Une douleur intense et aigüe me vrille le corps en partant de la plante de mes pieds jusqu'à la racine de mes cheveux. Elle se répand comme une traînée de poudre au moindre de mes nerfs en tirant sur chacun des pores de ma peau, en brûlant mes entrailles, en déchirant mes muscles. Les larmes me viennent automatiquement aux yeux tandis que je m'effondre par terre, presque évanouie. Je me sens vaguement convulser.
– J'avais raison. J'avais raison ! jubile Kausmaki.
Elle s'approche et ramasse la bague d'Odin que j'ai laissé tomber malgré moi. Tove la fait miroiter devant ses yeux, émerveillée. Puis elle baisse les yeux sur moi. Son sourire devient cruel, et elle me donne un coup de pied dans le ventre que je ressens à peine. J'ai déjà tellement mal…
– Plus de Valkyrie maintenant. Plus rien pour m'arrêter. Je vais enfin pouvoir imposer ma vision des choses…
– T'es… une grande malade…
– Qu'est-ce que ça peut te faire, Enderson ?
Prenant mon courage à deux mains, je me relève difficilement et m'appuie contre le tronc froid d'un arbre derrière moi. Hedvig entonne une litanie en vieux norrois qui me glace. La bague se met à briller
« Cette fois-ci… admets que tu as besoin d'aide. »
Je ne réponds rien. Je suis trop fatiguée. Je vois la silhouette brillante et fantomatique de Gondul s'approcher de moi, me traverser. Je ne ressens rien. Je n'arrive plus à rien ressentir. Je suis une loque. J'ai échoué.
Mais avec elle en moi, je suis plus forte. Je ne suis plus une simple moitié : je suis entière. L'Horcruxe contrôle le corps. Je peux m'abandonner à elle, maintenant.
D'un geste assuré, Gondul lève mon bras, qui maintient fermement la baguette. Mes lèvres ne prononcent rien. Tove éclate de rire.
– C'est ton côté Gryffondor qui ressort au dernier moment, Enderson ? Allons, ne fais pas l'enfant, tu n'es plus bonne qu'à mourir. Tu n'as pas réussi à protéger l'anneau. Je suis l'héritière d'Odin à présent, celle qui t'a vaincue et qui a réussi à récupérer le trésor de Nibelung.
Je ne dis toujours rien, mon corps reste figé, tendu comme un arc.
– C'est vain, tu sais ? Avada Kedavra !
L'éclair fonce à toute allure vers moi. A une vitesse ahurissante, Gondul abaisse mon bras dans un mouvement souple et crée un immense bouclier qui absorbe le sortilège. Tove ouvre des yeux ronds, où, enfin, transparaît la peur. Un sentiment de puissance monte en l'Horcruxe.
– Tu… ce n'est pas possible… marmonne Kausmaki, effarée. Aucun sort n'arrête un Avada… Et puis j'ai l'anneau…
– Je te l'avais dit, décrète Gondul par ma bouche avec sa voix glacée et métallique, plus froide que la Scandinavie.
Virtanen frissonne et recule d'un pas en lançant d'autres sortilèges de mort. Mais tous disparaissent dans les boucliers indestructibles.
– Je te l'avais dit, que tu aurais mieux fait d'arrêter. Tu n'as pas écouté, Tove Kausmaki. Il n'existe qu'un seul châtiment pour les insolents qui s'en prennent à l'anneau de Nibelung, et qu'une seule punition pour les effrontés qui s'attaquent aux Valkyries.
Les pupilles de l'humaine se dilatent.
– Avada Kedavra ! hurle Tove, paniquée. Avada Kedavra, Avada Kedavra, Avada Kedavra !
– Meurs, Tove Kausmaki ! Je te maudis pour l'éternité !
Un éclair aux couleurs changeantes frappe le buste de Tove qui ne peut que regarder, terrifiée, une sorte de boule de lumière à tentacules lui encercler le corps et lui sucer son énergie vitale. Tout son sang disparaît de son visage, elle s'effondre à terre, ses cheveux redeviennent noirs, elle perd son corps mince et élancée pour retrouver son physique de fille petite et carrée. Je tombe à terre à mon tour : l'Horcruxe vient de sortir de mon corps. Mais peu à peu je reprends conscience : il se passe quelque chose d'étrange. L'Horcruxe tient toujours ma baguette.
Elle est devenue matérielle…
La créature lumineuse s'envole du cadavre de Kausmaki et se met à tournoyer autour de Gondul, qui semble prendre consistance, prendre chair, prendre vie, en même temps que son rire s'amplifie dans la nuit rhénane.
Le cocon de lumière explose par une déflagration de flamme lancée par Gondul qui rit toujours aux éclats. Ses cheveux roux sont illuminés par les flammes qui forment un cercle et brûle quelques arbres. Je la regarde, inquiète, en évitant les jets de feu qui sortent parfois de la baguette. Elle enflamme tout ce qu'elle voit autour d'elle, toujours en riant plus fort…
– Tu es folle ! je hurle.
Elle se tourne lentement vers moi. Ses yeux bleus, incroyablement vrais, incroyablement glacés, se fixent sur les miens. De temps en temps ils paraissent rouges, et ils forment alors un contraste terrible avec sa peau pâle, plus lisse qu'un visage de poupée de porcelaine.
– Non, s'écrie-t-elle. Je suis en vie. En vie !
« Je ne suis plus une Horcruxe, plus une moitié d'âme, plus un simple objet ! » pense-t-elle de plus en plus fort. « J'ai un corps, j'ai un esprit… »
– … entièrement pour moi ! s'exclame-t-elle. J'ai tous mes pouvoirs !
Cette dernière exclamation me glace le sang.
– Rends-moi ma baguette ! je crie, paniquée, en me relevant.
Un éclair de surprise mêlée à du dédain traverse son visage.
– Ta baguette ? Mais je n'en ai pas besoin, de ta baguette !
Elle la lance au milieu de la terre brûlée et tourne sur elle-même en faisant grandir les flammes autour de nous.
– Je n'en ai pas besoin, de ta baguette ! Je me suffis à moi-même ! Je suis LIBRE ! Je n'ai besoin de personne pour faire ce que je veux !
Et, joignant le geste à la parole, elle tend la main vers le corps de Potter qui s'élève dans le ciel. Ses yeux s'agrandissent et il porte ses mains à son cou. Il s'étouffe.
Je cours chercher ma baguette et me mets à mi-chemin entre Potter et Gondul, face à ce qui était un Horcruxe.
– ARRÊTE !
J'entends un bruit de chute derrière moi tandis que Gondul baisse son bras, assez étonnée.
– Je croyais que tu ne l'aimais pas… Où est le problème si…
– Je croyais que la vie avait une importance, pour toi, je crache, furieuse.
Gondul fait un pas en arrière, choquée, tandis que je poursuis :
– Tu as tué Tove… Tu as fait la même erreur qu'Hildr !
– NE ME COMPARE PAS A…
– JE NE VOIS PAS POURQUOI ! je crie au-dessus de sa voix et du crépitement furieux du cercle de flammes. Tu as tué ! C'est la même chose pour moi !
– Mais elle t'a tuée ! Elle m'a tuée, elle nous a tuées ! Elle a tué une Valkyrie !
– Alors c'est ça, l'anneau ? La représentation du cercle de mort qu'il provoque ?
Elle en a le souffle coupé.
– Il est temps d'y mettre un terme, dis-je en marchant à grands pas vers Gondul.
Je prends son bras et me remémore le mieux possible mes cours désastreux de Transplanage. Je réfléchis, visualise en rassemblant mes souvenirs, l'emplacement où je veux atterrir. Je tourne sur moi-même…
Sensation désagréable…
Froid. Vent hurlant. Pieds gelés, sur de la neige. J'ouvre les yeux et découvre en même temps que le paysage glacé les yeux ronds et stupéfaits de Gondul.
Je n'y crois pas. Pour la première fois de ma vie, j'ai réussi à transplaner. Nous sommes arrivées sur la route des Poignards Pétrifiés. Au bout de laquelle se trouve le tombeau d'Odin.
Je ne sens plus mes pieds depuis longtemps déjà. Le givre s'accumule dans mes cheveux roussis et trempés. Je claque des dents et resserre vainement ma cape autour de mon cou. Gondul me suit :
– Mais tu es folle ? Qu'est-ce que tu fabriques ?
– On va faire ce que tu aurais dû faire depuis de longues années, je réponds sèchement, tout en claquant des dents de froid. Et maintenant, c'est moi qui prends les décisions. Je me suis assez laissée faire par l'autre moitié de moi-même.
Ses yeux s'agrandissent davantage.
– Attends, tu ne vas tout de même pas…
– Si, je la coupe en accélérant le pas. Précisément.
Nous arrivons enfin au tombeau de glace, malgré les exclamations indignées de Gondul. J'entre dans l'édifice. Il fait encore plus froid, si c'est possible, qu'à l'extérieur. Les deux cercueils de verre sont placés exactement comme dans le rêve. Je remarque pour la première fois un fauteuil gelé placé face à l'entrée, contre le mur du fond. Et la place est occupée.
Le jeune homme a toujours trente ans, les mêmes cheveux noirs, longs et drus. Et le même sourire que la dernière fois : bienveillant, tout simplement.
– Je savais bien que tu finirais par venir, me salue-t-il. Mais je ne pensais pas que tu te plierais en deux pour cela.
– On ne te donnera jamais cet anneau ! crache Gondul, furieuse.
– Nous sommes venues pour ça, j'ajoute en lui lançant un regard noir. Mais je veux être sûre de quelque chose, je précise en retournant mon regard vers le fils d'Odin.
– Je répondrai à toutes tes questions, répond-il en gardant le même sourire.
– Vous mourrez après avoir détruit l'anneau, n'est-ce pas ?
Il a un long soupir.
– Bien sûr. Tu sais, Gondul, ce n'est pas amusant d'être éternel… Vivre tous les jours, seul, la même chose… Dans ce froid et ce blanc immaculé… Avec pour seule compagnie, deux corps dont celui de mon père qui ne m'a jamais aimé… Je ne m'amuse pas beaucoup, ici. Sitôt l'anneau détruit, je rejoindrai mon père et sa Valkyrie à mon tour.
– Menteur !
– La ferme, Gondul ! je m'exclame, irritée. On peut lui faire confiance.
– Comment tu peux le savoir ?
– L'instinct. L'instinct d'une Valkyrie n'est-il pas le plus sûr ? Il est guidé par la magie, non ?
Gondul ouvre la bouche, la referme.
– Bien.
Je m'approche de l'homme qui reste toujours immobile sur sa chaise. Avant de lui tendre l'anneau, je regarde le petit objet une dernière fois. Il n'est même pas très beau, un peu bosselé, d'un gris terne. Alors c'est pour ça que sont morts des centaines de personnes et des animaux comme moi qui n'avaient rien demandé ? Pour un vulgaire morceau de métal moche ?
– Merci, dit-il quand il a l'instrument de mort en main.
Il sort une fiole de sa poche et la brise au sol. Son contenu s'évapore dans une fumée violette.
– La potion de jouvence, explique-t-il. Je n'en aurai plus besoin.
Il tire alors de son autre poche un petit couteau affuté. D'un geste très vif, la lame d'argent coupe son bras. Des gouttes de sang perlent à la bordure de la blessure. Il en recueille quelques unes du bout du doigt, et applique celui-ci sur la bague en marmonnant une incantation en vieux norrois. Dans le même temps, j'ai la sensation que quelqu'un entre dans le tombeau, derrière nous mais je ne me retourne pas.
Car aussitôt, la bague commence à se dissoudre. Une fumée gonflée de magie apparaît au-dessus et se disperse dans l'atmosphère gelée. Quant à l'anneau, il a pratiquement disparu.
Je jette un œil à Gondul. Elle est stupéfaite, et défaite aussi. Très choquée. C'est l'œuvre, la raison de sa vie, qui s'évanouit devant ses yeux.
– A mon tour, dit alors le descendant.
Et il applique le reste de la bague contre sa blessure.
Un horrible bruit de succion retentit contre les murs de la pièce. Je ferme les yeux en plaquant mes mains contre les oreilles, tremblante de peur et de froid, sans pouvoir m'empêcher d'emporter avec moi une dernière image : celle de l'homme, tordu de douleur et se mettant à son tour à se dissoudre…
Au bout d'un moment qui me semble une éternité, je sens une légère pression contre mon épaule. Je lève les yeux vers Gondul qui a l'air peinée. Je me tourne vers le fauteuil. Plus rien.
Tout est fini.
Nous nous retournons et je découvre une jeune femme, debout dans l'entrée. Ses vêtements noirs sont en lambeaux ses cheveux, blonds, très pâles. Ses lèvres rouge sang contrastent avec sa peau de nacre. Elle est d'une beauté terrible, mais c'est autre chose en elle qui me glace le sang tandis que nos regards s'attardent l'un sur l'autre. Le sien, stoïque, profond, insondable, bleu comme un ciel froid d'hiver.
Je me laisse faire par Gondul qui me tire hors du tombeau funeste, et me transporte par transplanage d'escorte au bord du Rhin sans un regard pour la femme.
Je n'ai pas eu besoin de ma mémoire, cette fois-ci, pour me dire de qui il s'agissait.
Hildr, la septième Valkyrie.
OoOoO
Je m'effondre à terre quand Gondul me lâche. Je ne songe même pas à me lever. Les souvenirs de cette nuit sont trop douloureux et trop incroyables.
– Pourquoi ? je demande simplement, dans un souffle.
– Pourquoi elle est venue ? Elle a dû sentir que l'anneau avait été détruit.
– Elle n'était pas morte, alors…
– Cette petite idiote, dit-elle dédaigneusement en désignant le corps recroquevillé de Kausmaki, a cru tout ce qu'elle lisait. Nous ne sommes pas toutes mortes. Enfin, maintenant, Hildr est la seule à avoir survécu. Mais elle ne sert plus à rien, de toute façon, maintenant que l'anneau est détruit.
Je ferme les yeux et sens brusquement une vague de froid s'emparer de moi. J'avais oublié que j'étais gelée. Que j'étais pieds nus, en pyjama, trempée de la tête aux pieds d'une eau glaciale et que je revenais tout juste d'un tombeau de glace. La réalité me frappe de plein fouet : je ne suis plus une Valkyrie, je ne suis plus immortelle, il y a une morte pas loin de moi…
Il y a aussi trois blessés graves…
Je me relève très vite et marche comme je peux vers Potter, étendu près d'un arbre, immobile. Je prends son visage entre mes mains : il est gelé. Prise de panique, j'attrape sa main et presse mon pouce contre son poignet. Le pouls est régulier son cœur bat. Sa poitrine se lève et s'abaisse normalement. Il est simplement évanoui.
Je m'apprête à me tourner vers les jumelles quand Gondul, qui s'amusait à brûler de l'herbe pas loin avec ses tous nouveaux pouvoirs, se fige. Alerte, je m'immobilise à mon tour. Elle lève le nez vers le ciel étoilé et prend une grande inspiration.
– Il y a quelqu'un ici, décrète-t-elle.
– Sans blague ? j'ironise. A part toi, moi, les jumelles et Potter, je ne vois pas de quoi tu parles.
– Cesse de plaisanter. Il y a quelqu'un d'autre.
Elle se retourne brusquement et tend la main vers la forêt. Un miaulement terrible retentit, et un chat, se débattant dans les airs, arrive jusqu'à nous.
– C'est le même chat, je souffle, effarée.
– Que quoi ? marmonne-t-elle, mauvaise, en fixant le chat.
– Que celui qui m'avait vue à moitié en corbeau à Poudlard. On ne se connaissait pas encore.
– Ce n'est pas un chat. C'est un espion !
Le chat se tort de douleur en miaulant de plus belle.
– Arrête ! Gondul, arrête ! je hurle.
Elle laisse retomber le chat qui reste immobile au sol, terrassé de douleur. Il se transforme alors en être humain.
Décidément, c'est la soirée des animagi, aujourd'hui ! Entre les jumelles et…
…et…
…et le professeur McGonagall…
J'ai un hoquet de surprise.
– Gondul ! T'as maltraité ma directrice ! Non mais ça va pas bien ?
– Moins fort, je ne suis pas sourde, soupire-t-elle, irritée. Elle nous espionnait ! Elle mérite ce que je lui ai infligé.
– Et qu'est ce que tu lui as infligé, au juste ? je m'écrie en courant vers la directrice de Poudlard.
Je rêve ! Maintenant je vais vraiment avoir des problèmes ! Elle va me virer de Poudlard quand elle va tout savoir… Oh là là… Je n'ai pas envie de vivre dans la nature comme une sauvage sous forme de corbeau, moi !
– Trois fois rien. Un Doloris.
– Trois fois rien ! je m'exclame d'une voix aigüe. Un Doloris, c'est trois fois rien ! T'es complètement malade, ma parole !
– Je fais ce que je veux ! crie-t-elle d'une voix forte. Tu ne peux plus m'en empêcher, maintenant !
– Professeur, vous allez bien ? je dis à voix basse en ignorant copieusement l'inquiétante réplique de Gondul. Vous m'entendez ?
Ses yeux me fixent mais n'ont pas l'air de voir grand-chose. Si Gondul l'a tuée, je suis incroyablement dans la mouise. Ça ne DOIT PAS arriver. Je prends ses mains dans les miennes.
– Si vous m'entendez, serrez-moi la main deux fois.
Elle serre une fois. Une deuxième fois. Ouf.
Comment ça, ouf ? Maintenant elle va me virer. Oh, misère.
– Aidez-moi à me lever, m'ordonne-t-elle d'une voix très faible.
Je me recule et lui attrape le bras pour qu'elle se redresse. Une fois sur pieds, elle s'époussette les manches de sa robe, et tire sa baguette pour faire disparaître une plaie sur son bras.
– Sauf votre respect, professeur, je commence doucement. Qu'est-ce que vous faites ici ?
– J'étais à une réunion concernant les élèves d'Europe pour trois jours, me répond-elle. Cela se déroulait à Laputa. Maintenant, sauf votre respect, Miss Enderson, qu'est-ce que c'est que ceci?
Et d'un vaste geste de son bras, elle me montre le fleuve déchaîné avec une forme immobile flottant près du bord, le corps de Potter, celui de Virtanen, et les deux sœurs Jones enchevêtrées plus loin. Sans compter Gondul, debout face à nous, sa face crayeuse lugubrement éclairée par la lune.
– Je peux tout expliquer, dis-je très vite.
– Ne te donne pas cette peine, répond cyniquement Gondul en s'approchant de nous – par réflexe, le professeur tire sa baguette. Ne vous en faites pas, Madame, je n'ai pas l'intention de vous tuer.
– Je vais m'en occuper, tu veux bien ? j'intime à Gondul, énervée et un peu apeurée de ce qu'elle pourrait faire.
– Ne te donne pas cette peine, répète-t-elle. Elle a tout vu, ou plutôt tout entendu. Elle s'était perdue entre les arbres. En tout cas, elle sait tout. Sauf le passage en Scandinavie, évidemment.
– Comment vous… commence McGonagall, effarée, en resserrant sa prise sur sa baguette.
– Je suis legilimens.
Silence. Les deux femmes se jaugent du regard, Gondul avec un petit sourire moqueur, la directrice avec un air très déterminé.
– Je ne sais pas tout, finit par dire McGonagall. Il me semble qu'il me manque des éléments de l'histoire. Et il faudra bien me les raconter.
– Je ne vois pas pourquoi nous y serions obligées, argue Gondul.
– Si vous ne le faites pas, Miss Enderson ne reviendra pas à Poudlard.
– Elle n'en a pas l'intention.
Je manque de m'étouffer.
– Bien sûr que si, j'en ai l'intention ! Ne prends pas de décision à ma place !
– Je sais déjà tout, me réplique-t-elle, énervée. Je peux tout t'apprendre.
– L'école le pourrait aussi bien, je contre. D'autant plus que maintenant, j'ai l'intention de m'intégrer définitivement à ma société.
– Tu n'es pas humaine ! Combien de fois faudra-t-il te le répéter ?
– C'est inutile, Gondul, je réplique fermement. J'ai pris parti.
– Dans ce cas je m'en vais. Je n'ai aucune raison de rester avec toi.
Oh non.
– Non, ne pars pas !
Sourire cynique que je déteste.
– Et pourquoi ferais-je ça, dis-moi ? rétorque-t-elle. Je suis libre de mes mouvements. Et nous n'avons pas les mêmes opinions. Pourquoi diable veux-tu que je reste avec toi ?
– Parce que tu comptes pour moi, maintenant.
Silence. Gros, gros silence.
J'ai pas vraiment dit ça, si ? Ouh là là. Jamais je n'aurais cru que je pouvais dire des trucs aussi niais. Mais pour une fois, je le pense. Je le pense vraiment. J'aime Gondul, j'aime sa présence constante, ses commentaires cyniques. Je n'envisage pas une vie sans elle, maintenant.
Elle fait partie de moi, c'est mon autre moitié.
– …on va y réfléchir, murmure Gondul, manifestement troublée par ma confidence.
– Pourriez-vous m'expliquer ce qu'il se passe ?
Tiens, je l'avais presque oubliée. Je tourne mes yeux fatigués vers McGonagall. Par où commencer ? La directrice remarque ma mélancolie et ma lassitude, et son regard dur et alerte devient plus doux, compatissant presque.
Bizarre, bizarre.
– Nous en reparlerons plus tard, si vous le désirez.
– Je veux bien, professeur.
OoOoO
Une heure plus tard, nous sommes tous à l'infirmerie de l'Académie. Le corps de Kausmaki est étendu dans un lit, plus loin, recouvert d'un drap blanc. Je frissonne et détourne le regard. La mort m'effraie, je n'y peux rien.
Les jumelles Jones tremblent sous leurs draps, mais gardent leurs yeux grands ouverts. Elles ont vécu cette nuit quelque chose qui a dépassé leur entendement. Pour la première fois, elles n'ont pas compris tous les enjeux. Pour la première fois, elles ont compris que ce qu'elles faisaient pouvait être très, très dangereux.
Potter est dans un état plus inquiétant, mais il a l'air moins effrayé que les jumelles. Au contraire, son visage est serein, et chaque coup d'œil qu'il lance vers moi semble le rasséréner un peu plus. On dirait qu'il a eu peur pour moi. Quel taré. Il aurait dû commencer par avoir peur pour lui.
Gondul regarde par la fenêtre, silencieuse, plus immobile qu'une statue. Elle fixe la lune comme si elle s'attendait à ce que l'astre se transforme brusquement en un gigantesque morceau de fromage. De temps en temps, elle caresse de son pouce son autre main, se rappelant qu'elle était matérielle, vivante, et non plus une simple demi-âme condamnée à vivre dans un Horcruxe.
L'infirmière a fait une drôle de tête en nous voyant tous débarquer. Mais un simple regard de Gondul a suffit à la faire taire. En attendant la police anglaise – qui doit étudier le cas de la mort de Virtanen – McGonagall nous a tous réunis ici pour que l'on témoigne. Je crains d'être renvoyée. J'ai beau dire que je déteste les cours, etc., ça me ferait énormément de peine. Ça me déprimerait, même. En tout cas, je ne sais toujours pas ce que je vais dire. J'espère que Gondul y a un peu réfléchi. Parce que moi, je suis incapable de penser, justement. Tout ce que je peux faire, c'est faire tourner à l'infini ces affreux souvenirs qui me marqueront toute ma vie. La douleur des jumelles, de James, les yeux terrifiés de la sirène, le regard résigné du descendant d'Odin, le corps convulsant de Hedvig, le cri sauvage de Gondul…
La porte de l'infirmerie s'ouvre, et ma directrice entre. Elle semble plus en forme que tout à l'heure. Mais fatiguée. D'un autre côté, il est deux heures du matin. Ça se comprend.
– Vous êtes prêtes, Miss ? me demande-t-elle doucement.
Je hoche la tête, bien que je ne le sois pas du tout.
– Nous allons tout vous dire, professeur, dit sentencieusement Gondul, avant de se retourner. Potter, Jones et Jones peuvent rester. Ils méritent de savoir.
Je lance un regard reconnaissant à ce qui était mon Horcruxe. Merci de me sauver la mise.
« Y a pas de quoi », répond-elle avec un clin d'œil.
