– L'Imperium ? Mais…
Ça colle très bien, me coupe Claudia Jones. Ses parents ont essayé de résister à son sortilège, et comme elle était plus brillante qu'eux, le sortilège les a rendus fous. Elle les a abandonnés dans un désert, puis elle est allée s'occuper de son directeur.
Ça, j'y crois pas, je rétorque. Les directeurs des écoles de sorcellerie en Europe sont tous d'excellents sorciers.
– Je n'en doute pas, rétorque Emma. Mais ce directeur précisément est connu pour son goût prononcé pour le Whisky Pur-Feu. Elle a dû l'attaquer alors qu'il était ivre. Il n'a sans doute rien vu venir.
– On a déjà eu l'occasion de la voir se battre, au club de duel des Serpentards, poursuit Claudia. Crois-moi, elle se défend bien.
– Mais pourquoi utiliser un sortilège Impardonnable si elle cherche à faire profil bas ?
– Qui croirait qu'elle a lancé un Imperium à trois sorciers adultes ? Personne à part des enfants qui seraient capables de concevoir tout le mal qu'elle peut faire.

– Et qu'est-ce qu'elle a fait ?
– On n'en sait rien. Et je pense qu'on ne veut pas savoir. De toute façon, ça finira bien un jour ou l'autre dans la Gazette du Sorcier, du moins je l'espère. Et si j'étais toi…
– …je ne chercherais pas à savoir de quoi il s'agit. Je sais que les Gryffondors sont téméraires, mais pas fous : alors ne te mets pas dans les affaires privées de Hedvig Virtanen… En tout cas si tu ne veux pas te prendre un sortilège Impardonnable dans la tête.
– Et nous aussi, nous allons arrêter de nous mêler de sa vie. C'est marrant de s'immiscer dans les petits secrets des élèves… Mais pas ceux des criminels. Ce n'est plus de notre ressort, maintenant.
– On ne tient pas à ce que tu deviennes folle. Pas parce qu'on tient à toi, mais parce que ce serait de notre faute et ça pourrait nous retomber dessus. Alors par pitié Enderson, pour une fois, tiens-toi tranquille.
– Compris, je murmure, sérieusement ébranlée.

OoOoO

Je mets deux fois plus de temps à rejoindre mon dortoir. Tremblante, je sursaute au moindre bruit, au moindre chuchotement de tableau. Le caquètement de Peeves me terrorise. La pleine lune crée des ombres effrayantes autour de moi, épiant le moindre de mes gestes, attendant que je défaille. Je m'attends à chaque couloir de voir Hedvig Virtanen, ses yeux clairs vrillant les miens, la baguette pointée sur moi, murmurant un sortilège impardonnable. Mais heureusement pour moi, j'arrive saine et sauve jusqu'au tableau de la Grosse Dame.

Je m'apprête à prononcer le mot de passe, quand une voix à ma gauche murmure :

– Pomme désaccordée.

Je sursaute et tourne si vite la tête que je m'en tords le cou. Il n'y a rien. Quoi que… Il y a une espèce de forme très floue qui bouge légèrement. Une personne désillusionnée. Pas très bien d'ailleurs car quelques mèches de cheveux noirs sont bien visibles… Je m'apprête à appeler, quand une autre voix à droite de moi murmure à son tour, stupéfaite :

– Roxanne ?

Je sursaute à nouveau, et la forme floue tressaille. A ma droite, une autre personne désillusionnée – dont seule la main droite est encore visible – observe, stupéfaite, la forme floue de Roxanne.

– Judith ? je murmure, pour le moins étonnée.

Mes deux amies sursautent en se tournant vers moi.

– Mais qu'est-ce que vous fichez dehors à une heure pareille ?
– On pourrait te retourner la question, chuchote Roxanne.
– Je ne vais pas rester ouverte cent sept ans, moi, déclare la Grosse Dame, irritée.

Nous nous empressons d'entrer dans notre salle commune. Celle-ci est vide. Le tableau se referme derrière nous.

– Qu'est-ce que tu fabriquais dehors, Ginger ? me demande Judith en se désillusionnant.
– Je… j'étais occupée, je réponds en me désillusionnant à mon tour. Un truc à faire, je peux pas t'en parler. Et toi ?
– Euh… pareil, et toi Roxanne ?
– Eh bien… c'est… c'est secret. Je peux pas vous en dire plus.

Nous nous regardons un long moment en silence, alors que Roxanne lève son sortilège d'invisibilité. Judith a l'air un peu énervée, et Roxanne a les yeux rougis. Qu'est-ce qu'elles peuvent bien me cacher ? Elles doivent se poser la même question. Mais moi, j'ai une bonne raison de ne rien dire : si j'en parle, si ça s'ébruite, je mets ma vie en danger – du moins si les jumelles m'ont dit la vérité. Et mes amies ? Après tout, je n'en sais rien. Si ça se trouve, leur cas à elles est pire. Même si j'en doute.

– En fait, je suis vraiment fatiguée, maintenant, dit Judith, brisant le silence. Allons-nous coucher. Il est tard.

Je jette un œil à une grande pendule près de la cheminée : il est plus d'une heure.

– Bonne idée, approuve Roxanne.

OoOoO

Deux jours plus tard, soit un vendredi, je déjeune tranquillement autour d'une paella, seule. Judith et Roxanne ont du travail en retard. Moi aussi, sauf que je ne compte pas le faire avant dimanche, onze heures du soir.

Je regarde à la table des Serpentards. Hedvig Virtanen, comme toujours, est entourée d'une nuée d'élèves on dirait qu'ils la prennent pour un gourou. Elle reste silencieuse, ses yeux de glace fixant tour à tour les professeurs en train de déjeuner. Son regard semble s'arrêter un instant sur la chaise vide de Pendleton, le prof de DCFM, avant de le tourner vers moi. J'essaie de ne pas laisser transparaître ma panique et la regarde droit dans les yeux, sans ciller. Jusqu'à ce qu'Albus s'asseye en face de moi et rompe le lien visuel que nous avions établi. J'expire bruyamment ; sans m'en rendre compte, je m'étais retenue de respirer.

– Hé. Comment ça va ? me demande-t-il.
– Pas trop mal. Pourquoi tu t'assois avec moi ?
– Je croyais qu'on sortait ensemble.
– Et Rose ? Où est-elle ? Elle t'a abandonné ?
– Je ne crois pas qu'elle m'en veuille, mais elle est à la table des Serdaigles.

Je laisse mon regard vagabonder derrière son épaule, en direction de la table bleue et argentée. Lucy Ackerley m'observe, l'air légèrement gêné – mais un peu énervé que je sois avec Albus. J'essaie de rester tranquille en oubliant qu'elle a failli me tuer i peine deux jours. Je ne sais pas si je vais en parler je ne crois pas qu'elle ait l'intention de recommencer vu comme elle a l'air de se sentir coupable.

– Elle doit me prendre pour une garce, je marmonne en tendant la main vers la carafe d'eau.

Albus amorce un geste pour se retourner, mais je l'arrête :

– Ne regarde pas là-bas. Regarde-moi. Si elle voit que tu t'intéresses à elle, mon plan tombe à l'eau et il faudra tout recommencer.
– D'ailleurs, dit-il en se penchant vers moi. C'est quoi au juste ton plan ?
– Si je t'en parle, ça ne va pas marcher, je murmure en versant de l'eau dans mon verre.

Je lève une main et lui caresse tendrement la joue en souriant d'un air bête. Je crois que je suis bonne actrice : Lucy fulmine.

Quant à Albus, il est tout rouge.

– Fais pas cette tête, dis-je en soupirant. Ca fait partie du plan.

Je retire ma main, attrape mon verre et commence à boire.

Mais… !

Dégoûtée, je recrache tout dans mon assiette. Un poulpe de la paella flotte dans l'eau de mon verre. La carafe ressemble à un aquarium, rempli de feuilles de salade, de mollusques, de coquillages. Et c'est de cette eau dont je me suis servi. Potter, James veux-je dire, quelques rangs plus loin, est mort de rire. Il s'arrête bien vite et prend un air très sérieux quand la blondasse, qui est devenu sa copine depuis hier – zut, j'ai raté mon pari – s'assoit à côté de lui.

Crétin.

Je ne vais pas supporter les sourires moqueurs de toute la table des Gryffondors très longtemps.

– Et si on s'en allait ? je propose à Albus.
– Bonne idée, j'ai un devoir d'Histoire de la Magie à rendre pour lundi, je pense que je vais le faire.
– Moi aussi, je marmonne sans y faire attention.
– Parfait, on va travailler ensemble !

Hein ? Non non non, moi je travaille seule, dimanche, à onze heures du soir, c'était le plan. Je ne vais pas bosser maintenant alors que j'ai déjà un après-midi entier de cours devant moi ! Mais Albus est bien sérieux. Il est déjà debout, son sac sur le dos, un grand sourire aux lèvres. Il a l'air d'être heureux d'aller travailler. Non mais je rêve.

En soupirant intérieurement, je me lève et le suis vers la Bibliothèque.

Une fois arrivés, nous nous installons à une table à l'écart des autres. Je m'assois en face d'Albus et croise son regard. Je constate alors, surprise, que ses yeux expriment une profonde tristesse. Il n'avait pas l'air malheureux, pourtant, en allant à la bibliothèque.

– Qu'est-ce que tu as ? je murmure, de peur d'attirer les foudres de la bibliothécaire en faisant du bruit.
– Je… je voulais juste te dire. Tu n'es pas obligée de m'aider à récupérer l'amitié que j'avais avec Lucy. Tout est de ma faute. Tu peux partir. Je ne te dénoncerai pas.

Je suis tellement stupéfaite que je manque de m'exclamer « C'est une blague ? », mais vu sa tête, il ne plaisante pas. Pourquoi ce brusque revirement de comportement ? Pourquoi me dire ça après m'avoir menacée de me faire virer de l'école ? De plus, comme je l'ai déjà remarqué, il ne tirait pas cette tête tout à l'heure, malgré la gravité (pour lui, pour moi c'est plutôt une bonne nouvelle) de ce qu'il avait à m'annoncer.

– Tu te demandes pourquoi j'avais l'air insouciant il n'y a pas cinq minutes, pas vrai ? me murmure alors Albus en esquissant un pauvre sourire. Ce n'est qu'une apparence. Je sais bien dissimuler mes sentiments. (« Et être modeste, aussi », j'ajoute en pensée.) Je ne sais pas trop ce qu'il s'est passé le soir du bal… J'étais très en colère.

Il tourne légèrement la tête, pour ne pas rencontrer mes yeux, puis reprend :

– Je suis vraiment, vraiment désolé pour ça. C'était une réaction stupide… J'étais tellement… déboussolé, par ce qu'avait fait Lucy, que j'ai réagi comme un idiot. Et j'ai fait une chose horrible. Je t'ai menacée.

Il dit ça comme s'il m'avouait qu'il avait commis un meurtre. Ca va mon gars, c'est pas comme si t'avais lancé des Imperium sur tes parents.

– Faut pas exagérer, je murmure en posant une main sur la sienne.

Sa main tremble un tout petit peu au moment où je la touche.

– En tout cas, tu peux t'en aller si tu veux, poursuit-il. Et oublier toute cette histoire. Je suis désolé pour les ennuis que je t'ai causés.

Il me fait tellement pitié, en cet instant, que j'ai envie de le prendre dans mes bras pour le consoler. Son comportement odieux de l'autre soir est pardonné. Je suppose que c'est ma fibre de Gryffondor loyale qui me pousse à réagir comme ça.

Ou ma fibre d'imbécile.

– Ecoute, je lui murmure en tentant de prendre un air un peu énervé, sans arriver à complètement dissimuler un léger sourire. Je me suis décarcassée pour trouver un plan potable pour te caser avec ta Lucy à la noix. Alors c'est pas maintenant que tu vas me laisser tomber. Compris, gamin ? Je reste avec toi jusqu'à ce qu'elle soit dans tes bras.

Surpris, il relève la tête vers moi.

– Quoi ?
– T'es sourd, stupide, ou les deux ?
– Tu… Malgré tout ce que je t'ai fait, tu veux encore rester avec moi ?

J'espère que je ne fais pas une bêtise.

– Et t'aider à reconquérir ta belle, t'as tout compris. Décidément, t'es pas une flèche. Mais à une seule condition.
– Laquelle ? dit-il lentement en me regardant droit dans les yeux.

Une lueur d'espoir et de remerciement luit dans son regard vert émeraude.

– Ne me refais plus jamais, JAMAIS de coups comme l'autre soir. Plus de chantage, et on enterre cette histoire d'archives… Compris ?
– Chef, oui, chef ! s'écrie-t-il en me faisant un salut militaire, ce qui provoque chez moi un éclat de rire. Et maintenant, on fait nos devoirs d'histoire, continue-t-il, ce qui arrête net mon rire.

Il est pas drôle, ce p'tit gars. Mais je commence à sortir mes affaires d'histoire, le sourire aux lèvres, avec la nette impression d'avoir fait quelque chose de bien, sous le regard furieux de la bibliothécaire qui n'a pas apprécié le bruit qu'on a fait.

– Au fait, je dis à la fin de trois quarts d'heure de boulot intensif, rangeant mes affaires pour le prochain cours. Tu sais, l'autre jour, au cours de Médicomagie ?
– Oui, tu m'as fait une belle peur, me coupe-t-il en posant sa plume à côté de son parchemin. Tu aurais dû faire attention de mettre ton écharpe correctement sur ta chaise pour qu'elle ne tombe pas.
– Justement. Elle ne serait pas tombée si Lucy n'était pas passée me voir.

En quelques mots, je lui relate l'incident – la tentative de meurtre de Lucy. Je me suis dit qu'il ne serait pas sympa de ma part de ne pas lui parler du comportement inquiétant de sa future petite-amie.

– J'y crois pas, me dit finalement Albus, l'air hébété. Non, c'est pas possible. Tu aurais pu halluciner ou un truc comme ça à cause des médicaments, n'est-ce pas ?
– Je ne crois pas, non. Pas d'hallucination avec une Vocinite, j'ajoute en prenant un air professionnel.
– Mais… Non, ce n'est pas possible. Lucy n'aurait jamais, jamais fait ça en pleine possession de ses moyens.
– Très en colère, elle aurait pu le faire, non ?
– Non. Même quand elle s'énerve contre des gens, elle ne sort pas sa baguette. Elle déteste se battre ou faire du mal aux gens. Peut-être qu'elle a été droguée ou quelque chose comme ça ?
– La jalousie, ça me semble suffisant pour oublier ses plus grands principes, dis-je d'un ton philosophe.
– Elle n'est pas jalouse, Ginger. Puisqu'elle ne m'aime pas.

C'est cela oui.

OoOoO

Décembre. En un mois, l'eau a coulé sous les ponts…

A force de côtoyer Albus, qui s'est révélé être un garçon plutôt sympa bien qu'assez naïf et vaniteux – tel frère, tel frère, si j'ose dire – je me suis mise à rendre mes devoirs à l'heure (incroyable mais vrai). Je n'ai jamais pu savoir pourquoi Judith était hors du dortoir, le soir où j'ai appris que Virtanen était une criminelle. Et elles ne savent pas pourquoi je suis sortie non plus. Tove, alias Hedvig, ne semble pas avoir remarqué que je connaissais son secret – et c'est tant mieux pour moi.

Un soir, Roxanne est arrivée dans notre chambre, en larmes. Nous l'avons consolée au mieux ; elle ne tarissait pas. Quand elle se calma enfin, elle nous avoua que sa relation avec Chuck Woles venait de prendre fin. Elle nous expliqua que c'était lui qu'elle était allée voir, dans le parc, la nuit où nous étions toutes les trois de sortie, pour essayer de recoller les morceaux. Ca n'avait pas marché ; pire, ça avait empiré leur relation.

– Et vous ? dit-elle après un long silence. Vous faisiez quoi ?
– Moi aussi, fit Judith. J'avais rendez-vous avec quelqu'un.
– Moi aussi, ajoutai-je.

Mais nous ne dîmes rien d'autre. L'heure n'était apparemment pas encore venue pour Judith de révéler l'identité de la personne qu'elle devait voir. Et moi, je comptais ne jamais leur dire quoi que ce soit. Je tenais trop à ma sécurité pour ça.

A peu près au même moment, les entraînements de Quidditch devinrent de plus en plus intenses. Nos tours de terrain se multiplièrent, tout comme nos pompes. En plus, ici en Ecosse, le froid est pire que tout : comme il fait humide, il s'insinue dans nos vêtements, sous notre peau, dans nos os, et on ne peut plus s'arrêter de trembler avant des heures. Bref, c'est l'enfer. Tout ça pour la rencontre prévue demain, contre l'équipe de Serpentard. Les rivalités se sont certes atténuées depuis la bataille de Poudlard, mais elles restent tout de même symboliques, ce qui explique pourquoi le match reste si attendu.

Quand je dis « symbolique », c'est le cas pour la majorité des gens. Parce qu'ils y a certaines personnes comme Potter – je ne ferai aucun commentaire sur ses capacités intellectuelles – il est complètement abruti (je n'ai pas pu m'en empêcher, désolée) – cela dit il a finalement cassé avec la blonde, un bon point pour lui – sont persuadées que les tensions sont aussi présentes qu'il y a vingt ans.

Lucy Ackerley n'a plus jamais parlé à Albus, que je considère depuis ses excuses comme mon meilleur ami. Après, c'est mon seul ami de sexe opposé, donc on peut aussi dire que c'est l'ami que j'apprécie le moins. Quoi qu'il en soit, je suis devenue sa confidente : il me parle du moindre détail de la (non-) avancée de sa relation avec Lucy. Elle est toujours aussi jalouse de mes liens affectifs avec son bien-aimé. Le plan que j'ai concocté devrait bientôt fonctionner. Albus ne sait même pas en quoi le plan consiste, excepté le fait que nous devons faire semblant de sortir ensemble. Ce qui n'est pas si difficile vu que je passe une bonne partie de mon temps avec lui. Comment, je n'ai pas encore parlé de mon plan ? Une autre fois alors.

Promis.

Un jour, très en retard pour un cours de Botanique, je courais dans les couloirs vides quand, au détour d'un escalier, je tombai nez-à-nez avec Scorpius et Rose, serrés dans les bras l'un de l'autre.

Nous restâmes un moment à nous fixer sans savoir quoi dire, essoufflés, les joues rougies, les cheveux plus emmêlés que jamais, mais pour des raisons différentes. Eux étaient tellement emmêlés que je me demandai s'ils trouveraient le moyen de se dénouer l'un de l'autre. En tout cas, c'était dégoûtant de faire ça dans un couloir. Je ne m'appuierai plus jamais sur ce pan de mur.

Je n'oubliais pas que c'était en partie à cause d'eux, à cause de leur désir stupide d'aller ensemble au bal de Halloween, à cause de leurs envies égoïstes, que la dispute entre Albus et Lucy avait éclaté. Eux deux qui se connaissaient depuis tellement longtemps. Et dont l'histoire, qui partait d'une profonde et longue amitié, devait être beaucoup moins romantique que celle de ces deux-là, venant de familles opposées et ennemies et qui cachaient leur relation aux autres pour pouvoir s'aimer.

Je déteste les histoires d'amour à l'eau de rose.

– Salut, finis-je par souffler, d'une voix légèrement plus aiguë que je ne l'aurais souhaité.
– Salut, murmurèrent-ils en chœur en me fixant, toujours aussi immobiles.

Puis, sans cérémonie, je les dépassai d'un pas un peu lent. Au couloir suivant, je repris ma course de dératée.

Malgré la colère que je ressentais face à eux et leur comportement qui avait coûté une longue amitié à Albus, j'avais promis à celui-ci de ne rien dire. Alors je tins ma langue et n'en parlai même pas à Roxanne ou à Judith.

En parlant de Judith, Roxanne et moi n'avons toujours pas réussi à comprendre ce qu'il a bien pu se passer entre Arthur Wright et notre blonde préférée, qui ont un comportement extrêmement étrange quand ils sont proches l'un de l'autre. Roxanne a longtemps enquêté, en vain. De toute façon je présume qu'on finira par l'apprendre, alors…

Moi, pour ma part, j'ai continué d'éplucher la quasi-totalité des livres de la bibliothèque pour retrouver les noms des femmes relevés dans les registres des archives, avec l'aide bienvenue d'Albus à qui j'ai fini par tout raconter. En vain. Cela m'a plutôt découragée ; à la mi-novembre, j'ai abandonné cette piste qui de toute évidence ne me mènerait pas à mes origines.

Quant aux cours de Défenses Contre les Forces du Mal que je prends avec les rares élus de Pendleton, ils sont horriblement harassants. Nous faisons des tours de terrain à n'en plus finir, des parcours du combattant impossibles, avons des tonnes de travail en plus (qu'Albus m'aide à faire, bien entendu – je crois que ce gamin aime travailler, c'est assez inquiétant), et nos duels sont pour le moins surprenants. J'ai bien vite constaté que Potter, que je considérais comme plutôt doué, était particulièrement nul à l'échelle des autres, comme par exemple Angèle Champrun (aussi étrange que cela puisse paraître), qui ne sait pas garder son sang-froid : ses explosions présentent la qualité d'être efficaces, mais aussi l'inconvénient d'être imprécises.

Nos cours en commun m'ont permis de mieux connaître les autres. Si je continue d'insulter Potter et Champrun, et que je n'ai toujours pas reparlé aux jumelles Jones qui, je crois bien, ont une trouille bleue d'avoir affaire à Hedvig Virtanen, j'en ai néanmoins appris plus sur des gens à qui je n'aurais jamais parlé en temps normal. Gilbert Hoover, par exemple, le Poufsouffle intello, est assez sympathique, même s'il n'a aucun sens de l'humour et que ses conversations tournent trop souvent autour des ASPICs.

– Mais déstresse, mec ! m'exclamai-je un jour alors qu'il me parlait de l'épreuve de potions qu'il avait l'air de craindre. Les ASPICs, c'est que l'année prochaine !
– Seulement l'année prochaine, me corrigea-t-il.
– Et si toi tu t'inquiètes des notes que tu auras, qu'est-ce que tu nous laisses, à nous ?
– En tout cas, pour toi, rien du tout, fit Potter en entrant dans la conversation.
– On t'a sonné, tête à claques ?

Je passe sous silence le reste de cette discussion.

Erik Gongs, lui, ne parle à personne. J'ai essayé de l'intégrer un minimum au reste de la classe en lui parlant, mais il ne répondait pas, fuyait mon regard, amorçait des gestes pour se retourner et s'en aller. Bref, impossible de nouer une quelconque relation avec cet asocial.

Au bout d'un certain temps, lors de nos cours théoriques, nous nous mîmes à nous asseoir différemment par rapport au début de l'année. A part Emma et Claudia Jones, qui restaient invariablement ensemble, je m'asseyais auprès de Philip Downs, le batteur des Serdaigles, avec qui je m'entendais assez bien. Gilbert Hoover, qui préférait écouter sagement en cours, s'asseyait avec Erik Gongs dont la non-conversation lui allait à merveille. Potter, dommage pour lui, s'est donc retrouvé installé à côté d'Angèle Champrun, qui le déteste depuis le jour où il lui a mis un râteau en quatrième année.

Je pense à tout cela tout en achevant mes dernières pompes d'entraînement au Quidditch. Moi, pauvre petite chose, je me gèle les fesses tout en m'épuisant, les mains posées à même le sol couvert de neige. Bon, d'accord, j'ai des gants en peau de dragon, mais je peux vous dire que ça n'arrête pas le froid aussi bien qu'on aimerait le croire. En tout cas, à force de me faire des muscles dans la neige, je vais finir par ressembler à un Hulk albinos.

A la centième pompe, je me remets debout, puis fais deux tours de terrain d'affilée, à peu près en même temps que les autres joueurs de l'équipe, avant d'arriver auprès de mon balai.

– Bien ! s'exclame Woles, notre capitaine, tout en enfourchant son Nimbus 3000. Aujourd'hui, on va procéder autrement : on va se diviser en deux équipes. Equipe A, Potter aux anneaux, Robins, Weasley – Roxanne cille imperceptiblement – en poursuiveurs. Equipe B : Kreeps aux anneaux, Enderson, Carter et moi en poursuiveurs.
– C'est pas équitable ! crie Potter au-dessus du souffle lugubre du vent. Vous êtes quatre, on est trois !
– On est quatre, dont trois joueurs qui jouent à des places différentes, fait remarquer Woles. C'est nous qui sommes désavantagés. Peu importe, c'est juste pour s'entraîner. Ensuite, on reprend l'entraînement normal.

Nous nous envolons bien vite tout en luttant contre le vent. Je serre mes mains gantées mais glacées contre le manche de mon Comète, avant de me rappeler que les Poursuiveurs ne se tiennent à leur balai qu'à une main.

C'était épouvantable. Au bout de trois minutes de jeu, j'étais absolument certaine que je n'étais pas faite pour jouer avec le Souafle. Mais Charles Woles avait l'air ravi du jeu de Roxanne, Daniel Robins et Potter. Après une demi-heure, il change les règles :

– Maintenant, les batteurs, on va vous laisser vous entraîner. Et vous autres, dit-il en se tournant vers Roxanne, Robins, Potter et moi, vous allez jouer aux Attrapeurs. Je lâche le Vif d'or, vous décollez une minute après, et vous essayez de l'attraper.
– Pas besoin d'autres adversaires pour que je l'attrape, je fais remarquer.
– Non, mais ça te mettra un peu de pression.

Sadique.

Il lâche le Vif, et, une minute plus tard, nous décollons, sous l'œil diligent de Woles.

Je décris de larges cercles autour du terrain tout en inspectant la zone où le Vif d'or pourrait voleter. Je jette un œil aux Attrapeurs improvisés : Roxanne et Robins imitent gauchement mes mouvements. En revanche, et à ma grande surprise, Potter se débrouille très bien : son regard acéré parcourt tout le terrain, à l'affût du moindre éclat doré. Je me remets à chercher, et, au bout de quelques minutes, je vois la balle volante, scintillant près des trois anneaux à l'autre bout du terrain. Sans réfléchir, je fonce.

Aussitôt, les autres se lancent à ma poursuite. Très vite, Potter se retrouve à quelques mètres de distance, grâce à son Eclair de Feu aux vitesses époustouflantes. J'accélère du mieux que je peux, tout en avançant lentement mon bras vers le Vif d'or. Soudain, Potter me fait une queue de poisson et s'empare de la balle convoitée ; surprise, je tente de freiner en urgence, mais trop tard : je me prends le poteau de l'anneau central en pleine figure. Ensuite, le trou noir.

– Ca va, Enderson ? dit doucement mon entraîneur quelques instants plus tard, alors que je sors de ma torpeur.
– Espèce de crétin ! Tu aurais pu la tuer ! hurle une autre voix, que j'identifie comme étant celle de Roxanne. Qu'est-ce qu'il t'a pris de lui faire ça ? Tu voulais faire ton intéressant ? Idiot !
– Je… J'sais pas, balbutie Potter. Je pensais qu'elle arriverait à freiner à temps…
– Tout le monde n'a pas un Eclair de Feu, abruti !
– Weasley, arrête, l'interrompt Charles Woles. Je vous avais dit de lui faire des coups tordus pour que ça l'entraîne. Visiblement elle n'est pas encore au point…
– Pas encore au point ? PAS ENCORE AU POINT ? Noooon, bien sûr, tes tours de terrains sans fin ne l'auraient sûrement pas fatiguée, hein ? Ginger, de toutes façons, c'est un surhomme, on peut lui faire faire tout ce qu'on veut, c'est ça que tu penses, pas vrai ?
– Surfemme, s'il te plaît, pas « surhomme », je marmonne en me massant les tempes.

Elle s'arrête au milieu de ses hurlements furieux et me lance un regard inquiet et tendre.

– Gin, tu vas mieux ? Oh, là, là, j'ai eu tellement peur, si tu savais… Si seulement ce crétin…

Je la coupe, estimant que le ton de sa voix commençait à redevenir trop élevé :

– Ca va aller, t'en fais pas.

Je me remets debout sur mes pieds, à l'aide de Judith descendue des gradins après ma chute, entourée de toute l'équipe qui observe chacun de mes mouvements. J'esquisse un pas et grimace malgré moi. J'ai terriblement mal au genou droit.

– ESPECE D'IMBECILE ! hurle Roxanne en se retournant vers son cousin. Tu lui as cassé la jambe, avec tes acrobaties ridicules ! Et demain on a un match, j'te rappelle ! UN MATCH ! TU T'EN SOUVIENS ?
– Weasley, accompagne Enderson à l'infirmerie, dit calmement Woles, espérant sans doute éloigner les foudres de mon amie des autres joueurs. Enderson, tu es dispensée d'entraînement pour aujourd'hui. Weasley, euh… toi aussi.

Mieux vaut l'éloigner de Potter et des autres, en effet. Moi, je sais bien que c'est le match, surtout, qui la fait stresser. Elle avait besoin de se décharger sur quelqu'un. Nous cheminons lentement vers l'infirmerie, moi boitant lourdement en m'appuyant sur l'épaule de Roxanne.

Pendant que Roxanne continue de vociférer sur chaque membre de l'équipe, je marche tranquillement, avec un seul pied, sur la neige toute blanche. Personne n'a encore marché ici, et je suis ravie de voir la trace de mes bottes s'imprimer sur le manteau blanc à chaque pas.

– J'aime bien le crissement de la neige sous nos pieds, dis-je calmement. Pas toi ?
– Quel idiot, ce James ! fulmine Roxanne en ignorant totalement ma remarque. Si seulement il pouvait arrêter de faire son intéressant ! Et si Pomfresh n'arrivait pas à te soigner ? On n'aurait plus d'Attrapeur ! Oh, là, là, dit-elle en se prenant le visage entre les mains, s'arrêtant brusquement au milieu du couloir. C'est la catastrophe !
– N'exagère pas… Pomfresh a toujours réussi à nous soigner.

Nous entrons dans le château, et continuant de se lamenter, elle continue de me traîner tant bien que mal sur le chemin de l'infirmerie. A vrai dire, je me fiche un peu de mon état. Cela fait des semaines que Roxanne est déprimée en entraînements de Quidditch à cause de Woles qui lui a brisé le cœur (elle le prenait pour LBG), et pour la première fois, elle lui a crié dessus. Maintenant, elle devrait reprendre du poil de la bête. Enfin ! Ca faisait deux mois et demi qu'elle était à moitié dépressive.

– Ginger, qu'est-ce qui t'es arrivé ? Tu vas bien ?

Albus, l'air inquiet, vient d'apparaître au bout du couloir. Roxanne croit que nous sortons ensemble : je vais devoir reprendre vite-fait mon masque de petite-amie aimante.

– T'en fais pas, Al, dis-je en lui lançant un regard énamouré. Ca va aller… J'espère…

Il court vers nous et passe mon bras libre sur son épaule.

– Eh oh, ça va hein, je me suis blessé à une seule jambe ! J'suis pas handicapée non plus ! je m'écrie, indignée, en laissant tomber mon rôle de petite-amie aimante.
– Qu'est-ce que tu en sais ? Tu peux très bien être blessée de la jambe gauche aussi. On peut être blessé sans s'en rendre compte. Tu écoutes les cours de Médicomagie ou quoi ?
– Tu veux vraiment savoir ?

Roxanne et Albus soupirent en chœur puis me traînent jusqu'à l'infirmerie. Je ne suis pas surprise de tomber sur Emma Jones, avec un énorme œil au beurre noir, allongée sur un lit. Elle m'ignore totalement et moi aussi. Il ne faut pas que qui que ce soit apprenne un jour que j'ai déjà discuté avec les jumelles Jones. Et surtout, quel était le sujet de la discussion.

OoOoO

Le lendemain matin, je déjeune nerveusement avec le reste de l'équipe, mes deux jambes en parfait état. Comme d'habitude, Woles nous ressert cinquante fois chacun, les batteurs Carter et Kreeps mangent comme quatre, Potter regarde dans le vide, avec la tête de celui qui va passer à l'abattoir, et à côté de lui, Robins tire exactement la même tronche Roxanne grignote songeusement un quignon de pain, et moi, je ne mange pas, par peur de tout vomir après. Comme une somnambule, je suis le reste de l'équipe dès que nous avons fini de « manger », jusqu'aux vestiaires. Là encore, je me change, la tête vidée de toute pensée cohérente. Le froid me mord le visage et je frissonne.

Quand je sors, j'entends à peine le hurlement des supporters, largement couvert par celui du vent. Pétrifiée, sur le pas de la porte des vestiaires, je regarde, les yeux écarquillés, la tempête de neige qui s'abat sur le terrain. Comment va-t-on voler avec ça ?

Je me laisse dépasser par les autres membres de mon équipe, puis me ressaisis et les suis.

– Serrez-vous la main ! hurle Picsec, l'arbitre, aux deux capitaines.

Woles écrase les mains du capitaine des Serpentards, qui n'est autre que Scorpius Malefoy.

– Enfourchez vos balais ! crie l'arbitre.

Puis, il siffle de toutes ses forces dans son sifflet magique, et les deux équipes s'envolent.

Les flocons sont vraiment énormes et me brouillent la vue ; on ne peut pas voir à plus de deux mètres. Comment vais-je trouver le minuscule Vif d'or dans cette tempête ?