Pour ceux qui auront oublié le nom de certaines en cours de route, je leur conseille de se référer au chapitre 9 de cette fiction, ou bien, encore mieux, au blog .com où se trouvent les images de chacune des Valkyries. Ça vous aidera à vous retrouver !
J'arrête mon blabla. Bonne lecture !
Je ne suis personne, et je suis tout. Je ne suis nulle part, et je suis partout. Je ne ressens rien, et je ressens tout. Serais-je dans les limbes ? J'essaie de me souvenir de ce qu'il s'est passé, mais rien. Tout est noir autour de moi, ou tout est blanc, allez savoir. Lentement, je commence à prendre conscience de mon corps. Un centimètre carré de ma peau commence à me faire mal, un simple picotement. Puis la fraction de peau juste à côté me picote à son tour. Et, en moins de temps qu'il n'en faut pour dire « Quidditch », tout mon corps hurle de douleur. Mais comme mes lèvres semblent scellées, je ne peux pas hurler.
Bien dommage.
Au moins j'ai toujours mon cynisme avec moi. Où suis-je donc ? J'arrive à ressentir les globes de mes yeux reposer sous mes paupières étroitement fermées. Si j'essaie d'ouvrir les yeux et si je n'y arrive pas, j'ai l'impression que la douleur va s'amplifier. Mais je n'ai pas d'autre moyen de savoir où je suis… et ce que je suis, aussi. Tentons le tout pour le tout.
Mes paupières se soulèvent lentement, presque indépendamment de ma volonté. La lumière m'aveugle ; le temps de m'habituer, je ne vois plus rien. Brusquement, la douleur disparaît, comme un souffle de vent qui aurait balayé la flamme d'une bougie, et je peux à nouveau bouger tout mon corps. Je peux remuer les lèvres, bouger les bras, tourner la tête. Le temps de faire ces quelques mouvement élémentaires, ma vue s'adapte à la lumière et je peux enfin voir autour de moi.
Je suis au milieu d'un village tout droit sorti du Moyen Age. Autour de moi, tout est recouvert de neige, mais je ne ressens pas le froid. En fait, je n'arrive pas à voir mon corps, comme si je m'étais désillusionnée… sauf que je n'ai jamais aussi bien réussi un sortilège de Désillusion. Les maisons, petites et serrées les unes contre les autres, sont construites dans un matériau sommaire, et surplombées par d'immenses conifères. Le calme ambiant me rappelle celui du matin : le village n'est pas encore tout à fait réveillé. Un ou deux hommes coupent du bois dans la cour de leur maison les coups de hache nets et saccadés troublent le silence.
Mais où suis-je ?
– En Scandinavie, me souffle une voix très douce que je ne connais pas.
Je me retourne et ne suis même pas surprise de me retrouver face à elle. Elle n'a pas changé. Le même air de candeur sur le visage, les mêmes yeux bleu foncé, les mêmes cheveux longs, blancs et soyeux.
– Kara, je murmure en souriant.
– Gondul, répond-elle simplement en souriant à son tour.
Je la regarde quelques instants. Puis, sans prévenir, j'ai l'impression qu'on vient d'accrocher une charge de cent tonnes à mon cœur, mon corps me fait mal de partout à nouveau, et mes intestins se découvrent une passion pour la valse. Je viens de me rappeler de tout : l'accident de Fred Weasley, la fuite en balai, la bague que j'ai laissé glisser au bout de mon doigt après m'être violemment disputée avec Gondul… Mais surtout, je viens de me rappeler que je ne connais pas cette fille à qui je parle.
– Mais qu'est-ce que…
– Ne t'inquiète pas, Gondul… Tu es dans ses souvenirs. Vos souvenirs, précise-t-elle. Vous partagez le même passé. Quand elle a scindé son âme en deux, ajoute-t-elle, son regard s'assombrissant légèrement, elle a divisé sa mémoire et sa joie de vivre. L'Horcruxe a gardé la mémoire, et l'original, toi, tu as hérité de la vie. Ton statut de Valkyrie t'a permis de reconstruire une vie entière à partir de cette demi-vie. C'est pour ça que tu n'es pas mentalement déséquilibrée. Ce qui serait sans doute arrivé si tu n'étais qu'une humaine.
– Je suis en train de rêver ?
– Oui. Tu voyages dans les rêves de la mémoire, la mémoire que tu as perdue depuis des années… Mais c'est bien la tienne.
Ce serait mieux si elle ne parlait pas chinois. Si je comprends bien, je ne rêve pas mais ne fais que découvrir les souvenirs de Gondul ?
– Et ça va souvent m'arriver de rêver de toi, maintenant ?
Elle sourit face à cet exposé simpliste de la situation.
– Pas seulement de moi. De tout ce qui t'es arrivé avant que tu ne naisses sous le nom de Ginger Enderson.
Je garde le silence, observant le village. Un gros chien des neiges trotte jusqu'à nous, et passe à côté de moi sans même me voir. Je commence à fouiller dans mes souvenirs, les souvenirs que l'Horcruxe m'a cachés. Je parle à Kara, l'une des sept autres Valkyries, la seule capable de se transformer en cygne. Je l'aimais bien elle était douce, gentille, et elle aimait les hommes. Je ressens un léger pincement au cœur en essayant de me rappeler ce que je sais d'autre sur elle, sans arriver à en savoir plus. Je regarde Kara, étonnée.
Elle me sourit tristement.
– C'est le souvenir que Gondul a essayé de se cacher à elle-même, m'explique-t-elle. Car il était terrible … Elle a voulu le supprimer de sa mémoire. Elle n'a pas réussi.
– Que t'est-il arrivé ?
– Je suis morte.
Nouveau coup de poing au cœur accompagné d'une vague de tristesse, que je ne peux m'expliquer. Seraient-ce les sentiments de Gondul quand elle ressasse son passé ?
– Mais… Comment puis-je te parler alors ?
– Nous sommes dans tes rêves, Gondul. Tout est possible. Et tant que l'une des Valkyries est encore en vie, les autres vivent un peu en elle. Un contact mental permanent est né avec notre création, et il est tellement puissant que même après notre mort, nous existons encore dans les souvenirs des autres.
Je ne comprends pas tout, mais je hoche la tête.
– Avant, je n'avais jamais pu lire dans les pensées de Gondul, alors qu'elle n'avait aucun mal… Et maintenant, je te reconnais alors que je ne t'ai jamais vue, c'est que j'arrive à lire dans ses pensées... Pourquoi ?
– Quand tu es tombée de ton balai, l'Horcruxe a fait de son mieux pour te sauver, m'explique-t-elle. Elle a puisé toute la magie qu'elle possédait et toute celle qui émanait de ton âme pour t'empêcher de t'écraser au sol. Cela a créé une ouverture entre vos deux morceaux d'âme.
– Et… ça a marché ? je demande, anxieuse.
Elle fait un petit sourire.
– Ca, je n'en sais rien, ce sera à toi de voir. Maintenant qu'elle t'a ouvert son âme, tu pourras lire à loisir dans ses souvenirs. Mais je doute qu'elle se laisse faire… ajoute-t-elle sur un ton amusé.
– Comment es-tu morte ? Je veux dire…, j'ajoute précipitamment, me rendant compte de la grossièreté de ma question.
– Il n'y a aucun problème. Suis-moi.
Et elle se met à marcher devant moi, d'un pas souple et aérien. Je reconnais la grâce du cygne dans sa façon d'être, dans la blancheur de son cou et de ses cheveux soyeux. Je la suis, mettant un pied invisible devant l'autre, un peu angoissée à l'idée de perdre l'équilibre et de tomber. Nous arrivons au cœur du village, qui me semble soudain très familier : chaque maison me rappelle une foule d'odeurs, de visages, de sentiments, de sensations. Le pas assuré de Kara m'informe qu'elle aussi connaît bien le village ; au bout d'une dizaine de maisons, elle tourne à sa gauche et s'enfonce dans les minces ruelles. Je m'engage à sa suite.
– Nous sommes en 738 après Jésus Christ, comme disent les moldus, dit Kara de sa voix douce. Environ quatre cents ans après notre création. Actuellement, nous sommes dans un village très au Nord de la Finlande, c'est-à-dire en Scandinavie.
Nous débouchons sur une rue un peu plus large, et nous arrivons devant une maison identique à ses voisines. Mais sa simple vue me serre le cœur. Si j'en crois ma théorie, il s'y est passé quelque chose de grave pour Gondul…
– Je suis née ici, dit Kara. Et toi aussi. Pour cette vie-ci, du moins.
Elle me jette un coup d'œil, puis se dirige droit vers la porte de la maison, l'ouvre et la referme derrière elle. Je m'empresse de la suivre. Je pousse la porte. Je ne peux retenir un cri d'horreur.
Le corps inerte de Kara repose au sol, dans une mare de sang. Un poignard est enfoncé dans sa poitrine, au niveau du cœur, et un flot de sang s'en échappe. Ses grands yeux bleu foncé sont ouverts, figés dans une expression de terreur éternelle, emplis de larmes immobiles. Sa bouche, légèrement entrouverte, ne laisse passer aucun souffle d'air.
– Je suis morte.
Kara, celle à qui je parlais il n'y a pas deux minutes, est debout près de moi, observant, le visage dénué d'émotion, sa copie conforme à terre, baignant dans le liquide carmin.
– Que s'est-il passé ? je murmure, horrifiée par cette vision cauchemardesque.
– Viens, dit-elle en me tendant le bras. Tu vas comprendre par toi-même.
Je pose la main sur son bras et autour de nous, le décor change légèrement. Une chaise dans la pièce est déplacée, un feu ronfle dans la cheminée qui jusque-là était éteinte, la lune brille par une fenêtre, et deux jeunes gens se tiennent à l'endroit exact où reposait le corps de Kara quelques secondes plus tôt. L'un a des cheveux roux et longs, une barbe courte lui pousse au menton. En face de lui se tient Kara, bien vivante, les yeux brillants de vitalité. Ils se tiennent les mains, face à face, et sourient, d'un air bienheureux pour l'un, folle de joie pour l'autre.
– Tu m'aimes, Luft ? Tu m'aimes vraiment ? dit-elle d'une voix mielleuse.
On se croirait dans un bouquin de Roxanne.
Je me rends compte que la langue qu'elle parle n'est pas l'anglais : c'est une langue chantante, ancienne, nordique, que je comprends toutefois. Je réalise que c'est dans cette langue que je parle depuis tout à l'heure avec Kara.
– Oui, répond-il d'une voix grave et chaude. Et quoi que disent mes parents, nous nous marierons. Je me fiche bien que tu sois de mauvaise naissance.
Ca, c'est vache.
– Et en plus, dit la Kara à côté de moi, celle qui regarde le couple d'un air peiné, il a oublié de lui dire qu'il l'épousait pour toutes les richesses qu'elle possédait. Il faut dire qu'elle avait été dotée par Odin en personne…
– Alors il faut que je t'annonce quelque chose, Luft, dit Kara, celle qui tient les mains du jeune homme roux.
Elle s'écarte un peu et lui fait un grand sourire. Il la regarde sans comprendre.
– C'est quelque chose de très important pour moi. Et quand je te le dirai, il n'y aura plus de retour en arrière, mais… je veux que tu saches. J'ai besoin que tu saches.
Elle ferme les yeux, respire profondément, se mordille la lèvre inférieure puis déclare :
– Je suis Kara. L'une des sept Valkyries d'Odin.
Elle referme les yeux, ou plutôt elle les plisse, comme pour oublier une douleur incommensurable. A côté de moi, l'autre Kara frissonne, une main sur le cœur, comme pour apaiser les élancements d'une ancienne blessure.
Pendant quelques secondes, le garçon la regarde, impassible. Puis il dit, lentement au début, d'une voix très grave et très basse, vibrante de colère :
– Gilda, ma sœur, est morte l'année dernière de l'un des messagers des Dieux, je l'ai vu de mes propres yeux sur son corps : ses blessures n'étaient pas normales, elles étaient divines. Tu es une envoyée des Dieux. Tu l'as tuée. C'est toi qui l'as assassinée ! hurle-t-il en brandissant un couteau.
– Non, s'écrie-t-elle, effarée par le retournement de situation. Bien sûr que non ! Je ne l'ai pas tuée, ce n'est pas moi ! Je n'aurais jamais fait ça ! Luft, écoute-moi !
Il se jette sur elle et lui plante son couteau dans le cœur. Un réflexe instinctif me fait m'avancer vers la brute, mais la main de Kara se pose sur mon épaule.
– C'est inutile, dit-elle. Ce n'est qu'un souvenir. Ils ne nous entendent pas, ils ne nous voient pas, et nous-mêmes, nous n'existons pas.
Malgré moi, mes yeux restent vrillés sur le meurtre. Les gouttes de sang perlent de sa poitrine, autour du poignard que Luft maintient enfoncé. Kara pleure à chaudes larmes, mais ne tente même pas de se défendre je réalise que c'est de chagrin et non de douleur ou de regret qu'elle pleure. Impuissante, je vois Luft lâcher le poignard, lancer un dernier regard désespéré sur sa fiancée, puis se retourner et s'en aller sans un mot de plus. Elle tombe alors sur le dos et ses larmes se tarissent, très lentement, jusqu'à ce que son souffle s'éteigne complètement. Elle est morte.
– Les souvenirs ne peuvent être changés, continue Kara. J'aurais pu me soigner, mais j'étais tellement triste, pleine d'amour pour cet homme que j'ai préféré mourir. Je ne voulais pas vivre avec un cœur brisé. Quelle bêtise, ajoute-t-elle comme pour elle-même en secouant la tête.
– Qui avait tué sa sœur ? je demande, presque malgré moi.
– Ca, tu le sais tu ne t'en souviens pas, voilà tout, me répond-elle. Mais attends de voir la suite.
Autour de nous, le décor a à nouveau changé, mais de peu. Il fait toujours nuit, cependant une journée s'est écoulée : le sang a séché sur le sol, tout comme les larmes dans les yeux éteints de Kara. Autour d'elle, cinq femmes se tiennent debout. Cinq Valkyries.
– Odin l'avait prédit, murmure une femme d'une quarantaine d'années, aux longs cheveux noirs d'ébène.
Je l'identifie immédiatement comme étant Brynhildr, la première Valkyrie créée.
– Qu'elle allait aimer, et que cela allait la tuer, complète une autre, aux cheveux roux et argentés, bien plus âgée que Brynhildr.
Il s'agit de Hrist. Une petite fille aux cheveux roux flamboyants s'accroche à sa robe et pleure dans les tissus souples de la vielle Valkyrie : il s'agit de Mist. Evidemment. Les Valkyries, si elles sont tuées par des hommes, ressuscitent tant que personne ne sait qui elles sont réellement. Comme les Valkyries ne meurent pas toutes au même moment, cela crée des différences d'âge.
Une jeune femme d'une trentaine d'années, d'une très grande beauté, et aux cheveux d'un blanc éclatant, efface une larme de sa joue. C'est Prudr, la plus belle des Valkyries, le loup blanc.
– Que fait Gondul ? demande-t-elle à la ronde d'une voix brisée.
Une voix glaciale s'élève près d'elle.
– Elle ne saurait tarder, je pense.
La jeune fille qui vient de parler, de l'âge de la jeune Kara étendue sur le sol, vient de prendre la parole. Ses cheveux longs, fins, blonds, son regard bleu et froid, l'épée effilée à sa taille ; je reconnais Hildr sans peine.
– Que s'est-il passé ? demande Mist, la fillette aux cheveux roux.
– Il faudra demander à la sorcière, lâche la cruelle Hildr d'un air ironique, un sourire mauvais sur les lèvres.
– Elle se fichait que tu sois morte ? je demande en me tournant vers la Kara bien vivante à mes côtés.
– Ce n'est pas tout à fait ça, tempère-t-elle. Elle ne s'attachait pas aux autres. Elle était aussi amie avec moi que les autres, mais elle se considérait, et elle nous considérait, toutes, comme des animaux. Elle était un loup, et il lui semblait normal que la mort vienne à un moment ou à un autre. Les loups ne peuvent pas faire preuve de pitié, à la chasse. Elle-même n'en avait jamais, à aucun moment, pas même pour nous.
A ce moment-là, un corbeau arrive dans un vol plein de grâce en passant par la cheminée. Au lieu d'atterrir, il se transforme en une jeune femme aux cheveux roux et emmêlés, aux joues rosies par le froid et à la peau très pâle.
Mon cœur bondit dans ma poitrine. C'est ma copie conforme.
– Oui, c'est bien toi, m'explique Kara. Gondul, la septième Valkyrie.
– Alors c'était vrai, murmure celle-ci en arrivant près du corps de Kara, les yeux troubles. Elle est vraiment morte.
– Tu peux nous dire ce qu'il s'est passé, Gondul ? demande Hildr sur un ton quelque peu ironique. Tu peux utiliser ta sorcellerie, non ?
Elle lui lance un regard noir qui ne semble pas atteindre la blonde aux yeux froids. Puis Gondul s'agenouille près de Kara. Les larmes aux yeux, elle caresse du bout des doigts son beau visage figé, ferme ses yeux, puis se tourne vers la blessure. Elle retire le couteau de la poitrine de son amie et sort une baguette d'une poche de sa robe. Elle lance un sort que je ne reconnais pas – un filament de lumière bleu pâle sort de l'extrêmité du morceau de bois et s'enroule autour du manche du poignard. Enfin, la fumée bleue s'élève dans les airs et forme, d'une écriture élégante et soignée, dans un alphabet qui m'est inconnu mais que j'arrive à lire, un nom que je n'oublierai plus jamais.
– Lui ? s'exclame Brynhildr. Luft ? Mais il l'aimait d'amour fou ! Il…
– Eh bien, c'était un menteur, lâche Gondul en passant rapidement sa manche sur ses yeux.
Elle lance un autre sort sur la silhouette inanimée étendue au sol. Une brume argentée apparaît autour du corps et fait disparaître toute trace de sang, tout en refermant la blessure de Kara.
– Ca ne sert à rien, maintenant qu'elle est morte, fait remarquer Hildr, indifférente.
Toutes les autres Valkyries se retournent vers elle.
– Elle ne méritait pas ça, répond simplement Gondul. Elle aura une sépulture.
Hildr éclate d'un grand rire froid.
– Une sépulture ? Mais ma pauvre, est-ce que tu deviendrais humaine toi aussi, par hasard ?
– Je ne serai JAMAIS humaine, Hildr, tu m'entends ? JAMAIS ! hurle Gondul, furieuse, les larmes striant ses joues rouges de colère.
Et elle tourne sur elle-même et disparaît dans un nuage de fumée.
– Transplanage, m'explique inutilement Kara. Viens, l'histoire n'est pas encore terminée.
Le décor change autour de nous, à nouveau. Nous nous trouvons dehors, devant une maison éloignée des autres. La nuit est tombée, la lune éclaire la neige du paysage. La lumière filtre par les fenêtres de la maison en bois. Nous entrons.
Luft est assis à une large table en bois et mange lentement. Je sens une bouffée d'indignation me monter à la gorge. Comment peut-il avoir l'air si peu préoccupé ? Il vient de tuer sa fiancée !
– Il ne « vient pas » de la tuer, précise Kara. Il l'a tuée ce matin. Mais il a la conscience tranquille parce qu'il pense avoir fait son devoir en vengeant sa sœur. Il était déçu de la façon dont l'histoire s'était terminée entre nous, mais il ne regrettait pas.
Elle se tait, et c'est comme si le silence avait avalé sa voix. On n'entend plus que les bruits de mastication de l'homme, et à chaque bouchée, je sens un peu plus la colère monter en moi. Pourtant, je ne connais pas Kara. Je viens à peine de la rencontrer… L'explication me vient naturellement : ces sentiments ne viennent pas de moi mais d'une autre Gondul, d'une autre vie.
Brusquement, l'atmosphère devient très froide. Le feu de la cheminée vacille, tout comme les flammes des bougies, puis s'éteint. Le silence qui règne est inquiétant, surnaturel. Luft le ressent aussi. Il se lève de sa table, avec les prémices d'une lueur de panique dans le regard.
– Il y a quelqu'un ? demande-t-il d'une voix forte, après s'être raclé la gorge.
Instinctivement, je me retourne. Je vois la poignée de la porte d'entrée s'abaisser, très doucement, puis le battant s'ouvrir en grinçant tout aussi lentement … Mais derrière, il n'y a rien d'autre que le paysage enneigé de la Scandinavie.
La porte claque sans que rien ni personne ne soit entré, mais il fait plus froid encore à l'intérieur. J'arrive à ressentir les sentiments de l'homme : une peur ancestrale entrave tous ses membres. Ses yeux sont écarquillés, terrorisés.
– Tu as tué une Valkyrie, annonce une voix glaciale, résonnant dans la maison.
Luft regarde de tous côtés : rien. Un fort vent souffle à l'intérieur de la bâtisse, sans raison puisque toutes les fenêtres et la porte sont fermées.
– Odin, sauvez-moi ! hurle-t-il, désespéré, les mains levées vers le ciel.
Eclat de rire frigorifiant. Les larmes perlent aux yeux du scandinave.
– Odin ? Tu veux l'aide d'Odin ? Pauvre idiot. Odin ne t'aidera jamais.
Gondul apparaît brusquement devant elle, les cheveux noirs et courts, les traits émaciés, ses yeux brillant de colère. Je reconnais la forme « mi-homme mi-corbeau » que l'Horcruxe m'avait appris à adopter, dans les rues de Londres. L'homme pousse un glapissement de terreur en remarquant qu'elle lévite au-dessus du sol, le dépassant d'une bonne tête.
D'une main, elle lui empoigne la gorge. Le visage de Luft devient très rouge, puis commence à devenir bleu. Il essaie de se défaire de la poigne implacable de Gondul ; en vain. Stoïque, elle le regarde suffoquer.
– Tu ne peux me vaincre. C'est inutile.
Il commence à se passer quelque chose d'étrange. Luft se met à convulser, sa peau se tend sur ses os. Ses muscles semblent fondre.
– Qu'est-ce que tu croyais, en la tuant ? murmure Gondul. Que sa vie n'avait pas d'importance ? Qu'elle ne méritait pas de vivre ?
Il ouvre et referme la bouche, sans pouvoir émettre le moindre son, alors que ses yeux s'enfoncent dans ses orbites. Horrifiée, je vois la peau se tendre de plus en plus fort sur le squelette de Luft, qui semble à l'agonie, puis, enfin, elle se déchire, et ce qui reste du corps retombe à terre alors que Gondul le lâche. Le cadavre ne ressemble plus qu'à une ridicule marionnette.
Elle l'observe un moment, impassible. Puis elle se retourne et, sans un regard en arrière, elle sort. Sans attendre l'ordre de Kara, je la suis avec hâte et appréhension. Celle-ci me lance par-dessus son épaule :
– Elle aime le spectaculaire, hein ? Elle aurait pu le tuer d'un sortilège, mais non, il a fallu qu'elle lui inflige ça. C'était gentil de sa part en tout cas.
– Gentil ? je relève, stupéfaite.
– Gentil de se donner la peine de me venger convenablement, oui, répond-elle le plus naturellement du monde.
Ah… On n'a pas la même conception de la gentillesse, alors…
Gondul fait quelques pas dans la neige, puis s'arrête. Elle ferme les yeux et inspire longuement.
– Hildr, lâche-t-elle de sa voix glacée en rouvrant les yeux.
J'entends le bruit léger du crissement de la neige et je fais volte-face ; Hildr est bien là, le sourire aux lèvres. Ses cheveux blonds et fins attachés au sommet de son crâne se balancent paresseusement dans son dos. Gondul reste dos à la louve métamorphosée.
– Tu as un bon flair, pour un oiseau, dit-elle, amusée.
– C'est toi, la meurtrière, ajoute Gondul sans prendre en compte la remarque de l'autre Valkyrie.
– De quoi ? La chose que tu as laissée sur le parquet de la maison ? Jamais de la vie.
– Kara. C'est toi qui l'as tuée.
Elle se retourne enfin vers son interlocutrice. Hildr fronce les sourcils.
– Et dire qu'Odin pensait que tu étais la plus intelligente ! C'est le garçon que tu viens de massacrer qui l'a poignardée, pas moi !
– Et il ne l'aurait pas poignardée si sa sœur n'avait pas été tuée. Tu sais qui a tué sa sœur, n'est-ce pas ? murmure-t-elle.
– Qu'est-ce qui te fait dire ça ? demande Hildr, les yeux plissés.
– J'ai lu dans son esprit avant de le tuer. Le corps de sa sœur portait les traces de tes coups, dans son souvenir…
– Si je ne l'avais pas tuée sur-le-champ, elle aurait compris que j'étais une Valkyrie, se justifie Hildr. Elle m'avait vue me transformer en femme. Si elle avait fait le lien, j'étais fichue.
– Tu aurais pu faire attention, dit Gondul, la voix menaçante. Les hommes méritent qu'on se soucie d'eux. Ils sont assez intelligents pour comprendre qui nous sommes. Mais toi, parce que tu les méprisais, parce que tu les considérais comme inférieurs à ton statut…
Je suis estomaquée. Gondul, qui hors de mes rêves passe son temps à m'expliquer comme elle déteste les hommes, vient de dire « Les hommes méritent qu'on se soucie d'eux » ! Comment a-t-elle pu changer à ce point ?
– … toi, tu as tué ta propre sœur, achève Gondul, les yeux brûlants de colère.
Hildr lui lance un regard hautain, qui me laisse pantoise. On vient de lui annoncer qu'elle a tué une des siennes, et elle s'en fiche ! De quel genre de femme s'agit-il ?
– Comme je te l'ai déjà dit, elle n'était pas vraiment attachée à nous, m'explique Kara. Et après que je lui ai dit que j'étais amoureuse d'un homme, elle m'a tout simplement reniée. Elle me considérait comme une moins que rien. De plus, elle réagit comme un animal et non comme un humain.
– On dirait que tu essaies de la justifier, je remarque.
Kara ne répond pas.
– Il reste encore six Valkyries, déclare simplement Hildr. Et la Valkyrie morte était, avouons-le, la plus inutile. Un stupide piaf amoureux ! On peut très bien s'en passer.
– Comment OSES-TU ! hurle Gondul, furieuse, les poings serrés à s'en briser les phalanges.
Hildr a un petit sourire méprisant et fait mine de se retourner. N'y tenant plus, Gondul sort sa baguette et s'écrie :
– Endoloris!
Le sort frappe Hildr de plein fouet. Mais au bout de quelques secondes à peine, elle se relève, difficilement certes, mais ne sentant plus les effets du sortilège impardonnable. Elle semble furieuse. Elle pousse un cri qui se mue en hurlement de loup, alors qu'elle se transforme. Moins d'une seconde plus tard, un gros loup noir fonce, babines retroussées, vers la silhouette chétive de la Valkyrie aux cheveux noirs.
Vive comme l'éclair, Gondul saute sur le côté, laissant le canidé déraper sur la neige, et dresse d'un geste gracieux et rapide du poignet une barrière invisible et magique entre Hildr et elle.
– Dorénavant, je considérerai que tu n'existes plus pour moi, annonce d'une voix claire et glaciale la Valkyrie à la baguette magique. Nos routes ne se recroiseront plus jamais. Et je romps tout contact mental avec toi.
A ces mots, Hildr vacille et s'effondre sur les genoux, la tête entre les mains, poussant un long gémissement. Gondul grimace légèrement mais reste droite, la baguette brandie devant elle.
– Tu te souviens ce lien mental entre les Valkyries dont je te parlais tout à l'heure ? Hé bien, Gondul a réussi à le supprimer entre Hildr et elle. Essayer de briser ce lien, c'est comme essayer de se scier un bras ; la volonté doit être très forte pour supporter la douleur.
– Visiblement, dis-je, Gondul le voulait vraiment. Mais si j'avais été à sa place, j'aurais fait de même.
– Tu crois ? me répond Kara d'une voix douce. En tout cas, maintenant, Gondul, tu n'as plus aucun autre moyen de savoir si Hildr est encore en vie que celui de la voir de tes propres yeux. Moi, tu pourras me rencontrer en rêve, et les autres aussi ; mais elle, ce ne sera plus jamais possible.
Le décor commence à disparaître autour de nous, très lentement, devenant de plus en plus sombre. Je médite tout ce que je viens d'apprendre dans ce rêve bizarre.
Gondul aimait les hommes, mais elle a nettement changé d'opinion. Est-ce à cause de ce Luft dont Kara était amoureuse ? Non, puisqu'elle a annoncé qu'il fallait prendre soin de l'humanité après l'avoir tué. Alors pourquoi ?
Quoi qu'il en soit, il vaudrait mieux que je ne tombe jamais sur Hildr dans cette vie. Elle me tuerait aussitôt qu'elle croiserait mon regard. Je sais bien que je renaîtrais… Mais pas avec la même vie. Adieu donc Roxanne, Judith et tous ceux qui animent mes journées.
A présent, je peux lire dans l'esprit de Gondul pendant mon sommeil. Je vais pouvoir apprendre mon passé. Et je dois dire que l'idée de connaître des sorts créés par une sorcière redoutable n'est pas pour me déplaire.
Grâce au lien mental entre les Valkyries, je devrais pouvoir savoir si elles sont vivantes… Kara est morte, j'ai même pu observer son assassinat. Si je rencontre les autres dans ce monde étrange, je serai enfin fixée.
– Pardonne à l'autre moitié de ton âme d'avoir failli tuer le frère de ton amie, me demande Kara, qui commence elle aussi à s'effacer. Cela fait près de vingt ans qu'elle tourne en rond dans son Horcruxe sans personne avec qui parler, et dénuée de tout pouvoir, elle, l'une des sorcières les plus puissantes … Il faut dire qu'elle a une estime d'elle-même assez grande. Elle devait être fébrile en sortant de la bague !
– Reste ! je m'écrie. Ne disparais pas !
Elle a tellement d'autre choses à me raconter… Et que se passera-t-il quand je serai à nouveau seule ?
– N'oublie pas qu'elle voulait te protéger, poursuit-elle comme si de rien n'était, alors qu'elle ne ressemble plus qu'à un fantôme. Elle m'avait conseillé de ne pas avouer mon identité à Luft, le savais-tu ? Mais finalement, elle m'a laissé faire. Elle s'en est terriblement voulu. Maintenant, elle ne prend plus de risque quand elle pense que l'un de ses proches est en danger… D'autant plus que la personne qu'elle protégeait en attaquant Fred Weasley, c'était l'autre moitié de son âme à elle.
– Ne t'en vas pas, ne m'abandonne pas, je m'exclame.
Sa silhouette fine est presque transparente. La peur puérile de me retrouver seule dans le noir et le néant me glace le sang. Kara me sourit et me dit avec douceur :
– Ne t'en fais pas, Gondul. Je serai toujours, toujours avec toi.
Je ferme les yeux, à moitié rassurée, et sombre dans le vide.
