis dessiner le demi-cercle de haut en bas, ou bien tu dessines le bâton puis le demi-cercle, de bas en haut ; ou alors commencer par le demi-cercle…Au fil des années, pour chaque lettre, tu prends l'habitude, pour le P, de commencer par faire le bâton, puis le demi-cercle, par exemple. Et il en est de même pour toutes les lettres de l'alphabet, et aussi pour ta signature. Celle sur le dossier de Virtanen a été tracée en partant d'une boucle un peu sur la droite, celle des autres dossiers commence vers la gauche.
– Elle s'est écrit son dossier toute seule alors ? je m'écrie, abasourdie, comprenant enfin où elles veulent en venir. Mais comment arrivez-vous à savoir par quelle boucle a commencé le directeur, et par laquelle a commencé Hedvig ?
– Quand tu auras intercepté des centaines de lettres et lu le courrier des autres, tu comprendras. Mais attends, ce n'est pas fini, la suite est plus intéressante…
– Tu as sans doute lu cette histoire dans la Gazette du sorcier, en septembre ?

Tandis que Claudia se ressert en frites, Emma prend le relais :

– On a retrouvé deux personnes, un homme et une femme, presque morts, dans un désert de glace en Finlande. Après les avoir soignés, on s'est rendu compte qu'ils étaient complètement fous. On les a identifiés : il s'agissait de Mika et Tara Kausmaki, couple marié avec un enfant, Tove, une jeune fille de l'âge de notre Virtanen.
– Tous trois avaient disparu de leur maison un mois plus tôt, en août. Les Aurors les avaient longtemps cherchés, mais ils ont eu du mal à mener leur enquête puisqu'on ne leur connaissait aucun ennemi… à part leur fille.
– Tove Kausmaki, reprend Emma avant que j'aie pu en placer une, était une étudiante brillante, mais son caractère était assez inquiétant. Les élèves de sa classe étaient terrorisés par sa seule présence, sans qu'ils aient jamais accepté d'expliquer pourquoi ; elle n'avait pas d'amis, et refusait catégoriquement de voir un psychomage. Tove s'intéressait de près à la magie noire. Cela inquiétait ses parents qui essayaient au mieux de la retenir de faire du mal.
– A quoi ressemblait Tove ?

Claudia fouille dans sa robe de sorcière, puis sort un vieil exemplaire de la Gazette du sorcier, datant du 13 septembre de cette année.

– Regarde en page 4, me dit-elle.

J'ouvre le journal, et mon regard tombe directement sur une colonne intitulée « On a retrouvé les Kausmaki », contenant toutes les informations que les jumelles viennent de me donner à propos de leur disparition. Le texte est précédé d'une photographie aux couleurs passées, représentant deux adultes entourant une jeune fille leur ressemblant beaucoup. Elle a un nez un peu épaté, des cheveux foncés et désordonnés.

– Votre théorie, c'est que Tove est Hedvig, c'est ça ? je demande aux Jones. Mais elle ne lui ressemble pas du t…

Je m'arrête en croisant le regard de Tove. Ses yeux sont très clairs, et l'éclat cruel qui s'y reflète est exactement le même que celui de Hedvig Virtanen. Je frissonne.

– Il existe un certain nombre de sortilèges permettant de modifier son apparence. Les Aurors les utilisent beaucoup pour faire des filatures. Tove était « brillante », comme le dit la Gazette, alors il n'y a aucune raison pour qu'elle n'ait jamais su comment employer ces sortilèges. D'ailleurs, vu son physique un peu, euh, disgracieux, ça ne m'aurait pas étonnée qu'elle ait opté pour quelque chose de plus avantageux, genre longs cheveux blonds et corps de rêve. Non ?
– Si, je murmure.
– Toutes les dates collent, ajoute Claudia. Notre théorie c'est que Tove Kausmaki, alias Hedvig Virtanen, a fait quelque chose de très, très mal de là d'où elle vient. Elle écarte ses parents de son chemin pour ne pas qu'ils la dénoncent, et file en Angleterre en ayant au préalable changé de tête. Ensuite, elle se crée un dossier pour pouvoir se présenter à Poudlard, ni vu ni connu… Et elle peut se couler des jours heureux dans une école dont la Réserve de la Bibliothèque abrite un certain nombre de livres de magie noire.

Je coupe Claudia dans ses révélations :

– Mais si McGonagall a envoyé des lettres au directeur de Finlande, ils ont du se rendre compte de la supercherie, non ? Elle a intercepté tout le courrier qui partait vers la Finlande, alors ? Ca me semble un peu compliqué… Et puis, comment a-t-elle pu faire pour rendre ses parents fous ? Ils étaient plus âgés, donc a priori meilleurs sorciers, non ?

Les jumelles Jones échangent un long regard, avant de se tourner vers moi et de dire en même temps :

– Tu as déjà entendu parler de l'Imperium ?