Je laisse mon balai se faire emporter par le vent pour m'élever dans le ciel, puis commence à effectuer des tours très lents au-dessus du stade. Evidemment, c'est inutile : je ne risque pas de voir le Vif de loin. Les gradins ressemblent à des montagnes sombres, cachées par la tempête. J'entends très vaguement le commentaire d'Ella Filps :

– Le Souaffle passe à Pollux Bulstrode, qui l'envoie à Paul Flint, qui le renvoie à Bulstrode, Flint, Bulstrode, qui l'envoie à Travis Parkinson, et – oh !, Charles Woles le rattrape et l'envoie à Roxanne Weasley, intercepté par Flint, qui le renvoie à Bulstrode – aïe, coup de cognard de la part de Theodore Carter, Bulstrode lâche le Souaffle, rattrapé par Daniel Robins, qui l'envoie à Weasley, Robins, Weasley qui tire et… MARQUE !

La foule côté Gryffondor se met à hurler, côté Serpentard, à huer. Je me détache des commentaires de Filps et reprends la recherche du Vif. Je croise Scorpius Malefoy, lui aussi Attrapeur, cherchant frénétiquement mais vainement la balle en or. Je le dépasse et continue de scruter dans la tempête. Je sais qu'il existe un sort pour mieux voir en cas de tempête, mais je n'ai jamais pris la peine de l'apprendre. Moi et ma paresse…

Il me vient alors une idée géniale. Dans ce genre d'occasions, les gradins sont abrités. A priori, de là-bas, je devrais pouvoir trouver plus facilement le Vif d'or. Je rejoins donc nos supporters. Quand j'arrive sous le grand dais blanc qui les recouvre, j'entends quelques cris au-dessous de moi – « mais elle est folle ! Qu'est-ce qui lui prend ? » – mais je n'en tiens pas compte et continue de les survoler. Je fais un petit coucou à Judith, qui est en train de discuter avec un séduisant Gryffondor de septième année – il faut bien qu'elle s'occupe pendant les matches. Je fais mine d'ignorer le commentaire acerbe d'Ella Filps à propos de ma concentration et me remets à scruter l'espace entre les flocons. En effet, c'est plus facile de voir, d'ici.

Tout en écoutant distraitement le commentaire du match – les Serpentards mènent 50 à 10 –, je regarde avec attention le moindre mouvement entre les joueurs, espérant trouver le Vif, tout en gardant un œil sur l'autre Attrapeur, des fois qu'il trouve la balle tant désirée avant moi. Malheureusement, avec toute cette neige en mouvement, ce n'est pas évident…

Jusqu'à ce que je voie une petite balle dorée, à quelques mètres du sol environ.

Mon cœur fait un bond, et, sans réfléchir, je donne un grand coup d'accélérateur à mon balai, espérant garder le Vif en vue avant qu'il ne rejoigne la tempête de neige.

– On dirait que Ginger Enderson a vu le Vif d'or ! s'exclame la commentatrice.

Je me mets en chasse. La balle vole devant moi à toute vitesse, et j'ai bien du mal à la suivre. Bientôt, j'aperçois Malefoy, averti par l'annonce de Filps. Le Vif est à peine à un mètre de mon balai. Je peux y arriver…

Brusquement, Potter, près des anneaux de Gryffondor, apparaît dans mon champ de vision, c'est-à-dire qu'il est à deux mètres de moi. Lancée à pleine vitesse, je ne peux pas ralentir. Je fonce droit sur lui ! Lui est pétrifié et n'aura jamais le temps de se déplacer suffisamment vite sans aucun élan. Je pousse un cri de terreur, et relâche la pression de mes mains sur le manche de mon balai sans m'en rendre compte. Tout tourne autour de moi : je me réalise que je tourne autour de mon balai. Je me retrouve la tête en bas, et passe ainsi en dessous du balai de Potter. J'achève ma roulade du paresseux improvisée et entend un bruit sourd derrière moi. Apparemment, l'autre Attrapeur a foncé dans Potter. Je jette un rapide coup d'œil en arrière : Potter est en train de tomber de son balai, face au Serpentard, qui a l'air un peu hagard. J'attrape le Vif, puis fait rapidement demi-tour et fonce vers le sol. Bientôt j'aperçois Potter, en chute libre ; je sors ma baguette, et lance le premier sort qui me vient à l'esprit :

Wingardium Leviosa !

Aussitôt, Potter se retrouve suspendu en l'air par un pied, la tête en bas l'enchantement n'étant pas fait pour soulever des êtres humains, il se rompt juste au moment où j'apporte son Eclair de Feu à Potter, qu'il attrape des deux mains.

Une fois hissé dessus, il grimace et crie par-dessus le vent :

– Tu as utilisé ta baguette, imbécile. C'est interdit au Quidditch !

– Tu peux pas plutôt me remercier de t'avoir sauvé la vie ? Tu serais mort si je t'avais laissé tomber !

Je me concentre sur le commentaire du match, qui est presque inaudible entre les hurlements furieux des Serpentards, le rugissement de joie des tribunes de ma maison et le souffle puissant du vent.

– Apparemment, Enderson a attrapé le Vif ! Mais elle a utilisé un sort sur un autre joueur, ce qui pourrait pénaliser son équipe !

J'entends vaguement un sifflement : c'est Picsec qui nous appelle pour qu'on le rejoigne sur le terrain. Quand j'arrive, je vois Malefoy et Woles se disputer bruyamment.

– Elle a lancé le sort après avoir attrapé le Vif ! crie Charles Woles. Donc le match était fini quand elle a aidé Potter ! Ce n'est pas une faute de jeu !

– Qu'est-ce que tu en sais, qu'elle a attrapé le Vif après ? rétorque Malefoy. Si elle a un minimum de sens des priorités, elle aurait lancé le sort avant d'aller chercher le Vif !
– J'ai deux témoins ici, répond Woles en se tournant vers Potter et moi, qui pourront t'affirmer le contraire !

Malefoy éclate d'un rire froid et répond :

– Tu t'imagines que je vais vous croire ?
– Nous on a le sens de l'honneur, lui crie Potter par-dessus le vent. On n'est pas des langues de vipère, on n'est pas fourbes et on ne mentirait pas sur ça ! On a gagné, admets-le !
– De quoi tu nous as traités ? s'écrie Cedrella Beurk, une Batteuse de l'équipe de Serpentard. Répète un peu pour voir !
– SILENCE ! crie l'arbitre, et tout le monde se tait.
– Monsieur, tout le monde m'a vue lancer le sort à Potter, n'est-ce pas ? dis-je avant qu'il ne se remette à parler.
– Oui, mais…
– Alors dans ce cas tout le monde a bien vu que je n'avais aucune main sur mon balai. Une main était prise par ma baguette… Et l'autre par le Vif. C'est la preuve que je l'avais déjà attrapé !
– C'est pas une preuve du tout ! s'écrie Malefoy, indigné. T'aurais très bien pu faire ça pour nous induire en erreur, et attraper le Vif après !
– Par une tempête pareille, le coupe Picsec, je pense que personne n'aurait l'idée de détacher ses deux mains de son balai sans avoir peur de se faire renverser et de tomber. Sonorus ! ajoute-t-il en pointant sa baguette sur sa gorge.

La vois amplifiée, il annonce alors aux supporters :

– L'Attrapeur Enderson n'a pas commis de faute en attrapant lançant un sort, puisqu'elle a clôt le match en attrapant le Vif d'or avant de le faire. Avec 350 à 320, les Gryffondors gagnent le match !

Cette fois-ci, les hurlements qui viennent des gradins couvrent largement le souffle du vent, tandis que toute l'équipe m'étreint de joie.

OoOoO

– Et toi de ton côté, ça s'est bien passé ? je demande à la cantonade, dans les vestiaires pour filles, tout en m'habillant chaudement.
– Tu plaisantes ! me répond Roxanne en sortant de sa cabine de douche. Ils ont marqué trente-trois buts !
– Trente-trois ! reprend Judith. Potter a laissé passer trente-trois tirs ! Tu te rends compte ?
– D'un autre côté, avec toute cette neige…
– P't'être bien qu'il neigeait beaucoup, me coupe Roxanne. Mais le gardien des Serpentards, lui, a arrêté bien plus de tirs. Et pourtant, il y en a qui étaient très réussis !
– Vous vous rendez compte, que j'ai sauvé la vie de Potter, et cet abruti m'a insulté quand je lui ai rendu son balai !
– C'est un crétin, ce n'est pas nouveau, soupire Judith.
– D'ailleurs, le type en septième année avec qui tu parlais avait l'air moins crétin que ça… non ?

Judith s'enthousiasme immédiatement :

– C'est Bob, il est génial ! Il est drôle, et viril, et tellement beau ! Et il embrasse très bien.

– Et comment tu sais ça ?

– Encore un Bob ? s'écrie Roxanne. Tu n'en avais pas déjà assez avec Peterson ?

– Il y a différents types de Bobs dans la vie, Roxanne. Celui-là est un bon Bob, j'en suis sûre.

J'enfile ma robe de sorcière et me tourne vers mes deux amies.

– Vous partez où pour les vacances ?
– Moi, je rentre à la maison, me répond Roxanne. Et je suppose que le 24 et le 31, on ira au Terrier. Encore une fois, Ginger, je suis désolée de ne pas pouvoir t'inviter, mais tu comprends, c'est une tradition dans la famille, ce serait bizarre que j'amène une amie…
– T'en fais pas, je comprends.

Le Terrier, c'est la maison des grands-parents paternels de Roxanne. Chaque année, pour la période de Noël, tous les enfants et petits-enfants de ses grands parents (et ça fait un paquet de monde) se réunissent.

– Et toi Jude ?
– On repart pour la Norvège, dit-elle d'un air un peu las. Mon père n'a toujours pas conclu ses affaires avec les industriels norvégiens. C'est bien sympathique comme région, mais je commence à en avoir marre de passer toutes mes vacances à me geler les côtes là-bas. Désolée Ginger, cette fois-ci je ne vais pas te tenir compagnie pendant les vacances de Noël…

En effet, depuis la première année, Judith et moi passions nos vacances de Noël toutes les deux au château, Roxanne partant rejoindre sa famille.

– Albus ne reste pas ? reprend-elle.
– Non, répond Roxanne à ma place. Lui aussi passe ses vacances avec la famille. Tu vas tenir le coup ? ajoute-t-elle en se tournant vers moi, l'air vaguement inquiet.
– Si j'essaie de me suicider, promis, je te tiens au courant.

Elle lève les yeux au ciel.

– T'en fais pas. Deux semaines, ça passe vite.

En tout cas je l'espère...

OoOoO

Deux jours plus tard, je reviens lentement de Pré-au-Lard, après avoir accompagné mes deux amies jusqu'au Poudlard Express. Autour de moi, le paysage est toujours aussi blanc, recouvert de son grand manteau de neige, et l'air, glacé, me transperce le moindre centimètre carré de peau à l'air libre. Je suis tellement couverte que la seule chose qui dépasse sous mes couches de vêtements, c'est mon nez. Le temps est clair, le ciel d'un bleu froid.

J'arrive au château, et, comme il fait bien plus chaud qu'à l'extérieur, je retire mon chapeau. Je regarde autour de moi : tout est vide. J'ai l'impression d'être absolument seule. Je marche dans les couloirs pour rejoindre ma salle commune ; mes bottes claquent sur le sol en pierre et le bruit se répercute à l'infini sur les murs, brisant le silence religieux du château. Jusqu'au tableau de la Grosse Dame, je ne rencontre personne.

Dans la salle commune, tous les Gryffondors restés à Poudlard pour les vacances de Noël sont réunis. Au total, huit élèves grattent leur plume sur du parchemin, jouent aux échecs version sorcier, lisent, ou regardent le paysage enneigé par les grandes fenêtres. Je repère Freddy Kreeps, le batteur en septième année, avec qui je m'entends plutôt bien : mais pour l'instant, il est occupé à ronfler bruyamment sur une table de travail. Sans doute qu'il révise ses ASPICS. Je monte donc rapidement dans mon dortoir.

Le bazar de ma chambre m'accueille chaleureusement. Je balance au hasard ma cape, mon chapeau et mon écharpe, et retire mes bottes avant de m'allonger sur mon lit en fixant le plafond. Que vais-je faire ? Nous sommes le 21 décembre, les cours reprennent dans deux semaines et demie, le 7 janvier.

A contrecœur, je prends quelques rouleaux de parchemins, m'improvise un bureau sur ma valise et commence à faire mes devoirs. Après tout, je n'ai rien de mieux à faire. Le problème, c'est que comme je suis habituée à bosser avec Albus, et que je me suis déjà avancée pour beaucoup de boulot, je termine tout le soir même, après avoir rapidement mangé dans la Grande Salle pratiquement vide. N'ayant rien d'autre à faire, je me couche très tôt.

Du coup, le lendemain, je me réveille à six heures. J'écris des lettres de Joyeux Noël en avance pour Roxanne et Judith, puis je pars à la recherche d'enveloppes dans le fouillis de la chambre. Peut-être y en a-t-il dans ce livre ? Non, rien que de vieux morceaux de parchemin. Sous l'armoire ? Non plus. Dans un des lits vides ? Pas plus. Dans cette cape ? Un simple petit morceau de papier. Je ne me souvenais plus avoir rangé quoi que ce soit dans cette poche je le déplie. Dessus, d'une écriture un peu bâclée, j'arrive à lire :

« 7ème étage, sorcière borgne, dissendium, Honeydukes ».

Mais bien sûr ! C'est Potter qui m'avait donné ça après avoir perdu un pari avec moi, le soir du bal de Halloween. C'est un passage secret. Depuis, je l'avais complètement oublié. Autant aller voir dès maintenant de quoi il s'agit. A six heures du matin, il y a peu de chances que je croise qui que ce soit. Je m'habille en vitesse et me rends au septième étage.

Je parcours tout le niveau. Rien de particulier, si ce n'est la Salle sur Demande dissimulée par la tapisserie de Barnabas le Follet, et la statue sans prétention d'une sorcière portant un bandeau cachant un œil. « Sorcière Borgne », ça doit être ça. Dissendium ? Je ne vois pas. A tout hasard, je sors ma baguette et murmure Dissendium en visant la statue : rien ne se passe. Je réessaye en tapotant la sorcière borgne : celle-ci se déplace légèrement sur le côté, laissant apparaître un passage secret.

Je me faufile à l'intérieur, et la statue revient aussitôt en place. J'ai à peine le temps de jeter un Lumos pour pouvoir voir à l'intérieur du tunnel, que je sens mes pieds déraper sur un sol lisse. Je m'assieds par terre et je me laisse glisser, comme sur un toboggan géant, pendant au moins une demi-minute. Quand je sens que je perds de la vitesse dans ma glissade, je me relève et marche, tenant fermement ma baguette dans ma main droite pour éclairer le passage. Je parcours pendant un long moment un couloir taillé dans la roche, trébuchant deux ou trois fois le long du chemin.

Finalement, je rencontre des escaliers. Comme il n'y a aucune autre voie, je m'engage dans celle-ci. Quelques dizaines de marches plus tard, ma tête rencontre un peu trop brutalement à mon goût le plafond. Tout en me frottant le crâne en marmonnant des jurons, je lève la baguette : c'est une trappe. Le plus silencieusement possible, je pousse le battant.

J'arrive dans une pièce poussiéreuse, peuplée de caisses et d'ombres. Personne en vue. J'aperçois d'autres escaliers au fond de la salle : je les grimpe sans faire grincer une marche, puis regarde à travers la serrure. Je reconnais très vite le magasin de friandises sorcières Honeydukes.

Et voilà qui explique le dernier mot du bout de parchemin de Potter. « Honeydukes ». Je connais donc un passage de Poudlard qui me permet de sortir de l'école et de me fournir en bonbons incognito.

Tant que j'y suis, autant en profiter… Le magasin est bien vide. Après tout, il est six heures trente du matin, les propriétaires doivent sans doute dormir. J'ouvre la porte, et une délicieuse odeur de sucre parvient à mon nez. Silencieusement, je me dirige vers un grand panier rempli de sachets de Chocogrenouilles à trois mornilles le batracien chocolaté. J'en prends trois. Puis je me déplace jusqu'au stand de chocolat à modeler j'en prends un bon kilo, que je fourre dans un petit sac plastique placé à côté.

Je m'apprête à repartir, mais j'ai brusquement l'impression d'entendre Roxanne me crier dessus, légèrement hystérique :

– Ginger, enfin ! Judith et moi ne t'avons pas élevée comme ça !

– T'es pas ma mère, je grommèle.

Donc… Trois fois trois, neuf mornilles pour les Chocogrenouilles, et un kilo de chocolat à modeler, ça fait deux gallions et demi à peu près. Je range trois gallions d'or dans le tiroir-caisse magique du magasin, puis je lance un sort dans le bac de chocolat à modeler pour qu'on ne voie pas que quelqu'un (en l'occurrence moi) s'y est servi.

Parfois, je me dis que je serais une personne vraiment immorale si je n'avais pas mes amies.

OoOoO

De retour à l'école, il est déjà sept heures. Je file dans ma salle commune ; personne n'est encore réveillé. Heureusement d'ailleurs les élèves se seraient posé des questions s'ils m'avaient vue arriver toute habillée, les joues et le nez rougis par le froid, avec des sacs de chez Honeydukes dans les bras. Je monte dans mon dortoir et m'assois sur mon lit.

Je prends le tas de chocolat à modeler, que je divise en deux grosses balles de tailles égales. Avec ma baguette, je donne une forme de chien à la première, et de hibou à la seconde. Je lance un sort de glaciation sur les deux ; le chocolat se durcit. Comme ça, il ne risque pas de se retransformer en gros tas informe.

Après le petit-déjeuner, je me rends au terrain de Quidditch et récupère mon balai. Il fait un froid pas possible, et ça risque d'être mauvais pour le bois de ce bon vieux Comète 290. Je fais quelques pirouettes dessus, pour passer le temps, puis, les mains gelées malgré mes gants, je retourne dans ma chambre et pose le balai sur mon lit. Bon, ça c'est fait. Comment vais-je m'occuper, maintenant ?

Je remarque sous une chemise traînant par terre une forme étrange. Je soulève le vêtement : c'est ma guitare ! Je l'avais complètement oubliée. Je la ressors et commence tranquillement à me jouer une ballade. Bientôt, une septième année ouvre la porte, furieuse.

– Y en a qui essaient de travailler, ici !

Bye bye la guitare.

OoOoO

Quelle journée horrible. Ce que je m'ennuie… Il est vingt et une heures. Je n'ai rien fait, strictement rien, de ma journée. J'ai l'impression d'être vide. Allons, ma fille, il est temps d'agir ! Tu ne vas pas te morfondre comme ça pendant deux semaines ? Deux semaines entières toute seule ! Non, je ne peux pas supporter deux semaines comme ça. Impossible.

Je me sens brusquement très seule. Je prends conscience du fait que je n'ai aucune famille. Ce n'est pas une grande découverte, mais cette pensée me frappe de plein fouet. Je suis seule. Tandis que mes amies peuvent passer Noël autour d'un feu de cheminée avec ma famille, moi, je n'ai que le souvenir d'eux périssant dans les flammes…

Je dois me ressaisir ! Non, la vie est belle, pas un nuage dans le ciel, le monde me sourit, je suis orpheline… Non, non, tout va bien, j'ai des amis, j'ai un souffre-douleur, je suis une bonne élève à l'école, que demander de mieux ?

Une famille, murmure la voix que je croyais avoir fait taire au fond de mon crâne.

Une idée stupide me vient en tête. Mais alors vraiment stupide. Il me reste encore une piste pour connaître ma famille. Il est temps de la suivre jusqu'au bout. Et tant pis pour tous les règlements que je transgresserai… Et puis ça fera un peu d'action pour ces vacances !

Le couvre feu est dans une demi-heure ; j'ai le temps d'aller aux cuisines. Arrivée devant une certaine nature morte, je chatouille la poire qui se met à glousser. Le tableau me libère le passage.

– Bonjour mademoiselle ! couine un elfe de maison. Puis-je vous aider ? Voulez-vous dîner ?
– Oui, vous pouvez m'aider, non, je ne veux pas dîner. J'aurais besoin… d'un gros morceau de pain. Et puis du fromage. Et… Et quelques pommes aussi. Oui, ce sera tout. Du pain, du fromage, des pommes. C'est possible ?
– Bien sûr, me répond l'elfe, qui n'a pas l'air surpris par ma requête. Je vais vous chercher cela tout de suite.
– Et au fait, j'ajoute avant qu'il ne s'en aille. Vous ne m'avez jamais vue. Compris ? Je ne suis jamais allée dans ces cuisines.

Docile, l'elfe acquiesce avant de partir me chercher ce que je lui ai demandé.

Une fois revenue dans ma chambre avec ma nourriture sous le bras, je lâche tout sur mon lit, vide un sac en le secouant, puis fourre à l'intérieur les pommes, le fromage, le pain, et mes chocogrenouilles achetées tout à l'heure, ainsi qu'un porte-monnaie contenant cinq gallions et vingt livres sterling, et un pull. Je regarde une seconde un petit miroir que m'a offert Roxanne il y a bien longtemps, et que je n'utilise jamais, puis le glisse lui aussi dans le sac. Ce sera comme si mes amies m'accompagnaient. Pourvu qu'elles puissent me guider… Ensuite, je m'habille avec un autre pull, un pantalon épais de Quidditch, des chaussettes en laine ; j'enfile une lourde cape noire, une écharpe rouge autour de mon cou ; je fourre mes gants en peau de dragon dans mes poches, et, une fois mes chaussures favorites aux pieds, j'attrape mon balai et lui lance un sort de Désillusion, ainsi qu'à mon sac. Je place des vêtements sur mon lit et les recouvre d'un drap, puis éteins la lumière : c'est parfait, on dirait vraiment que quelqu'un dort dans mon lit. J'attrape alors mes lettres pour Judith et Roxanne, et le chien et le hibou en chocolat, et sort de la chambre en un coup de vent.

Quand je descends dans la salle commune, je rencontre le regard étonné de la dernière Gryffondor encore debout.

– Tu vas où ? me demande la fille, qui me semble-t-il, est en troisième année.
– Ze vais bosder des leddres, je réponds mollement, feignant avoir un nez bouché, en les agitant devant moi.
– Le couvre-feu est dépassé, me prévient-elle en se levant, sans doute pour rentrer dans son dortoir et rejoindre son lit. Et visiblement tu es bien malade, ajoute-t-elle en fronçant les sourcils. Ca risque d'empirer si tu sors dans cet état.
– Ze b'en vige.
– Pardon ?
– Je-m'en-fi-che, je répète lentement, en faisant semblant de m'efforcer de parler intelligiblement.

Je sors en vitesse avant qu'elle ne dise quoi que ce soit d'autre, puis me rends à la volière. Pilpel, mon hibou, vole vers moi et j'évite juste à temps une collision entre mon crâne et lui. Je le ramasse et lui attache la lettre de Roxanne et le sachet contenant le hibou en chocolat sur une patte.

– Ne leur apporte pas ça avant deux jours, je murmure à Pilpel en lui caressant la tête avec mon pouce.

En réponse, l'oiseau frotte sa tête contre la paume de ma main, puis s'envole dans une petite niche tout en haut de la volière, et, miracle ! sans détruire les sucreries qu'il transporte.

La Grande Porte doit être fermée, à cette heure-ci. En effet, qui à part moi voudrait sortir du château à une heure pareille ? Après m'être lancé un sortilège de Désillusion, je me dirige vers le seul passage secret menant vers l'extérieur de Poudlard que je connaisse. Arrivée devant la statue de la sorcière borgne, je murmure Dissendium. Comme prévu, la statue se déplace sur le côté. J'enfourche mon balai, allume ma baguette, puis me lance dans le passage. Au bout de trois minutes, j'arrive à la trappe de Honeydukes.

Maintenant, ça va être coton. J'entends du bruit au-dessus de ma tête ; visiblement, les vendeurs sont en train de tout ranger avant la nuit. J'attends pendant un moment qui me paraît extrêmement long. Finalement, quand le moindre chuchotement s'est tu, j'ouvre la trappe le plus silencieusement possible, monte les escaliers menant au magasin, puis lance un Alohomora sur la porte bien évidemment fermée. La porte ne s'ouvre pas. J'aurais dû me douter que les magasins ne se servent pas de sorts si simples au point que l'on peut les ouvrir d'un sort appris en première année…

Je réfléchis quelques secondes, puis un sort enseigné par Pendleton pendant un de mes cours supplémentaires me revient en mémoire. Un peu compliqué. Ca devrait marcher... Je brandis ma baguette et essaie ce sort - je ne vais pas vous le révéler, vous risqueriez de vous en servir à mauvais escient... Bande de petits vicieux !

Il y a un déclic : la porte est ouverte. Je sors rapidement et lance le contre-sort derrière moi pour refermer la porte à clé, afin que personne ne découvre comment je suis sortie de l'école.

J'enfile mes gants en peau de dragon pour me protéger du froid hivernal. Autour de moi, pas un bruit, pas un souffle de vent. La lune, pleine, éclaire la rue commerçante et les diverses boutiques et échoppes de Pré-au-Lard. Le village dort.

L'elfe des cuisines que j'ai vu tout à l'heure ne dira rien si on lui demande quoi que ce soit. La fille dans le dortoir pense que je suis bien malade ; aussi, demain matin, quand elle verra que je ne me suis pas levée, elle passera rapidement dans ma chambre et me verra dormir tranquillement dans mon lit. Sans savoir bien sûr que la seule chose qu'elle pourra y voir, ce seront des vêtements roulés en boule recouverts d'un drap. Bref, on ne constatera ma disparition que dans un certain moment.

Satisfaite de mon travail, je rajuste mon sac sur mon dos, enjambe mon balai, puis, après avoir jeté un dernier regard vers l'immense silhouette du château de Poudlard, je m'envole vers d'autres horizons. Direction Londres. Plus précisément à l'appartement où on m'a trouvée, bébé, au milieu des flammes.

J'aurai peut-être la chance de croiser les Granger, ceux qui habitaient juste en face au moment de l'incendie… Et enfin, enfin, je saurai qui je suis.