En me levant ce matin, je jette un œil dans le miroir de la salle de bain. Mes cheveux noirs sont artistiquement ébouriffés. Heureusement qu'ils ont repris leur teinte naturelle, sinon j'aurais bombardé la petite Vermeil au point qu'elle ne saurait même plus son nom. Je suis un garçon assez simple, quand on y pense. Tout ce que je demande dans la vie, c'est qu'on laisse mes cheveux tranquilles. Et qu'on ne m'embête pas trop.

C'est l'une des raisons pour lesquelles je ne peux pas saquer Enderson. Ah, Enderson ! Une belle histoire de haine depuis notre premier regard. Depuis ce jour où je l'avais vue au Chaudron Baveur, accompagnée de Zacharias Smith, je savais qu'elle allait me prendre la tête. L'avenir m'a montré que j'étais loin d'avoir tort. Je ne lui ai rien fait à cette fille, si on y réfléchit deux minutes. C'est elle qui a commencé à m'insulter, à m'humilier, à m'embobiner. Si elle n'avait pas ouvert les hostilités, je ne l'aurais pas fait non plus. D'ordinaire, je suis un garçon calme et posé… Mais quand Enderson est dans le coin, allez savoir pourquoi, j'ai la furieuse envie de lancer des sorts à tous les gens que je croise.

Evidemment, il y a ces moments bizarres où on s'entend bien et où toutes nos disputes semblent n'avoir jamais existé. Ça me laisse penser que si elle ne m'avait pas déclaré la guerre, le premier jour de la première année, on aurait pu devenir de bons amis. Parfois, je repense au soir où nous avons été collés ensemble, et je me prends à regretter que les premières paroles qu'elle ait eues pour moi avaient pour but de me ridiculiser.

Avant de me souvenir que de toute façon, cette fille est un vrai diable, avec tout l'orgueil et la malice qui le caractérise, et que je dois me venger du dernier coup qu'elle m'a fait.

Je passe négligemment la main dans mes cheveux pour qu'ils aient l'air un peu plus ébouriffés et sors de la salle de bains. Les autres garçons dans la chambre d'Armand Béryl se lèvent très, très doucement. Quels flemmards… Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt !

Armand semble penser pareil que moi. Ce type est pathétique. D'une, il prétend draguer des filles de Poudlard alors qu'il ne parle pas un mot d'anglais. De deux, il sort avec Ennemi n°1 sans penser un seul instant qu'elle ne l'aime pas et qu'elle fait juste ça pour un pari. Dommage que je ne puisse pas le lui dire. Quoi que. Ça réduirait peut-être son égo surdimensionné. Je suis certain que Béryl pense être un genre de divinité.

Nous nous retrouvons avec Arthur et Thomas au Réfectoire. Ces Français ne savent pas cuisiner. A part le pain, peut-être. Mais un petit déjeuner sans jus de citrouille, ça n'a pas de sens. Il faudrait le leur signaler.

– James, tu m'écoutes ? me demande Arthur, agacé, me sortant brutalement de mes pensées.

– Pas vraiment, je réponds franchement.

– Il devait encore penser à son jus de citrouille, se moque Thomas.

– J'étais en train de vous demander conseil, par rapport à Judith. Je ne sais pas comment l'aborder. On doit vraiment parler.

Une autre raison de détester Enderson ? Elle a interrompu ce qui allait devenir une excellente soirée pour Arthur.

– Elle est classée, ton affaire, déclare nonchalamment Thomas en mangeant du pain à la confiture. Elle comptait se laisser embrasser, non ?

– J'en sais rien, justement, dit Arthur, brusquement gêné. Je ne pense pas. Si elle voulait, elle serait restée… Elle ne se serait pas cassée en courant…

– Tu veux mon avis ? dis-je en me tournant vers lui. Bien sûr que tu veux mon avis, c'est forcément le meilleur, je me reprends en levant les yeux au ciel.

L'effet est immédiat : Arthur retrouve le sourire. Je suis un mec génial, je sais… Un autographe ?

– Tu devrais la coincer. En tête à tête dans une salle de cours vide. Pas pour faire vos cochonneries bien sûr…

– La ferme, Potter, marmonne très bas Arthur, les oreilles étonnamment rouges.

– … mais pour mettre les choses au clair une bonne fois pour toutes.

Thomas tourne la tête vers le trio de filles de Gryffondor. Enderson, Judith et ma cousine Roxanne déjeunent en discutant, souriant parfois. C'est vrai que Judith est très belle. Et c'est dommage que Roxanne soit si amie avec Enderson. Depuis notre première année, nous sommes en froid tous les deux, et la rouquine n'y est pas pour rien.

– Comment faire ? songe Arthur tout haut. Elles sont toujours toutes les trois ensembles…

– On trouvera un moyen, je déclare, sûr de moi.

OoOoO

A 11h30, Béryl et moi sortons enfin de cours. J'ai une vague idée d'un plan pour placer ni vu ni connu Arthur et sa Judith dans une salle en seul à seule. Tellement vague que je n'ai pas vraiment l'intention de vous en parler, en fait.

Il rejoint Psyché Verdoré, la fille fière et arrogante qui m'a chanté tout son arbre généalogique pour me prouver combien elle était au-dessus des petites gens de mon espèce le jour de notre arrivée. Boarf, qui se ressemble s'assemble. Deux crétins amis, ça ne m'étonne qu'à peine.

Enderson étant avec Verdoré, Armand s'approche d'elle avec un sourire et nous fait un numéro de l'aspirateur qui me coupe instantanément l'appétit. Ça aurait pu me faire rire vu la tête qu'Enderson fait. Vivement qu'elle le largue, ça va être du grand spectacle. J'espère juste que je serai là pour le voir se faire jeter.

– Tu regrettes, hein ? je lui lance, sardonique, tandis qu'elle parvient enfin à s'extraire de son épouvantable petit-ami.

– La personne qui a dû le plus regretter dans ce pari, c'est toi. Au fait, tu as une mèche de cheveux roses qui dépasse.

Stoïque, je la regarde droit dans les yeux. Elle perd son petit sourire impétueux.

– Tu ne marches même plus, Potter. Sans doute que les poules ont aujourd'hui eu des dents.

– Potter, Armand te propose d'aller déjeuner à la Vieille Ville avec lui, me traduit Psyché après que le blond lui ai dit quelques mots en français. Honnêtement, je préférerais que tu refuses. Ginger et moi y allons aussi et ils vont passer leur temps ensemble. Et je n'ai certainement pas envie de manger en tête à tête avec toi.

Comme si j'avais besoin d'une traduction !... Bon, ok, j'avoue, je n'avais pas tout compris. Mais les bases que m'a enseignées ma tante Fleur en français me suffisent la plupart du temps. Bonjour. Puis-je avoir du croissant ?*

Quand elle a dit « J'aimerais que tu refuses », j'ai failli lui dire que j'acceptais rien que pour l'énerver. Comme si j'en avais quelque chose à faire, de ses états d'âmes. Mais les arguments qu'elle m'a exposés valent aussi pour moi. Autant c'est amusant de voir Enderson se débattre tout en essayant de rester polie, autant je ne suis que moyennement tenté de devoir rester plus longtemps que le strict minimum avec Verdoré.

Quel affreux dilemme. Voir Enderson passer l'un des pires moments de sa vie et embêter Verdoré, tout en me posant problème à moi aussi, ou bien manquer un magnifique spectacle et sauver Enderson d'un repas épouvantable pour passer un déjeuner tranquille ?

Tranquille ? Non mais qu'est-ce qu'il me prend, là ? Depuis quand James Potter aime passer des déjeuners « tranquilles » ?

– On y va, je réponds à Verdoré après cette seconde de réflexion.

Elle fait la moue et le dit à Armand. Son visage s'éclaire tandis que celui d'Enderson se décompose.

Ha ! Ça lui fait les pieds.

OoOoO

Le trajet en barque est assez amusant. Ennemie n°1 et Armand Béryl sont assis sur un banc face à Verdoré et moi les deux premiers sont séparés par une tonne de vêtements, pulls, capes et sacs de cours, qu'Enderson a placés là – allez savoir pourquoi. Malgré tout, Béryl semble très tenté de franchir la distance et se contente de lui caresser la main. La tête que tire Enderson en vaut le détour. Pendant ce temps, Verdoré, ignorant délibérément le malaise de sa correspondante, écoute de la musique sur un baladeur magique, tapotant en rythme son pied droit contre le bois de l'embarcation.

Une fois le pied posé sur l'île de la Vieille Ville, Enderson ne peut plus échapper à son petit ami, à son grand malheur. Je photographie mentalement chaque image de son visage déformé par l'énervement. Il ne faut surtout pas que je manque l'explosion finale. Préférant éviter de m'en prendre plein la figure avant et de réduire sa verve, je prends le parti de ne pas la charrier comme je l'aurais fait d'habitude.

Verdoré nous conduit à un pub nommé Au Kissa Rouge. Devant une vitrine d'un magasin voisin, je m'arrête tandis que tous entrent et jette un œil à ma coiffure. Je ne l'aurais avoué pour rien au monde mais j'ai vécu un court instant de panique quand Enderson m'a dit que j'avais une mèche rose dans mes cheveux. Je passe une main dans ma tignasse, rassuré qu'elle ait effectivement menti, et entre à la suite de mes camarades dans le pub.

Un homme bedonnant essuie des verres derrière un bar, sur lequel se prélasse un chat blanc et… rouge vif.

Minute, ce n'est pas un chat. Ou alors les chats français ont des ailes dans le dos.

– C'est un kissa, jeune homme, m'explique en souriant le barman, tout en sortant d'un évier devant lui un autre verre pour lui lancer un sort d'Essuie-Tout. Il y en a pas mal, à Laputa.

Enderson fait mine de reconnaître l'animal. Cette fille ne semble pas pouvoir concevoir le fait qu'elle puisse ne pas tout connaître.

Il parle ensuite avec Verdoré et Béryl qui lui répondent poliment. Nous nous asseyons à une table de quatre et jetons un œil aux menus.

Evidemment, tout est en français… Et je ne vais quand même pas prendre un croissant comme repas en tout et pour tout.

– Pourrais-tu me traduire ? j'interroge Psyché.

– Bah tiens, bien sûr, j'ai que ça à faire, rétorque-t-elle. Tu prendras un steak frites.

Comment a-t-elle deviné mon plat préféré ?

Enderson, quant à elle, se cache derrière son menu pour éviter le regard amoureux que Béryl lui lance, assis juste en face d'elle. Elle reste dissimulée derrière le grand morceau de parchemin jusqu'à ce qu'une femme potelée, sans doute l'épouse du barman, arrive pour prendre les commandes.

Un quart d'heure et beaucoup de baisers esquivés plus tard, la serveuse revient avec nos plats. Je mange mon plat en vitesse pour pouvoir assister au grand spectacle qui se prépare. Armand, en effet, s'est maintenant décidé à donner la becquée à sa chérie. Et je pense connaître suffisamment Ginger Enderson pour savoir qu'elle déteste particulièrement qu'on la prenne pour un enfant en bas-âge.

– Tu vas arrêter de me fixer comme ça, toi ? me jette-t-elle au visage, rouge de fureur et de honte, au bout d'un moment.

Je me retiens immédiatement. Il ne faut surtout pas qu'elle se défoule sur moi. Ce sera sans doute moins marrant, parce que j'ai l'habitude. Mais sur quelqu'un d'autre, ce sera nettement plus drôle.

Finalement, Béryl tend une énième fourchetée par-dessus la table, inconscient du danger. La Gryffondor, rouge écrevisse, attrape le couvert et le pose lentement sur la table, de son côté. Armand a l'air assez étonné.

– Dal, je vais avoir besoin de toi pour traduire, énonce-t-elle très lentement.

Verdoré hoche la tête, semblant redouter le pire pour son ami. Enderson se tourne vers Béryl et lui dis très clairement, les yeux dans les yeux :

– Je te quitte.

Verdoré traduit, le visage de Béryl se décompose et il dit quelque chose en français que la Française traduit.

– Mais pourquoi ?

– Pourquoi ? Parce qu'on sait très bien toi et moi que tu as fait ça pour un pari et moi aussi. Nous n'avons aucune raison de rester ensemble. Je me demande juste pourquoi tu t'acharnes à jouer le jeu.

Traduction anglais-français. Balbutiements de la part d'Armand. Traduction français-anglais.

– Il dit qu'il n'a jamais parié.

Visage encore plus rouge d'Enderson. Je regrette de ne pas avoir pris de pop-corn.

– Je vais te dire un truc, mon vieux. Je n'aime pas les menteurs, mais alors pas du tout. D'ordinaire je t'en aurais voulu de t'être servi de moi, mais comme j'ai fait pareil ça passe. Mais que tu le nies, ça, ça me dépasse. Je n'ai aucune, tu m'entends, AUCUNE envie de rester avec toi plus longtemps. Alors laisse-moi tranquille.

Anglais-français, balbutiements, français-anglais :

– Il dit qu'il t'apprécie vraiment et que quoi qu'ait été la raison au départ, il a vraiment envie de sortir avec toi maintenant.

Cinq…

Quatre…

Trois…

Deux…

Un…

Zéro.

– MAIS TU COMPRENDS PAS QUE TU ME POMPE L'AIR, PAUVRE CRETIN ? JE PEUX PAS TE SUPPORTER AVEC TON SOURIRE EN MODE « LES MUSCLES DE MES JOUES SONT BLOQUES » ET TES CHEVEUX BLONDS GENRE « MA MERE ME COIFFE TOUS LES MATINS » ? J'EN PEUX PLUS DE TOI, DE TON SOURIRE NIAIS, DE TA MAUVAISE FOI PAR-DESSUS LE MARCHE ! JE COMMENCAIS MEME A ME DEMANDER SI TU ETAIS UN IMBECILE CONGENITAL OU SI TU AVAIS UNE MALADIE GRAVE QUI PUISSE EXPLIQUER TA STUPIDITE ! CROIS MOI, TU M'AS DEGOUTEE A VIE DE REFAIRE CE GENRE DE PARI !

Verdoré a bloqué dans la traduction à « pomper l'air » mais malgré tout, je pense que Béryl, tout tremblant, a capté le message. Il marmonne encore quelques paroles, blanc comme un linge (et comme ses dents…). Enderson, qui s'était levée d'un bond au début de l'explosion, arrive devant lui plus rapidement que l'éclair et l'empoigne par sa chemise bleue bien repassée au point que leurs nez se touchent presque. Mais pour une fois, ça n'a pas vraiment l'air de rendre Béryl heureux.

– Ecoute-moi bien, fulmine-t-elle, sans doute pas vraiment consciente qu'il ne risque pas de comprendre grand-chose en anglais, je te déconseille de te trouver à un rayon de moins de vingt mètres de moi la prochaine fois que je te vois, je te ferai bouffer tes cheveux de plouc jusqu'à ce que ça te sorte par le nez ou éventuellement que t'en crèves. C'EST COMPRIS ?

Béryl hoche frénétiquement la tête, même si je doute qu'il ait compris quoi que ce soit. Puis, en un coup de vent, Enderson lui fiche une immense baffe qui laisse une belle marque rouge sur sa joue pâle et file par la porte d'entrée qu'elle claque si brutalement que cela résonne comme un coup de tonnerre.

Un ange passe. Les quelques clients du pub et le barman, silencieux, fixent d'un air ahuri la porte qui vient de claquer comme s'ils venaient de voir passer un défilé de girafes faisant les majorettes.

– Est-ce qu'ils servent de bons croissants, ici ? je demande tranquillement à Psyché, comme si rien ne s'était passé.

Celle-ci me dévisage avec des yeux ronds pendant quelques secondes, puis bat des paupières, revêt un air parfaitement indifférent et me répond :

– Passe voir la carte, je vais te dire ça.

Tandis qu'elle sélectionne un croissant qui pourrait m'aller, je jette un œil à Béryl, encore hébété, sa chemise froissée, les yeux exorbités.

Je crois qu'il est un peu secoué.

Laissant mon regard dériver dans le pub, je me rends compte que les quelques clients ont repris leurs conversations, mais en murmurant, comme s'ils craignaient qu'une certaine tornade rousse ne vienne leur hurler à la figure en les secouant comme des pruniers.

Il y a juste deux filles qui sont très, très calmes. Les yeux écarquillés, comme si elles venaient de comprendre le sens de leur vie. Faut dire qu'elles n'ont pas l'air particulièrement futées, et je dis ça à moitié en connaissance de cause vu que l'une d'entre elles est Angèle Champrun, la Poufsouffle qui m'a souvent fait douter de l'affirmation selon laquelle tous les êtres humains sont dotés d'un cerveau.

Si je ne m'abuse, l'autre fille est Greta Lebrun, une fille de l'école des Sports de Beauxbâtons, l'une des rares bilingues de l'Académie et aussi la cousine de Champrun.

Si ça se trouve, l'absence de cerveau est héréditaire dans leur famille.

Lebrun, au bout d'un moment, se lève silencieusement et s'assoit en face de Béryl, qui, encore sonné, ne la remarque pas. Verdoré, à côté d'elle, se tasse sur le bord de sa chaise opposé à l'autre Française. Psyché lance un regard désespéré à Béryl, dans l'espoir qu'il comprenne que les choses tournent mal pour lui.

Minute. Cette Greta Lebrun, il me semble qu'elle tournait autour d'Armand Béryl avant qu'il ne sorte avec Enderson.

– J'ai tout entendu, annonce-t-elle en regardant droit dans les yeux le paumé à côté de moi.

– Et tu as tout compris ? demande Verdoré, faussement soucieuse.

Lebrun ne lui répond rien. C'est ça de faire partie d'une famille riche, célèbre et influente : pouvoir insulter sans craindre de se faire taper à son tour.

– J'ai aussi entendu la partie où elle disait que tu avais parié que tu sortirais avec d'autres filles.

Cette fois-ci, Béryl sort de ses pensées et un éclair vaguement inquiet passe dans ses yeux.

– Tu ne vas pas le dire à tout le monde, hein ? demande-t-il, ou plutôt, supplie-t-il.

Ça y est. J'ai compris. Si ça se sait, sa réputation est foutue. Et cette fille m'a l'air d'être une sacrée ragotteuse. Conclusion…

– Je vais faire de mon mieux, commence-t-elle en faisant la moue, mais c'est dur de tenir sa langue quand on n'a pas de motivation pour le faire…

… elle le fait chanter en lui demandant de sortir avec lui pour garder ça secret.

Béryl a fait le même raisonnement intérieur que moi. Il réfléchit encore un moment, cherchant vainement une issue de secours. Poussant un lourd soupir, il dit finalement :

– Tu ne balancerais pas ton petit-ami, n'est-ce pas ?

Lebrun se fend d'un immense sourire.

OoOoO

Evidemment, comme le dialogue était en français, c'est Verdoré qui a eu la bonté de tout me traduire, plus tard, tandis que nous rentrons en barque. Je suis satisfait de réaliser que j'avais pratiquement tout compris sans avoir besoin de sa traduction. Tante Fleur sera contente !

Je me demande comment la rouquine en furie a fait pour retourner au château.

– Mais tu le savais depuis le début ? m'interroge-t-elle.

– Je sais toujours tout. Mais à quoi en particulier fais-tu allusion ?

– Au fait que Ginger allait s'énerver.

Je pense qu'ici, « énerver » est un doux euphémisme.

– Ouais. Je connais les signes avant-coureurs, je déclare, presque fièrement.

– Tu n'aurais pas pu éviter ça à Béryl ?

– Sûrement, dis-je après un court moment de réflexion. Mais je voulais vraiment assister à leur scène de rupture. Et de toute façon, il le mérite.

– C'est un comble, grince-t-elle. C'est toi qui décide de ce que méritent les autres, maintenant ?

– Tu dis ça comme si c'était moi qui avais demandé à Enderson de mettre Béryl dans les ennuis…

Nous continuons ainsi de nous chamailler pendant tout le reste du trajet.

OoOoO

Le soir, je dîne avec mes deux amis accompagnés de leurs correspondants. Le mien est de corvée de batifolage avec sa blonde – brune en l'occurrence. Je crois que je le plains quand même un peu.

– Bonne journée ? me demande machinalement Arthur.

– Superbe, je réponds en souriant franchement. J'ai assisté au plus beau largage que j'ai jamais eu l'occasion de voir.

Je commence à leur raconter ce déjeuner mémorable, quand je vois du coin de l'œil une fille aux cheveux courts et blancs s'installer à une table vide. Elle n'est pas accompagnée de ma cousine celle-ci va sans doute venir dans quelques minutes. Je crois que c'est le moment ou jamais de faire une bonne action.

– J'y vais, les gars, dis-je sans préambule en me levant, m'interrompant au cours de mon récit. J'arrive dans deux minutes.

Avant qu'ils n'aient eu le temps de m'interroger, je file à pas rapides jusqu'à la table d'Amélie Vermeil. Je m'assois devant elle et elle lève la tête vers moi. L'éclair de surprise dans ses yeux est rapidement remplacé par du mépris.

– Les cheveux roses te manquent ?

– Je venais m'excuser, je réplique, un peu agacé par son salut. Je suis désolée pour ce que je t'ai forcée à faire.

– J'aurais préféré que tu le sois avant de me faire chanter, rétorque-t-elle, énervée.

– Comment je pourrais obtenir ton pardon ? Amélie, s'il-te-plaît…

Amélie hausse un sourcil. Elle doit se demander pourquoi j'insiste autant. Honnêtement, moi aussi. Enfin… Elle est plutôt jolie, et on ne sait jamais ce qu'il peut se passer…

– Primo, c'est pas Amley, répond-elle en singeant ma prononciation. C'est Aaah-méééé-lie.

– Amélie, je répète docilement en attendant le « secundo ».

– Laisse tomber, soupire-t-elle (hé, elle exagère ! J'avais bien prononcé ce coup-ci !). Secundo, je vais avoir du mal à oublier ça. Mais de toute façon, tu t'en fiches, non ? Ce n'est pas comme si on allait se revoir d'ici à quatre semaines…

Je m'apprête à lui répondre quand j'entends une voix narquoise dans mon dos :

– Potter ! Ce n'est pas civil de sauter sur tout ce qui bouge, combien de fois vais-je devoir te le répéter ?

– Très classe, Enderson, je réponds en me tournant vers celle-ci, blasé.

– Pas tant que ça, je m'abaisse juste à ton niveau.

– Ce n'est pas moi qui me suis comporté comme un animal à midi.

Elle rougit furieusement et avant d'avoir pu répliquer, je suis reparti vers ma table.

OoOoO

Le lendemain, je bénéficie d'une pause pendant tout l'après-midi. Evidemment, je ne suis pas libéré pour m'amuser mais pour travailler.

– Demain, c'est le jour J, commence Peterson, solennel.

Bon, je vous l'accorde, préparer un match de Quidditch est un travail moins ennuyeux que de faire de la Physique de la Magie. C'est le genre de matières qui me rend heureux d'être né Anglais et pas Français.

Nous sommes sur un immense terrain, une île de quelques hectares au milieu de Laputa. Complètement aménagée, elle abrite maintenant l'un des plus grands stades de Quidditch que j'aie jamais vu de ma vie. Nous encerclons Peterson, capitaine de l'équipe.

– Nous allons faire un entraînement à la Serdaigle, poursuit le bellâtre.

Il a l'air très fier de lui. A-t-il remarqué que quatre membres de son équipe ne sont pas de Serdaigle et peuvent très bien s'inspirer de ses pratiques pour établir des plans de défense pour des matches futurs ? Chuck Woles, en tout cas, est tout ouïe. Et Cedrella Beurk, à Serpentarda visiblement l'air d'avoir des idées derrière la tête.

N'empêche, deux heures plus tard, tout le monde est lessivé. C'est vrai qu'il a de bonnes tactiques, ce Peterson. Je l'avais sous-estimé à cause de son air crétin et sûr de lui.

Mais il y avait quelqu'un d'autre que j'avais sous-estimé par rapport à son intelligence.

Armand Béryl était encore plus débile que je ne l'avais cru.

– Tu as QUOI ?

Psyché Verdoré, blasée, traduit à son camarade qui a vaguement l'air gêné et répond en français.

– Il dit qu'il a perdu ta cape d'invisibilité.

Il est dix heures et Psyché nous a raccompagnés, Armand et moi, devant la porte de sa chambre. Je comprends enfin pourquoi il avait l'air tellement gêné pendant tout le repas.

– Mais il n'était même pas supposé savoir que j'en avais une !

Nom d'un Enormus à Babilles, Papa va me tuer ! Non mais quel idiot celui-là !

– Il dit que vu que tu ranges très mal… Et qu'il devait voir une fille qu'il ne voulait pas qu'on voie avec lui…

– Une seconde… Cette fille, tu veux dire que ce n'était pas sa nouvelle copine qui le fait chanter ?

– Exact. Tu as autre chose à lui dire ?

– Où est-ce qu'il l'a laissée ?

– S'il l'a perdue, comment veux-tu qu'il sache où elle est ? rétorque-t-elle avant même de traduire.

– Où est-ce qu'il s'est rendu compte qu'il l'avait perdue ?

Elle traduit, il parle, elle retraduit.

– Pas loin de la Bibliothèque.

– J'y vais, je m'écrie.

– Hé, m'arrête-t-elle. Le couvre-feu est passé. Tu dois rentrer dans ta chambre avec Armand.

– Et si on me volait ma cape ? Non, j'y vais tout de suite.

– Mais du calme ! s'écrie Verdoré, énervée. C'est pas si grave, il peut t'en racheter une autre !

Je me retiens de lui balancer à la figure que justement, ma cape n'est pas de celles qu'on peut racheter comme on veut. Papa ne m'en a jamais vraiment parlé mais je sens bien que ce n'est pas une cape d'invisibilité ordinaire. D'habitude, elles ne durent que quelques années, mais à l'en croire ça fait des générations qu'elle est léguée de père en fils…

– Pas vraiment, non, je fulmine en la dépassant.

Je tourne à un couloir et grimpe trois volées d'escaliers. L'entraînement de tout à l'heure m'a épuisé mais là, c'est suffisamment important pour que je me fatigue. Tout se ressemble dans ce château, mais je me repère assez vite. Il faut que je traverse trois couloirs, puis quatre volées d'escaliers, ensuite je tourne deux fois à gauche, et trois fois à droite. Puis je prends la première porte à gauche et je redescends les escaliers…

Et je cours ainsi pendant cinq bonnes minutes. A bout de souffle, j'arrive finalement dans la zone autour de la Bibliothèque. Je parcours les couloirs d'un pas rapide, mes yeux se posant partout à la fois pour retrouver la cape. Non mais quel idiot, ce Béryl !

Je regarde partout. Derrière les portes des salles de classe, dans les coins des couloirs, de l'autre côté des statues, derrière des rideaux bleu nuit… Mon cœur fait un bond. L'étoffe était là, légère comme de l'air, fraîche comme de l'eau pure. Je la fais couler entre mes doigts, rassuré.

Un léger bruit me fait faire volte-face. Des pas se rapprochent. Je me cache sous ma cape d'invisibilité – je l'ai vraiment retrouvée au bon moment – et j'attends, le dos contre le mur, en essayant de calmer ma respiration encore erratique à cause de ma folle course.

A l'angle du couloir apparaît un chat ailé bleu foncé et parsemé de taches jaunes sur son pelage. Il tient un trousseau de clés dans sa gueule et marche tranquillement vers les escaliers au fond. En passant devant moi, il me fixe droit dans les yeux pendant un instant, puis s'incline comme pour me saluer et repart.

Je suis probablement en train de faire un rêve. Le rêve le plus étrange de ma vie.

Alors que l'animal disparaît à peine à l'angle du couloir, j'entends un hurlement. Je ne peux m'empêcher de sursauter, et ai à peine le temps de cacher la pointe de mes chaussures qui dépassaient de ma cape qu'une fille passe devant moi, furieuse et criant de temps en temps des mots courts en français. Pas la peine d'être bilingue pour comprendre que ce n'est certainement pas très poli.

La fille, je la reconnais. Il s'agit de Perséphone Verdoré, la métamorphomage et sœur de Psyché. Ses cheveux sont courts et bleu sombre. Woah. Elle a l'air sacrément énervée.

Et alors que je me demande si je peux enfin quitter mon coin de couloir et revenir à la chambre de Béryl, de nouveaux bruits de pas se font entendre. Ils sont pesants et lents.

J'ai un mal fou à ne pas me retenir de rire. Au bout du couloir, du même endroit d'où venaient le chat et Perséphone, arrive, titubant, un garçon plus âgé que moi, portant un bonnet phrygien et un pantalon blanc, et à la peau complètement bleue.

Le capitaine de Quidditch de Poudlard a nettement moins d'allure quand il est déguisé en Schtroumpf.

Je m'approche de lui très lentement. Ses yeux sont dans le vague, il chantonne et quand j'enlève ma cape, il réagit à peine.

– Euh… Peterson, ça va ?

Pas que je me soucie de son état de santé. C'est juste que pour le match de demain, on a besoin d'un attrapeur frais et dispos.

– La la la schtroumpf la la… Allez, schtroumpfe avec moi !

Je cligne des yeux, ébahi.

– Peterson, qu'est-ce qui t'arrive ?

– C'est qui ce schtroumpf ? Moi, je suis le Schtroumpf Sorcier !

– Peterson, il faut que tu ailles à l'infirmerie, je décrète, encore très surpris.

– Epargne-moi tes Schtroumpferies, Schtroumpf à lunettes, réplique-t-il. Je ne suis pas schtroumpf.

– …malade tu veux dire ?

– C'est ce que je viens de dire, je ne suis pas schtroumpf.

Et il se remet à chantonner.

Les Schtroumpfs sont des lutins bleus qui vivent au Sud de l'Europe. Ils sont assez minuscules et vivent dans des champignons. Je pourrais encore vous raconter plein de trucs intéressants sur eux, on les a étudiés il n'y a pas longtemps en Soins aux Créatures Magiques. Mais dans l'immédiat, il y a un grand Schtroumpf stupide dont je dois m'occuper.

Prenant Peterson – je veux dire, le Schtroumpf Sorcier – par le bras, je le traîne derrière moi en lui expliquant qu'on va aller cueillir des framboises. Il acquiesce, ravi. Hm. On n'a pas les mêmes centres d'intérêt, je crois.

Heureusement, je croise bientôt quelqu'un dans un couloir.

– Hé ! HE ! je l'interpelle.

Le garçon se retourne, surpris et effrayé.

– Tu saurais pas où est l'infirmerie ? je demande en français.

Celui-ci semble vaguement comprendre et baragouine quelque chose dans sa langue que je ne parviens pas à comprendre, en regardant l'autre crétin qui chante joyeusement avec des yeux ronds. Puis nous partons tous les trois vers les sous-sols du château.

OoOoO

– Il restera comme ça pendant au moins trois jours, diagnostique l'infirmière française.

– Trois jours ? je m'écrie, paniqué. Mais le match de Quidditch est demain !

– Je n'y peux rien. Qui l'a mis dans cet état ?

– Je n'en sais rien, je réponds très honnêtement. Je l'ai trouvé déambulant dans les couloirs et je me suis perdu en essayant de trouver l'infirmerie. Heureusement que je suis tombé sur… euh… lui.

Le garçon qui m'a guidé est assis dans un coin et regarde par la fenêtre, totalement désintéressé.

– En tout cas, c'est du beau travail, reprend-elle (je ne peux m'empêcher de me demander si ce qu'elle dit est ironique ou non). Je suis navrée pour vous, mais vous allez devoir trouver un autre attrapeur ou ne pas jouer le match du tout.

Horrifié, je la fixe avec des yeux ronds. Non, c'est pas vrai ! Moi qui rêvais depuis tellement longtemps de jouer contre d'autres personnes que les élèves de Poudlard ! « Moi qui rêvais d'être adulé par des fans françaises, pour changer ! » gémit une voix dans ma tête – la voix de ma vanité bien entendu.

On doit bien avoir un autre attrapeur de Poudlard venu à Beauxbâtons, non ? Voyons. Serpentard : c'est le fils Malefoy, et il est en cinquième année donc il n'est pas venu. Serdaigle : il est exclu que l'équipe de Poudlard soit représentée par un Schtroumpf géant. Poufsouffle : elle est en troisième année, c'est une amie de Lily – donc elle n'est pas venue.

Il ne reste donc que l'attrapeur de Gryffondor.

… Misère…