Gondul me propose de m'entraîner à me transformer en corbeau. J'accepte : ça pourrait m'éviter à l'avenir de devoir sauter par les fenêtres sans savoir quoi faire après. Je m'envole vers une forêt à une dizaine de kilomètres d'ici que penseraient les moldus s'ils voyaient une fille se transformer en corbeau sur un toit de Londres ? D'autant plus qu'avec ma chevelure de feu, je suis visible de loin. Une fois arrivées, nous commençons l'entraînement. Pendant ce temps, je lui pose des questions.

– Pourquoi, moi, je ne peux pas lire dans tes pensées ? je lui demande, curieuse.

« Tu connais l'occlumancie ? C'est le même principe. Je préfère te cacher ce que j'ai vécu. Tu n'es pas prête à voir ce genre de choses. Je te rappelle que j'ai tué, étripé, égorgé, pendant mes premières années de vie. C'était atroce, même pour moi. J'étais un oiseau comme un autre avant d'être transformée en arme. C'était insupportable. J'ai fini par tuer Odin dix ans plus tard. »

– Pourquoi dix ans plus tard, et pas tout de suite après avoir été transformée ? dis-je en me transformant en oiseau.

« Tout d'abord parce que c'était nouveau pour moi. Je ne comprenais pas vraiment ce qu'il se passait. Au début, nous étions toutes soumises à l'Imperium. Quand nous avons commencé à vraiment nous habituer à notre nouveau travail, Odin nous a plus ou moins libérées du sortilège. Au bout de cinq ans, il arrêtait de pratiquer la légilimencie sur nous. J'ai commencé à penser à le tuer, mais je n'étais pas encore assez libre de mes mouvements. Quand je le suis complètement devenu, un nouvel obstacle m'a empêchée dans un premier temps de lui ôter la vie : Brynhildr refusait catégoriquement de l'assassiner. »

Je veux demander pourquoi elle ne l'a pas tout de même tué tout de suite, mais tout ce qui sort de mon bec est un lamentable :

– Crôôôa ?

Je me retransforme, mais Gondul répond déjà à ma question :

« A cause de notre point commun, nous étions très proches. C'était comme si nous étions sœurs. Nous avions le même passé. Nous nous comprenions très bien, toutes les sept. Nous partagions tout. »

Je pense à Roxanne et Judith. Pas besoin d'être Valkyrie pour se faire des amies, ma chère.

« Je ne parle pas de cette pseudo-amitié que tu as avec ces deux humaines », me lance dédaigneusement Gondul. « A elles, par exemple, tu ne pourras jamais tout leur expliquer sur toi. Elles ne devront jamais apprendre que tu es une Valkyrie. Sinon, tu tuerais toutes tes futures vies. »

Elle a raison. Je ne pourrai pas leur en parler. Si une Valkyrie est découverte, elle redevient mortelle…

– Et alors ? Même si je ne leur en parle pas, elles restent mes amies. C'est normal d'avoir des petits secrets.

« Tu appelles ça un 'petit' secret toi ? »

Préférant abandonner ce sujet, j'essaie de me concentrer sur mes transformations. Je suis sous forme humaine, mais avec des ailes de deux bons mètres d'envergure à la place des bras. Je m'empresse de redevenir totalement humaine.

– Il faudra revenir à l'appartement de Mrs. Andres…

« … de ton appartement… » me coupe Gondul.

– Si tu préfères. J'ai laissé mes affaires là-bas. Où irai-je après ? Je n'ai pas vraiment envie de rentrer à Poudlard tout de suite.

« Parce que tu comptais y retourner ? »

Surprise, je ne me transforme en corbeau qu'au niveau des pattes. Je note distraitement que ça doit être très pratique pour courir vite.

– Bien sûr que j'y retourne ! Je te signale que je n'ai pas encore terminé mon éducation en sorcellerie.

Gondul semble amusée.

« Toi, la plus grande sorcière sur Terre – ou du moins une moitié de son âme – toi, tu as besoin d'éducation magique ? Tant que je suis avec toi, tu ne crains rien. Je connais tous les sorts de magie blanche et noire connus, et inconnus aussi d'ailleurs… N'oublie pas que tu es – que je suis – la maîtresse de la magie noire », ajoute-t-elle en bombant le torse.

– Tu as oublié d'ajouter que tu étais également la reine de la modestie, ma vieille. Et je te signale que tu ne peux rien faire, vu que tu n'es qu'un Horcruxe (elle grimace). En plus, je ne suis pas aussi habile que toi dans l'art de manier la baguette.

« La baguette ? A la base, nous sommes un artefact sorcier, je te rappelle ; pas besoin d'un autre pour se servir de magie. Et pour ma part, tout dépend du degré de confiance que tu m'accordes. Plus tu auras confiance en moi, et plus je pourrai disposer de tes pouvoirs. »

Rassurant.

« Le fait que je t'emprunte de ta magie ne te rendra pas moins puissante pour autant. Tant que tu es en vie, tu produis de la magie. Si je t'en prends, tu en créeras à nouveau. En somme, je ne pourrai jamais te vider de ta magie. »

– Et l'inverse ? Est-ce que moi, je peux te vider de ta magie ?

« Drôle de question ! » dit-elle en me lançant un regard curieux.

Je ne lui fais pas tout à fait confiance. Elle m'a l'air capable de tuer tous mes proches si elle estime qu'ils sont dangereux pour moi. Si je suis en mesure d'empêcher ses pulsions meurtrières, c'est une bonne chose.

« Malheureusement pour moi, oui. Quand on crée un Horcruxe, une partie de l'âme, la plus puissante, peut commander l'autre. Tu peux aisément deviner quel est le fragment d'âme le plus puissant. »

– Celui resté dans le corps, je marmonne en essayant de faire disparaître les plumes noires au bout de mes doigts.

Elle hoche lentement la tête.

« Ramenons tes affaires ici. J'ai repéré un nid pas très loin d'ici. »

Un nid ?

« Tu es un oiseau, je te signale. Donc oui, un nid. Comme ça, tu pourras dormir. »

En quelques heures à peine, j'ai eu droit à une collection hallucinante des situations les plus étranges.

OoOoO

Je vole au-dessus de Londres. La ville est animée ; nous sommes à la veille de Noël. Aujourd'hui, c'est mon anniversaire. A part Violette, la Française d'hier, personne ne me l'a souhaité.

« A moi non plus et je m'en fiche », fait remarquer Gondul.

Je plonge en piqué dans la ville, puis file à toute allure entre les bâtiments, virevoltant dans les airs, jusqu'à arriver près de mon appartement. Je me pose sur la fenêtre toujours ouverte et suis surprise de constater que la pièce est occupée.

Mrs. Granger, près de la porte, parle à une femme d'une quarantaine d'années dos à moi. Ses cheveux emmêlés et bruns me font penser à la fois à Mrs. Granger et à Rose Weasley. Ce doit être Hermione Weasley (ça y est ! Je me souviens de son prénom !), la meilleure amie du Survivant.

Oh-oh.

– Je te jure que j'avais entendu du bruit, hier soir, dit Mrs. Granger à sa fille. On dirait qu'il n'y a plus rien…
– On dirait, en effet. Mais il faut toujours se méfier des apparences, répond-elle en lançant quelques sorts de détection. Tu peux me dire à quoi elle ressemblait ?
– Elle était rousse… Et pas coiffée du tout. Un peu plus grande que moi, à peu près de la taille de ton père. Je crois que ses yeux étaient bleu foncé. Oui, c'est ça, bleu foncé… Ma chérie, qu'est-ce qu'il y a ?

Hermione Weasley s'est figée.

– C'est exactement la signalisation de la fille qui a disparu de Poudlard.
– Euh… ah ? lui répond sa mère, déboussolée.
– Hier au Ministère, on a eu une alerte. Une jeune sorcière a mystérieusement disparu de l'école. La dernière fois qu'on l'a vue, c'était le 22 décembre au soir. On a lancé un avis de recherche dès qu'on l'a su et on en a parlé à la police moldue. On leur a dit que c'était une fugueuse et que ses parents la cherchaient. On ne devrait pas tarder à la retrouver au moindre mouvement qu'elle fera, on la rattrapera.

Oh, c'est pas vrai. En temps normal, j'aurais bougonné. Mais n'étant pas humaine, je n'ai rien pu faire d'autre que :

– Crôa !

… avant de me rappeler que je n'étais pas seule.

Les deux femmes se tournent vers moi. Avant que j'aie eu le temps de bouger la moindre plume, Mrs. Weasley s'écrie, baguette pointée vers moi :

Humanum revelio !

Un éclair blanc me frappe en pleine poitrine, mais je ne sens rien.

« Evidemment. Tu es un oiseau, pas une humaine », me rappelle Gondul, dont la silhouette fantômatique est nonchalamment appuyé sur un mur juste à côté de Mrs. Weasley.

– Qu'est-ce que c'est ? demande Mrs. Granger, la voix légèrement tremblante.
– Rien… répond sa fille, en m'observant avec méfiance. C'aurait pu être elle même si elle est jeune, on a déjà vu des animagi moins âgés qu'elle... Ou un autre sorcier. Ce corbeau est plutôt louche.

Elle me lance un dernier regard, puis jette un coup d'œil circulaire. Ses yeux s'arrêtent sur la cheminée. Pourtant il n'y a rien… Une seconde. Si, il y a quelque chose. Mon sac. Je l'ai laissé ici mais il est désillusionné. Elle ne peut pas le voir, n'est-ce pas ?

– Il y a quelque chose ici, dit-elle en s'approchant de l'emplacement du sac. Regarde. Le lino est… flou. Tu ne trouves pas ? Aparecium ! s'écrie-t-elle en pointant sa baguette.

Aussitôt, mon sac apparaît à leur vue. Mrs. Granger pousse un petit cri de surprise. Hermione Weasley rayonne :

– Je pense qu'on a la preuve que Ginger Enderson est passée ici ! On va ramener ça au Ministère.

Ah non ! Pas mon sac ! Il y a mon balai dedans !

« Besoin d'aide ? » me demande Gondul, narquoise, en se redressant.

Plutôt, oui. Par exemple, en l'empêchant d'emporter mon sac. Tu vois une solution ?

« J'en vois une. Est-ce que tu me fais confiance ? »

Tant que tu ne tues personne.

« Je devrais pouvoir me retenir. »

Elle sourit en s'avançant afin de faire face aux deux femmes, tend les mains en avant et commence à se concentrer. Ses yeux deviennent rouges.

Je me sens alors très bizarre, comme si je me trouvais simultanément dans deux endroits différents. Je vois Gondul tendre les bras, depuis le cadre de la fenêtre, et je peux aussi voir Mrs. Weasley et Mrs. Granger, devant moi, un gros oiseau noir posé sur la fenêtre derrière elles. Je suis partagée dans mon corps de corbeau et dans la moitié d'âme de Gondul. Je comprends qu'elle se sert de ma magie.

Je ressens un afflux de magie dans mes doigts – ceux du corps transparent de Gondul – et quatre éclairs orange en jaillissent. Ils percutent de plein fouet les yeux des femmes. Elles poussent un cri et tombent par terre en se tenant la tête. Weasley cherche sa baguette à tâtons ; malheureusement pour elle, elle a roulé à l'autre bout de la pièce pendant sa chute.

Mais elle est dingue ! Qu'est-ce qu'elle leur a fait ?

« Du calme. C'est juste un sortilège d'aveuglement temporaire. D'ici à deux minutes, elles reverront clair. Allez, viens par ici, il n'y a pas de temps à perdre. »

Je vole vers elle, tandis qu'elle lance un sort à mon sac, puis un autre : rétrécissement et désillusionnement. Je n'arrive plus à voir depuis les yeux de Gondul ; je suis à nouveau dans un seul corps. Tant mieux c'était assez perturbant, comme expérience.

Pas que ce soit la première expérience perturbante de la journée, évidemment…

« Attrape avec tes pattes, m'ordonne-t-elle en me désignant le sac. On file et vite. Weasley est trop proche de sa baguette à mon goût. »

Je plonge en piqué vers le sac, referme mes serres sur la lanière, puis remonte en chandelle et file par la fenêtre toujours ouverte le plus rapidement possible.

Et je vais où, maintenant ?

« Par ici », me dit Gondul, qui flotte derrière moi. Elle me montre du doigt, en-dessous de nous, une rue étroite et peu éclairée par la lumière du jour. « Tu vas te re-transformer en humaine. »

Dois-je te rappeler que je suis recherchée dans toute l'Angleterre ?

« J'ai un plan. Il faut vraiment que tu me fasses confiance, d'accord ? »

Je me laisse tomber et étend mes ailes au dernier moment pour atterrir sur une poubelle. Gondul se dirige alors vers moi, puis tend son bras, qui me traverse le corps. J'ai l'impression de prendre la douche la plus glacée de ma vie je ressens des émotions qui ne sont pas les miennes. Je devine sans peine : ce sont celles de l'Horcruxe. Elle a l'air très amusée de ma surprise. Sans que je ne décide consciemment quoi que ce soit, comme si j'étais spectatrice, je me sens me changer en humaine… Je comprends alors. Gondul contrôle mon corps. Quand j'ai fini de me transformer, Gondul sort de mon corps et je ressens à nouveau la bise hivernale.

« Désillusionne ton sac et ramène-le à sa taille normale. On ne risque pas de te reconnaître, comme ça », ajoute-t-elle en me regardant droit dans les yeux.

Je dégaine ma baguette et lance les sorts appropriés, sans bien comprendre ce qu'elle veut dire. Le fait que je sois sous forme humaine devrait plutôt augmenter le risque de me faire démasquer…

« Il me semble que tu as un petit miroir dans ton sac. Utilises-le, tu vas immédiatement comprendre. »

Je lui lance un regard intrigué et fouille un moment dans le bazar à l'intérieur, accroupie à côté des poubelles. Je mets enfin la main sur le petit miroir offert par Roxanne. Je le sors et regarde la surface. Je ne peux pas retenir un cri stupéfait.

Ce n'est pas moi, ça. Ce n'est PAS moi.

Une fille aux traits pointus, ressemblant vaguement à un oiseau, m'observe d'un air stupéfait derrière la surface lisse du miroir. Ses cheveux courts, noir corbeau, encadrent un visage très pâle contrastant avec des yeux extrêmement sombres. Instinctivement, je pose ma main sur le dessus de mon crâne imitant mon geste, la fille dans le miroir fait de même. Mais au lieu d'une masse de cheveux secs et emmêlés, ma main rencontre des cheveux lisses et souples. J'attrape une mèche de cheveux et la porte à ma vue. Mes yeux s'écarquillent : mes cheveux sont noirs. Dans le miroir, la fille a l'air aussi ébahie que moi.

Je crois bien que la fille dans le miroir est mon reflet.

Tandis que je palpe mon visage déformé, Gondul m'explique :

« Je t'ai aidée à te transformer partiellement. Tu n'es pas complètement humaine, tu restes assez proche de ta forme de corbeau. D'où la couleur de tes cheveux et de tes yeux… »

Je balance le sac sur mon épaule, me relève et sors dans la rue d'un pas sautillant. J'essaie d'adapter mon pas – je n'y peux rien, je ne peux m'empêcher de sautiller, comme un oiseau qui marche sur le sol. C'est particulièrement ridicule.

C'est seulement une fois engagée dans la rue commerçante que je réalise que tout est différent. Les couleurs ne sont pas les mêmes que d'habitude ; elles sont plus vives. Je marche le long des étals. En passant devant un marchand de fruits et légumes, je m'arrête, fascinée par la couleur d'un fruit. Ce n'est pas seulement une couleur plus vive ; c'est carrément une couleur différente, que je n'avais jamais vue avant.

« Les ultraviolets, tu connais ? Les prunes sont ultraviolettes. Mais les humains ne peuvent pas le voir », m'apprend Gondul.

Je continue de marcher – de trottiner plutôt – en me demandant où je pourrais aller, maintenant. Mon appartement est proscrit. Le Chemin de Traverse, encore moins. Quoique sous cette forme, on ne risque pas de me reconnaître, je sais que je me trahirais en moins de deux.

Et en plus, maintenant, j'ai faim.

« Pour calmer ton appétit, aucun problème. Tu peux te nourrir de petits rongeurs, d'insectes ou de fruits. »

Bon bah des fruits alors.

J'entre dans une épicerie et achète des prunes. Quand la vendeuse me tend mon sac de fruits, je dis d'une voix qui n'est pas la mienne, sèche et métallique, un peu comme la voix de Gondul en fait :

– Merci.
– Je vous en prie, répond-elle en frissonnant et en regardant ailleurs.

En sortant, je me regarde dans la vitre du magasin. C'est vrai que je fais un peu peur à voir. Je ne suis pas particulièrement moche, mais mes traits sont durs et ma voix glaciale, alors je suppose que c'est normal que les gens ne soient pas en confiance quand je leur parle.

Je marche jusqu'à atteindre un parc. Je m'assois sur un banc et commence à manger mes prunes. Elles sont vraiment délicieuses. Elles ont un goût différent des prunes de d'habitude… Ou alors ce sont juste mes papilles gustatives qui ne sont pas les mêmes.

Je laisse mon regard planer sur les enfants qui jouent devant moi, insouciants. Je n'ai jamais vécu au jour le jour, et je dois dire que même si c'est assez inquiétant de ne pas savoir du tout de quoi la minute suivante sera faite, je trouve ça très excitant.

« Quelle gamine. »

Je ne t'ai rien demandé. Au fait, est-ce que j'ai un moyen de te cacher mes pensées ?

« Il y en a un. »

Silence.

Oh je vois. Tu ne veux pas me le dire. Tu veux toujours garder un contrôle sur moi, c'est ça ?

« Oui. La dernière fois que l'autre moitié d'âme m'a caché ses pensées, elle m'a jetée dans un feu de cheminée. »

Un détail de la nuit dernière me revient en mémoire. Je retire l'anneau de mon doigt et le place devant mon œil. Je l'ôte de ma vue. Puis je le remets. Aucune différence, alors que dans l'appartement de… dans mon appartement, il y avait le feu.

« Ah, ça… » soupire Gondul. « C'était juste une tentative désespérée de ma part. Au moment où j'ai compris qu'Andres avait l'intention de se débarrasser de moi, j'ai voulu fixer dans son esprit et celui des Gondul suivantes le souvenir de l'anneau. Ainsi, toi la première, tu devais pouvoir t'en rappeler et revenir me chercher. Malheureusement pour moi, Andres m'a privée de tous mes pouvoirs à cet instant. Tout ce à quoi je suis parvenu, c'est figer le souvenir de l'incendie qui a suivi. Elle m'a jetée juste avant de mourir », précisa-t-elle.

Alors j'ai failli ne pas connaître Gondul, les Valkyries et tout le toutim. Aurait-ce été une bonne chose ? Ou une mauvaise ? Je ne sais pas si j'aurais fini par trouver toute seule mes origines. C'est possible, vu comme je me suis acharnée pour découvrir le moindre indice. D'un autre côté, peut-être que j'aurais cherché toute ma vie sans rien trouver.

Je tourne distraitement la tête et croise le regard amusé de l'Horcruxe. Elle m'a écoutée !

« Je ne vois pas où est le problème. »

J'aimerais bien avoir un minimum de vie privée, voilà le problème ! C'est quand même assez gênant.

Pas de réponse. Bon, très bien, je devinerai comment faire toute seule, alors.

Au moment où je commence à réfléchir à cette question cruciale, un couple s'assoit sur le banc en face du nôtre. Ils se tiennent la main et se regardent dans les yeux, amoureusement.

Que c'est niais. J'espère sincèrement ne jamais tomber amoureuse.

« Ah, enfin une chose où nous sommes toutes les deux d'accord ! Tu ne risques pas de tomber amoureuse tant qu'aucun être humain ne sait que tu es Gondul. D'où la nécessité de n'en parler à personne. »

Les deux en face commencent à s'embrasser. Ca devient de plus en plus dégoûtant. Je veux changer de chaîne. Où est la télécommande ?

« Je vais m'en occuper. »

Sûrement pas ! Elle va les torturer ou quelque chose comme ça si je la laisse faire. A nouveau, je sens que je commence à me diviser en deux, comprenez que je me trouve à la fois dans mon corps de fille-corbeau et dans le corps de Gondul. Je retiens mon âme de toutes mes forces dans mon propre corps. La pression du côté de Gondul se fait plus forte, je me concentre davantage. Finalement, Gondul lâche tout et mon âme entre en moi comme un boulet de canon. Je retiens mon esprit en moi, histoire qu'elle ne réessaie pas de le reprendre.

Non mais ça va bien toi ? Tu n'as pas à te servir de moi comme ça !

Elle ne répond pas. Je commence à comprendre. C'est ça, le moyen pour qu'elle ne puisse plus lire dans mes pensées. Retenir mon âme. Faudra que je m'entraîne à faire ça. Tirer mon esprit vers moi devient de plus en plus difficile, et bientôt, je lâche tout. Je suis essoufflée ; sans m'en rendre compte, je me suis arrêtée de respirer.

« Tu as trouvé, n'est-ce pas ? »

Oui, dommage pour toi.

Je jette un œil au couple : ils me dévisagent, abasourdis. J'imagine que c'est pas tous les jours qu'ils voient les gens s'étouffer devant eux sans raison apparente. Rouge de honte, je me lève et marche d'un pas rapide et sautillant – cette démarche est vraiment ridicule – et m'assois cinq cent mètres plus loin, sur un banc occupé par des gamins d'une douzaine d'années. Je reprends mon souffle, puis tourne la tête vers les deux autres personnes assises à côté de moi. Je frôle l'arrêt cardiaque.

Il doit y avoir une bonne dizaine de parcs dans cette ville, il a fallu que j'aille dans CE parc. Il y a une bonne centaine de bancs dans ce parc, il a fallu que je m'assoie sur CE banc. Le SEUL banc occupé par deux élèves à Gryffondor.

Lily Potter et Hugo Weasley lisent tranquillement la Gazette du Sorcier, cachée à l'intérieur d'un journal moldu pour que les passants de ce parc ne remarquent pas les photographies mouvantes.

Je détourne vite la tête et essaie d'avoir l'air calme. Difficile. Gondul fronce les sourcils en m'observant, intriguée. Elle doit être en train de lire dans mes pensées.

« Je ne vois pas où est le problème. Tu ne ressembles pas du tout à la rouquine à laquelle tu ressembles quand tu revêts une apparence humaine. »

Oui mais quand même ! L'idée de me trahir commence à me faire paniquer.

Hugo prend la parole.

– A ton avis, qu'est-ce qui a pu les amener ici ? C'est quand même dingue, ils n'auraient pas pu arriver tout seuls…
– Qu'est-ce que tu en sais ? rétorque sa cousine. Si ça se trouve, ils se sont échappés et c'est pour ça qu'ils ont débarqué à Londres…
– Depuis leur île d'Ecosse ? Tu ne crois pas qu'ils auraient plutôt atterri dans une ville proche, et pas à l'autre bout du pays ?

Ils parlent des Détraqueurs ? Ceux que j'ai rencontrés hier ? Je me penche légèrement sur le côté. La Une de la Gazette est bien « Deux Détraqueurs à Londres ».

– D'autant plus, poursuit Hugo, qu'ils se sont attaqués à une sorcière. Une fille de Beaux…

Hugo s'arrête brusquement au milieu de sa phrase.

– Qu'est-ce qu'il y a ? demande Lily.
– Si ça se trouve, ils ont été envoyés par le ministère pour chercher Enderson !

Mon cœur s'arrête momentanément de battre à l'énoncé de mon nom, tandis qu'il appuie ses paroles en mettant le doigt sur une photo de moi particulièrement horrible, étalée sur une bonne moitié de page du journal, avec écrit en gros en dessous : « RECHERCHONS GINGER ENDERSON, 17 ANS, CHEVEUX ROUX, YEUX BLEUS, 1,7 METRES. » Sérieusement, ça fait des années que je ne porte plus cette coupe de cheveux. Et heureusement !

– N'importe quoi, soupire sa cousine en levant les yeux au ciel. Je te rappelle que c'est le Ministère qui a enfermé les Détraqueurs loin d'ici, c'est pas pour les libérer à tout bout de champ. Ils ont dû s'enfuir.
– C'est bien ton père qui a aidé à enfermer les Détraqueurs loin d'ici, non ? Tu crois qu'ils auraient réussi à s'échapper de la prison que ton père aurait créée ? (Lily se tait, renfrognée.) Je te le dis, quelqu'un les a fait sortir.
– Mais qui, alors ? je m'écrie.

Oupssss.

Les deux se retournent vers moi, les yeux écarquillés.

– Euh, désolée, bonne journée, je marmonne en me levant prestement du banc.

Je file très vite à l'autre bout du parc, sans me retourner une seule fois. Au bout d'un moment, je tourne la tête. Ils ne m'ont pas suivie. Ils ont dû me prendre pour une originale.

« Peut-être que le jeune garçon avait raison », dit Gondul, plongée dans ses pensées. « Les Détraqueurs ont peut-être été envoyés pour toi. »

Quelle délicatesse de la part de ceux qui les ont relâchés, alors. J'ai bien envie de leur dire : « Fallait pas ! ». Comme Lily Potter, je pense que les Détraqueurs n'ont pas été relâchés par le Ministère. Et comme Hugo Weasley, je trouve étrange qu'ils aient atterrit à Londres, à des centaines de kilomètres de leur île. La question, maintenant, c'est : se sont-ils échappés ou ont-ils été libérés, et si c'est le cas, dans quel but ?

Je m'assois finalement sur un banc, inoccupé cette fois-ci, et termine mon sachet de prunes, songeuse. D'où sortaient les Détraqueurs ? Pourquoi étaient-ils là ? Pourquoi n'avais-je pas reçu de lettre du Ministère, me disant qu'on me priverait de ma baguette ? Ca me fait penser, hier matin, je ne m'en suis pas vraiment rendu compte tellement c'était naturel, mais je me suis servie de deux ou trois sorts devant les deux ivrognes et j'étais encore mineure. Là aussi, j'aurais dû recevoir une lettre. Pas que je m'en plaigne ! Mais c'est quand même bizarre…

« Il y a une explication simple. »

Ah, laquelle ?

« Tu n'as pas la Trace, ce sort qui permet de repérer un sorcier de premier cycle où qu'il soit. Mrs. Andres t'a rendue incapable de te transformer tant que tu ne toucherais pas de baguette magique, et par conséquent elle a levé le sort qui te protégeait de la Trace. A partir du moment où tu as essayé la première baguette de chez Ollivander, la Trace a été relevée. »

Et comment peut-on lever la Trace ?

« C'est un peu compliqué pour toi, petite. Tu n'as pas vraiment le niveau pour pouvoir lancer des sorts pareils. »

Magie noire ?

« Non. Elle détestait ça, pour rien au monde Andres n'aurait lancé des sorts interdits. Je trouve ça assez ridicule… Après tout », ajoute-t-elle avant que je n'aie le temps de penser quoi que ce soit, « Magie blanche et magie noire, ce sont des termes que les sorciers ont inventés pour différencier les sorts qui font du bien de ceux qui font du mal. Or n'importe quel sort peut être bon comme mauvais… Tout dépend de l'intention du sorcier qui le lance. »

Je n'y trouve rien à répondre. Elle n'a pas vraiment tort sur ce point après tout…

Stop stop stop. Je ferme mon esprit à celui de Gondul. Je commence à devenir, à penser comme elle. Ce n'est pas possible. Cette fille est une meurtrière de sang-froid. C'est un monstre. Je ne suis pas Gondul. Je suis Ginger, Ginger Enderson ! La fille qui respecte la vie, pas celle qui use et abuse de la magie noire pour parvenir à ses fins…

Ce n'est pas vrai. Qu'est-ce que je deviens ?