Une jeune femme d'une vingtaine d'années, légèrement plus grande que moi, me fait face, un petit sourire aux lèvres. Son visage, d'une pâleur extrême, est marqué par des traits anguleux ; elle a le physique d'une personne qui a connu la faim, ou pire. Ses yeux brillants sont encadrés de cheveux roux et fins. Elle porte une… je ne sais pas ce que c'est, ses vêtements semblent sortis d'une autre époque. En tout cas, c'est en lambeaux.

Je brandis ma baguette et, sans réfléchir, lance un Stupéfix. L'éclair rouge lui passe au travers du corps. Je me rends alors compte du fait qu'elle est transparente on dirait presque un fantôme. Sa silhouette est mal définie, comme une brume colorée.

J'essaie de réprimer un frisson qui n'a rien à voir avec le froid. Je saute de l'autre côté du canapé pour mettre un peu plus de distance entre elle et moi, sans lâcher ma baguette. Son sourire s'élargit.

« Allons Ginger, tu n'as aucune raison d'avoir peur. Et comme tu peux le voir, ça ne sert à rien de m'attaquer », dit-elle de sa voix métallique.

– Qui êtes-vous ? je m'écrie, paniquée. Comment connaissez-vous mon nom ? Qu'est-ce que vous faites ici ?

« Je vais répondre à tes questions à l'envers. Je suis ici parce que tu m'as enfin réveillée. Je m'ennuyais ferme, dans cet anneau… Je connais ton nom parce que je te connais. Et je te connais parce que je suis toi. »

Je reste interdite, attendant qu'elle s'explique. Ses paroles n'ont aucun sens.

« Si, elles ont un sens. Je suis toi. Je suis un morceau de ton âme. Nous sommes une seule et même personne, Ginger. »

Elle peut lire dans mes pensées ?

« Oui. Tu n'es pas une lumière, toi, dis-moi », remarque-t-elle, moqueuse. « La dernière fois, elle était plus rapide à la détente. »

– De quoi parlez-vous ?

« Oh, je t'en prie, tu peux me tutoyer. Tu ne te rappelles pas ce que tu as lu dans les Mythes et Légendes Scandinaves ? »

– Comment savez-vous que j'ai …, je commence, les yeux écarquillés de stupeur.

« Encore une fois, tutoie-moi. Je lis dans tes pensées, je lis dans ton passé. Au premier contact avec cet anneau, tu as partagé tous tes souvenirs avec moi. Dans les Mythes et Légendes, ils parlaient d'un anneau gardé par des Valkyries. Fais un peu fonctionner ta mémoire. »

Je regarde la bague que je porte au doigt, incrédule. Tout se mélange dans ma tête.

« Mais non. », soupire-t-elle de lassitude. « Ce que tu as enfilé au doigt n'est pas l'anneau de Nibelung, c'est l'anneau de Gondul. Tu n'es vraiment pas très maligne. »

L'anneau de Gondul. Je fouille dans mes souvenirs. Gondul, la septième Valkyrie. Je me souviens de l'illustration qui accompagnait la description de la créature : Gondul était nettement moins maigre, ses traits plus doux. Rien à voir avec cette chose qui se tient devant moi.

« Alors pour toi je suis une « chose » ? Merci », dit-elle, sarcastique. « Oui, je suis Gondul. Oui, ce que tu as lu est vrai. En partie du moins. »

– Qui êtes-vous ? je répète.

« Je suis toi, je suis Gondul, combien de fois dois-je encore te le répéter ? » s'écrie-t-elle, exaspérée.

Ce qu'elle raconte est sans queue ni tête, illogique. Je m'éloigne encore un peu d'elle, baguette brandie devant moi, et lance :

– Je suis Ginger Enderson. Je ne suis pas une Valkyrie. Ca n'existe pas, c'est une légende. Et même si ça existait, et que j'étais une Valkyrie, si vous l'êtes aussi, ça voudrait dire qu'il y a deux Gondul. Ce n'est pas logique !

Elle marque un temps d'arrêt.

« Ah, ça. »

Elle reste silencieuse, comme si elle cherchait ses mots. Puis, lentement, elle commence à m'expliquer :

« Il existe un acte de magie, un acte de magie que j'ai employé il y a longtemps… Un acte qui permet de diviser son âme en deux parties. On garde une partie de l'âme dans son corps, et on peut entreposer l'autre partie dans un objet que l'on appelle Horcruxe. Comme ça, même si on meurt, l'autre morceau d'âme reste bien en vie, tant que l'Horcruxe est intact. Je ne t'ai pas tout à fait dit la vérité : je ne suis pas Gondul, je suis l'Horcruxe de Gondul. »

Trop d'informations d'un coup. Je réfléchirai à tout ça plus tard. Si cette femme me connaît, en tout cas, peut-être peut-elle m'aider pour chercher mes origines…

« Ah, oui, tes origines, j'avais oublié. Tu es Gondul, tu te souviens ? Tu es une Valkyrie. Comme toutes les Valkyries, tu es immortelle, comme les phénix qui ressuscitent à la fin de chaque vie. »

Une image fugace me vient à l'esprit : le phénix du tableau, dans le bureau de McGonagall, prenant feu, et renaissant de ses cendres.

« Ca y est, tu as enfin compris ? La dernière Gondul, celle avant toi, a brûlé le 24 décembre 2004. Elle était à la fin de sa vie. Tu es née à l'endroit même où elle est morte. »

L'appartement a alors brûlé. Et on n'a retrouvé aucun corps. Pas même celui de Mrs. Andres. Juste le mien, bien vivant.

« Gwena Andres était Gondul avant toi. Vous êtes une seule et unique personne. Et nous deux aussi, Ginger. »

Ca a l'air complètement fou. Mais c'est une théorie bien plus vraisemblable que toutes celles que j'avais envisagées auparavant. Si elle a raison… Si je suis une Valkyrie…

– Alors je n'ai pas de parents, dis-je d'une voix brisée. Pas de famille.

« Mais qu'est-ce que tu racontes. Tes parents – mes parents – étaient des corbeaux mais ils sont morts il y a des siècles. Je suis sûre qu'à l'heure actuelle tu – je – dois avoir des tas de cousins et de cousines éloignés. »

– Je n'ai pas de famille humaine, je reprends, c'est ça que je veux dire.

« Mais tu n'es pas humaine, Gondul. Tu n'es pas humaine ! »

Tu n'es pas humaine. Pourquoi m'a-t-on posé sur ta tête ? C'est ce que m'avait dit le Choixpeau Magique le soir de la Répartition, à Poudlard, quelques années plus tôt. Ses paroles ont maintenant un sens. Tout comme le soir où j'étais partie aux archives. Je ne suis pas apparue sur la carte de Potter, parce que sa carte ne montre que des humains.

Je ne suis pas humaine. Je suis un piaf.

« Pas 'un piaf', un corbeau, nuance. Et pas n'importe quel corbeau : tu es le seul oiseau capable de se transformer en femme. N'est-ce pas incroyable ? »

Si, justement, c'est assez incroyable.

– Si j'étais un corbeau, je le saurais, dis-je faiblement. Je suis humaine, je suis parfaitement humaine. Je parle anglais. Je sais écrire. Je peux tenir une baguette magique. Je marche sur deux pieds. Personne de plus humain que moi !

« Ah oui ? Et le soir où tu t'es enfuie du château parce que ton amie s'était retournée contre toi ? Tu as laissé tes émotions jaillir et tu es naturellement redevenue ce que tu as toujours été. Tu es redevenue un corbeau, tu t'es envolée et posée sur une branche. C'était tellement naturel que tu ne t'en es même pas rendu compte. »

J'ai un hoquet de surprise. Je n'avais en effet à ce jour aucune théorie permettant d'expliquer cette étrange transformation de mes pieds en pattes d'oiseau – à part celle d'un empoisonnement par Potter qui me semble à présent absurde. A-t-elle raison ? La légende des Valkyries serait vraie ?

Je garde un moment le silence, ressassant dans mon esprit cette avalanche de révélations en essayant d'y mettre un peu d'ordre.

Je suis une Valkyrie. Je ne suis pas humaine, je ne suis qu'un oiseau. Je n'ai pas dix-sept ans, j'ai quelques milliers d'années. Un peu dur d'assimiler tout ça en deux minutes, non ? Les mystères de ces derniers mois – et de ces dernières années – sont résolus. Le soir où je me suis retrouvée en haut d'un arbre. La nuit où on m'a retrouvée seule, bébé, au beau milieu d'un incendie. La répartition, où le Choixpeau a dit que je n'étais pas humaine. Le moment où je suis allée aux Archives, et où Potter ne m'a pas vue sur sa carte. Tout commence à s'éclairer.

En parlant des Archives…

– Ces femmes dont j'ai trouvé les noms le soir où je suis partie en expédition aux Archives… Ce sont… ?

« Oui, ce sont les autres Valkyries. »

– Elles sont encore vivantes ? Où sont-elles ?

Gondul s'assombrit.

« Ce sont des souvenirs qui me sont difficiles à évoquer. On s'est… un peu chamaillées, parfois. On s'est séparées, au fil des années. On n'avait pas toujours le même point de vue. Mist, Prudr et Kara adoraient les hommes. Je détestais l'espèce humaine. Ca nous a écartées les unes des autres. Finalement, j'avais raison. Deux d'entre elles sur trois sont mortes, tuées par la cruauté des hommes qu'elles aimaient. » Elle pousse un soupir triste, ses yeux se voilent. « Elles me manquent… Si seulement j'avais pu les empêcher de se mêler aux hommes… »

– Que leur est-il arrivé ?

« Elles ont fait confiance aux hommes. Elles leur ont dit qu'elles étaient Valkyries. Elles pensaient que l'amour valait plus que l'immortalité. Les hommes sont des monstres. »

– Pas tous...

« C'est ce que tu crois, pauvre innocente. Fais-moi confiance, j'ai deux mille ans d'expérience de plus que toi. Tous, tous les hommes, sans exception, ont un défaut terrible. »

– Lequel ? je demande, sarcastique.

J'ai vaguement l'impression que Gondul est un peu misanthrope sur les bords.

« Ils n'ont pas tous le même défaut, mais ils en ont tous un. L'avarice. L'ambition. Le sadisme. La jalousie. J'en passe, et des meilleurs. Parfois tout en même temps. »

– C'est normal. Personne n'est parfait. Nous avons tous des défauts.

« Chez les autres animaux, tu auras beau chercher, tu ne trouveras pas de ces défauts. Toi non plus, tu n'as aucun défaut. Tu n'es pas humaine, tu es un corbeau ; et crois-moi, c'est une bonne chose. »

– Mais j'ai des défauts ! je m'exclame. Parfois je suis impitoyable, j'ai des envies de meurtre. Je suis insupportable, irrespectueuse. C'est humain d'avoir des défauts. J'ai été élevée par la société anglaise. Même si à l'origine je suis un… un oiseau, je me comporte aujourd'hui comme une humaine.

Je n'ai jamais eu de conversations aussi bizarres de ma vie. Et Dieu sait si j'ai déjà eu des conversations bizarres avec Roxanne à propos de LBG.

« Quand tu parles d'envies de meurtre, tu parles de la petite Lucy Ackerley ? Elle, elle voulait te tuer par jalousie. Toi, tu as considéré le meurtre parce qu'elle était un danger pour toi. Si quelqu'un te fait obstacle, il ne faut pas hésiter à détruire. La vie, ta vie, vaut plus que tous les trésors. »

Je ris jaune.

– Ta théorie est bancale. Si tout le monde pensait comme toi, on s'entretuerait constamment, et la vie n'aurait aucune valeur.

Elle ne répond pas. Ses yeux sont étroitement fermés. Elle se concentre. Sur quoi ? Elle rouvre les yeux. Elle a l'air vaguement inquiète, mais garde son sourire insolent.

« Comme tu n'as pas arrêté de faire du bruit, tu as réveillé les voisins. Et si je me souviens bien, ou plutôt si tu te souviens bien, ils pensaient que tu étais partie. Ils vont bientôt débarquer. Il faut partir ! »

– Comment ça c'est moi qui n'ai pas arrêté de faire du bruit ? je chuchote, énervée. Tu n'arrêtes pas de parler depuis tout à l'heure !

« Oui, mais tu es la seule à pouvoir m'entendre. Parce que tu es la seule à porter l'Horcruxe à ton doigt. »

Une porte grince dans l'appartement d'à côté. Les Granger sont réveillés. S'ils viennent voir par ici, je suis fichue. Qu'est-ce que je fais, qu'est-ce que je fais ? Je reste tétanisée au milieu de la pièce, passant en revue toutes sortes de plans farfelus et impossibles à mettre en œuvre, tournant nerveusement l'anneau autour de mon doigt. Je me tourne vers Gondul :

– Si tu es… si tu partages la même âme que moi, alors peut-être voudras-tu bien m'aider ?

Elle hoche la tête, l'air décidé, et me lance :

« Désillusionne ton sac. Vite ! »

Sans réfléchir, je lance un sort, suivant ses ordres ; le sac disparaît. Je note mentalement son emplacement pour revenir le chercher après et me tourne vers Gondul, qui s'est déplacée entre temps. Elle se trouve près d'une fenêtre.

« Maintenant, ouvre cette fenêtre et saute. »

– T'es dingue ! je m'exclame, oubliant momentanément la présence de voisins sans doute en train de s'habiller pour jeter un œil par ici. On est au quatrième étage, je te signale !

Elle soupire lourdement en levant les yeux au ciel.

« Combien de fois dois-je encore te le répéter ? Tu es Gondul, tu es une Valkyrie, tu n'es pas une humaine, tu es un oiseau ! »

– Ah oui c'est vrai, où avais-je la tête ! je m'écrie cyniquement. Et comment on se transforme ?

Elle ouvre la bouche pour me répondre, mais est coupée dans son élan par un bruit. Le bruit d'une porte d'entrée qu'on ouvre. Les Granger sont sur le palier. Plus le temps de réfléchir ; je m'avance d'un pas décidé vers la fenêtre et l'ouvre en grand.

Aussitôt, un souffle d'air froid balaye la pièce ainsi que mon courage. Je regarde en bas, et suis prise de vertige. C'est beaucoup trop haut ! Je me retourne et lance un regard suppliant à Gondul, espérant qu'elle a un plan B en réserve. A nouveau, elle lève les yeux au ciel et pose sa main sur mon dos dans l'intention évidente de me pousser.

Pour la première fois, sa peau entre en contact avec la mienne, passant à travers ma cape et mes deux pulls. J'ai l'impression qu'on me plaque un gros morceau de glaçon dans le dos. Surprise, j'ai un réflexe stupide : cambrer le dos pour éviter qu'elle me touche plus longtemps. Je perds l'équilibre et bascule dans le vide à travers le cadre de la fenêtre.

Le sol se rapproche à toute vitesse. Je n'arrive même pas à hurler ; ma peur est coincée quelque part au niveau de la gorge, où je peux sentir mon cœur battre furieusement. A côté de moi, Gondul tombe, elle aussi. Mais j'ai la nette impression qu'elle ne risque pas de se faire aussi mal que moi.

Sauter par la fenêtre, quelle bonne idée. Je suis sûre que Roxanne m'a déjà dit quelque chose à propos de ce que racontent les inconnus. J'aurais mieux fait de l'écouter.

« Qu'est-ce que tu attends pour te retransformer en corbeau ? » me demande-t-elle, l'air innocent.

Comme si je savais me transformer ! je pense, acerbe, sentant la terreur me tordre le ventre.

« Eh bien bats des ailes ! »

Je ferme les yeux et agite les bras de haut en bas, bien consciente du fait que je dois avoir l'air passablement ridicule. Mais à vrai dire, mon souci majeur en cet instant précis, c'est plutôt que je vais m'écraser contre le sol d'ici à quelques secondes… J'attends l'impact, mais au bout de longs instants, toujours rien. J'ouvre les yeux, et je ne peux m'empêcher de hoqueter de surprise ; je vole ! Le toit des bâtiments défile sous moi. Mon hoquet de stupeur ressemble à un croassement. Mes bras, de part et d'autre de mon corps, sont à présent de grandes ailes noires, bien plus grandes me semble-t-il que mes bras quand je suis « normale », humaine veux-je dire.

« Eh bien, tu vois, quand tu veux. »

Je tourne la tête et lance un regard meurtrier au visage émacié mais rayonnant de Gondul, flottant à côté de moi.

Le vent souffle dans mes plumes, et je bats un peu plus vite des ailes. L'air glisse sur mon plumage noir ébène. C'est tellement agréable ! Une sensation de bonheur indescriptible me prend. Cela me semble incroyable que je ne me sois jamais rendu compte que je pouvais me transformer. Que j'étais un animagus.

« Une Valkyrie, pas un animagus. »

Oh, toi, tais-toi.

C'est très différent de voler sur un balai. Beaucoup mieux, en fait. Et si c'était ce que j'avais essayé de retrouver pendant toutes ces années ? Cette sensation de légèreté, de liberté, que je ne peux ressentir que dans les airs ?

« Me crois-tu, maintenant ? Quand je te dis que tu es une Valkyrie ? »

J'étais encore sceptique, mais je pense que l'ultime preuve est là. Je vole encore un peu au-dessus de la ville illuminée, puis me pose sur un toit.

J'observe Londres en contrebas. Je ne ressens pas le froid de l'hiver. C'est comme si j'avais un feu de joie dans le cœur. Je ressasse tout ce que j'ai appris ce soir. Il y a encore une chose que je n'ai pas comprise.

– Tu es Gondul ? je murmure sans me tourner vers elle.

Mais tout ce qui sort de ma bouche – ou plutôt de mon bec – est un croassement. Surprise, je sursaute.

« Une demi-Gondul, si tu préfères », dit-elle, un sourire dans la voix.

Nous sommes deux moitiés d'âme, alors.

« En effet. Je suis un Horcruxe. Tout ce que je peux faire, c'est te parler, à toi. Je n'ai aucun autre pouvoir. Je suis réduite à mon minimum, tu ne peux pas savoir comme c'est frustrant. »

Tu seras toujours comme ça ? je pense, en la regardant droit dans les yeux. Au plus bas de ta forme, comme un fantôme ?

Elle grimace à l'énoncé de son statut.

« Peut-être pas. Si tu me fais confiance, petit à petit, je reprendrai des forces. Et comme nous sommes la seule et même personne, je ne crois pas que cela puisse te faire du mal. »

Tu m'as dit tout à l'heure qu'un Horcruxe permettait de sauver son âme. Et si l'enveloppe charnelle est détruite, l'autre morceau de l'âme subsiste. (Elle hoche la tête.) Mais les Valkyries sont immortelles, non ? Pourquoi as-tu créé un Horcruxe ?

Elle soupire lourdement, comme si je lui avais rappelé de mauvais souvenirs, puis tourne la tête vers la ville encore animée à cette heure tardive.

« C'est un souvenir. Quand l'une de mes sœurs est morte, j'étais terrassée par la tristesse. C'était la faute des hommes, une fois de plus ! Je voulais me rappeler de ne jamais tomber dans le piège de l'amour qui l'avait perdue. Alors j'ai séparé mon âme en deux. L'une continuerait de traverser le temps. L'autre, l'Horcruxe, serait là pour lui rappeler de ne pas se faire avoir. Pour l'instant, ça a bien marché. Enfin, pas avec Andres… »

Celle qui était Gondul avant moi ?

« Exact. Elle aimait les hommes. Elle les protégeait. Nous étions toujours en désaccord. Au moment de sa mort, nous nous disputions. Elle m'a jetée dans l'âtre de la cheminée. Elle savait que le feu – enfin, ce genre de feu – ne pouvait pas détruire un Horcruxe. Je crois que ce qu'elle voulait, c'était simplement que je sois perdue. Que toi, la suivante, tu ne me trouves jamais. Et que tu vives une vie… d'humaine. »

Elle frissonne en prononçant ce dernier mot, comme si c'était le comble de l'horreur.

Moi aussi, je suis troublée. Qui a raison, de Mrs. Andres ou de Gondul, je veux dire de l'autre moitié de son âme ? Je me sens plus proche de Mrs. Andres que de l'Horcruxe. J'aime les hommes, j'aime leur société, je veux vivre avec eux. Mrs. Andres avait-elle raison de vouloir écarter l'Horcruxe de moi ? Si Gondul ne me ment pas – et je ne pense pas qu'elle le fasse, elle a été franche avec moi tout le temps que je lui ai parlé, elle m'a même aidé à m'échapper des Granger –, alors, comme elle me l'a dit, elle ne peut pas être dangereuse, ni pour moi, ni pour les autres. Elle n'a aucun pouvoir.

Au fait, comment crée-t-on un Horcruxe ?

« En tuant un homme. »

Je pousse un cri – croassement – horrifié et la regarde, bouche bée. Elle a annoncé ça d'un ton très léger, comme si elle me disait que le ciel était bien dégagé, ce soir.

Tuer, tuer un homme ! Et moi qui pensait que Hedvig Virtanen était maléfique parce qu'elle avait déjà lancé quelques Imperium… J'ai un assassin devant moi ! Par réflexe, je serre ma baguette magique dans mon poing – je me suis retransformée sans m'en rendre compte.

« Pas la peine de faire ta sainte-nitouche », soupire-t-elle en levant les yeux au ciel. « C'est comme ça dans la nature. Quand quelqu'un est dangereux, on le supprime, c'est tout. L'homme que j'ai assassiné avait tué plusieurs femmes, dont l'une de mes sœurs, et n'en éprouvait aucun remords. Il méritait bien sa mort. »

– Qui es-tu pour juger du droit de vie ou de mort des autres ?

« Je te signale que les hommes aussi décident de la vie ou de la mort des autres hommes. La pendaison, la guillotine. Les fusils, les pistolets, les canons, les bombes. A quoi servent ces inventions, sinon à tuer ? Et la guerre, c'est encore pire. Tuer des innocents, faire des hécatombes, en prétendant aider l'humanité. C'est tellement hypocrite. Tellement humain, comme comportement. »

Je ne sais pas quoi répondre. J'ai l'impression qu'il y a quelque chose qui cloche dans son raisonnement, mais je ne trouve pas quoi.

– Combien d'hommes as-tu tué ?

« Dans ma toute première vie, une ou deux centaines. J'étais une des armes d'Odin. Je détestais ça, mes sœurs aussi. Nous l'avons tué pour nous libérer, puis nous nous sommes échappées pour vivre notre vie. Après cet épisode de ma vie, je n'ai pas tué grand monde. Un ou deux hommes qui me voulaient du mal, d'autres qui menaçaient mes sœurs. Mais pour être honnête, je ne compte pas vraiment ce genre de choses. »

– Vous… vous avez tué Odin ?

Dans le livre, ils ne disaient pas cela. Ils disaient qu'il était mort de vieillesse.

« Oh, je te le concède, Odin était vieux quand nous l'avons tué. Et lui qui prétendait être le sorcier le plus intelligent de tous les temps ! Il n'avait même pas remarqué que la menace était juste sous son nez. Comme c'était notre père, nous l'avons tout de même rendu à ses proches pour qu'il puisse avoir une sépulture. Mais nous ne leur avons pas parlé de la cachette de l'anneau de Nibelung. »

L'anneau de Nibelung. Je fouille dans mes souvenirs : c'est l'anneau qui contenait tous les pouvoirs d'Odin.

« Oui, c'est exact. Odin voulait qu'un autre sorcier, assez puissant pour pouvoir nous tuer, nous les sept Valkyries, puisse hériter de l'anneau et régner sur Terre comme lui l'avait fait. C'était vraiment stupide, et dangereux pour les autres hommes, moldus ou sorciers. Nous avons caché l'anneau pour protéger le monde de la folie d'Odin. »

Tu veux dire que vous avez fait ça pour protéger les hommes ?

« S'ils mourraient à cause de l'anneau, je serais responsable de meurtres inutiles. Or je ne tue pas en vain. »

Et… personne ne pourra s'en servir tant que je serai vivante, n'est-ce pas ? je demande – par la pensée –, repensant aux Mythes et Légendes Scandinaves, qui disaient que l'anneau n'était utilisable que si les Valkyries étaient mortes.

Silence gêné.

Qu'est-ce qu'il y a ?

« Je me suis beaucoup posé la question… Mais je ne sais pas. Il semble qu'un ou deux jours avant sa mort, Odin ait soupçonné quelque chose. Peut-être qu'il a levé le sortilège, et que l'héritier du trésor d'Odin n'a pas besoin de nous tuer pour pouvoir se servir de l'anneau. Peut-être a-t-il mis en œuvre un dispositif pour remplacer l'anneau et léguer ses pouvoirs. J'ai essayé de détruire l'anneau pour éviter qu'un autre mage noir ne monte sur le trône de la terre, en vain. Il est indestructible. »

– Quelqu'un s'en est-il déjà servi ?

« La dernière fois que j'ai vérifié, en 1999, l'anneau était toujours en place, dans sa cachette. Depuis, peut-être a-t-il été pris… Mais on en aurait sans doute déjà entendu parler. A mon avis, personne n'y a jamais touché. »

– Où est l'anneau ?

« Je ne sais pas si je peux te le dire. Tu es jeune… »

– Je suis une Valkyrie ; ça me concerne, je dis d'une voix assurée. Dis-moi. Où est-il ?

« Il est… Il est caché en France, dans le Rhin. Bien caché. Nous l'avons donné à des Sirènes du coin. Elles le surveillent et le protègent comme la prunelle de leurs yeux. Les Sirènes se déplacent sans arrêt, donc l'anneau est encore plus difficile à trouver. »

Toute cette histoire est vraiment loufoque. La dernière fois qu'on m'a raconté des choses aussi dingues, c'était… c'était il y a cinq ans, quand le professeur Smith m'a dit que j'étais une sorcière. Il s'est avéré qu'il avait raison. Alors, dois-je la croire ? Tout collerait, tout s'expliquerait. La dernière fois, j'ai décidé d'y croire, et j'ai bien fait. Je pense qu'il serait intelligent d'y croire, encore une fois.

La légende des Valkyries était vraie, alors.

« En grande partie, oui. »

Je suis une légende, alors. Une légende vivante.

Ginger la légende. Ca sonne bien.