La date de l'échange avec Beauxbâtons approche. Les élèves de 6ème et de 7ème année peuvent correspondre avec un élève là-bas s'ils parlent sa langue. Roxanne et Judith se sont arrangées pour que leur binôme soit leur correspondante. Une explication s'impose : nous formons des groupes de deux avec un élève à l'étranger, et chacun doit s'occuper de l'autre, lui faire visiter et élargir sa culture G le temps du séjour dans son école. Et je dis correspondantE, parce qu'évidemment, les profs avaient insisté pour que les filles soient avec les filles, et les garçons avec les garçons.

Coincés, ces profs.

J'ai donc décidé, moi aussi, d'avoir une correspondante. Ca me permettra d'avoir quelqu'un avec qui rester, quand les frogs viendront ici, vu que mes deux amies seront avec leur binôme. On m'a attribué une fille au nom qui m'est totalement inconnu, mais qui, m'a-t-on assuré, parle anglais. Tant mieux, parce que je ne connais pas un traître mot de français.

Un soir, donc, je m'installe à une table de la salle commune à côté de mes deux amies qui écrivent déjà avec ferveur sur du parchemin neuf avec leurs plus belles plumes. Je m'empare de la mienne et commence à rédiger ma lettre.

'Bonjour !'

Je repose ma plume, ne sachant pas trop quoi mettre d'autre.

« Bon début », commente Gondul. « Tu n'as fait aucune faute d'orthographe jusque-là, c'est très bien. »

Oh, tais-toi. C'est pas facile, tu sais.

« Mais j'en suis persuadée. Ce n'est pas facile de parler avec quelqu'un que tu n'as jamais vu. »

Sûr. Bon. Où en étais-je ?

« A 'Bonjour !' il me semble. »

Merci. Alors. Bien. Hm. Qu'est-ce que je vais marquer, maintenant ?

« Son prénom peut-être ? D'habitude, les gens écrivent 'Bonjour Isobel ! Comment ça va ?' »

Oui mais je n'ai pas son prénom sous la main ! Je sais qu'il y avait des A, des I et des E dans son prénom et son nom de famille. A la limite, je peux l'appeler AEIA.

« Aéia, c'est un prénom charmant », m'approuve Gondul.

'Bonjour !

Je m'appelle Ginger Enderson et je suis en sixième année. Je ne vais pas venir à Beauxbâtons – j'ai été punie par ma directrice – mais je suis heureuse de te rencontrer.'

« Tu ne la rencontres pas, tu lui écris. »

Oh, ça va, hein ! Tant pis, je laisse.

'Je joue beaucoup au Quidditch je suis l'Attrapeuse de l'équipe de ma maison. Je ne sais si tu sais comment on s'organise à Poudlard, mais ici, les élèves sont répartis le premier jour de leur première année dans quatre maisons différentes – Serpentard, Poufsouffle, Serdaigle et Gryffondor. Moi, je suis à Gryffondor. Il y a une grande rivalité avec les autres maisons.'

« A mon avis, elle s'en fiche. »

Hé bien tant pis pour elle.

'C'est bizarre de parler à quelqu'un que je ne connais pas du tout, alors je vais arrêter cette lettre ici et attendre la tienne. J'ai hâte de te rencontrer. A bientôt !

Ginger'

Et voilà ! Pas besoin de parler de ma famille ou quoi que ce soit.

« Oui, sinon tu aurais été obligée de mettre 'Je n'ai pas de famille parce que je suis une Valkyrie et je suis immortelle' ».

Ç'aurait été embêtant, en effet.

En attendant, ma lettre est complètement bancale. Elle va me prendre pour une attardée mentale.

-X-X-

Deux semaines s'étaient écoulées depuis la rentrée. Nous étions alors le 24 janvier. Les rosbifs devaient venir le 3 février. Plus que dix jours ! J'avais incroyablement hâte de les rencontrer. En plus, ma correspondante avait vraiment l'air sympa.

Ce jour-là, Cathy avait une compétition de course d'obstacles. Une grosse compétition. C'était la compétition catégorie féminin pour adultes réunissant toutes les candidates de France. Cela avait lieu, comme tous les ans, au parc de Beauxbâtons. Des gradins immenses avaient été installés autour d'un stade semé d'embûches diverses et variées dont j'osais à peine formuler, même en pensée, l'utilité dans le cadre de cette course. Je l'avais accompagnée jusqu'aux lignes de départ.

Il faut savoir que Laputa, l'île de Beauxbâtons, se décomposait en trois zones : il s'agissait d'un lac, avec un château d'une part, la Vieille Ville d'autre part, et, enfin, le Parc. Immense, celui-ci était accessible via les barques que nous empruntions au Château. Au Parc, les habitants de la Ville de Beauxbâtons faisaient parfois des kermesses, élevaient des drandomiens – des sortes de chèvres ailées – et c'était pour nous un terrain de Quidditch et autres sports en tout genres. Et aussi, depuis 1904, c'était le lieu de cette compétition sportive : la course d'obstacles magiques.

Cathy avait quitté ses bottines bleues et sa robe couleur ciel, uniforme de Beauxbâtons, pour revêtir un short foncé et un T-shirt blanc, et porter à ses pieds les Hermès que je lui avais offertes à Noël.

– Ca va aller, lui assurai-je. T'es la meilleure.

Elle hocha la tête, peu convaincue, et sursauta à un coup de sifflet de l'arbitre qui voulait dire que le début de la course allait bientôt arriver.

– Bonne chance, lui souhaitai-je.

Elle ne me répondit pas et s'éloigna en tremblant un peu. Je me dirigeai vers les gradins et m'y assis à côté de Benjamin et André. Je pris mes multiplettes et les réglai sur Cathy. Elle finissait tout juste d'attacher ses cheveux dans une longue queue de cheval. Ses adversaires s'échauffaient.

L'arbitre sembla parler aux sportives sur le terrain. Elles se mirent en place.

– L'épreuve annuelle de course d'obstacles catégorie féminin commence dans quelques instants ! annonça le présentateur. Et c'eeeest… parti !

La baguette de l'arbitre fit un bruit de coup de pistolet moldu et les sportives démarrèrent au quart de tour, rapides et gracieuses.

– Pour l'instant, Catherine Saune est en tête ! s'exclama le commentateur. Et ce ne sont pas grâce à ses chaussures, puisque toutes les autres candidates portent des Hermès ! Son titre de cadette de la saison semble lui donner des ailes !

Cathy, concentrée, n'écoutait pas un mot de ce qu'il racontait. Cette course, à laquelle toutes les sorcières majeures de France pouvaient participer, ne réunissait que des femmes plus âgées qu'elle. Cathy avait en effet eu dix-sept ans il y a trois jours. Et il était vrai aussi qu'elle était la plus rapide du groupe. Elle se détachait plus ou moins des autres sportives.

– Les obstacles commencent ! Saune foudroie sans problème un Filet du Diable, sans même s'arrêter, quelle élégance ! Tandis qu'Elise Bourgeon tombe droit dedans… éliminée !

Les autres sorcières dépassèrent ce premier obstacle sans difficulté, excepté pour Bourgeon qui se releva lentement en poussant des jurons. Je continuai de fixer la course, les yeux rivés sur Cathy.

– Lucinda Sansuni vient de dépasser Saune ! Son expérience lui permettra-t-elle de maintenir sa place en tête de course ? Rappelons qu'elle a la médaille d'or dans ce sport depuis trois années consécutives !

Cathy commençait à ralentir et je réglai mes multiplettes sur elle. Elle était bloquée par une plante qui s'enroulait autour de ses pieds. Mon cœur se contracta. Elle n'allait tout de même pas perdre maintenant ? Aussitôt qu'elle s'en rendit compte, elle enchaîna plusieurs sorts différents jusqu'à ce que le végétal se détache d'elle. Elle se remit à courir et dépassa les autres concurrentes qui avaient plus de mal à se défaire de l'emprise des plantes.

La course se passait bien, et Catherine dépassait les obstacles avec aisance. Elle courait vite et agilement, et la championne Sansuni fronçait les sourcils, visiblement peu heureuse qu'une jeune la surpasse. Enfin, le sprint final. Je me levai pour encourager Cathy à haute voix – bon, d'accord, je hurlai – et au dernier moment elle… dépassa la championne ! J'applaudis à tout rompre, alors que les gradins éclataient en vivats pour la nouvelle championne de France. La course s'arrêta bien vite, les autres candidates rejoignant la grande gagnante – mon amie ! – de l'autre côté de la ligne d'arrivée.

Je quittai les bras de Benjamin pour me jeter dans ceux d'André Béryl, mon deuxième meilleur ami. Il se tendit imperceptiblement, mais je ne m'en rendis qu'à peine compte, obnubilée par la victoire de Cathy. Cela faisait tellement longtemps qu'elle s'entraînait pour cette course ! Je savais qu'elle devait être ravie, et je me sentais aux anges pour elle aussi.

– Il y a un truc bizarre… dit Benjamin, mais sa voix ressembla à un marmonnement dans les applaudissements de la foule.

– Quoi donc ? demandai-je en quittant tout sourire les bras d'André.

Je me tournai vers Cathy, encore en bas sur la piste. Elle parlait à une femme habillée d'une belle robe de sorcière très à la mode avec animation. Je ne l'avais jamais vue.

– Elle a fait une erreur ? paniquai-je.

– J'en sais rien, fit Ben. Je ne crois pas. Regarde la tête de Cathy. Elle a l'air encore plus heureuse qu'avant. Elle a dû recevoir une bonne nouvelle.

Je me sentis euphorique pour mon amie, sans savoir que j'allais bientôt déchanter.

OoOoO

Trois heures plus tard, elle put enfin me rejoindre dans notre chambre en semant les journalistes qui la mitraillaient de photos pour relater ses exploits dans la rubrique Sport de leurs périodiques respectifs. La chambre était étrangement vide, depuis que Violette et Yune étaient parties. Elles nous envoyaient régulièrement des lettres extatiques de leur apprentissage dans le bureau des Chevaliers. Deux des lits étaient donc vides, et occupés à tour de rôle par Kalevala qui passait là le plus clair de son temps. Il miaula à l'entrée de mon amie et je lâchai aussitôt le livre que je tenais dans les mains pour me jeter à son cou.

– Bravo ! Championne de France, m'exclamai-je. J'arrive toujours pas à y croire !

Elle répondit brièvement à mon étreinte. Elle avait l'air surexcitée.

– Attends Amélie, s'écria-t-elle, c'est pas la meilleure ! Tu sais qui m'a parlé tout à l'heure ?

– La dame, là ? Non, on se demandait qui c'était, avec Ben et André. Alors ?

Elle ménagea une pause théâtrale et énonça lentement :

– C'était Jeannette Jeancotton. La directrice des Fileuses Lumière !

Je hoquetai de surprise. Les Fileuses Lumière était un club de Marathoniennes sorcières qui participaient à toutes sortes de compétitions internationales.

– Et elle m'a dit, murmura-t-elle, qu'elle voulait absolument me voir rejoindre ses rangs pour la prochaine compèt' !

Je hurlai de joie d'une voix suraigüe en cœur avec Cathy. Nous ressemblions probablement à des pré-adolescentes attardées mais ça m'était complètement égal.

– Tu commences quand ?

– La semaine prochaine, souffla-t-elle.

Mon cœur s'arrêta. Puis il s'enfonça au fond de ma poitrine et se remit à battre douloureusement, alors que je réalisai ce que cela voudrait dire.

Je serais seule.

Pour les trois mois à venir, aucune de mes amies ne serait là.

Je ne fis même pas attention au fourmillement caractéristique d'un événement jamais agréable pour moi sur mon crâne. Mes cheveux changeaient de forme et devenaient gris sale sous les yeux ahuris de Cathy qui venait d'interrompre sa danse de la joie. Elle m'observa pendant quelques secondes en silence et comprit avant que je n'aie eu besoin de lui expliquer son malaise.

– Je ne vais pas y aller, souffla-t-elle. C'est pas grave, je reste avec toi.

– Sûrement pas ! m'exclamai-je en réprimant du mieux que je pouvais un sentiment de déception grandissant. C'est la chance de ta vie. Tu veux être dans le sport depuis que tu es toute petite déjà que tu n'as pas pu entrer à cause de nous dans l'école des Sports…

J'eus un rire qui se voulait joyeux mais qui ressembla plutôt à un gargouillement étrange.

– Non, tu y vas. Et puis, ajoutai-je pour essayer de me convaincre moi-même, il y a toujours André et Ben. Je resterai avec eux, c'est tout…

Cathy me fixa pendant quelques secondes. Je sentis quelque chose contre mon pied c'était mon chat.

– Et puis il y a Kalevala, dis-je en souriant.

– Tu parles d'un lot de consolation, fit Cathy.

Je réussis à ménager un sourire : j'avais refoulé ma tristesse. Ce n'était que temporaire, mais c'était le rêve de Cathy et je n'avais pas l'intention de lui barrer la route pour l'empêcher de l'atteindre. Et puis, je n'allais passer que quelques mois seule, qu'est-ce que c'était en regard de ma vie ? Elle s'approcha de moi et me prit dans ses bras. Je la serrai fort contre moi.

– Tu vas me manquer, chuchota Cathy après un long silence.

-X-X-

Ce matin, en lisant mon courrier, je suis plutôt mécontente. Judith et Roxanne se tournent vers mon visage bougon, l'air intrigué.

– C'est ma correspondante de Beauxbâtons, Catherine Saune, leur expliquai-je. Je ne m'occuperai pas d'elle quand elle sera ici, parce qu'elle a été engagée dans une équipe de foot.

– Du foot ? fit Judith. Chez les sorciers ?

– Du foot ? demanda Roxanne. C'est quoi ?

– Un truc comme ça, du sport quoi. Bref, je vais passer mes deux semaines toute seule. C'est pas cool.

– Alors comme ça, même les gens qui ne te connaissent pas en chair et en os ne peuvent pas te voir en peinture ? raille Potter, qui a entendu notre conversation, assis un peu plus loin. Ca ne m'étonne qu'à moitié que tes lettres suffisent à faire fuir les gens.

Je lui lance un regard noir. Une autre lettre tombe devant moi, mais je n'entends pas le bruit de chute caractéristique qui l'accompagne habituellement quand Pilpel s'écrase contre la table en m'apportant le courrier. Intriguée, je regarde le vol lent du hibou qui s'éloigne de ma table en essayant de me rappeler où je l'ai vu. Bingo ! Il vient tout droit de…

… la directrice…

– J'ai encore fait une bêtise ? je me questionne à haute voix, étonnée.

– C'est un Alzheimer, il me semble, dit Potter en hochant la tête d'un air grave.

Sans me soucier de lui, je me tourne vers mes deux amies.

– Qu'est-ce que t'as encore fait ? me demande Roxanne, les sourcils froncés, l'air sévère.

Voyons. Peut-être que c'est à cause de l'empoisonnement très accidentel de la nourriture des Poufsouffles la semaine dernière et qui a fait pousser des plumes sur le dos de ceux qui en avaient goûté. Ou alors la disparition mystérieuse de toutes les portes des toilettes des garçons, juste après que Potter ait annoncé qu'il allait au petit coin. Ou bien s'agit-il de la porte de la salle d'Astronomie qui force les élèves à chanter « God Save The Queen » avant de les laisser entrer…

– Rien, je t'assure ! Je ne sais pas ce qu'il s'est passé.

J'ouvre la lettre et la parcourt rapidement du regard. Un rendez-vous dans une demi-heure dans le bureau de la directrice. C'est le temps qu'il me faut pour rentrer dans mon dortoir pour récupérer mes affaires de cours puis aller chez McGonagall. Pas de précision de plus, à part le mot de passe, « Panthère ».

Roxanne et Judith m'abandonnent devant la gargouille menaçante et filent en cours. Je déglutis. Je ne suis pas vraiment à l'aise. Ce n'étaient que de petites blagues bon enfant, mais après tout, la majorité des gens n'ont pas la chance de partager mon sens de l'humour…

– Panthère, dis-je d'une voix étranglée.

La gargouille acquiesce et laisse apparaître une porte. C'est quand même la troisième fois dans cette année scolaire que je vais dans ce bureau !

« Jamais deux sans trois ! »

Tiens, bonjour toi ! Je ne t'ai pas vue ce matin.

« Non, j'observais les faits et gestes d'Erik Gongs, ce garçon qui ne parle à personne. Impossible de savoir ce qu'il trafique. Si seulement j'avais mes pleins pouvoirs… Je pourrais faire de la légilimencie… »

Elle me lance un regard suppliant alors que je monte les marches de l'escalier-escalator en colimaçon.

Désolée, c'est hors de question, je te l'ai déjà dit. Tu n'utiliseras pas mes pouvoirs pour tes petites affaires.

Elle soupire lourdement, mais cela ne m'atteint pas. Je lui lance un dernier regard réprobateur, puis frappe trois coups à la porte.

– Entrez, fait une voix à l'intérieur.

J'obéis et tourne la poignée. A l'intérieur, tout est comme les dernières fois. La grande armoire mystérieuse, le feu dans la cheminée, la directrice et les lunettes sur son nez.

– Bonjour, professeur McGonagall, je la salue.

Elle lève la tête vers moi et me dévisage un court instant avant de me dire :

– Asseyez-vous, Miss Enderson. J'ai deux mots à vous dire.

– Ce n'était pas moi, je vous le jure, je m'écrie brusquement.

Elle me regarde d'un air interloqué.

– Je ne vous ai pas invitée ici pour vous punir une fois de plus, mais… Qu'avez-vous fait ?

– Rien, rien du tout, dis-je très vite. J'ai cru que vous m'aviez donné rendez-vous pour me punir, et en l'occurrence je n'ai rien fait de répréhensible… Enfin, de mon point de vue…

La directrice me lance un regard soupçonneux.

– Bon. Si vous le dites. La raison de votre présence ici est toute autre. J'ai reçu une lettre.

– Ah…

Cool sa vie ! Mais qu'est ce que j'en ai à faire qu'elle ait reçu une lettre ? Moi aussi j'en ai reçu une, de lettre, ce matin. Je ne convoque pas des élèves dans mon bureau pour leur en parler. Oui, bon, je n'ai ni élèves ni bureau mais…

« Cette lettre te concerne, triple idiote », lance Gondul, de l'autre côté de la pièce, admirant le feu brûler dans l'âtre.

– Cette lettre vous concerne. Elle vient de Beauxbâtons.

– Ah, c'est sans doute pour me donner une autre correspondante ? (Devant son air surpris, je m'explique : ) Ma correspondante m'a annoncé ce matin que je ne pourrais pas l'accueillir dans trois semaines et demi, quand elle viendrait en Angleterre, parce qu'elle a annulé… Donc j'ai une remplaçante ? Mais je ne comprends pas, pourquoi me faire venir dans votre bureau pour cela ?

– Cela ne concerne pas votre correspondante, Miss Enderson.

– Ah et ça concerne quoi alors ?

Elle me lance un regard tellement froid que j'ai l'impression de me congeler sur place. La politesse, bon sang. J'ai oublié d'être polie.

– Le directeur m'a écrit pour me parler de vous.

– Et… comment me connaît-il ? je demande en fronçant légèrement les sourcils, ne comprenant toujours pas où McGo veut en venir.

– Tous les mois, les directeurs de toutes les écoles de sorcellerie européennes s'échangent les bulletins scolaires de leurs meilleurs élèves et les étudient. Cela permet de surveiller les activités de ceux qui pourraient… mal tourner.

Passer du côté obscur de la force, quoi.

Et c'est donc pour ça que Hedvig Virtanen a absolument dû changer de nom et d'identité en venant à Poudlard. Elle ne devait pas avoir un super dossier en Finlande.

– Cette initiative a été prise il y a quelques années… Au vu de l'excellence de vos notes, j'ai dû envoyer votre dossier aux autres directeurs. Et celui de Beauxbâtons, en voyant en quelle année vous étiez, s'est enthousiasmé et m'a annoncé qu'il avait hâte d'accueillir « d'excellents élèves comme vous », je cite, à Beauxbâtons.

Elle grimace légèrement. Je commence à comprendre.

– Et donc, je complète, vous vous êtes sentie gênée et n'avez pas su comment lui expliquer que je ne pourrais pas y aller… donc vous avez décidé de… ?

– De vous y envoyer quand même, oui, lâche-t-elle de la même façon qu'elle aurait pu cracher un aliment immangeable.

Un ange passe…

– Hein ? Euh, je veux dire, pardon ? Vous êtes sûre ?

« Je croyais que tu voulais y aller. Réalises-tu que tu es en train de tenter de la convaincre de maintenir sa punition ? »

Ah oui, mince.

– Enfin, je suis ravie d'y aller, merci beaucoup, mais…

– Oui, vous partez, je n'ai pas de raison de changer d'avis, me coupe-t-elle, d'un air las. Allez en cours, Miss Enderson. Je ne voudrais pas que vous manquiez vos heures avec le professeur Binns.

– Moi, si, je marmonne.

– Pardon ? demande McGonagall en fronçant les sourcils.

– J'ai dit, moi aussi.

– Hm. Bien. Je compte sur vous pour être exemplaire à Beauxbâtons. Bonne journée, Miss Enderson.

– Bonne journée, professeur.

En sortant de son bureau, je me retiens difficilement jusqu'au bas des escaliers. Mais de l'autre côté de la gargouille, je n'y tiens plus et je fais une danse de la joie.

Je pars à Beauxbâtons !

OoOoO

– Tu m'abandonnes ? s'écrie Freddy Kreeps quand je parle à nouveau de mon départ à mes amies, à l'heure du déjeuner. Je vais rester tout seul à Poudlard, alors ?

Nous sommes alors réunies autour de la table des Gryffondors et je m'intéresse assez peu au contenu pourtant délicieux de mon assiette. Je suis trop excitée pour pouvoir y toucher.

– Ouais, lui dis-je en souriant de toutes mes dents. J'ai hâte !

Tu es déjà allée à Beauxbâtons, Gondul ?

« Non. C'est une école trop récente. Elle n'a été créée qu'au XVIIème siècle. »

Ah bon ? J'aurais cru qu'elle était millénaire comme Poudlard…

– Et moi qui espérais que je ne te verrais plus pendant deux semaines, soupire quelqu'un à ma droite.

Je tourne la tête vers cet abruti de Potter. Nous ne nous sommes plus reparlés en seul à seul depuis ce moment super bizarre où on a failli… je sais pas. Je préfère ne pas savoir ce qui a failli se passer, le soir où j'ai rompu avec Albus.

D'ailleurs, depuis que j'ai fait cela, Lucy passe son temps à la table des Gryffondors, bien loin de moi, avec son cher et tendre et sa meilleure amie Rose Weasley. Ils m'ignorent royalement. Quant à moi, je ne peux m'empêcher de les trouver assez mignons, tous les deux. Je veux dire, ils vont bien ensemble, et ça se voit comme un nez au milieu de la figure qu'ils s'aiment profondément. Ce n'est pas, mais alors vraiment pas mon genre de tenir ce genre de discours romantico-poétiques, mais c'est la vérité.

Revenons au temps présent. Potter vient d'ouvrir sa bouche pour dire des âneries, comme d'habitude, et je ne compte pas le laisser faire.

– Et moi de même. Quoique je sois heureuse d'y aller. Je vais pouvoir apprendre de nouveaux noms de marques françaises pour trouver le surnom idéal de Levi's.

Abercrombie, assis en face de Potter, me lance un regard dédaigneux.

– Comment va-t-on retrouver nos correspondants ? je demande à mes amies en me retournant vers elle, sans écouter les autres piques de Potter.

– Je crois qu'on doit les rencontrer dans le Hall d'Entrée de leur école, m'explique Roxanne. La mienne ne m'a pas dit à quoi elle ressemblait. Je n'ai que son nom, Amélie Vermeil.

– En tout cas, j'ai hâte d'y aller, s'exclame Judith. Plus que neuf jours avant de partir loin de la grisaille écossaise !

-X-X-

Cathy était partie, et je demeurais seule au château, restant avec Ben et André. Evidemment, je m'entendais bien avec eux, mais… je me sentais assez abandonnée. Ce n'étaient pas des filles, je ne pouvais pas parler avec eux comme avec mes amies.

J'errais dans le château, en me disant que tout irait bien, que les correspondantes viendraient, que ça me remonterait le moral… mais je ne me leurrais pas trop. Je savais que je supporterais pas de rester ici jusqu'à la fin de l'année toute seule, ou tout du moins jusqu'aux lointaines vacances de Pâques. J'envoyais des lettres à tout le monde et sans arrêt pour tromper mon ennui, à mes parents, à mes trois amies qui m'envoyaient des lettres enthousiastes et qui me déprimaient quand je les comparais avec ma vie morne. Je me sentais nulle par rapport à Cathy, championne, et Yune et Violette, génies de notre génération. Je n'étais pas jalouse je me sentais simplement très petite et inutile.

J'avais envie de partir. Loin.

Sans parler de cette abrutie de Greta Lebrun, une sportive populaire en sixième année qui adorait me rabaisser et se moquer de moi avec ses amies. D'ordinaire, cela me passait au-dessus de la tête. Mais depuis qu'elle se mettait à flirter avec Armand Béryl, mes dernières défenses vacillaient. Surtout qu'il ne la repoussait pas, cette pouffe dévergondée et vulgaire ! Etait-il vraiment ainsi, ou ne la renvoyait-il pas sur les roses par pure politesse ? J'essayais de me persuader que c'était la seconde option.

Je commençais à comprendre ce qu'essayait de me dire Yune le jour de la rentrée : après tout, qu'est-ce que j'en savais ?