Ce chapitre me plaît assez peu. J'ai eu du mal à l'écrire et le résultat est bien loin de me satisfaire. Plus court que les autres chapitres, il apporte un tout petit peu à l'intrigue principale de l'histoire.


Le jour du départ des élèves pour les vacances de Noël, Lucy Ackerley était restée à Poudlard, seule. Son amie Rose Weasley était partie, et Albus Potter aussi. Elle ne lui avait plus jamais parlé depuis le 31 octobre, ce fameux soir où elle avait voulu le rendre jaloux en embrassant un autre garçon. Elle pensait qu'il l'aimait – manifestement, elle s'était trompée. En se retournant pour voir la réaction du jeune Potter, elle l'avait vu en train d'embrasser cette rouquine insupportable qui avait un an de plus qu'eux.

Son cœur s'était brisé en mille morceaux en les voyant. Albus avait menti ; il n'avait pas invité Enderson au bal pour énerver son grand frère, mais pour pouvoir sortir avec elle par la suite.

Malgré elle, Lucy regrettait tous ces moments passés avec Albus, qui semblaient maintenant improbables, trop oniriques pour avoir réellement eu lieu. Albus avait toujours été son meilleur ami – maintenant, il était son pire ennemi. Du moins essayait-elle de s'en convaincre.

Restée seule dans sa salle commune, Lucy dessinait songeusement, ressassant ses souvenirs, les meilleurs comme les pires, les plus anciens mêlés aux plus récents, de ses moments passés avec Albus. Sans s'en rendre compte, elle esquissa les silhouettes de deux personnages.

Elle aurait aimé être celle qu'il avait embrassée le soir du bal, celle avec qui il aurait parlé des heures durant, celle pour qui aurait été destiné l'éclat de complicité dans ses yeux vert émeraude. Lucy regarda son dessin : l'un des personnages était devenu une fille, dont les cheveux relativement clairs bouclaient autour d'un cou de cygne. C'était une Lucy idéalisée, avec des traits fins et de grands yeux sombres, portant une superbe robe de princesse. L'autre personnage – son cœur se serra quand elle le réalisa – n'était autre qu'Albus, aux yeux clairs et aux cheveux noirs ébouriffés, dans une cape de chevalier, serrant sa baguette dans son poing, prêt à tout pour défendre sa belle.

Malheureusement, cela n'arriverait jamais, songea amèrement Lucy. Jamais il ne pourrait l'aimer après ce qu'elle avait fait à Ginger, au cours de Médicomagie. Si seulement, si seulement elle avait anticipé. Si seulement elle ne s'était pas retrouvée seule ce jour-là… Peut-être que la présence d'un condisciple aurait poussé Lucy à ne pas agir comme elle l'avait fait. Elle n'aurait pas été forcée de faire tomber l'écharpe rouge sur le visage paniqué d'Enderson. Mais elle l'avait fait. Et maintenant qu'Albus le savait, il devait la détester. Et elle aurait compris cette réaction : elle-même, en ce moment, elle se détestait.

Furieuse contre son sort, elle brandit sa baguette et déchira en deux le parchemin sur lequel elle dessinait à l'aide d'un sort de découpe. La coupure, nette, séparait les deux personnages. Elle roula en boule celui d'Albus et le lança dans une poubelle. Elle prit l'autre morceau de la feuille – qui était le brouillon d'un devoir de potions à faire pour la rentrée – le fourra dans son sac, et remonta dans sa chambre d'un pas vif.

Ce que Lucy ignorait, c'est qu'elle avait ensorcelé les deux morceaux de parchemin. Les deux personnages dessinés n'étaient plus immobiles ; ils étaient vivants.

Vers onze heures du soir, Albus de papier, encore froissé par le mouvement rageur de sa créatrice, regardait autour de lui, se demandant comment il ferait pour sortir de là. Il n'y avait qu'une seule chose qui comptait pour lui : retrouver sa belle, cette femme dont il ne connaissait pas le nom, mais dont le seul regard avait suffit pour lui voler son cœur. Il sentait, plus qu'il ne savait, de son côté, qu'elle l'attendrait coûte que coûte. Et le bonhomme de papier se sentait prêt à affronter tous les dangers pour elle, en bon chevalier servant qu'il était.

Il fit un effort considérable pour se propulser hors de son support de parchemin. Il essaya ensuite de faire exploser le mur que constituait la poubelle autour de lui, afin de sortir, avec sa baguette, mais cela ne marchait pas. Sa baguette ne fonctionnait que dans ses rêves. Ce n'était qu'une baguette en parchemin, après tout.

Avant qu'une autre idée ait pu lui venir dans sa tête de papier, un visage horrible apparut devant l'ouverture de la poubelle. Albus en papier voulut pousser un cri, mais aucun son de sortit de sa bouche grande ouverte.

Sans voir le personnage animé, l'elfe de maison prit la corbeille avec lui et transplana dans les cuisines du château. Une fois arrivé, la poubelle en main, il se rendit devant un immense sac en toile, contenant toutes les ordures du jour de Poudlard. Il fit léviter la corbeille au-dessus de lui, puis la fit basculer en avant pour la vider de son contenu.

Albus en papier se sentit glisser. Il se retint de toutes ses forces au bord de la corbeille, jusqu'à ce que la dernière boulette de papier soit tombée. En bas, l'elfe ne comprenait pas pourquoi ce morceau de papier restait accroché. Il secoua la poubelle, mais le parchemin tenait bon. C'est alors qu'il se rendit compte que le papier s'agrippait littéralement au rebord. Surpris, il laissa tomber la petite poubelle.

Albus en papier se laissa emporter par la corbeille, puis la lâcha au dernier moment ; alors que celle-ci percutait le sol dans un bruit sourd, lui atterrissait en douceur sur le sol dallé de la cuisine. A peine ses pieds de papiers touchèrent-ils la terre ferme qu'il se mit à courir pour échapper à l'elfe qui s'était lancé à sa poursuite. Passant sous les tables, se faufilant entre les pieds et sautant par-dessus les petits obstacles, le bonhomme de papier espérait que l'elfe ne le rattraperait pas. Celui-ci avait essayé de le ramener d'un simple Accio, mais avait dû se rendre à l'évidence : pour une obscure raison, les sorts ne fonctionnaient pas sur le personnage en parchemin animé.

Albus en papier courait à en perdre haleine, le long du mur, désespérant de trouver une porte. Les murs semblaient parfaitement lisses. Comment sortir d'une salle sans issue ? Il se ferait rattraper et finirait fatalement dans les ordures, loin de son aimée…

Penser à Lucy en papier fit naître en lui un sentiment mêlant amour, courage et volonté, balayant toute trace de désespoir. Non, il ne se laisserait pas abattre. Il devait la retrouver quoi qu'il arrive. Il n'aurait pu expliquer pourquoi – c'était comme ça, comme s'il avait été créé pour rester auprès d'elle.

A ce moment-là, un carré dans le mur pivota autour de l'un de ses côtés. Albus comprit : c'était une porte dissimulée. Il se jeta dans l'ouverture et continua de courir, sans faire attention aux cris de surprise des deux étudiantes, qui se ressemblaient comme deux gouttes d'eau, qui avaient ouvert la porte.

– Emma ! Tu as vu ça ? Qu'est-ce que c'était ?
– Ça, Clo, je n'en sais rien !

Au bout de quelques couloirs, à bout de souffle, il se laissa tomber à terre, épuisé. Il jeta un coup d'œil derrière lui : l'elfe ne l'avait pas suivi. Quand il se sentit enfin prêt pour continuer son périple, il se leva et regarda autour de lui. Un problème de taille se posait : il ne savait pas du tout où il était, ni où il allait. Tant pis, il prendrait le chemin que le hasard lui offrirait.

Il se retourna et tomba nez-à-nez avec un rat. Surpris et terrorisé, il fit un bond de quelques centimètres et recula, brandissant sa baguette en parchemin devant lui – bien que ce soit parfaitement inutile. Oui, il était terrorisé : le rat faisait sa taille, mais était bien plus large que lui. Et les rats ne sont-ils pas connus pour grignoter le parchemin ?

-X-X-

Dès qu'elle entendit ralentir la respiration de la créatrice, la princesse Lucy en papier sortit de son support de parchemin du mieux qu'elle put. Avec une robe de cette taille, ce n'était pas si facile. Elle se retrouva donc en haut de la table de chevet de la créatrice, qui semblait à présent dormir à poings fermés.

Lucy en papier se jeta du haut du meuble, et se laissa porter par l'air jusqu'au sol en douceur. Dès que ses ballerines touchèrent le parquet de la chambre, elle se mit à marcher d'un pas vif, retenant les bords de sa robe devant elle pour ne pas trébucher.

Elle avait échangé un seul regard avec le jeune homme, mais elle savait qu'il l'aimait autant qu'elle-même. Ils avaient été séparés mais ils allaient se retrouver. Sans s'être concertée avec Albus en papier, elle savait qu'il la rechercherait coûte que coûte.

Elle arriva devant des escaliers. Se laissant tomber marche par marche, elle atteignit finalement la salle commune. Un feu ronflait dans l'âtre. Tout était calme : les étudiants de Serdaigle s'étaient couchés. Elle rejoignit l'endroit où se trouvait auparavant la corbeille, là où son aimé avait été jeté sans ménagement. Mais elle avait disparu.

Comment allaient-ils se retrouver ? Malheureusement pour elle, la petite princesse n'eut guère le temps de se poser la question. En se retournant, elle se retrouva nez-à-nez avec… un chat.

-X-X-

Tremblant, Albus en papier regardait le rat droit dans les yeux. C'est ainsi qu'il put lire dans les orbites noires de l'animal le sentiment qui l'habitait lui-même : la terreur. Oui, le rat avait peur de cette silhouette en papier animée, et qui surtout, tenait ce morceau de bois entre ses doigts. Le rat ne savait pas de quoi il s'agissait, il savait seulement qu'un gamin d'une taille plus conséquente s'en était servi pour le rendre jaune. La couleur s'était estompée au fil des semaines mais il se souvenait de la honte cuisante qu'il avait éprouvée en se retrouvant de cette couleur devant ses congénères.

Albus ne savait pas tout cela ; il était trop heureux de sa chance pour songer à le comprendre. Il venait de trouver un moyen de locomotion. Il avança d'un pas, et le rat esquissa un geste pour se retourner et détaler. Sans hésiter, Albus sauta sur le dos du rongeur. Celui-ci couina de terreur et se mit à tourner sur lui-même dans l'espoir de faire tomber le bonhomme de parchemin, mais Albus s'agrippait de toutes ses forces aux poils du petit animal. Finalement, tout en couinant de toutes ses forces, le rat se mit à courir. Il tourna à l'angle de quelques couloirs, grimpa une demi-douzaine d'escaliers, essuya les protestations des personnages des tableaux dérangés dans leur sommeil. Il avait tellement peur de son cavalier qu'il finit par rentrer dans un mur, tête baissée. Assommé, il s'effondra par terre.

Le chevalier improvisé sauta du dos de la bête et regarda autour de lui. Il était tout en haut d'un escalier, devant une porte. Malheureusement, il était loin d'avoir la taille requise pour pouvoir atteindre la poignée. Mais cette taille, justement, lui offrait une autre solution. La porte ne touchait pas tout à fait le mur : elle formait une ouverture très étroite avec celui-ci, suffisamment étroite pour pouvoir y glisser un morceau de parchemin. Le bonhomme se plaça de profil et entra par l'ouverture. Une dizaine de centimètres plus tard, il était entré dans la pièce fermée par la porte.

Il reconnaissant l'endroit : c'était ici que la créatrice les avaient dessinés, lui et la jolie princesse. Il promena son regard dans la salle, et tomba sur un gros chat persan blanc. Celui-ci se tenait presque couché, tendu comme un arc, prêt à sauter sur sa proie. Le félin était à la chasse. Albus eut un mauvais pressentiment : il courut de façon à voir ce qui se trouvait devant le félin.

Son cœur de papier manqua un battement. C'était la princesse Lucy.

-X-X-

Immobile, Lucy en parchemin regardait le fauve s'approcher d'elle. Il allait la mettre en pièces et elle mourrait avant d'avoir pu croiser à nouveau les yeux clairs de son aimé. Elle voyait son visage pâle et figé se refléter dans les yeux dorés du chat. Elle ne voyait rien d'autre que ces deux globes colorés s'approcher d'elle, indéfiniment… Enfin, le chat sembla prêt à se jeter sur elle. Il amorça un geste avec sa patte, mais s'arrêta au dernier moment et poussa un miaulement de douleur.

Lucy tourna la tête en même temps que le chat et regarda la silhouette qui venait de planter sa baguette de parchemin rigide dans la patte arrière de l'animal. Un sourire illumina son visage. C'était lui, c'était son sauveur. Elle savait qu'il la retrouverait.

Albus, face au chat, n'en menait pas large. Après avoir accompli cette diversion et retiré sa baguette, le petit héros de papier froissé se trouvait sans défense, et sans moyen d'attaque, devant le félin furieux. Celui-ci se jeta sur lui, toutes griffes dehors. Albus roula en avant et le chat sauta par-dessus lui. Il se retourna aussitôt, très en colère, et courut après la créature en papier. Le bonhomme de parchemin rejoignit en vitesse sa princesse, la pris dans ses bras et détala avant que le chat ne l'attrape. Il se réfugia sous un meuble couvert de poussière, où se trouvait un autre rat.

Terrorisé par l'animal, Lucy ouvrit la bouche pour pousser un cri mais, bien sûr, aucun son n'en sortit. Albus, lui, était ravi. Comme l'autre rat, celui-ci avait peur des silhouettes en papier. Le jeune homme s'avança vers lui, l'air menaçant, la baguette en avant. Le rongeur sortit de sous le meuble. Dehors, il poussa un couinement terrifié : il devait avoir croisé le chat.

Albus reposa Lucy au sol et celle-ci lui prit la main. Il lui sourit. Enfin. Ils s'étaient retrouvés.

– Fergus ! s'écria une fille dehors. Je t'ai déjà dit de ne pas poursuivre les rats, c'est dégoûtant !

Il y eut un miaulement indigné, un claquement de porte, et puis plus rien à part le crépitement léger des flammes de la cheminée. Albus vérifia qu'il n'y avait plus personne dans la pièce, puis fit sortir Lucy de sous le meuble.

Celle-ci s'époussetait ; sa robe était parsemée de poussière. Quand elle eut finit, elle se retourna vers son aimé. Il lui souriait. Elle se jeta dans ses bras et l'embrassa. Tout devint blanc autour d'eux, mais elle n'y fit même pas attention. A présent ils étaient réunis, plus rien d'autre ne comptait. Elle resta immobile dans cette position, et n'aurait su dire si c'était de son propre gré ou si elle avait été magiquement figée.

Les deux morceaux de parchemin étaient redevenus inanimés, et n'en formaient plus qu'un.

-X-X-

Au même instant, un étage plus haut, Lucy en chair et en os, allongée dans son lit, se repassait sa journée dans la tête, avec la nette sensation d'avoir manqué quelque chose. Elle se redressa en sursaut en se rappelant : elle avait oublié sa cape dans la salle commune. Elle décida de la récupérer à l'instant. Elle enfila donc les chaussons au pied de son lit et sortit de sa chambre sans un bruit. Il n'y avait personne d'autre qu'elle – toutes les autres étaient parties en vacances, ce qui faisait d'elle la seule fille de sa promotion à être restée dans la tour de Serdaigle. Elle descendit lentement les marches des escaliers du dortoir, essayant de n'en faire craquer aucune pour ne pas réveiller les autres filles de Serdaigle.

Elle s'approcha du canapé sur lequel elle avait posé la fameuse cape et fut soulagée. La dernière fois qu'elle avait oublié une de ses affaires dans sa salle commune, un devoir de Botanique en l'occurrence, elle l'avait retrouvé le lendemain peinturluré avec de très jolies couleurs, qui n'auraient pas fait plaisir au professeur Londubat si elle l'avait rendu dans cet état. Il existait une coutume propre aux Serdaigles : si quelqu'un oubliait une nuit ses affaires dans la salle commune, il ne pourrait pas la récupérer sans que les affaires en questions aient été légèrement arrangées par les soins des autres élèves.

Heureusement, elle était arrivée à temps ; la cape était en un morceau, et toujours aussi noire qu'avant. Une fois qu'elle fut certaine que personne n'avait touché à son vêtement, Lucy plia la cape sur son bras et s'apprêta à repartir dans sa chambre. Elle se figea en se retournant.

Près d'un fauteuil traînait un petit morceau de parchemin sur lequel elle reconnut aisément des personnages qu'elle avait dessinés. Mais quand elle les avait fait apparaître au bout de sa plume, elle ne les avait pas mis en scène ainsi. Le prince charmant Albus et Lucy la jolie princesse s'embrassaient tendrement, se serrant l'un contre l'autre comme après une longue séparation.

Lucy songea qu'on ne lui avait jamais fait de farce aussi épouvantable que celle-ci. Le couple continuait de s'embrasser, immobile, insensible à la douleur que ressentait Lucy. Plus elle les regardait, plus elle sentait la nausée l'envahir et son cœur se serrer. Car elle savait qu'à cause d'elle, uniquement à cause d'elle, jamais cette situation ne pourrait arriver dans la réalité.

Des larmes lui brouillèrent la vue. Elle n'en pouvait plus. Elle était trop triste pour pouvoir avoir des pensées claires. Elle se saisit du morceau de parchemin d'un geste vif, puis, dans un accès de colère contre elle-même, le jeta dans le feu brûlant de la cheminée de la salle commune.

Elle regarda les flammes lécher le parchemin et détruire lentement les deux personnages. Enfin, quand le papier fut entièrement consumé, elle se retourna et remonta se coucher.