Introduction d'un tout nouveau personnage que j'adore, et réapparition de Violette, la fille à la fête de cette fille dont j'ai déjà oublié le nom, à Londres. Mary je crois.
Bon, l'autre raison, c'est que la moitié de ce chapitre est dédiée à ce nouveau personnage, et vu le moment où j'ai coupé ça va beaucoup vous énerver.
Il fait pratiquement nuit. Ce soir, c'est la veille de Noël, et tout le monde a quitté le parc. L'heure est venue de se préparer pour un somptueux dîner. Moi, je n'ai plus qu'une malheureuse prune dans mon sac en plastique. J'ai faim.
Je réalise que, pour la première fois depuis ma naissance, je vais passer mon Noël parfaitement seule.
« Il y a moi », fait remarquer Gondul, faisant mine d'être vexée.
– C'est pas toi qui passes ton temps à me répéter que nous sommes la même personne ? je rétorque en resserrant mon écharpe autour du cou.
Les gens dans la rue me dévisagent, étonnés du fait que je parle dans le vide. Evidemment. Ils ne peuvent pas la voir.
Il fait un froid épouvantable. Comment vais-je faire ce soir ? Où dormirai-je ?
« Dans un nid. »
C'est ça, moque-toi de moi. Je sais qu'elle est sérieuse, mais je continue à ne pas me considérer comme un oiseau. Et franchement, les corbeaux ne portent pas de doudoune donc même sous une autre forme, j'aurai froid.
Cela fait un moment que je marche ainsi, les yeux balayant rapidement les rues, espérant trouver un quelconque abri. Je m'enfonce dans Londres sans calculer ma trajectoire, espérant vainement tomber au bon endroit, celui qui m'offrira un lit où passer la nuit. A regret, je mange ma dernière prune et tourne à une intersection.
Je me fige. C'est la rue du Chaudron Baveur. Mes pas m'ont conduite ici, inconsciemment. Je m'arrête devant la devanture poussiéreuse et évalue rapidement la situation. Il me reste suffisamment de gallions pour une nuit. J'ai toujours les cheveux noirs et courts, on ne risque pas de me reconnaître. Sauf peut-être Mrs. Londubat chez qui j'ai travaillé cet été je ne dormirai donc pas ici. Peut-être un autre hôtel au Chemin de Traverse ?
Décidée, je passe la porte.
La chaleur me frappe le visage de plein fouet. Après un froid pareil, c'est plutôt agréable. Le nez fourré dans mon écharpe, je file à l'autre bout de l'échoppe sans que personne ne m'ait remarquée, et ouvre la porte du fond. A nouveau, un courant d'air froid s'engouffre dans mes vêtements et je frissonne.
« Petite nature. »
C'est pas toi qui dois subir le froid. Je suis sûre que tu n'as même pas de sensations, en plus.
Je tapote ma baguette contre le mur. Les briques s'écartent, le Chemin de Traverse apparaît sous mes yeux. Habituée au spectacle, je descends la rue sans m'arrêter, en priant pour ne croiser personne que je connais. Ce qui est idiot : j'ai travaillé pour à peu près tous les commerçants de l'allée, et il est possible que je rencontre des élèves en vacances de Poudlard. Si je croise quelqu'un, je risque de me faire griller, d'une façon ou d'une autre ; pas par mon apparence, mais par mon comportement.
Nerveuse, je marche d'un pas rapide. Peut-être y aura-t-il de la place au Palais de Nausicaa, un hôtel qui est, bizarrement, plus proche du bâtiment désaffecté que de la maison des rois. J'avais entendu parler de cet hôtel dans l'Allée des Embrumes. Mal famé. Mais je m'en fiche : je suis de taille à me défendre, et puis, je suis accompagnée par une pro de la magie noire.
« Merci, je suis flattée. »
Je me retrouve devant Gringotts et m'apprête à tourner à gauche pour prendre un raccourci. Mais il y a un imprévu. Un imprévu de taille.
Sur les marches de la prestigieuse banque se tient Fred, le grand frère de Roxanne, regardant songeusement sa montre. Il ne m'a pas remarquée.
De trois ans mon aîné, je l'ai vu pendant quelques temps à Poudlard. Depuis, il travaille à Gringotts, en compagnie des gobelins. Il me connaît bien puisque je passe au moins une fois chez eux à chaque période de vacances, pour y séjourner.
Pétrifiée, je le regarde lentement lever la tête vers moi, et j'entends à peine les cris presque hystériques de Gondul. Ses yeux s'agrandissent. Nous restons à nous fixer une seconde. Une toute petite seconde. Une très longue seconde.
Puis je me rends compte que mes cheveux, contrairement à il y a deux minutes, me touchent le milieu du dos.
Oh non. Je me suis transformée sans m'en rendre compte.
Fred descend une marche.
« MAIS COURS BON SANG ! QU'EST-CE QU'IL TE PREND ENFIN ? IL VA T'ATTRAPER ! »
Sans hésiter, je tourne sur mes talons et cours vers l'Allée des Embrumes. Du coin de l'œil, je vois Fred s'engager à ma suite.
– GINGER ! Attends ! Reviens ici, je dois te parler !
« Tu parles, il veut t'attraper ! Tourne à gauche, plus vite, plus vite ! »
Les gens de l'Allée des Embrumes, peu nombreux, me regardent sans vraiment s'intéresser à moi. Ils ont presque l'air habitués de voir des gens recherchés dans tout le pays courir comme des dératés poursuivis par des employés de chez Gringotts. Obéissant à l'ordre de Gondul, je bifurque à gauche. La rue est vide et tourne ensuite vers la droite. Derrière moi, j'entends le souffle de Fred qui court à en perdre haleine, ses pas se répercutant en écho aux miens dans la ruelle déserte. Je tourne à droite en dérapant légèrement. Les murs n'ont pas de fenêtre. Cet endroit est vraiment oppressant… Je me sens mal à l'aise.
On le serait à moins. Je suis recherchée par toute l'Angleterre et poursuivie.
– Petrificus totalus! s'écrie-t-il derrière moi.
Je me baisse juste à temps pour éviter le sortilège qui fonce dans un mur. Une brique explose. Je fais volte face et brandit ma baguette pour parer le sortilège qui suit.
J'ai besoin d'aide, là ! je m'écrie intérieurement, en espérant que Gondul me comprendra.
« Compris. Laisse-toi faire. »
J'acquiesce en lançant un nouveau sortilège du bouclier. Comme ce matin, mes forces me quittent soudainement, comme si je devenais l'ombre de moi-même. Fred, qui ne s'est rendu compte de rien, me lance un troisième sortilège de pétrification. Mais cette fois-ci, bien que je n'ordonne pas à mon cerveau d'effectuer ce mouvement, mon bras se lève tout seul pour parer d'un geste vif et élégant l'éclair blanc. Gondul a pris les commandes.
A peine a-t-elle effectué ce mouvement que je ressens ses sentiments. Elle est furieuse. Furieuse qu'on s'en soit pris à elle, et surtout à moi, la partie la plus importante de notre âme divisée. Et quand l'un puissant mage noir est en colère, ce n'est jamais une bonne chose pour son adversaire.
Je reprends aussitôt le contrôle de mon corps, renvoyant sans ménagement l'Horcruxe, et essayant de retenir le sort qu'elle a jeté. Trop tard ; un éclair bleu électrique sort de ma baguette et traverse le bouclier que s'est fabriqué le frère de Roxanne. Le rayon l'atteint de plein fouet. Il tombe à la renverse, les yeux fermés. Un filet de sang s'écoule de sa poitrine.
Ce n'est pas vrai. C'est un cauchemar !
– Mais tu es folle ! je m'écrie, désespérée, en retenant mon âme contre moi.
Pas question que cette tarée ne se serve encore de mon corps pour répandre le mal ou tuer les gens !
« Du calme, il n'est pas mort… » grommèle-t-elle. « Il aurait dû. Mais tu as arrêté mon sortilège. Dommage, il était plutôt réussi… »
Sans l'écouter, je me précipite sur le corps étendu du jeune Weasley et attrape son poignet. L'avantage d'avoir des cours de Médicomagie est de pouvoir réagir dans l'urgence. Son cœur bat faiblement, mais il bat encore. Je sors ma baguette et la passe sur la plaie étroite qui traverse sa chemise en murmurant une formule de guérison. Le sang s'assèche et la coupure se referme lentement.
Et quand il se relèvera, il rapportera au Ministère, et surtout à sa sœur, que j'ai utilisé contre lui un sortilège de magie noire dans le but de le tuer.
– Et comment je fais maintenant ? je hurle, hystérique. Ils vont tout savoir !
« Mais non, soupire-t-elle. Notre secret est trop bien gardé. Et si ce que tu crains, c'est qu'il se rappelle t'avoir vue comme une personne dangereuse, alors arrête de t'inquiéter. »
– Quand je suis avec toi, j'ai toutes les raisons de m'inquiéter, je murmure, encore choquée d'avoir failli tuer le frère de l'une de mes meilleures amies.
Elle s'approche du corps étendu de Fred Weasley et pose sa main sur son front. Une aura blanche lui entoure la tête et je ne peux retenir une exclamation de surprise. Quand elle retire sa main, la lumière disparaît.
– Qu'est-ce que tu lui as fait, encore ?
« Il a tout oublié. Je lui ai lancé un sortilège d'Oubliettes. Tu m'as fait confiance et j'ai récupéré un peu de ta magie en prévision de tes réactions démesurées. Voilà, tu es contente ? », me lance-t-elle, exaspérée.
Je la regarde un moment. Je réfléchis à toute allure. Mais elle ne peut pas entendre mes pensées ; je retiens trop mon âme contre moi pour qu'elle puisse y lire à son aise. Et tant mieux, parce qu'elle n'aimerait sûrement pas le plan que mon cerveau est en train d'envisager. Je sors mon balai de mon sac, lui rend sa taille normale d'un coup de baguette magique, me désillusionne et m'envole.
« Où vas-tu ? Qu'est-ce que tu fais ? »
Je ne réponds pas et m'élève haut dans le ciel noir. Les nuages sont bas, ce soir ; tout doucement, il se met à neiger. Je passe à travers deux masses cotonneuses pour ne pas me mouiller, et reste au-dessus des flocons de neige. Alors, j'accélère.
« Qu'est-ce que tu comptes faire ? Gondul ! Réponds ! » me crie la forme fantomatique flottant à côté de moi. Pour la première fois, je remarque que ses traits sont figés, comme si elle avait peur.
Et elle a bien raison.
– Je vais te balancer dans la Tamise. Le courant t'emportera dans la mer, puis dans l'océan. Et plus personne ne te reverra. Tu es une meurtrière ! Tu as failli tuer le frère de ma meilleure amie ! Je ne veux pas être comme toi, et d'ailleurs je ne suis pas comme toi ! Je suis Ginger Enderson, pas une Valkyrie à la noix !
« Tu n'est PAS une Valkyrie à la noix, espèce d'idiote ! Tu es Gondul ! Et tu ne peux pas me tuer. Je suis la moitié de ton âme ! »
– JE REFUSE DE T'ECOUTER PLUS LONGTEMPS ! je hurle.
Je retire les deux mains du manche de mon Comète, et, resserrant mes jambes autour du bois, je place deux doigts de ma main gauche sur la bague enfilée sur la main droite. Je commence à la faire glisser.
« Non ! » s'écrie Gondul, paniquée. « Ne fais pas ça ! NE FAIS PAS… »
Mais je n'ai jamais pu entendre la fin de son exclamation, car à ce moment-là, tout est devenu noir.
-X-X-
A des centaines de kilomètres de là, et un peu plus en contrebas, se trouvait une très jolie maison, un peu à l'écart du village situé deux cent mètres plus loin. La campagne provençale enneigée accueillait Noël dans le silence.
Au moment même où Ginger Enderson basculait de son balai, la porte de la maison s'ouvrait à la volée, et une jeune fille en sortait. Elle éteignit les lumières à l'intérieur, ferma la porte à clé, puis, fourrant ses mains gantées dans ses poches, s'éloigna de chez elle d'un pas vif. Cette jeune fille… c'était moi.
Tous les ans, ma mère et mon beau-père partaient en vacances à l'étranger, pour leur anniversaire de mariage. Pendant ce temps, ma demi-sœur, Violette, partait à Londres pour rejoindre sa meilleure amie moldue, qu'elle s'était faite avant que Robert, son père, ne revienne d'Angleterre. Et moi, je me rendais chez Cathy, l'une de ses meilleures amies, pour passer le dîner de Noël entourée d'une famille et ne pas passer les fêtes toute seule.
J'arrivai finalement au village. Toutes les maisons étaient illuminées, et en passant devant les fenêtres, je voyais des table apprêtées, avec parfois quelques convives autour, un sourire aux lèvres. J'atteignis finalement la porte de la maison de Cathy Saune, et frappai trois fois.
– Amélie, c'est toi ? s'écria une voix féminine un peu étouffée. Entre !
Je poussai la porte. A l'intérieur, il faisait nettement plus chaud. Je retirai mon manteau, que j'accrochai à l'entrée, et ôtai mes chaussures. Un agréable fumet s'échappait de la cuisine. La tête de la mère de Cathy apparut justement derrière la porte de cette pièce :
– Amélie ! Toujours à l'heure, comme d'habitude ! Ta mère va bien ?
– Très, répondis-je en souriant. Robert aussi. Ils m'ont appelée ce matin.
– Très bien, fit Mme Saune. Je discuterai avec toi plus tard, je n'ai pas tout à fait fini la dinde. Au fait, Cathy t'attend, elle m'a dit qu'elle avait quelque chose à te montrer.
Elle haussa les épaules, s'excusant de ne pas en savoir plus, et disparut à nouveau dans la cuisine. Intriguée, je montai les escaliers. Il n'y avait qu'une seule pièce à l'étage ; la chambre de Cathy. Je me demandais bien ce qu'elle pouvait vouloir me montrer...
Je toquai à la porte en bois recouverte de photographie de Cathy, tous âges confondus.
– Amélie ? Tu tombe à pic ! Entre !
J'ouvris la porte et me trouvai face à un capharnaüm inimaginable. La chambre de Cathy avait rarement été aussi mal rangée, et pour quelqu'un était aussi peu soigneux qu'elle, ce n'était pas peu dire ! Partout traînaient des vêtements moldus et sorciers, capes, chapeaux, bottes et ballerines, livres de cours ça, c'était normal. Mais au bazar habituel s'ajoutaient une demi-douzaine de cartons en équilibre instable les uns sur les autres, vomissant leurs contenus de jouets, album photo et peluches. Assise par terre à côté d'un vieux gâteau sec posé sur une impressionnante pile de papiers en tous genres, Cathy tournait les pages d'un carnet. Elle ne leva pas la tête à mon entrée.
J'enjambai deux cartons et m'assis tant bien que mal à côté de mon amie, posant mon sac à côté de moi. Cathy souriait.
– Regarde, dit-elle quand je fus inconfortablement installée à côté d'elle. C'est mon journal intime, je le tenais en… en 2010. Eh ben ! Ca nous rajeunit pas !
– 2010 ? dis-je en fouillant dans mes souvenirs. C'est l'année…
– …où on s'est rencontrées, compléta Cathy.
Le cahier était ouvert à la page du 17 juillet 2010. L'écriture était enfantine et pleine de fautes.
– « Aujourd'hui, il s'est passé des choses incroyables », lut Cathy. « Ca a commencé quand je suis arrivée chez Violette… »
Je repensai à cette journée en particulier. Celle où ma vie avait pris un tout autre tour. Une foule de souvenirs et de sentiments m'envahit, et je souris.
Aussi loin qu'elle se souvenait, Amélie n'était pratiquement jamais sortie de cette maison. A peine si elle pouvait aller dans le jardin ! Et quand Violette, sa demi-sœur et unique amie, invitait ses camarades de l'école à y jouer, elle devait rester cachée à l'intérieur. C'était pour son bien à elle, elle le savait bien – et aussi pour la santé mentale des petites filles qui jouaient dehors. Mais elle avait l'impression d'étouffer, elle qui vivait enfermée. Un carré de ciel bleu apparaissait dans les carreaux propres des fenêtres, dont elle devrait fermer les rideaux quand Violette arriverait avec l'une de ses amies, Cathy, qu'elle avait invitée à goûter.
Elles avaient toujours l'air de bien s'amuser. Elles grimpaient aux arbres, faisaient la course, mangeaient des tartines à la confiture sur l'herbe, profitant de la chaleur du soleil provençal. Tout ce qu'Amélie aurait aimé faire. Et puis, comme Violette, elle aurait aimé avoir des amies, elle aurait aimé aller à l'école.
Une mèche de cheveux bruns lui tomba sur le visage. Rageuse, elle fit un petit geste de la tête pour le retirer de sa vue. C'était à cause de ces fichus cheveux qu'elle ne pouvait pas sortir. Car ses cheveux, sans que personne n'ait jamais pu l'expliquer, changeaient chaque jour de forme et de couleur. La veille encore ses cheveux étaient courts, blonds et frisés. Ce matin, elle se réveillait avec des anglaises brunes et mi-longues. Elle ne pouvait pas sortir dans le village ; les gens se poseraient des questions s'ils voyaient une petite fille de sept ans changer tous les jours de coupe et de couleur de cheveux.
Officiellement, elle était malade et fragile c'était l'excuse parfaite pour ne pas avoir à se rendre dans des lieux publics. A part une vieille dame un peu folle qui l'avait rencontrée par hasard et qui n'avait pas fait grand cas des capacités étonnantes de ses cheveux, personne ne connaissait les soucis capillaires de la jeune Amélie.
La petite fille tourna la tête et regarda l'horloge de sa chambre. Celle-ci indiquait seize heures. Le temps que Violette et son amie Cathy reviennent de chez les Saune, qui habitaient dans le village voisin, à un bon kilomètre de là, Amélie avait le temps de sortir un peu dans le jardin.
Elle sortit de sa chambre en silence et descendit les escaliers sans faire craquer une marche. Au rez-de-chaussée, elle passa devant la porte de la chambre de sa mère ; elle dormait. Elle traversa alors la cuisine et ouvrit la porte qui donnait sur l'extérieur.
Le soleil inondait l'herbe. Amélie mit un certain temps pour habituer sa vue à l'extérieur. Elle marcha pieds nus dans l'herbe fraîche jusqu'au fond du jardin, savourant chaque bouffée d'air parfumée, et s'assit auprès d'un oranger. Elle n'avait pas souvent la chance de profiter de cette joie qu'était le simple fait de sortir dans le jardin, en vacances ; Violette passait du temps à la maison avec ses amies, et Amélie ne devait surtout pas être vue.
Elle entendit un éclat de rire, et elle rouvrit les yeux, paniquée, tous les sens en alerte. C'était le rire de Violette ; elle arrivait par ici. Amélie n'avait pas le temps de rentrer à la maison ; elle devait faire tout le tour du jardin, et elle serait vue entre temps. « Maman va me gronder », songea-t-elle. Elle se cacha en toute hâte derrière un arbre au tronc épais.
Pas plus de cinq secondes plus tard, Cathy et Violette poussaient le portillon du jardin. Elles riaient à gorge déployée. Les yeux bleus de Violette brillaient de malice, ses cheveux blonds reflétaient l'éclat du soleil. Elle échangea avec Cathy quelques mots inaudibles depuis la position d'Amélie. Puis sa demi-sœur s'éloigna vers la porte de la cuisine en chantonnant. Elle allait sans doute chercher leur goûter.
Amélie était catastrophée. Elle devrait rester ici tout l'après-midi, le temps que Cathy reparte chez elle. Sa mère finirait par remarquer son absence ; elle était sensée rester dans sa chambre. Elle allait se faire gronder… Mais la peur d'Amélie fut momentanément annihilée : pour l'instant, elle observait un frelon qui s'était posé sur le dos de sa main. L'aiguille de l'insecte était à moins d'un millimètre de sa peau, mais Amélie ne craignait rien ; elle savait qu'il ne la piquerait pas tant qu'elle ne lui ferait rien. De plus, les piqûres du frelon, même si elles étaient douloureuses, n'étaient mortelles qu'en très grandes quantités pour un être humain.
L'animal s'envola. Amélie laissa lentement retomber son bras le long du corps, puis regarda à nouveau dans le jardin. Cathy était à l'autre bout, et tentait de grimper en haut d'un arbre. Elle y arrivait plutôt bien. La fillette aux cheveux changeants se sentit alors légèrement mal à l'aise. Elle savait quelque chose – quelque chose qui avait beaucoup, beaucoup d'importance – mais elle était incapable de dire quoi. Elle regarda, impuissante, la petite fille aux cheveux bruns et courts s'agripper au tronc de l'arbre, cherchant de nouvelles prises. Le danger avait-il un rapport avec le fait que Cathy montait à l'arbre, ou avec le frelon ?
Ou alors les deux à la fois ?
Amélie poussa un petit cri d'horreur, que Cathy n'entendit pas, en comprenant soudain l'énorme danger que courait la fillette. A quelques dizaines de centimètres de Cathy, il y avait une branche à laquelle elle s'accrocherait à coup sûr pour poursuivre son escalade. Cette branche était frêle et elle risquait d'être dangereusement secouée. Suffisamment secouée pour réveiller et libérer tous les insectes vivant dans la ruche installée au bout. Et cette ruche était une ruche de frelons. Si les frelons étaient dérangés, ils viendraient la piquer. Et une centaine de piqûres de cet insecte aurait sans aucun doute des effets mortels sur un être de la corpulence d'une jeune fille de sept ans…
Au moment où cela revenait à l'esprit d'Amélie, le bras de Cathy eut un mouvement maladroit et elle se retrouva forcée de s'accrocher de tout son poids à la branche pour ne pas tomber. Amélie vit au ralenti un frelon sortir, puis deux… Puis trois…
Quand Catherine Saune se rendit compte de la présence des petites bêtes, il était trop tard. Elles lui fonçaient droit dessus, prêtes à en découdre. Cathy poussa un cri. Et c'est à ce moment-là que l'histoire devint complètement loufoque.
Sans réfléchir, Amélie sortit de sa cachette en courant le plus vite possible, et ne réalisa même pas, du haut de ses sept ans, qu'il était physiquement impossible pour un être humain d'atteindre les cinquante kilomètres heures par la seule force de ses jambes et sans élan ; pourtant c'est ce qu'il se produisit. Amélie se retrouva en bas de l'arbre en un clin d'œil, et avant que le moindre frelon se soit posé sur les bras nus de Cathy, elle écarta les bras et hurla de toutes ses forces :
- ARRETEZ !
Elle se rendit compte de la bêtise de cet ordre aussitôt qu'elle l'eût prononcé ; en petite fille élevée à la campagne, elle savait bien que les insectes n'obéissaient pas à ce qu'on leur disait. Sauf que cette fois-ci, fait extrêmement étrange, les frelons firent demi-tour et rentrèrent à nouveau dans leur ruche comme si de rien n'était.
Amélie ne comprenait pas. Comment cela avait-il pu être possible ? Mais elle n'eut pas le temps de répondre à cette question. Glissant le long du tronc de l'arbre, Cathy retomba par terre, juste devant Amélie, et la regarda fixement, droit dans les yeux, stupéfaite. Après tout, à jusqu'à cet instant précis, pour Cathy, Amélie était une petite fille très malade qui pouvait à peine marcher et que personne n'avait jamais vue dans le village.
Amélie sentit un frisson qui n'avait rien à voir avec le froid la parcourir. Et, en même temps, une sensation étrange qu'elle connaissait par cœur se manifesta, sur le sommet de son crâne…
Ses cheveux avaient décidé de changer de forme et de couleur. Sur les côtés de son champ de vision, elle comprit sans peine qu'ils étaient devenus verts et frisés. Cathy ouvrit des yeux ronds, sa bouche forma un grand « O » qui aurait été très comique si la situation n'avait pas été telle, et elle leva lentement sa main. Elle saisit une mèche de cheveux verts, et Amélie s'éloigna d'un geste très rapide, peu habituée aux contacts humains. Surprise, Cathy arracha quelques cheveux. Elle fixa les fils très fins de la couleur de l'herbe qui se trouvaient entre ses doigts. Puis elle leva à nouveau les yeux.
Amélie, qui jusque-là était figée par la peur, essaya alors de parler, dire quelque chose, n'importe quoi, un mensonge, la vérité, s'expliquer en tout cas.
–Euh…
Comme si elle reprenait soudain conscience, les yeux de Cathy lui lancèrent un regard vif, puis elle tourna les talons et détala.
– Attends ! ATTENDS !
–Amélie ! s'écria Violette en sortant de la cuisine, paniquée. Qu'est-ce que tu fabriques dehors ? Cathy est là ! Elle pourrait te…
Elle tourna la tête et vit la mince silhouette de son amie disparaître.
–Oh, non ! Amélie ! Qu'est-ce que tu as fait ?
Et Amélie, dépassée par les événements, fondit en larmes.
– Tu sais que tu m'as fait pleurer ce jour-là ? Je n'avais jamais autant pleuré de ma vie, fis-je remarquer à Cathy.
– Je sais. On s'est déjà raconté cette histoire des centaines de fois, en long, en large et en travers. C'était quand même une chance que ce soit moi, l'amie de Violette, hein ?
– Ouais. Si ça avait été une moldue… je ne sais pas ce que j'aurais fait.
– Oh, ils auraient envoyé des Oubliators, je suppose… dit Cathy, songeuse.
– Comme si je connaissais l'existence seule des Oubliators ! rétorquai-je. Et Maman m'a bien grondée, avant que tu ne reviennes… C'est ce journal intime que tu voulais me montrer ? je lui demande, me rappelant soudain la raison de ma présence dans sa chambre.
– Hein ? Ah non non, oui, oui, c'est vrai, fit brusquement Cathy. Tu vas trouver ça génial. Attends, je l'ai posée ici… Ou là… Quelque part…
Et moi qui pensais que sa chambre ne pouvait pas être encore plus mal rangée qu'à présent ! Je me trompais lourdement. Elle balança une ou deux robes de sorciers par-dessus son épaule, retrouvant des choses au cours de cette recherche – « Oh, ce collier ! Je croyais l'avoir jeté. Qu'est-ce qu'il est laid ! Allez hop, poubelle. » – avant finalement de remettre la main sur un morceau de carton jauni, au format d'une photographie d'appareil jetable, et légèrement déchiré sur le côté.
– Regarde un peu ça ! s'écria-t-elle en me tendant la photo, l'air très fier.
Je lui lançai un regard interrogateur, puis pris l'image et jetai un œil à l'image. Je ne pus retenir une exclamation.
La photographie représentait quatre filles d'une dizaine d'années assises sur une serviette de pique-nique étalée sur l'herbe, à l'ombre d'un arbre fleuri. La fille la plus à gauche portait un sweat-shirt large et des leggings vert bouteille, et était pieds nus, comme les trois autres. Ses cheveux bruns et courts étaient retenus en arrière par un serre-tête jaune qui n'empêchait pourtant pas quelques mèches rebelles de se balancer devant ses yeux.
– Ah, j'avais oublié que tu avais cette coupe de cheveux ridicule, dis-je en riant.
– Arrête ! gronda Cathy, en souriant toutefois. J'adorais cette coupe, à l'époque.
Juste à côté de la jeune Cathy, une jeune fille aux longs cheveux blonds et aux grands yeux bleus souriait à l'objectif. Elle portait un gilet vert et une petite robe blanche, qui, je m'en souvenais, lui plaisait énormément à l'époque. Je me demandai si nous l'avions encore à la maison ?
– Violette n'a pas changé, me fit inutilement remarquer Cathy. Elle est toujours aussi jolie.
A sa gauche, une troisième fille, aux longs cheveux noirs et soyeux, riait aux éclats. Ses yeux noirs en amande reflétaient le ciel vide de nuages. Ses vêtements montraient des formes naissantes, étonnantes pour une fille de son âge.
– Yune non plus, renchéris-je.
Yune Lee, Violette Carmin (ma demi-sœur qui a gardé le nom de son père), Catherine Saune et moi-même, Amélie Vermeil, nous formions un groupe très uni depuis un bon moment. Cette photo datait d'au moins sept ans. Je ne me rappelais pas du jour exact où nous avions pris cette photographie : nous faisions alors très souvent des pique-niques.
Quant à la quatrième fille…
– Bon sang ! Je me rappelle de ce pull. Quelle horreur ! Comment ai-je pu porter un truc pareil ?
Je passai la main dans mes cheveux courts et blancs, excédée par un tel manque de goût. Oui, mes cheveux étaient blancs, la plupart du temps. Tous les jours, ils changeaient de couleur, je vous expliquerai une autre fois pourquoi. Mais assez souvent, ils étaient couleur des nuages, et je ne savais que trop bien pourquoi. Violette trouvait que ça me donnait l'air mystérieux, je trouvais que ça me donnait l'air d'une petite vieille.
La dernière fille de la photographie, allongée sur la nappe, les jambes repliées et les pieds à plat sur le sol, regardait l'objectif avec un sourire niais au possible. Ses cheveux bruns et fous retombaient n'importe comment autour de son visage rond et juvénile. Mais surtout, elle portait une espèce de pull jaune à pompons avec un mini-short rose ridiculement épais.
– Ne sois pas trop dure avec toi-même ! fit Cathy en éclatant de rire. Moi, j'aimais bien jouer avec les pompons. Et je suis sûre que toi aussi tu les adorais.
« LES FILLES ! »
– OUI ? hurla Cathy à l'adresse de sa mère qui venait de nous appeler, depuis l'étage inférieur.
« VENEZ A TABLE C'EST SERVI ! »
– OK ON ARRIVE DANS DEUX MINUTES !
Je souris une dernière fois en regardant les visages de mes trois meilleures amies, enfants, de la photo, lançai un regard dégoûté à la fillette au pull jaune à pompons, puis tendit l'image à Cathy. Elle me regarda avec des yeux ronds.
– Mais enfin, c'est pour toi ! s'exclama-t-elle. J'ai la même de toutes façons, ajouta-t-elle avant que j'aie pu protester. Quelque part, je sais plus où. Je chercherai plus tard.
Emue, je regardai à nouveau la photographie.
– Merci, Cathy. C'est vraiment un super cadeau de Noël.
Son visage s'illumina.
– Ah, alors je peux garder celui que je te réservais pour moi alors ! Tant mieux parce qu'il est génial.
Nous éclatâmes de rire en cœur, puis descendîmes les escaliers pour prendre notre repas de Noël.
