…Résultat, le lendemain, tout le monde était dans le Hall. J'avais laissé Roxanne avec Barberousse et la poupée barbie (décidément, ma correspondante avait une étrange façon de choisir ses amies), et j'attendais près des ascenseurs magiques le signal pour que nous descendions.
– Hey, Amélie.
Oh non. Oh non pas lui. Non non non… C'était la dernière personne que j'avais envie de voir. Je fermai douloureusement les yeux, puis plaquais un sourire léger sur mes lèvres et me tournai, le visage avenant mais légèrement crispé, vers André Béryl.
Celui qui était le frère d'Armand Béryl, mais aussi mon meilleur ami, que je suspectais d'être attiré par moi et à qui je n'avais pas parlé sérieusement depuis bien longtemps. Je cherchais à l'éviter… Et il avait fini par me trouver.
– Salut, André.
Pas de « Hey Andros » comme j'avais l'habitude de le faire. Mon ton était plat, pas d'enjouement ou de gaité dans ma voix. Il ne fallait pas qu'il se fasse de faux espoirs.
Malheureusement, j'avais oublié qu'André ne remarquait pas grand-chose à part les menus au Réfectoire qui revenaient deux fois à l'identique dans la semaine. Il ne vit que mon sourire (froid, mais il ne le nota pas) et le sien s'élargit.
– On reste ensemble pendant la visite de la Vieille Ville ?
– Ok.
Et zut. Ce que je voulais éviter à tout prix. Il me restait une maigre chance de ne pas avoir de déclaration aujourd'hui :
– Où est Ben ?
– Avec son correspondant. Il compte rester avec lui.
– Ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu. J'ai bien envie de passer la journée avec lui aussi.
Mine déconfite que je fis semblant de ne pas voir sur le visage d'André.
– Et puis de toute façon, j'y vais aussi avec ma correspondante. Et toi ? Tu viens avec le tiens ? On pourra rester tous ensemble…
Je soufflai. J'avais réussi à tourner la situation à mon avantage. Je savais qu'André n'aurait jamais le cran de me dire « non, restons seuls tous les deux ». En fait, je comptais sur cette timidité qu'il avait parfois, en ce qui concernait cet aveu d'attirance envers moi : j'espérais de tout mon cœur qu'il n'oserait jamais me le dire.
– Ah non, je ne viens pas avec le mien, me répondit-il. C'est un crétin, tu ne t'imagines même pas… Il ne pense à rien d'autre qu'à ce qu'il va manger le soir !
Je mordis ma lèvre pour me retenir d'éclater de rire. C'était lui, André Béryl, qui disait une chose pareille ? Le gourmand invétéré de notre bande ?
Notre bande. Yune, Catherine, Violette, Ben, André et moi. Tous les six, on formait une belle bande d'amis. Dommage qu'elle soit brisée maintenant.
-X-X-
Alors que nous peaufinons le plan pour Roxanne dans ses moindres détails, au mot près, la porte de l'un de ces ascenseurs bizarres s'ouvre Le professeur Lombrat, la jeune femme qui nous a fait visiter le château, en sort en compagnie d'un autre adulte d'une trentaine d'années que je n'ai jamais vu. Celui-ci parle vite et fort, et a l'air encore plus emprunt de sa personne que Potter, c'est dire.
– C'est qui, lui ?
– Ça, c'est le professeur Matterhorn, il enseigne le vol aux premières année et aux élèves de l'école des Sports.
Nous nous tournons toutes les trois vers la personne qui vient de parler. Une Française, juste à côté d'Angèle Champrun. Oh, misère, pas Champrun. Je pensais qu'elle m'avait oubliée.
– Cool, dis-je. Merci.
Mais je sais que je ne vais pas m'en tirer pas à si bon compte.
« Aurais-tu peur d'elle ? »
Non mais tu plaisantes ? C'est juste que j'ai pas que ça à faire moi, démonter les gens c'est fatiguant parfois.
Gondul se posta en face des deux pintades et les observa un court instant.
« A mon avis, tu n'auras pas besoin de beaucoup d'efforts pour les 'démolir', comme tu dis. »
Que tu crois.
– Donc tu vois, ça c'est Enderson, l'imbécile dont je t'ai parlé l'autre jour, dit Champrun à sa correspondante.
– C'est vrai qu'on la voit de loin, avec ses cheveux carotte, répond-elle.
– Elle est vraiment fringuée n'importe comment, renchérit l'autre en me regardant de haut en bas avec un petit air méprisant.
– Bizarre qu'elle soit amie avec des gens qui savent bien s'habiller.
En effet, Roxanne et Judith, au contraire de moi-même, prennent toujours au moins dix minutes par jour pour se maquiller et choisir leurs vêtements pendant le week-end. Moi, j'emploie ces dix minutes pour me réveiller. Ou pour me rendormir, selon mon humeur.
Toujours est-il que les remarques acerbes des deux commères me passent totalement au-dessus de la tête. C'est pas vraiment sur mon apparence qu'elles arriveront à me blesser.
– Cool, merci, je répète, avec la même platitude que tout à l'heure.
Champrun fronce les sourcils. Elle s'attendait sans doute à ce que je démarre au quart de tour.
– Qu'est-ce que t'as, Enderson ? T'as plus rien à dire ? T'es incapable de nous répondre ou quoi ?
J'aperçois des gens nous entourer du coin de l'œil, dont la fille aux cheveux blancs, Amélie, et celle aux cheveux bleus. Même Psyché Verdoré a daigné arrêter sa conversation avec le grand blond – mon petit ami – pour jeter un œil à ce qu'il se passe.
Zut. Je n'ai pas d'autre choix que d'entrer en jeu, maintenant.
– Tu as un problème Champrun ? D'où te viens cette mauvaise humeur ? Ah, ne dis rien, c'est sans doute à cause de ce gros bouton rouge sur ton nez.
Par un mouvement réflexe, Angèle porte sa main à son nez, légèrement paniquée. Mais son amie l'arrête derechef et lui marmonne quelque chose en français, sans doute pour lui dire que j'ai menti.
– Malheureusement pour toi, c'est pas sur mon physique que tu pourras m'attaquer, ricane-t-elle.
– Là, tu me donnes le bâton pour que je te frappe, Champrun. T'as raison, c'est pas sur ton physique que je vais m'attaquer mais plutôt sur ton intelligence là, y'aura aucun problème, vu comme elle est limitée.
Elle se met de nouveau à rire de façon extrêmement méprisante.
– Je t'inspire tant que ça, pour que tu cherches des thèmes d'insulte ?
– Ta bêtise décuple mon imagination, je rétorque. A chaque fois, j'ai l'impression que tu touches le fond de l'imbécillité. Mais non, tu creuses toujours… C'est beau, cette persévérance. Caractéristique des Poufsouffles d'ailleurs.
– Je t'interdis de parler ainsi de ma maison, Enderson.
– Je ne vois pas ce qui va m'en empêcher, blaireau.
– Rien n'arrête les bouffondors, n'est-ce pas ?
Les quoi ? C'est quoi ce surnom ? Je ne l'avais jamais entendu, avant !
– T'aimes pas beaucoup ce nom, hein ? dit-elle.
– Tu préfères sans doute les Poupoufs ?
– Ça, ça s'applique plutôt à toi !
– Moi, une pouffe ? Mais c'est l'hôpital qui se fout de la charité !
– Regarde tes vêtements, enfin ! T'as jamais remarqué que ta robe était trop courte ?
Mince ! Elle date au moins de ma quatrième année, celle-là ! Mais qu'est-ce qu'elle fichait dans ma valise ? Je le jure, dès que je rentre, je range ma chambre. Ou pas.
– J'ai voulu m'habiller comme toi, je lui explique patiemment.
– Tu parles, ça sort des poubelles ton truc !
– Non, le nom exact de la chose dans ta chambre c'est « placard ». Pas poubelle. Plaaa-caard, Pouuu-beeelle. Répète après moi, tu verras la différence c'est pas compliqué.
Pendant que Champrun fulmine, la correspondante française de celle-ci a croisé le regard d'Amélie Vermeil.
– Amélie ! Comment vas-tu ? lui demande-t-elle en anglais d'un air parfaitement hypocrite.
– Greta Lebrun, quel plaisir de te revoir, répond-elle.
– Alors comme ça, tu es sortie avec le mec aux cheveux roses ? De tout Poudlard, tu as choisis celui-là ? Franchement…
– Mêle-toi un peu de tes affaires, Grota, je rétorque en prenant part à la conversation, dans un élan de je-ne-sais-trop-quoi.
Silence brusque. Puis murmures. Sourires discrets qui naissent sur les lèvres des spectateurs. Et bientôt, un gloussement.
– Comment tu m'as appelé ? énonce lentement Lebrun, fulminant.
« C'est Greta son nom, pas Grota. Grota, ça veut dire Gros Tas en anglais. »
Je m'impressionne moi-même. J'arrive à insulter les gens dans leur langue sans m'en rendre compte ! Ca mérite au moins des applaudissements.
– Grota. Ce nom te va si bien, je réponds calmement, avec un sourire éblouissant.
Champrun s'apprête à ouvrir la bouche, mais je lui conseille aussitôt :
– Surtout ne fais rien, sinon tu vas t'en prendre plein la figure…
Elle se jette sur moi, toutes griffes dehors. Ce à quoi je m'attendais parfaitement. Pour la forcer à faire quelque chose, suffit de lui demander le contraire ! Je me prends deux ou trois coups de griffes avant qu'on ne soit séparées.
Car quand je disais qu'elle s'en prendrait plein la figure, je ne faisais pas allusion à moi-même… mais aux professeurs.
– Vous n'avez pas honte ? s'écrie le professeur Smith, hors de lui. Une élève de ma maison, en plus ! J'enlève vingt points à Poufsouffle !
Oh, il doit être pote avec Nazaire Londubat, lui aussi enlève des points à sa propre maison.
Furieux, il traîne Champrun hors de la salle en hurlant des imprécations. C'est ce qu'on appelle une sortie remarquée. Lebrun, énervée, me lance un regard noir puis part rejoindre ses amies.
-X-X-
A cet instant, Barberousse avait l'air tellement fière d'elle, satisfaite de sa personne, que j'avais envie de me défouler sur elle. Elle était mesquine : elle venait de le prouver en excitant la colère de cette fille jusqu'à ce qu'elle la frappe.
Barberousse se tourna vers moi et me dit, sans un sourire :
– Quand on est poli, on dit merci.
– Te dire merci irait contre mes principes.
– Et c'est quoi, au juste, tes principes ? demanda-t-elle, narquoise.
– De ne pas faire enfler la tête des gens déjà vaniteux.
– Je ne suis pas vaniteuse !
– Bien sûr, et moi je suis la reine d'Angleterre.
– Enchantée, votre Altesse.
–- Ok, peut-être pas de la vanité. Mais de la suffisance. Comme si tu te sentais la personne la plus importante sur terre. Comme si tu étais différente et au-dessus des autres. Mais non, désolée, tu es comme nous, sinon plus bas que nous. Désolée, mais tu es une fille inintéressante et parfaitement banale.
Une pointe d'amusement que je ne m'explique pas luisit dans ses yeux, remplacée très rapidement par cette fierté incommensurable.
– Plaire à tout le monde, c'est plaire à n'importe qui, rétorqua-t-elle.
– Et plaire à personne, c'est quoi ?
Sur cette dernière réplique, je fis volte-face et me rendis dans l'ascenseur en verre.
-X-X-
Alors elle, dès qu'on arrive à Poudlard, elle va comprendre sa souffrance.
– Elle est sympa, tu sais, plaide Roxanne.
– Sympa ? Tu te fiches de moi ? Elle me descend dès qu'elle me croise !
– Aie la décence de comprendre que tout le monde ne peut pas aimer ton fichu caractère, Gin, me rappelle Judith.
– Oui, mais quand même… je boude.
Nous sommes entraînées par un mouvement de foule vers les ascenseurs. Nous nous retrouvons tassés à l'intérieur de l'un d'eux, dont les larges portes en verre se referment. Nous descendons lentement, de plus en plus profondément… Quand le mécanisme s'arrête, les portes se rouvrent automatiquement. Tous les élèves sortent.
Nous sommes au pied de la Tour, à l'intérieur cependant. Il manque une partie du mur, et les dalles sur lesquelles nous marchons sont recouvertes d'eau au bout de la plate-forme. Sur la surface scintillante du lac flottent quelques immenses barques, bien plus grandes que celles de Poudlard.
– Ouais, c'est comme ça qu'on va à la Vieille Ville, dit quelqu'un près de moi, qui semble avoir lu dans mes pensées.
Je me retourne : il s'agit de Perséphone Verdoré. Elle a les cheveux bleu turquoise, les yeux roses et un visage débordant de malice. Elle me fait penser à une petite fille.
– Tu aimes Beauxbâtons ? me demande-t-elle.
– Mouais… Poudlard, c'est mieux, dis-je en souriant. Oh ! Qu'est-ce que c'est ?
Une espèce de furet ailé blanc vient de me grimper sur la jambe. Ses yeux dorés me font craquer.
– Ooooh, c'est trop mignon ! s'attendrit Roxanne.
Cela a le don de faire apparaître un franc sourire sur le visage de Perséphone.
– Si j'étais toi, je ferais gaffe. C'est un badgie, il y en a plein l'île et ce sont les pires chapardeurs que tu puisses imaginer.
– Quelqu'un a vu ma montre ? s'exclame quelqu'un dans la foule, au moment même où j'en aperçois une dans les petites pattes de l'animal.
Je lui arrache l'objet, et la bestiole s'énerve. Il se met à me griffer. Je dégaine alors ma baguette, mais avant même d'avoir pu penser à un sort, il s'envole pour atterrir plus loin, près d'autres élèves.
Je regarde la montre. Pas vraiment jolie. Je lève la tête et fait face à Abercrombie.
– C'est la tienne, boulet ?
– Pas de nom de vêtement aujourd'hui ? dit-il en la récupérant.
– Non, mais j'ai des noms d'oiseau si tu veux.
Il s'éloigne sans faire attention à moi plus longtemps et je me tourne vers Perséphone, souriant d'autant plus.
– Je comprends que les gens ne s'entendent pas très bien avec toi. Bon, je vais rejoindre mes amies…
– Tu n'as pas de correspondante ? demande Roxanne.
– Si, elle s'appelle Emma, Emma Jones. Je l'ai vue une seule fois depuis le début du voyage.
Tu m'étonnes.
OoOoO
Notre barque accoste après cinq minutes de voyage à ce qui ressemble à un petit port. Des marins attachent les embarcations avec de solides cordes, enroulées magiquement autour de bollards. Devant nous, le village s'étend.
On dirait un village de montagne, avec ses allées pentues. Les rues ne sont pas dallées mais en terre battue, et les petites maisons en pierre demeurent serrées les unes contre les autres. Certaines sont couvertes de lierre et de plantes grimpantes, et les murs réfléchissent la lumière éclatante du soleil. Des petits vieux s'accoudent aux rebords des fenêtres pour regarder les arrivants.
– Il est adorable, ce village, je commente.
Je me mets à me promener en compagnie de Judith, sa correspondante Lumina et une fille blonde que je n'ai jamais vue. Celle-ci parle avec Lumina, l'air bougon.
– Jude… C'est qui, la blonde ?
– Zelda Hobraque, une fille de l'école des Sports.
– Ah, et… pourquoi elle fait cette tête ?
– Elle est avec Lenny Perry.
Comme je la comprends ! Lenny Perry, vous vous souvenez ? La Serdaigle qui a piqué Peterson à Judith pendant le bal de Halloween.
Les deux Françaises, tout en continuant de discuter, entrent le plus naturellement du monde dans une boutique sombre. La devanture, peinte d'un bleu profond, est écaillée et donne un air lugubre à la petite bâtisse. Au-dessus de la porte, des lettres argentées d'une écriture singulière se tordent comme des serpents excités.
– Song, lit Judith. Bizarre. On entre quand même ?
Je pousse la porte, et une petite sonnette se fait entendre. A l'intérieur, il fait frais et cela sent le renfermé. La pièce est mal éclairée, aussi ma vue met-elle un peu de temps avant de s'habituer.
Les murs sont recouverts de livres dont seules les cotes très minces sont visibles. Devant nous, des bacs remplis d'objets carrés et plats, rassemblés pêle-mêle, sont placés les uns à côté des autres de façon à former trois petites allées. Je me rapproche, et vois alors que ces objets ne sont autres que…
– Des pochettes de vinyles ! s'écrie Judith, dans le silence de la boutique. Je ne savais pas qu'il y avait tant de musique sorcières !
– Ce ne sont pas que des groupes sorciers, dis-je en en brandissant quelques unes. Regarde… Beatles, Rolling Stones… Tiens, les Bizarr'Sisters. Je ne pensais pas qu'on pouvait en trouver.
– En France, on écoute des musiques sur de vieux lecteurs de disques, qui ressemblent beaucoup à ceux des moldus, explique une voix près de moi.
Je me retourne : c'est Psyché qui nous a rejointes.
– Pas en Angleterre ? poursuit-elle.
– Non, répond Judith. Les musiques sont enregistrées grâce à un sort dans la baguette, et on peut écouter la chanson en l'envoyant dans un lecteur.
– Bizarre, dit Dal. Oh ! s'exclame-t-elle en sortant d'un tas de poussière une autre pochette. The Animals ! Ca faisait une éternité que je cherchais cet album !
– C'est quoi, ça ? je demande, n'ayant jamais entendu parler de ce groupe.
– Ce sont des moldus. Vraiment de la musique géniale. Je te ferai écouter, si tu veux… Ce soir par exemple.
Elle sourit de cette dernière remarque, sans que je comprenne pourquoi. Elle doit me cacher quelque chose… Mais plutôt que de me l'expliquer, elle s'éloigne pour payer sa trouvaille.
En sortant, nous croisons Philip Downs et Freddy Kreeps, accompagnés d'un garçon brun que je ne connais pas mais qui ressemble énormément à l'autre crétin de Béryl. Son frère, sans doute. Il n'a pas l'air extrêmement heureux.
– Il cherche une fille, m'explique Downs. Emilie ou quelque chose comme ça.
– Amélie ? propose Judith.
Le Français tourne aussitôt la tête vers nous et se met à nous parler dans sa langue.
– Il est débile ou quoi ? Hé, je ne parle pas français, moi !
« Il vous demande juste où est Amélie. »
Il peut crever pour que je le lui dise. Sauf s'il veut lui taper dessus, dans ce cas je veux bien l'aider à chercher.
OoOoO
– J'ai faim, dit Philip.
– Vous êtes des ventres sur pattes. Il n'est que midi, remarque Judith en entendant un clocher sonner douze coups.
– Il faut qu'on trouve un endroit où manger, s'écrie John Crease, déterminé.
Nous nous sommes baladés pendant deux bonnes heures. C'est un village drôlement sympa, en fait. En plein soleil. Parce que Pré-au-Lard, à chaque fois qu'on y va, il pleut. Je trouve que ça craint, personnellement.
Bref, tous les quatre – le p'tit Béryl nous ayant faussé compagnie pour chercher la fille aux cheveux blancs – nous nous sommes complètement paumés. On s'est tellement éloignés que nous sommes arrivés à une partie du village pas commerçante du tout. Certaines maisons sont en ruines.
– On est mal partis…
Je m'apprête à acquiescer à ce que vient de dire Judith, quand je sens un truc humide sur mes doigts. Je me mets à hurler et fais volte face, baguette en main.
Une chèvre ?
– C'est quoi ce truc ? s'exclame Crease.
Je m'éloigne d'un pas. L'animal bêle et se rapproche de moi pour essayer de me lécher la main à nouveau. Berk !
– Quelqu'un a du savon sur lui ? C'est dégueulasse !
– Oui, bien sûr, ironise Judith. J'ai toujours du savon dans mes poches.
Cette sale bête se rapproche de moi et frotte sa tête contre mes vêtements. Je remarque alors quelque chose d'étrange : la bestiole est ailée.
– Encore un mutant ! s'écrie Downs en levant les bras au ciel. Merlin, qu'avons-nous fait de si répréhensible pour que tu t'acharnes autant sur nos pauvres destins ?
– Ne le frappe pas, Gin, m'ordonne Judith en voyant que je levais la main. Si ça se trouve, cette chèvre peut te tuer d'un coup de corne. C'est un animal magique, après tout.
Ah. D'où les cornes violettes qui n'ont rien de moldu.
La chèvre ailée se met à me mordiller ma cape et à la tirer vers elle.
– Arrière, sale bête !
– Je crois qu'il veut jouer avec toi, remarque John.
– Rien à battre. Ouste ! Du balai !
– Bon, où peut-on trouver à manger ? s'interroge tout haut Philip, ignorant cruellement mes malheurs.
L'animal bêle, puis me tire avec plus de force vers une ruelle. Je me vois forcée d'avancer. Mais qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ?
– Si ça se trouve, elle va nous mener à une boulangerie ! s'enthousiasme Philip.
– Philip… je marmonne, excédée. Je veux pas te faire de la peine, mais j'y crois pas trop.
– Sans blague, le truc a l'air intelligent. Tu peux nous amener au centre-ville ? demande Judith en se penchant vers la chèvre.
Celle-ci bêle à nouveau, lâche ma cape – je sens que je vais la balancer dès que je trouverai une poubelle – et se met à trottiner devant nous. Nous la suivons. Et un quart d'heure de marche plus tard…
– Elle nous a vraiment menés à une boulangerie ! s'écrie Downs, des larmes d'émotion aux yeux (et j'exagère à peine).
Nous sommes dans un quartier du village moins abandonné que tout à l'heure, devant une pâtisserie coquette aux murs blanc cassé. Une sorcière passe sa tête par l'une des fenêtres.
– Ah, voilà ma petite Bessie ! ! s'exclame-t-elle en voyant la chèvre. Mais qu'est-ce que tu fabriques ici ?
Elle lève la tête vers nous et dit alors :
– Si ce ne sont pas les petits élèves de Poudlard ! Vous vous êtes perdus ?
– Vous avez à manger ?
Philip se prit deux coups dans la tête, de la part de Judith et de moi-même.
– Mais euh ! J'ai faim !
Nous entrons à l'intérieur de la boutique et mon nez est assailli par l'odeur chaude et agréable du pain en train de cuire. J'ai la surprise d'y trouver Psyché Verdoré, accompagnée de sa sœur aux cheveux bleus et d'une troisième fille aux cheveux blonds.
– Tiens ! s'étonne Dal en nous voyant entrer. Je croyais qu'on était les seules à connaître cet endroit. Mais pourquoi vous êtes venus avec un drandomien ?
– Un quoi ?
– Le truc qui te mord la cape, Ginger, c'est un drandomien. On en élève pas mal, à Laputa, pour leur lait principalement. En tout cas, on dirait que Bessie t'aime bien.
– J'aimerais mieux pas, dis-je en geignant.
Les trois Françaises éclatent de rire et la blonde s'approche du drandomien. Elle lui dit quelque chose en français et l'animal trottine à l'extérieur, avant de prendre son envol et de disparaître derrière les maisons.
La blonde commande quelque chose à la boulangère en français, et celle-ci leur tend en souriant trois sachets tous préparés relativement gros. Perséphone sort une bourse de son sac et donne un gallion à la vendeuse.
– Et vous, vous prenez quoi ? dit-elle alors en nous regardant.
OoOoO
Après nous être bourrés de pâtisseries à la française* plus délicieuses les unes que les autres, Perséphone, Psyché et Pandore – la blonde, qui s'est avérée être la troisième des triplées Verdoré – nous ont raccompagnés au port. Perséphone nous a alors mystérieusement demandé :
– Vous avez des robes de soirée ?
– Euh… Je crois que Judith en a toujours assez pour trois…
– Ça fera l'affaire alors.
Elle a regardé d'un côté, de l'autre, puis nous a fait un signe discret pour que nous nous rapprochions d'elle.
– Ce soir, a-t-elle chuchoté, j'organise une fête clandestine. Soyez bien habillés à dix heures trente. Vos correspondants vous accompagneront, ils sont aussi invités. Croyez-moi, ça en vaudra la peine !
