Aujourd'hui aurait dû être une journée normale. J'aurais pris mon petit-déjeuner avec Psyché, Roxanne, Judith et Amélie, puis je serais allée avec le reste de l'école sur le terrain de Quidditch de l'île de Beauxbâtons pour acclamer notre équipe de Quidditch.

Seulement voilà : la journée n'a pas été normale.

Ça a commencé ce matin. Justement, je prenais mon petit déjeuner en savourant d'avance ma journée normale, quand un garçon qui depuis longtemps était associé aux mauvaises nouvelles nous interrompit en plein milieu d'une conversation qui portait sur le ton que Roxanne devrait employer quand elle ridiculiserait son coureur de jupon de petit ami.

– Enderson, je voulais te prévenir… commença Potter.

– …que tu es idiot ? Ne t'en fais pas, je suis déjà au courant.

– …que tu remplaces Peterson, acheva-t-il.

– QUOIIIIII ?

Mon hurlement avait sans doute réveillé deux ou trois morts.

– Remplacer ? paniquai-je. Remplacer, genre, au Quidditch, comme attrapeuse ? Mais pourquoi ?

– Du calme, dit-il en souriant (crétin !). Il n'est… euh… pas vraiment en état de jouer. On compte sur toi.

– Et si je n'en ai pas envie ? le défiai-je en croisant les bras.

– Eh bien, je pense que tu te feras tabasser par toute l'école.

Il a des arguments solides, le gamin.

Je suis donc là, le balai de Peterson en main, dans des vestiaires, tremblante de stress. Les autres joueurs aussi sont morts de trouille. Et en plus…

– On n'a pas de capitaine, marmonne Potter.

– De toute façon, j'ai toujours pensé que le discours avant les matches ne servait à rien, fait remarquer Cedrella Beurk, livide.

– Mais non, soupire-t-il en levant les yeux au ciel. Pour la tactique. On s'en fout complètement du discours.

Le « espèce d'abrutie » était sous-entendu à la fin de cette phrase.

Potter. Je t'en supplie. Tu feras remarquer que les Serpentards sont débiles à la fin du match. Pas maintenant. On doit rester en cohésion, là. Pas se disputer. Pas à deux minutes du match.

– Je suis capitaine, les interrompt Tiphany Parker. Et je vais vous dire une chose : j'ai joué contre vous tous à un moment ou à un autre, dans l'équipe de Poufsouffle. Et vous êtes tous d'excellents joueurs. En fait, on forme la meilleure équipe imaginable. Comment voulez vous que ces minables de Français soient meilleurs que nous ?

Philip Downs esquisse un sourire.

– Quant à la tactique, poursuit Parker, je pense que le gardien – elle désigne Potter d'un signe de tête – peut faire comme il a l'habitude de faire. Quant à nous, ajoute-t-elle en se tournant vers Selwyn et Woles, en tant que Poursuiveurs, je vous propose d'utiliser la technique du Faucon tournoyant. Les batteurs, dit-elle enfin en regardant Philip Downs et Cedrella Beurk, vous faites comme dans l'entraînement d'hier. Voilà. Je pense que notre technique sera tellement disparate qu'ils ne sauront plus où donner de la tête !

Tout le monde hoche la tête en souriant, un peu rassuré.

– Et toi, me dit-elle enfin. Tu attrapes. C'est pas grand-chose qu'on te demande, hein ?

OoOoO

– Bienvenue pour ce match ex-cep-tion-nel de Quidditch comme vous n'en avez encore jamais vu ! s'écrie le commentateur, un garçon de Beauxbâtons. Pour l'occasion, j'ai même l'immense privilège d'être doublé en direct ! C'est le truc le plus honorifique auquel j'ai jamais eu droit !

Tout le monde éclate de rire.

– Bien ! J'appelle tout d'abord le cauchemar des anneaux géants, l'aimant à victoires, la meilleure équipe du monde, j'ai nommé… L'équipe de Beauxbâtons ! Obéron ! Tsadim ! Malgrain ! Kim ! Hobraque ! Melba ! Eeeeeeet… Frégate !

La foule éclate en applaudissement tandis que l'équipe de Français entre dans le stade.

– Maintenant, les misérables pucerons qui s'opposeront aux meilleurs joueurs de tous les temps…

– Laurent ! s'exclame le professeur assis à côté de lui, outré.

– Excusez-moi, mademoiselle Lombrat. Je disais donc : Potter ! Woles ! Selwyn ! Parker ! Downs ! Beurk ! Eeeeeeet… Enderson !

De nouveaux les applaudissements, tandis que nous entrons. Le terrain est immense. Comment vais-je trouver le vif ? Je n'y arriverai jamais !

– Je te fais confiance, me murmure Tiphany Parker en passant près de moi et en posant une main rassurante sur mon épaule. Tu vas le faire.

Je souffle, espérant vainement évacuer ma nervosité.

Vif lâché, Souafle lancé, coup de sifflet… euh, sifflé. Je donne un coup de pied dans le sol et m'élève. Le balai de Peterson n'est pas mieux que celui que Judith et Roxanne m'ont offert pour mon anniversaire, mais n'est pas trop mauvais non plus. Un peu grand. Mais rapide, maniable, plutôt adapté pour un attrapeur.

Comme c'est agréable de voler à nouveau ! J'ai l'impression que ça fait des années que j'ai appris que je pouvais avoir des ailes si l'envie m'en prenait. Et là, l'envie m'en prend. Mais je crois que ce n'est pas tout à fait le bon moment pour me transformer, hein ?

« Si tu veux, tu peux changer tes yeux. Tu trouveras le Vif en moins de deux. »

Ce serait de la triche. Ne compte pas sur moi pour ça.

« De la triche, de la triche… Tu exagères. Après tout, tu ne fais qu'usage de ta véritable vue. Tu ne devrais pas être réduite à rester sans arrêt sous forme humaine… »

Et patati et patata ! Ça recommence ! Tu vas arrêter, oui ? Je suis très contente comme ça ! Maintenant fiche-moi la paix, j'ai d'autres chats à fouetter.

« Comme tu veux. Au fait, il se passe le même événement intéressant que l'autre fois à la Bibliothèque. »

Et elle disparaît avant que j'aie pu lui demander de quoi elle parlait. Zut ! Je déteste Gondul et son suspens à deux mornilles !

– T'es perdue ?

La joueuse qui vient de me railler n'est autre que l'une des nombreuses amies de Perséphone, Zelda Hobraque. La blonde me sourit gentiment, et me fait même un clin d'œil plein de sympathie. Mais je n'aime pas vraiment la batte qu'elle tient dans les mains. Pas rassurant.

Je souris à mon tour et laisse mon balai chuter en piqué. L'attrapeur de l'équipe adverse, Théophile Frégate – le petit ami de Roxanne, vous suivez ou quoi ? – s'engage à ma suite en poussant son balai à la vitesse maximum, persuadé que j'ai trouvé la précieuse petite balle.

Mais non. Je fais juste ça pour m'éclater. C'est comme des montagnes russes. Enfin, je suppose, je n'ai jamais fait de montagnes russes. Non, en fait, ça me rappelle quand j'étais un corbeau et que je pouvais voler à volonté. C'est la même sensation : le cœur qui s'envole, léger, léger, la tête qui tourne un peu, le vent qui ébouriffe mes cheveux emmêlés et frappe mon visage, le sang qui tape contre mes veines.

Je remonte au dernier moment en chandelle, et les gradins ne manquent pas de s'exclamer : « OOOOOOH ! » Suivi d'un « AAAAAAAH ! » quand Hamish Selwyn marque un but. Tellement vicieux de profiter de l'inattention des autres joueurs pour marquer. Mais au moins, ça marche.

– Superbe feinte de Wronski ! s'écrie le commentateur. Mais Frégate n'a eu aucun mal à éviter la mort par écrasement au sol !

En effet, le brun vole quelques mètres en-dessous de moi, parfaitement en forme et continuant de scruter le terrain. Dans sa manière de faire, je vois très vite qu'il est bien plus méthodique que moi, qui m'y suis toujours prise au feeling.

Ma correspondante m'a expliqué qu'à l'école des Sports, les élèves ont cours obligatoire de Vol. Les équipes de Quidditch de l'Académie réunissent surtout des élèves de cette école. Au bout de sept années, j'imagine que Théophile Frégate doit être assez excellent.

En tout cas, c'est le cas des Poursuiveurs français. Potter fait de son mieux pour arrêter les tirs, mais je vois bien qu'il commence à galérer. Il faut que je trouve ce vif au plus vite.

-X-X-

D'un œil distrait, je regardai Barberousse piquer pour la seconde fois vers le sol, et Théophile Frégate la suivre. Je me demandai si elle avait l'intention de faire des montagnes russes pendant tout le match, avant de revenir à mes soucis.

Tout d'abord, Potter. Qu'est-ce qui lui avait pris de venir s'excuser comme ça hier ? Il avait une idée derrière la tête, j'en étais certaine. Mais quoi ? J'aurais donné cher pour le savoir. Bien sûr, sur le coup, j'avais eu envie de lui dire « Oui, je te pardonne », quand il m'avait supplié de le faire avec ces yeux de cocker. Mais je m'étais rappelé à temps qu'il m'avait tout de même fait chanter.

Ensuite, il y avait Enderson. Je supposais que c'était le forcing de Roxanne qui avait réveillé cette petite voix dans ma tête qui passait son temps à me dire : « Elle n'a rien fait, tu sais, tu devrais lui pardonner et revenir sur de bonnes bases. » Oui mais non. Primo, elle me détestait au moins autant que moi, maintenant. Deuxio, si, elle avait fait quelque chose : elle était sortie avec quelqu'un simplement pour un pari. « Potter a fait la même chose et pourtant tu as bien eu envie de lui pardonner… Avoue que les sentiments ont quelque chose à voir là-dedans… ». Oui, et alors ? Si je continuais à garder un peu de rancœur pour Enderson, j'en avais bien le droit. Ce pauvre Armand était complètement défait depuis qu'elle l'avait largué. J'aurais bien eu envie de le serrer dans mes bras pour le consoler…

Stop. Arrière, pensées déplacées.

Pour en revenir au sujet principal, j'avais fait un choix. Si je pardonnais à Potter, je pardonnerais à Enderson. Et vice-versa.

– Et ça n'arrivera jamais, marmonnai-je sous les cris des spectateurs, suite à un nouveau but des Anglais.

Je regardai le match pendant quelques minutes. Moi, le Quidditch, ça ne m'intéressait pas trop. Cathy était à fond dedans et avait ses équipes favorites, mais moi pas du tout. Je m'ennuyais un peu. A vrai dire, je ne comprenais même pas qu'est ce qui faisait que Roxanne s'égosillait à ce point. Je veux dire, ce ne sont que des balles et des balais ! Pas de quoi fouetter un chat…

Ce matin, j'avais reçu une lettre de ma mère. Elle me disait qu'elle était avec moi de tout son cœur, qu'elle me soutenait, etc. Et qu'elle se débrouillerait pour me ramener à la maison pendant quelques jours, pour me « remonter le moral comme elle sait si bien le faire ». Ça, ça veut dire « chocolats chauds, gâteaux faits maison et rappel au QG des soldats », j'ai nommé Catherine Saune, Yune Lee et Violette Carmin. Je m'étais empressée de lui répondre de sauter sur la moindre occasion pour me rapatrier.

Quelques places devant moi, André Béryl criait à pleins poumons des messages d'encouragements pour nos joueurs. Cela faisait plusieurs jours que je l'évitais. Il l'avait remarqué, et maintenant il cherchait à tout prix à me parler.

Mais le pire était encore à venir.

-X-X-

Et hop, nouveau piqué ! Je n'ai même pas la tête qui tourne en revanche, l'autre attrapeur commence à ne plus voir très droit. Les joueurs français ont compris que je feintais à chaque fois et ont arrêté de me regarder à chaque fois que je plongeais. En revanche, Frégate est bien obligé de me suivre il a peur que je finisse par piquer pour quelque chose.

Malheureusement, je suis la seule pour qui tout va bien Potter a encaissé pas mal de tirs. On en est à 130 à 20. Il faut VRAIMENT que je retrouve ce fichu vif.

Et c'est là que je le vois.

Juste derrière Frégate.

Je réfléchis à toute vitesse. Il faut que je plonge. Mais s'il ne me suit pas et qu'il se retourne, je n'ai plus aucune chance de gagner. En revanche, si je lui fonce dessus, il comprendra que j'ai vu le vif pour de vrai et l'attrapera avant moi. Fichtre. Quel dilemme.

Oh, j'ai une idée de génie.

Je plonge, mais cette fois-ci pas en piqué. Après quelques mètres, je redresse mon balai afin de voler à l'horizontale. Frégate se met à ma poursuite et j'ai du mal à réprimer un sourire. Je fonce vers les gradins. Les visages des élèves commencent à se teinter d'un léger effroi.

Ils font bien d'avoir peur.

A quelques centimètres du premier élève, je tire si fort le manche de mon balai vers moi que je tourne à 180 degrés. Volant à l'horizontale et la tête en bas, je permets mes lèvres de s'étirer dans un sourire quand j'entends un gros « boum » derrière moi. Cette fois-ci, l'attrapeur adverse n'a pas réussi à se redresser à temps.

Devant moi se trouve la balle en or. A mon arrivée, elle fonce vers le bas. Je fais alors un ultime piqué et me concentre sur le Vif d'or, à quelques mètres de mes doigts. Deux mètres… un mètre… cinquante centimètres… quarante… trente… dix… cinq… deux…

– JE L'AI !

-X-X-

…et l'explosion du balai de Frégate contre les gradins ouest fut ainsi suivie de très près par l'explosion du balai de Barberousse contre le sol. Hé oui, quand on fait un piqué, il faut penser à s'arrêter avant de rencontrer la terre ferme de plein fouet. Je ne suis pas très forte au Quidditch, mais je sais au moins ça.

Le nez de Ginger Enderson aurait sans doute bien aimé le savoir, lui aussi.

Quoi qu'il en fût, j'étais maintenant à l'infirmerie avec ses deux meilleures amies, Roxanne Weasley et la blonde – dont j'avais fini par assimiler le nom, Judith Thomson. En plus de nous trois, l'équipe de Quidditch de Poudlard au grand complet s'était réunie ici-même.

– Elle va bientôt se réveiller, oui ? grommela Potter. J'ai pas que ça à faire, moi.

– Du genre, faire du chantage à des filles ? le raillai-je. Personne ne te retient, tu sais.

– Il reste, martela la capitaine de l'équipe. C'est nous qui devons lui annoncer qu'on a gagné. Elle tient à ce que ce soit son équipe qui le lui dise, c'est important pour elle.

A ce moment précis, Enderson, allongé sur un lit d'infirmerie et avec un gros bandage sur tout le bas du visage à partir du nez, papillonna des yeux. Rien que pour l'embêter, je dis très vite et d'une voix égale :

– Vous avez gagné le match.

Celle-ci me fusilla du regard sans pouvoir parler à cause du bandage. Ah, pour une fois qu'elle ne parlait pas, ça faisait du bien !

– Toi, si t'étais à Poudlard, tu serais à Serpentard, commenta Potter.

Barberousse hocha la tête avec véhémence et se mit à parler :

– Mmmh, mmh mmmh mmmh ! Mmmh-mmmmh mh-mh.

– Super, marmonna Potter. Je te signale qu'on ne comprend rien.

Barberousse, qui s'était redressée de son lit, se rallonge, dépitée. Elle regarda un instant ses deux amies.

– Ça va ?

– Tu n'as pas trop mal ?

De vraies mères poules. Ginger hocha la tête à la première question, puis la secoua pour la seconde. Enfin, elle tourna la tête vers un lit entouré d'un rideau :

– Mmmh-mmmh ?

– Ça j'en sais rien, répondit Roxanne. Quelqu'un sait qui est dans ce lit ? demanda-t-elle à la cantonade.

Potter eut un drôle de sourire.

– Euh… ouais. Mais c'est pas beau à voir.

Enderson insista du regard. Potter haussa les épaules et s'approcha du lit avec ce même sourire amusé. Il posa la main sur le rideau et demanda :

– Vous êtes sûrs de vouloir voir ça ? … Vraiment sûrs ?

Tous les joueurs de Quidditch ainsi que Roxanne et moi hochâmes la tête, très curieux. Il tira sur le rideau. Et ma mâchoire inférieure se décrocha.

Sur le lit se tenait un garçon de l'âge d'Armand, aux cheveux bruns, au sourire niais… et déguisé en schtroumpf des pieds à la tête en passant par la peau bleue et le bonnet phrygien.

– Salut ! s'écria le Schtroumpf géant. Ça schtroumpfe ?

– Ça schtroumpfe très bien, merci, répondit en réprimant un éclat de rire le gardien de l'équipe de Poudlard.

Derrière lui, Judith était aussi ahurie que moi, le reste de l'équipe était morte de rire, et les épaules d'Enderson étaient secouées d'un rire silencieux. Ses yeux étaient brillants.

– Que… qu'est-ce qu'il lui… lui… lui est arri-i-i-ivé ? demanda Roxanne en hoquetant.

– Personne ne sait, déclara Potter d'un ton fataliste. Je l'ai retrouvé comme ça, errant dans les couloirs…

Je ne savais pas qui avait fait ça, mais ce n'était pas quelqu'un de Beauxbâtons. On n'avait jamais vu ça, ici ! Et c'était bien dommage. Ça m'avait donné une bonne dose de rire.

-X-X-

– Donc, on a gagné à combien/combien ?

– Quand tu as récupéré le Vif, me répond Woles, on était à égalité. On a alors fait des tirs au but. Et Potter a réussi à en arrêter un, tandis que le gardien français n'en a arrêté aucun !

– Pour une fois que Potter sert à quelque chose ! je m'exclame. Mais tu n'as pas répondu à ma question.

Le lendemain de cette regrettable chute, je me suis enfin débarrassée du plus gros du bandage. J'ai quand même un pansement sur le nez mais ce n'est rien en regard de ce que j'avais hier. Je ne pouvais même pas parler. C'est bien dommage, j'aurais adoré converser avec Peterson.

Peterson… un schtroumpf... Rien qu'y penser, ça me refait sourire. Une chose est sûre, la personne qui lui a fait ça n'est pas de Poudlard. Ce n'est pas trop le genre de la maison… et c'est bien dommage.

A l'instant où je pose cette question à Judith, nous sortons du Réfectoire pour rentrer dans nos chambres respectives. Je me souviens alors d'un détail.

– Minute ! je m'exclame avant d'avoir pu connaître le score final du match. Je dois me faire enlever le petit pansement, je dois passer à l'infirmerie.

– Tu as besoin d'une infirmière pour l'enlever ? me raille Psyché Verdoré.

– Nan, elle veut me mettre une crème ou quelque chose comme ça… je crois…

– Bon, on se dit à demain ? me demande Judith.

Je souhaite une bonne nuit à mes deux meilleures amies puis me tourne vers ma correspondante.

– Avance, Dal'. Je m'y retrouverai. J'arrive dans un quart d'heure.

– D'ac, acquiesce-t-elle. A tout de suite.

Et elle s'éloigne en direction des ascenseurs, tandis que je me dirige vers l'Infirmerie.

OoOoO

Je préfèrerais que nous ayons cette infirmière à Poudlard. Elle est beaucoup plus sympathique. Bon, d'un autre côté, Pomfresh serait sans doute plus gentille avec moi si je ne l'avais pas traitée de médicomage ratée devant une trentaine de personnes au début de l'année. N'empêche.

« Ça va ? »

Je te remercie, Gondul, ça va très bien. Pourquoi ?

« Il se passe la même chose que l'autre jour à la Bibliothèque. »

Tu aurais pu me demander si ça allait parce que je m'étais cassé la figure hier ou quelque chose, mais non, toi tu t'en fous, tu… QUOI ?

« Arrête de râler et dépêche-toi, ça va bientôt prendre fin. Allez ! »

Je regarde l'Horcruxe droit dans les yeux. L'urgence se reflète dans ses pupilles glacées. Je comprends qu'il se passe quelque chose de vraiment important.

Je me mets à courir tout en pensant : Pourquoi tu ne me dis pas directement ce qu'il se passe ?

« Quelqu'un a posé un interdit sur cet événement… »

Un quoi ?

« Un interdit. Personne ne peut communiquer cet événement de quelque manière que ce soit », explique Gondul, exaspérée par mon ignorance, tandis que je remonte en vitesse des escaliers aux marches étroites. « Ni en parlant, ni en l'écrivant, ni en le mimant, ni rien. Je peux juste te dire que c'est important, et comme je ne suis pas tout à fait un être vivant, je suis en mesure de te dire où et quand ça se passe. Mais rien de plus. Dépêche-toi, ça va prendre fin ! »

J'accélère le rythme. Les tableaux défilent le long des couloirs. Je suis tentée de me transformer en corbeau pour voler plus vite – mais c'est trop dangereux, et des objets ensorcelés pourraient me dénoncer.

Brutalement, je me prends un objet en pleine figure et je tombe à la renverse. « Mais c'est pas vrai ! » s'exclame Gondul, au comble de la frustration. « Dépêche-toi, vite, on n'a plus de temps à perdre ! » Je me relève très vite, mais une main sortie de nulle part m'attrape.

– Potter, j'ai pas le temps ce soir, je déclare très vite, d'une voix glaciale.

James Potter retire sa cape d'invisibilité avec un petit sourire goguenard.

– On peut savoir ce que tu fabriques ici, après le couvre-feu ?

– Je reviens de l'infirmerie. Lâche-moi, j'ajoute en tirant vainement mon bras, espérant qu'il lâchera plus vite mon poignet.

– Tu n'es pas vraiment en train de rentrer dans ta chambre, je me trompe ?

– Tu ne te trompes pas. Dégage, j'ai pas le temps…

J'étais vraiment sur les nerfs, et Gondul qui me criait de me dépêcher de plus en plus fort. D'une force tirée de je ne sais où, je balance mon bras maintenu en arrière et fais s'effondrer Potter contre un mur. Je me remets à courir mais l'autre crétin me suit.

– Attends ! Où vas-tu ? Dis-moi où tu vas, Enderson !

Il a vraiment mal choisi son jour, lui ! Pourquoi est-ce juste aujourd'hui qu'il a décidé de m'embêter ?

Bon, certes, il m'embête tous les jours.

« Débarrasses-t-en et vite ! De la façon que tu veux, mais dépêche-toi ! La chose est en train de s'arrêter ! »

Les pensées défilent dans ma tête. Je pense au plan de Roxanne, à mon match de Quidditch, à une BD lue il y a bien longtemps au pensionnat Hestia. Je fais une surchauffe… et brusquement, mon instinct prend le dessus. Sans pouvoir me contrôler, je m'arrête en plein milieu de ma course et me retourne. Potter freine difficilement pour s'arrêter devant moi, étonné de mon brusque arrêt.

Je le regarde droit dans les yeux pendant quelques fractions de seconde. Empoigne sa robe de sorcier. L'embrasse furieusement le temps d'un battement de paupière. Le repousse. Lui fiche un immense coup de poing qui le fait tomber à la renverse. Et me remets à courir.

Ce n'est qu'au bout d'une bonne minute que je me rends compte de ce que je viens de faire, et je me mets à rougir. C'est l'un des plans les plus débiles – et les plus efficaces – que j'aie jamais exécuté pour repousser Potter. Je n'entends rien derrière moi : je suppose qu'il est resté par terre, déboussolé par ce baiser aussi inattendu que le coup qu'il s'est pris juste après.

« Tu y repenseras plus tard. Dépêche-toi ! »

Je tourne à l'angle d'un couloir. Ça y est. La bibliothèque est en vue. La porte s'ouvre.

« Trop tard. »

Je ralentis, envahie par le désespoir. J'étais à deux doigts d'y arriver… Si seulement ce crétin de Potter ne s'était pas interposé… Raaah… je vais l'étriper.

Une silhouette fine sort de la bibliothèque, un lourd ouvrage sous le bras. Sa tête se tourne vers moi et ses yeux clairs et cruels me fixent. Je déglutis.

– Enderson, dit-elle de sa voix froide. Tu fais du jogging le soir ?

– Virtanen, je l'imite en essayant de ne pas avoir l'air complètement paniquée. Tu apprends à lire le soir ?

Elle a un petit sourire méprisant (« si tu n'es capable que de ça, je ne vois pas pourquoi je continuerais de te parler »), puis fait volte-face, ses longs cheveux blonds volant autour de son visage fin, et s'évanouit dans l'obscurité du couloir.

Je reste debout, immobile, pendant quelques secondes, fixant sans vraiment m'en rendre compte l'endroit où elle a disparu.

« Gondul ! Ohé, Gondul ! Tu m'écoutes ? »

Alors l'événement, comme tu dis, a rapport avec Virtanen… Bon sang…

« Oui, 'bon sang' comme tu dis. Allez, rentre dans ton dortoir. Psyché va se poser des questions si tu arrives trop tard et je suis sûre que tu n'as pas envie de lui expliquer pourquoi tu as eu du retard. »

Perspicace, hein ?

« Toujours. »

OoOoO

Assise sur mon lit, je regarde la lune. Elle forme un croissant lumineux et trône au-dessus du lac, impassible, imposante, impressionnante. Je n'ai rien ressenti en embrassant Potter. Ça me rassure un peu ça veut dire que je ne l'aime pas. Remarque, évidemment que je ne l'aime pas, je suis une Valkyrie. Je n'aimerai jamais personne… C'est une bonne chose. Il fut une époque où ça m'avait inquiété. Tomber amoureuse de Potter. Quel cauchemar ! Plutôt mourir.

La porte du dortoir retentit. Quelqu'un la cogne et plutôt précipitamment. Vive comme l'éclair, Dal saute de son lit et ouvre.

– Perséphone, la salue-t-elle. Que se passe-t-il ?

Je ne peux pas voir le visage de la jeune fille. Mais ses cheveux habituellement bleus sont noirs, très noirs, et ses yeux brillent à la lumière lunaire. Il se passe quelque chose de grave.

Perséphone tire sa sœur à l'extérieur de la pièce tandis que les deux autres Françaises de la chambre râlent d'avoir été réveillées. Curieuse, je fixe la porte, en attendant qu'elle se rouvre.

Quand Psyché Verdoré revient, elle a le visage défait, stupéfait. Elle s'assoit sur son lit, silencieuse. Puis elle me fixe. Impossible de dire ce qu'elle ressent.

– Dal, qu'est-ce qu'il se passe ? je demande, inquiète.

Elle continue de me regarder, comme si elle n'avait pas compris la question. Puis elle cligne des yeux et dit très, très doucement :

– Mon père est mort. Crise cardiaque.

C'est comme si le monde s'était arrêté de tourner. Un silence irréel, un froid insaisissable tombent comme des masses dans la chambre peu éclairée. Puis mon cœur se remet à battre, j'entends les draps des deux filles qui se froissent tandis qu'elles se retournent dans leurs lits, et je retrouve les yeux verts et brillants de Psyché.

– Bon sang, je… je suis désolée… je balbutie. Toutes mes condoléances…

Elle soupire.

– T'en fais pas, ça… ça ira. Je suppose. Je vais devoir y aller, pour le… l'enterrement… je ne sais pas quand je serai de retour. Tu demanderas ce que tu dois faire à l'un de tes profs.

Elle se lève lentement et réunit quelques affaires dans sa valise, soigneusement rangée dans son placard. Au bout de cinq minutes, c'est terminé. Elle est habillée de pied en cap, prête à partir. Elle me lance un regard triste.

– Bon bah… salut. Je ne sais pas si on se reverra.

– Bon courage, dis-je, gênée de ne rien trouver d'autre à dire pour la consoler.

OoOoO

Le lendemain, je rejoins Roxanne et Judith au Réfectoire. Cette dernière se précipite sur moi.

– Tu as entendu ? Le père des triplées Verdoré est mort !

– Je sais, Dal me l'a dit avant de partir, je souffle. Les pauvres.

– Les gens ne parlent que de ça, fait remarquer Roxanne en regardant les élèves discutant à voix basses. C'était un homme très influent. Il paraît que la moitié des décisions du Roi venaient de lui…

– Le roi ? je demande, haussant un sourcil.

– Oui, le roi. Les sorciers français ont un roi. Tu ne savais pas que Psyché et ses sœurs faisaient partie de la famille royale ?

– Non, je réponds étonnée.

– Miss Enderson…

Je me retourne vers la personne qui vient de me parler. Le professeur Smith.

– Votre correspondante étant partie hier soir, vous allez rester sans binôme jusqu'à la fin du séjour.

– Dans ce cas, peut-elle venir dans mon dortoir ? Il y a beaucoup de place, ajoute Roxanne.

– Bien sûr, répond une femme française survenue de nulle part que j'identifie comme étant le professeur Lombrat. Je ferai en sorte à ce que vos affaires soient déplacées dans la chambre de Mademoiselle Vermeil.

J'ai un maigre sourire, teinté de la compassion que j'éprouve pour Psyché que j'avais appris à connaître et à apprécier pendant ce séjour.

– Ça me convient.

C'est sans doute horrible de dire ça mais au moins, la mort de cet homme que je ne connais même pas a le mérite de me faire oublier ce qu'il s'est passé hier entre Potter et moi.