Après m'être élevée d'une vingtaine de mètres au-dessus du sol, je réfléchis : comment vais-je me rendre à Londres alors que je ne sais même pas précisément où est situé Poudlard, au Royaume-Uni ? La solution me vient immédiatement à l'esprit : il me suffira de suivre les rails du Poudlard Express, faisant le lien entre Londres et Pré-au-Lard. Une fois située exactement au-dessus du chemin de fer, perchée sur mon balai, j'accélère. Le vent s'engouffre dans mes cheveux emmêlés, le froid s'infiltre dans mes vêtements et me frigorifie. Je resserre ma prise sur mon Comète et rentre la tête dans les épaules.

Je sens finalement que le balai a atteint sa vitesse maximale ; environ cent kilomètres à l'heure, si ma mémoire est exacte. Je regarde le sol ; les rails défilent à une vitesse impressionnante, quelques mètres plus bas. Le Poudlard Express doit voyager à une vitesse équivalente. A chaque début d'année, la locomotive démarre à onze heures tapantes, et on arrive au plus sorcier des villages de Grande-Bretagne vers dix-neuf heure : huit heures de voyage, donc. Je ne sais pas si je tiendrai le coup. Je commence déjà à avoir mal aux bras, crispée comme je suis sur mon balai. Et la rapidité des Comètes 290 ne garantit pas, mais alors pas du tout, leur confort. Bref, il va falloir songer à faire une pause pendant le voyage.

Tout en veillant à suivre scrupuleusement le chemin des rails, je repense à ma décision de fuguer de Poudlard. J'ai la nette impression d'avoir fait une très, très grosse bêtise. Mais tant pis ; maintenant que je suis partie, autant mener à bout la mission que je me suis attribuée. Avec un peu de chance, les voisins d'en face de l'appartement calciné où on m'a retrouvée, les Granger, seront là pour les fêtes. S'ils sont aussi vieux que les autres habitants de l'immeuble le prétendaient, ils n'ont pas dû partir loin pour les vacances d'hiver.

Au bout de quelques heures de vol, je n'en peux plus. Mon postérieur me fait affreusement mal (les balais sont vraiment TRES inconfortables), je suis (presque) littéralement congelée, je ne sens plus mes doigts de pieds ni le bout de mon nez. Je m'élève un peu plus dans le ciel et regarde aux alentours ; je repère, à environ une dizaine de kilomètres du chemin de fer, une large zone bien éclairée, sans doute une ville. Je retiens mentalement l'emplacement des rails par rapport à l'agglomération, puis je me dirige vers elle.

En me rapprochant de la ville, je me rends compte que, finalement, elle n'est pas aussi petite que je l'avais cru. Les rues sont encore animées, alors qu'il est plutôt tard ; trois heures du matin si j'en crois l'horloge d'une chapelle croisée sur mon chemin. Je me pose dans une ruelle sombre, et annule le sort de désillusion me concernant, tout en laissant mon balai invisible. Je range mon chapeau de sorcière dans mon sac, puis m'aventure dans une rue, et inspire une grande bouffée d'air.

Je me mets aussitôt à tousser. J'avais oublié comme l'air était pollué dans les villes moldues ! Ma tendre Ecosse, celle où se situe Poudlard, me manquerait presque. En revanche, il fait meilleur ici que là-bas ; l'air est légèrement moins froid, bien qu'il le soit suffisamment pour me tenir éveillée.

Je déambule, tout en observant les alentours. Où vais-je passer la nuit ? Cet hôtel-là m'a l'air bien cher ; je n'ai pas assez d'argent moldu pour me permettre de dormir là-dedans. Je pense vaguement à dormir à la belle étoile, avant de me rappeler que mes sorts de chauffages sont très médiocres, et que le bruit m'empêchera de me lover dans les bras de Morphée.

Mes pas m'amènent devant un immeuble de dix mètres de haut, datant sans doute des années cinquante, dont la porte est couverte par une quinzaine d'affiches indiquant toutes la même chose : « Démolition le 3 janvier ». Le bâtiment est désaffecté. Je suis assez peu tentée de dormir à l'intérieur. Ce n'est pas que j'ai peur des fantômes – ceux à Poudlard vous le confirmeront – mais… Je ne me sens pas spécialement en confiance. Prenant mon courage à deux mains, je pousse la porte. Après tout, je n'ai pas vraiment d'autre choix.

La porte de l'immeuble étant vitrée, la lumière de la lune filtre. Au rez-de-chaussée du bâtiment, il y a deux portes – deux appartements vides. J'ouvre celle de droite. A l'intérieur, un canapé avachi qui me rappelle vaguement celui dans la salle commune de Gryffondor, et un vieux réfrigérateur vide et débranché. La pleine lune, là aussi, éclaire la pièce. Je pense bien que je vais passer la nuit ici. Résignée, je pose mon balai à mes pieds, puis m'allonge sur le canapé tout en serrant mon sac contre mon cœur. Je trouve rapidement le sommeil.

OoOoO

Je me réveille brusquement quelques heures plus tard ; avant même d'avoir ouvert les yeux, je sais que quelque chose ne va pas. Mon sang se glace dans mes veines quand je me rends compte que quelqu'un tient mon menton entre ses doigts. Une odeur mêlant alcool, sueur et cigarette me parvient. J'ouvre les yeux, paniquée ; un visage rouge et luisant m'observe, m'adressant un large sourire aux dents jaunes. Un sourire carnassier mais un peu stupide. La lumière d'une lampe torche est braquée sur mon visage et fait briller ses cheveux gras.

– Mignonne, marmonne l'homme, et son sourire stupide s'agrandit.

J'étouffe une exclamation et repousse l'homme le plus loin possible en me redressant vivement ; l'homme retombe sur ses fesses, l'air hagard – visiblement, il a bu, et ce n'était pas du jus de citrouille. Je remarque alors, derrière lui, un autre homme, chauve et avec l'air d'être tout aussi éméché, tenant la lampe torche pointée vers mon visage. Je saute derrière le canapé.

– Bah alors, s'écrie Cheveux Gras, t'veux pas d'moi ? C'est pas'que ch'uis moche, hein ?
– T'es pas moche, je rétorque. T'as pas un physique facile, c'est différent.

Je dois me tirer d'ici au plus vite. Mon sac est bien sur mon épaule ; mais qu'ai-je fait de mon balai ? Je l'avais désillusionné pendant la nuit, et l'avais posé au pied du canapé. Il faut que j'en fasse le tour pour le récupérer, ensuite je me casse par la porte d'entrée et je me désillusionne rapidement dans le hall de l'immeuble avant que les deux poivrots ne me rejoignent, pour pouvoir filer en balai sans être vue.

Au bout de quelques secondes, Cheveux Gras comprend ce que je viens de dire.

– Hé. C'était pas sympa ça dis donc !
– PAS GENTIL DU TOUT ! hurle Mr. Chauve, derrière lui.

On dirait que Mr. Chauve a du mal à contrôler le volume sonore de sa voix. La puberté sans doute.

Cheveux Gras essaie de contourner le canapé vers la gauche, et moi je me déplace sur la droite. Il s'arrête, essaie de contourner vers la droite, je me décale sur la gauche. Il pousse un grognement de frustration et essaie de m'attraper en sautant par-dessus le canapé. Il se vautre lamentablement. Le temps qu'il reprenne ses esprits, je contourne rapidement le canapé, balance mon bras vers le sol, attrape mon balai invisible, et me mets à courir vers la sortie. Malheureusement, c'était sans compter Mr. Chauve qui m'attrape par le poignet. Il est bien trop costaud comparé à moi ; je ne peux pas m'en tirer.

Cheveux Gras se relève, et avec son grand sourire flippant, s'avance lentement vers moi. J'essaie de me dégager de la poigne de fer de Mr. Chauve ; en vain.

– ALORS, ON FAIT MOINS LA MALIGNE, HEIN ? crie-t-il.

Bon, il est temps de passer à l'action. La Constitution magique stipule clairement qu'un sorcier ne peut se servir de la magie en présence moldue qu'en cas d'extrême nécessité. Je suis sur le point de me faire tabasser – ou autre – par deux hommes ivres bien plus costauds que moi ; on peut considérer que je suis en cas d'extrême nécessité, non ? Je lâche mon balai, qui tombe dans un bruit mat à mes pieds. Puis, d'un geste vif et je l'espère discret, je sors ma baguette de ma poche et la pointe sur mon autre poignet endolori et maintenu par Mr. Chauve.

De toutes mes forces, je pense Lashlabask. Heureusement qu'on a appris les sortilèges informulés cette année ! Mr. Chauve est repoussé et tombe à la renverse. Profitant de la surprise des deux compères, je me baisse et ramasse mon balai, puis cours vers la porte et la claque derrière moi. Je me lance un sort de Désillusion et m'apprête à sortir quand j'entends derrière moi une voix stupéfaite :

– Mais ! Où qu'elle est passée la p'tite demoiselle ?

Je ne fais pas un mouvement, espérant passer inaperçue. Heureusement, les deux ivrognes ne doivent pas avoir les yeux en face des trous, car ils me dépassent en courant, d'une démarche mal assurée, sans me distinguer. J'attends deux bonnes minutes, le temps qu'ils se soient éloignés, puis je sors à mon tour.

Le ciel est violacé, légèrement rouge à l'horizon ; le soleil se lève. Les voitures font déjà un bruit d'enfer, les habitants de la ville marchent vite, pressés d'aller au travail. Je regarde ma montre : il est huit heures du matin. La rencontre avec ces deux abrutis m'a bien réveillée ; je ne risque pas de me rendormir. J'enfourche mon Comète 290 puis m'élève dans le ciel. Je retrouve rapidement le chemin de fer du Poudlard Express et reprends mon voyage.

OoOoO

Vers midi, morte de faim, je me pose au pied d'un gros chêne au milieu d'une forêt. Le moindre bruit est étouffé par la neige qui tapisse le sol et les branches des arbres dépourvus de leurs feuilles. Je rends à nouveau visible mon sac, puis en sors le fromage que j'avais demandé la veille à l'elfe, à Poudlard. J'en dévore un bon morceau en savourant le silence du lieu, appuyée contre un tronc – je n'ai pas vraiment envie de m'asseoir, après avoir passé quatre heures perchée sur un balai. Je me dégourdis les jambes, puis reprends mon chemin.

A peine une demi-heure plus tard, j'aperçois les premières maisons de la banlieue londonienne. Je retiens un cri de joie et commence à faire perdre de l'altitude à mon Comète. Bientôt, je pose le pied sur le sol bétonné de la capitale. Entre le bourdonnement désagréable des voix et le grondement des moteurs des véhicules, mes oreilles sont submergées par le bruit.

Je me cache dans une ruelle sombre, puis murmure un sort en pointant ma baguette sur mon balai après l'avoir rendu à nouveau visible :

Reducto !

Aussitôt, le Comète 290 se met à rétrécir. Mais alors qu'il a atteint une cinquantaine de centimètres de longueur, le rétrécissement s'arrête. Je relance le sortilège, mais rien ne se passe. Sans doute une propriété magique du balai, un contre-sort lancé en usine pour ne pas que le balai devienne trop petit.

Résignée, j'essaie tant bien que mal de le mettre dans mon sac ; le manche dépasse. Tant pis. Je me lance le contre-sort pour le sortilège de Désillusion, puis sort.

Je me trouve dans une grande avenue que je ne connais pas. Je marche à tout hasard, sur les trottoirs couverts de neige sale, parfois dévisagée par les passants – avec une tignasse comme la mienne, j'ai parfois l'air d'un phénomène de foire – jusqu'à atteindre une station de métro. Descendue dans les tunnels, je finis par trouver un plan.

Je me trouve à la station de Paddington ; si je me souviens bien, l'appartement incendié se trouve pas très loin de Bond Street. J'ai un changement de ligne à faire. Je m'achète un ticket puis prend le métro. Au cours du changement, je croise un jeune d'une vingtaine d'année, avec des dreadlocks sur la tête. Il s'écrie :

– C'est quoi, cette cape ? C'est pas carnaval aujourd'hui !

Oups. J'improvise :

– Au moins, c'est original. Pas comme la perruque que tu portes !

Il me fait un geste obscène et passe son chemin. Pour cette fois-ci, ça va. Mais j'ai intérêt à me changer rapidement si je veux ne pas attirer l'attention.

Arrivée à destination, je marche dans l'avenue bordée de magasins, très fréquentée à l'avant-veille de Noël. Petit à petit, je m'enfonce dans des rues de plus en plus courtes, jusqu'à arriver à destination.

Comme dans mon souvenir, l'immeuble, haut de quatre étages, ne se différencie pas spécialement de ceux qui l'encadrent. Une jeune femme sort au moment où j'arrive sur le pas de la porte ; elle la garde gentiment ouverte, et je la remercie en entrant dans le hall de l'immeuble. Sans clés, je ne vois pas comment j'aurais pu entrer en me passant de ma baguette.

Je monte les quatre étages, et jette un œil à la porte des Granger ; non, c'est l'heure du déjeuner, je les dérangerais en sonnant maintenant et peut-être refuseraient-ils de m'aider. Je repasserai tout à l'heure.

Epuisée, j'ouvre l'autre porte de l'étage, celle de l'appartement brûlé. La pièce est toujours légèrement noircie, comme si la suie refusait de s'en aller depuis tout ce temps. Sans réfléchir, je lâche par terre mon sac, devant la cheminée éteinte, et retire ma cape. Je la plie soigneusement, la dépose sur le plancher, puis pose ma tête dessus. Je m'endors bien vite.

OoOoO

J'ouvre les yeux dans la soirée. J'essaie de déterminer la cause de mon réveil, quand j'entends un gargouillis : c'est la faim qui m'a tirée du sommeil. J'ouvre mon sac et termine le fromage. Ensuite, je mange une pomme. Puis une autre. Et encore une autre. Mais j'ai toujours faim. Je ne peux pas manger toutes mes réserves d'un coup… A contrecœur, je me lève, m'étire pour faire disparaître mes courbatures dues à mon périple en balai et à ma sieste effectuée à même le plancher en linoléum cramé de l'appartement.

Je sors de mon sac mon porte-monnaie. Je ne pourrai pas me servir de mes gallions : j'ai travaillé pour la moitié des commerçants du Chemin de Traverse, et ils seraient très étonnés de me voir en-dehors de l'école alors qu'ils savent que je n'ai pas de famille. Bref, je serais aussitôt grillée. Donc on oublie les gallions.

En revanche, j'ai une petite vingtaine de livres sterling. Ca ne me permettra pas de rester ici bien longtemps, mais j'aviserai plus tard. Je mets mon sac sur mon épaule, enfile un deuxième pull par-dessus le premier, met ma cape sur les épaules – tant pis si on me prend pour une originale, il fait trop froid pour se balader sans – puis je sors de l'appartement.

Il est à peine dix-huit heures, mais, à cause de l'hiver, il fait déjà nuit noire. Je marche à vive allure, tout en tenant mes bras serrés contre mon corps, espérant vainement me réchauffer. Bientôt je suis obligée de ralentir, pour ne pas glisser et m'étaler sur la neige boueuse qui recouvre les trottoirs. Je regarde attentivement mes pieds, marchant très lentement pour éviter la moindre chute. J'arrive finalement devant un magasin de sucreries. Je pousse la porte ; une petite cloche accrochée au-dessus de celle-ci signale mon entrée.

La moyenne d'âge dans le magasin doit être de dix ans. Des gamins courent dans tous les sens, d'un stand à l'autre, traînant derrière eux leurs parents dépassés par les événements. On se croirait dans une cour de récréation. Je me fraye un passage jusqu'à des portants de barres extra-nourrissantes au chocolat – exactement ce qu'il me faut. Une barre coûte deux livres cinquante ; j'en prends deux, puis repars en expédition vers la caisse.

Je dois faire la queue pendant au moins dix minutes avant de pouvoir poser mes achats devant la vendeuse. Elle doit avoir à peu près mon âge, mais elle a l'air profondément désabusée.

– Cinq livres s'il-vous-plaît, récite-t-elle d'un ton monocorde.

Je lui tends mon billet de vingt. Elle me rend mollement la monnaie. Ses gestes sont répétitifs, son regard éteint. Elle ressemble à un automate.

Je range mon porte-monnaie dans mon sac puis sors. Entre-temps, il s'est remis à neiger. Je regagne l'appartement d'un pas vif. Un homme sort au moment où j'entre et il me tend galamment la porte. Je bénis ma chance ; une fois de plus, je peux entrer sans problème, et surtout sans clé. A l'intérieur de l'appartement, il fait un peu plus chaud que dans la rue. Mon regard tombe dans l'âtre sombre de la cheminée, mais l'idée de lancer un feu disparaît de mon esprit aussi vite qu'elle m'est venue : la cheminée n'a pas été ramonée depuis des lustres, ça pourrait être dangereux.

Je pense à nouveau à mes mauvais sortilèges de chauffage. La dernière fois que j'ai voulu en lancer un, ma robe s'est enflammée. A éviter, donc. En parlant de sortilèges, j'ai lancé un Lashlabask quand les deux ivrognes me sont tombés dessus ce matin… J'aurais dû recevoir une lettre du Ministère me disant qu'on allait me détruire ma baguette ou quelque chose comme ça, non ? Sans doute la lettre est-elle arrivée à Poudlard. Quand ils verront qu'une lettre du Ministère est arrivée à mon nom, ils vont bien finir par se rendre compte que j'ai filé. Ils vont lancer des recherches, et, je le crains, me retrouver. Bref, j'ai intérêt à retrouver mes parents au plus vite. Il n'est que dix-neuf heures : il est temps de rendre visite aux Granger.

-X-X-

Maureen Granger vidait le lave-vaisselle. Elle sortait une assiette, l'essuyait, la rangeait dans le placard, puis passait à l'assiette suivante. Ce travail était répétitif, mais cette routine était agréable. Pas d'imprévus possible dans ce travail-là, à part éventuellement une assiette mal lavée par la machine. Parallèlement, cela lui permettait de penser à autre chose. On était un 23 décembre ; comme souvent à l'époque de Noël, les pensées de Maureen glissèrent naturellement vers l'incendie de 2004.

Après avoir confié la petite Ginger Enderson au pensionnat pour jeunes filles Hestia, elle n'en avait plus entendu parler et avait souhaité oublier toute cette histoire. Mais, et c'était bien dommage, songea Maureen, on ne pouvait pas décider des souvenirs que l'on gardait et de ceux que l'on oubliait. L'image des flammes léchant l'appartement de Mrs. Andres était encore très nette dans son esprit. En y repensant, elle frissonna, et frotta avec d'autant plus de force son assiette.

Pour occulter l'incendie de son esprit, elle pensa à autre chose. Cette année, elle allait voir sa fille, et toute sa belle famille, à l'occasion du dîner de Noël. Elle n'avait pas souvent l'occasion de voir ses petits-enfants, Rose et Hugo, parce qu'ils allaient à l'école de sorcellerie Poudlard pendant pratiquement toute l'année. Cela faisait au moins quatre mois qu'elle ne les avait pas embrassés. Elle sourit en s'imaginant entourée de sa fille et de ses enfants pour ce Noël.

Aussitôt, une autre image s'imposa dans son esprit : celle de Mrs. Andres, debout au seuil de sa porte, lui annonçant ces mots qu'elle n'avait jamais oublié après tout ce temps.

« Les jours sont comptés. Tout ce que je vous demande, c'est de prendre soin de la petite Ginger Enderson… »

Elle secoua la tête, espérant chasser ces phrases de son esprit ; en vain. Excédée, elle posa brutalement l'assiette qu'elle tenait sur la table de la cuisine. Il fallait qu'elle fasse quelque chose pour se changer les idées. Lire, par exemple. Le Daily Mail du jour annonçait des nouvelles déprimantes ; elle fut vite lassée et attrapa une ancienne lettre de sa petite-fille posée sur la table. Elle la lut de bout en bout, jusqu'à la connaître par cœur mais l'image de Mrs. Andres restait bien présente dans son esprit. Elle se leva et ouvrit la porte d'entrée pour voir s'il y avait du courrier.

Maureen eut alors le choc de sa vie.

Sur le seuil de la porte de l'appartement brûlé se tenait, dans la même pose que Mrs. Andres dix-sept ans plus tôt, une jeune fille qui lui ressemblait énormément. Celle-ci la regardait avec un air légèrement surpris. Elle s'avança vers elle ; par réflexe, Maureen essaya de fermer la porte. Mais elle fut bloquée par le pied de la jeune fille qui semblait avoir anticipé la réaction de Maureen. Elles poussèrent un cri en même temps ; Maureen de peur, la fille de douleur.

– Allez-vous-en ! s'écria Maureen en essayant de pousser la porte.
– Non, je dois vous parler.

Maureen remarqua alors un détail qui lui glaça le sang : l'autre tenait dans sa main un long bâton en bois, d'une trentaine de centimètres. Une baguette. Maureen savait qu'elle n'avait aucune chance face à une sorcière. La fille suivit le regard terrorisé de Maureen, puis releva la tête pour la regarder droit dans les yeux. Maureen n'essaya même pas de cacher sa panique.

– Vous savez ce que c'est ? dit-elle en levant sa baguette.

Maureen eut un mouvement de recul. Elle hocha la tête. La fille profita de ce moment pour se glisser dans l'appartement des Granger. Maureen balbutia :

– Ne rentrez pas chez moi, sinon…
– Sinon quoi ? la coupa-t-elle, sarcastique.
– Sinon… Sinon j'appelle ma fille. Elle travaille au Ministère, elle vous arrêtera si vous essayez de me lancer un sort. Vous n'avez pas le droit.

Il sembla à Maureen qu'elle avait touché juste. La jeune fille baissa légèrement sa baguette, mais les jointures de ses mains blanchirent, signe qu'elle la serrait plus fort dans son poing. Elle dépassa Maureen et lança un coup d'œil dans le salon. Son regard s'arrêta sur un cadre. Elle s'en approcha et contempla la photographie qu'il contenait.

– Qui êtes-vous ? Et qu'est-ce que vous voulez me dire ? demanda finalement Maureen.
– Je m'appelle Ginger Enderson. Je voulais savoir si vous connaissiez mes parents.

A ce nom, Maureen sursauta.

-X-X-

– Je m'appelle Ginger Enderson, dis-je simplement. Je voulais savoir si vous connaissiez mes parents.

Mrs. Granger sursaute violemment à l'énoncé de mon nom. Visiblement, elle me connaît. Elle devrait donc pouvoir m'aider. Enfin ! Le temps qu'elle se remette de ses émotions, et pour me distraire de l'excitation qui gonfle dans ma poitrine, je tourne à nouveau la tête vers la photographie, qui montre une petite fille et un petit garçon, aux côtés de Mrs. Granger, avec quelques cheveux blancs en moins. Les trois se ressemblent beaucoup ; elle doit être la grand-mère des deux. La fille me dit quelque chose. Son air m'est familier… Mais… ! C'est Rose Weasley !

Oui, à n'en pas douter, c'est Rose Weasley. Et la mère de Rose Weasley, c'est… Oh, je sais plus trop, un nom très étrange en tout cas. Mais cette femme, je sais qu'elle a aidé le Survivant à éradiquer Lord Voldemort. Si Mrs. Granger l'appelle, je suis fichue. J'ai intérêt à rester calme.

Je regarde à nouveau mon hôtesse. Celle-ci, très pâle, me fixe, l'air paniqué.

– Calmez-vous, je ne vais pas vous manger. Alors ? Vous étiez là le soir de l'incendie ?

Mrs. Granger sursaute à nouveau et me répond dans un murmure :

– Oui. C'est moi qui ai appelé les pompiers.

Brave femme.

– Et j'étais dedans, je complète. Vivante.

Elle hoche la tête sans répondre.

– Et mes parents étaient dedans, morts.

Cette fois-ci, elle secoue la tête.

– Non. On n'a retrouvé aucun … aucun corps.
– Vous connaissiez mes parents ? je demande, pleine d'espoir.
– Non. Je… Il y avait une vieille dame qui habitait là. Elle s'appelait Mrs. Andres. Et… C'est bizarre… Trois jours plus tôt, elle m'a parlé. De vous.
– Qu'est-ce qu'elle a dit ?

Je suis sur des charbons ardents. Mon cœur bat de façon totalement désordonnée. Elle inspire profondément, ce qui a le don de m'énerver encore plus, puis me répond :

– Elle m'a salué, puis elle m'a dit … (elle semble chercher dans ses souvenirs) Elle m'a dit qu'elle craignait de gâcher mon Noël. Je lui ai demandé pourquoi. Elle m'a répondu « Les jours sont comptés. Tout ce que je vous demande, c'est de prendre soin de la petite Ginger Enderson ».

Hm. Bizarre en effet. Les paroles énigmatiques de la vieille voisine me laissent espérer que cette histoire a une suite :

– Et après ?
– C'est tout. Après elle a claqué la porte. Trois jours plus tard son appartement prenait feu, et on vous retrouvait en train de hurler au milieu de l'incendie. Elle … elle vous ressemblait beaucoup, vous savez.
– Vous pensez que c'était ma grand-mère ? je demande, sentant une nouvelle vague d'excitation me parcourir.
– Je n'en sais rien. C'est possible. Vous lui ressemblez un peu.
– Que savez-vous d'elle ?
– Pratiquement rien. Elle habitait en face depuis quelques mois quand l'incendie a eu lieu. Elle disait des choses assez insensées la plupart du temps. Je ne l'ai jamais vue avec qui que ce soit. C'est comme si elle n'avait pas de famille.

Je suis bien avancée, maintenant. Je sens la déception poindre dans ma poitrine.

– Qui m'a mise à Hestia ?
– Moi, répond-elle.
– Pourquoi ? je demande, très surprise.
– C'était écrit… Une lettre. Attendez, je vais la chercher.

Elle sort de la pièce, me laissant ressasser ses paroles énigmatiques. Mrs. Andres n'avait donc pas de famille. Pourtant, on dirait bien que j'étais sa petite-fille. Mais d'où est-ce que je venais ? Je ne suis pas avancée du tout. C'est presque pire qu'avant...

– Voilà, dit Mrs. Granger en entrant dans la pièce, une enveloppe jaunie dans la main.

Elle me la tend et je la prends délicatement. Il est écrit, d'une écriture fine et penchée, le nom de mon interlocutrice. J'ouvre l'enveloppe : elle contient un minuscule bout de papier. « Pour l'éducation de Ginger à Hestia ». Je tourne et retourne le papier : rien d'autre. Juste cette courte phrase.

– Il y avait aussi un chèque, ajoute-t-elle avant que j'aie eu le temps d'en placer une. Je connaissais Hestia, j'y avais mis ma fille ; j'ai compris qu'elle voulait que je vous envoie là-bas.

Je ne sais pas quoi dire. Vers qui dois-je me tourner pour expliquer mon enfance détestable : la vieille Wilson, directrice de Hestia, Mrs. Granger, ou Mrs. Andres ? Ma quête pour la recherche de mes origines est loin d'être terminée. Mais foi d'Enderson, je n'abandonnerai pas ! Plongée dans mes pensées, je mets du temps à me rendre compte du silence de Mrs. Granger. Elle semble réfléchir à toute allure.

– Vous avez dix-sept ans, lâche-t-elle soudain au terme d'un rapide calcul mental, l'air méfiante.

Je ne réponds pas. Non, je n'ai que seize ans pour l'instant, dix-sept demain.

– Vous devez encore être à Poudlard. Qu'est-ce que vous fabriquez ici ?

Oh-oh. Grillée.

– Je… Je suis en vacances scolaires. Je, hum, je suis à Hestia pour les vacances. J'étais passée ici… par curiosité. Bon, maintenant que vous m'avez répondu, euh… Merci de m'avoir aidée, et, euh, joyeux Noël.
– Joyeux Noël, marmonne-t-elle en me fixant d'un air peu convaincu.

J'ouvre la porte d'entrée. Elle me suit du regard depuis sa porte alors que je descends les étages. Au bout d'une vingtaine de secondes, j'entends la porte claquer. Cependant je dois sortir du bâtiment ; je suis pratiquement certaine qu'elle veut vérifier que je rentre bien à Hestia ; elle va me surveiller de sa fenêtre. En sortant, je jette un œil ; en effet, elle me regarde fixement, derrière une vitre, une assiette dans une main, une serviette pour l'essuyer dans l'autre. J'enfonce mon nez dans mon écharpe et marche d'un pas vif loin de la rue. Elle regardera par la fenêtre pendant un bon moment, pour vérifier que je ne reviens pas... Autant faire un tour avant de rentrer.

Que faire maintenant ? Personne ne sait qui constitue ma famille. Le brouillard qui entoure ma naissance s'est davantage épaissi. Je pourrais essayer de découvrir qui est Mrs. Andres. Mais où ? Elle n'avait pas de famille ; Mrs. Granger était la dernière personne à qui je pouvais m'adresser. J'aurais l'air bête, à rentrer maintenant à Poudlard… Non, c'est décidé, je reste ici jusqu'à trouver une piste digne de ce nom.

Je lève la tête ; mes pas m'ont conduite devant une jolie maison du début du siècle, illuminée par des décorations de Noël. A l'intérieur, des gens de mon âge, intégralement déguisés – fantômes, pirates, princesses et j'en passe – dansent les uns contre les autres. La musique, qui ne ressemble à rien, filtre à travers la porte.

Soudain, une fille déguisée en fée sort de la maison et m'aperçois. Elle court vers moi.

– Salut ! Tu dois être Lauren, la cousine de Max ? Enchantée ! Moi c'est Mary, j'organise cette soirée déguisée. Max m'a dit qu'il ne pouvait pas venir, ça ne te dérange pas ?

Avant que j'aie pu répondre, elle enchaîne :

– Pas mal, ton costume de sorcière ! Très réaliste.

Je m'apprête à lui dire qu'elle fait erreur, mais je m'arrête. Après tout, pourquoi ne pas rester ? Je n'ai rien d'autre à faire. Et il doit y avoir un buffet. J'ai super-faim, et ça a le mérite d'être gratuit.

Et si Max, mon « cousin », n'est pas là, ça veut dire que personne ne me connaît. Je pense pouvoir m'incruster sans problème. Allez Ginger, ou plutôt Lauren, c'est parti, on joue le jeu.

– N'est-ce pas ? je réponds joyeusement en tournant sur moi-même pour faire virevolter ma cape. Attends, j'ai même le chapeau.

Je sors mon authentique chapeau de sorcière, un peu froissé, et le pose au sommet de mon crâne. Mary glousse.

– C'est génial ! Viens, je vais te présenter aux autres. Au fait, dit-elle en m'inspectant, tu ne t'es pas maquillée, c'est dommage… Je crois que j'ai un nez de sorcière dans un placard là-haut. On va finir de te déguiser.

Un nez de sorcière ? Ah, oui, sûrement un truc de moldu. Mais hors de question de porter un gros nez crochu couvert de pustules pendant toute la soirée. Je ne connais personne et je ne reverrais aucun de ces jeunes, mais j'ai quand même un minimum d'honneur.

– Non non, ça ira, merci.

Elle ouvre la porte. L'affreuse musique retentit d'autant plus fort à mes oreilles. Quelle horreur ! Comment peut-on danser sur ça ? Je retiens mes commentaires acerbes en voyant Mary secouer la tête en rythme.

J'accroche mes deux pulls et mon écharpe sur un portant à l'entrée. Je porte un pantalon noir et un T-shirt sombre avec ma cape et mon chapeau ça devrait aller pour le déguisement. Je garde quand même ma baguette dans ma poche… Simple mesure de sécurité. Je pose mon sac par terre, et aussitôt, Mary me prend la main et me guide parmi ses invités.

Dans quoi me suis-je encore fourrée ?