– Croyez-vous aux légendes, professeur ? dit Gondul en se tournant vers McGonagall.
– La plupart sont fausses mais certaines ont un fond de vérité, répond-elle en pesant ses mots.
– Bonne réponse, reprend Gondul. Je vais vous parler d'une légende qui a un fond de vérité, justement.
La directrice s'assoit sur un lit tout en observant silencieusement l'Horcruxe. Je me cale dans mon lit en serrant une bouillotte contre moi, attendant la suite des événements.
– Avez-vous déjà entendu parler de la légende de l'anneau d'Odin ?
Les jumelles se lancent un coup d'œil intrigué, Potter plisse les yeux, McGonagall secoue lentement la tête. Personne ne sait ce que c'est. Pfff… il a fallu que la seule personne au courant de cette histoire soit un mage noir en puissance. La faute à pas de chance, je présume.
– Les dieux scandinaves étaient un groupe de sorciers puissants, poursuit Gondul. Le chef du groupe, le plus puissant d'entre eux, était Odin. Il avait eu de nombreux enfants, mais aucun n'était à la hauteur de ses pouvoirs. Il refusait de léguer son enseignement à des fils indignes. Alors il a créé un objet qui contiendrait tous ses pouvoirs, un simple anneau, qui est devenu l'anneau de Niebelung. Et il a désigné quelques… personnes, pour le protéger.
Pourquoi cacher le fait que nous sommes des animaux ? Je lance un regard surpris à Gondul. « Ça te servira peut-être », murmure-t-elle en pensée.
– La plupart de ces personnes sont mortes, mais Ginger et moi étions les dernières.
Et Hildr, alors ?
« Je n'aime pas Hildr mais je suis sûre qu'elle n'a aucune envie d'avoir un quelconque rapport avec des êtres humains. Je respecte au moins ça. »
– Tove Kausmaki voulait cet anneau. Nous l'avons arrêtée à temps, puis détruit la bague d'Odin. Fin de l'histoire.
– Comment ça, « fin de l'histoire » ? reprend McGonagall. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Tove Kausmaki ? N'est-ce pas la jeune fille qui a disparu de Norvège il y a quelques mois, et qu'on n'a jamais retrouvée ?
– L'élève que vous avez accueillie à Poudlard au début de cette année n'était pas Hedvig Virtanen, répond Claudia Jones, plus ou moins remise.
– D'ailleurs, Hedvig Virtanen n'a jamais existé, continue Emma.
– Ce n'était qu'un nom d'emprunt.
– Pour cacher son vrai nom. Tove Kausmaki.
– Elle a soumis ses parents et le directeur de l'école de sorcellerie de Norvège à l'Imperium…
– … puis elle est partie en Angleterre. Elle cherchait l'anneau, visiblement.
– C'était une sorcière puissante.
– Mais dangereuse.
– Comment savez-vous tout cela ? marmonne McGonagall, stupéfaite.
– On avait fait notre petite enquête, répond Emma.
– Mais on ne pouvait pas vous en parler, ajoute Claudia. On était en danger de mort si on en disait un mot à qui que ce soit.
– Il y a encore une chose que je n'ai pas comprise, fait la directrice en se tournant à nouveau vers Gondul. Pourquoi avez-vous dit à Miss Enderson qu'elle n'était « pas humaine », tout à l'heure ?
– Hé bien, je bafouille, nous autres, les armes d'Odin, étions, euh, légèrement, magiquement, modifiées. Pour mieux servir.
McGonagall n'a pas l'air convaincue. Dommage, elle va devoir se contenter de ça.
– Je vais vous demander quelque chose, coupe Gondul. Quoi qu'il se passe, ne dites pas la vérité. Les enjeux de ce qu'il s'est passé ce soir vous dépassent, et croyez-moi – elle lance un regard appuyé aux jumelles – vous n'avez absolument pas envie de savoir de quoi il s'agit. Compris ?
A ce moment précis de la conversation, la porte s'ouvre sur trois Aurors encapés, baguette en main, comme s'ils s'attendaient à ce que quelqu'un les attaque.
– Messieurs les Aurors, les salue ironiquement Gondul. Heureusement que vous étiez là au moment où ces quatre enfants ont failli mourir.
Je distingue le visage du premier. My god. Harry Potter en personne. C'est la troisième fois que je le vois en chair et en os, mais à chaque fois, ça me fait un drôle d'effet. Celui-ci commence par jeter un coup d'œil inquiet à son fils, qui lui fait un léger signe de tête pour le rassurer. Reprenant un air professionnel, il se tourne vers la directrice.
– Pourriez-vous, professeur, nous dire exactement ce qu'il s'est passé cette nuit ?
– Je crains que non, Harry, soupire la directrice.
Les interrogatoires commencent.
– Nom, prénom, identité, dit sentencieusement l'un des Aurors aux Jones.
– Jones, Emma…
– …et Claudia…
– … née le 18 novembre 2003…
– …moi de même…
– …toutes deux élèves à Serpentard…
–…vivant à Liverpool…
– Une à la fois, les coupe l'Auror.
– Non.
– On est jumelles. Vous aurez les deux en même temps…
– …ou rien du tout.
– Bon, bon, s'énerve-t-il. Qu'avez-vous fait cette nuit ?
– On se baladait dans les couloirs…
– Pourquoi faire ? demande-t-il.
Elles se lancent un regard, et l'une d'elles répond :
– On voulait se dégourdir les jambes.
Tu parles.
– Et là, on a vu Hedvig Virtanen…
– Ou plutôt Tove Kausmaki…
– …marcher très vite vers la sortie. Donc on l'a suivie.
– Une minute, une minute, les interrompt l'Auror. Vous avez bien dit Tove Kausmaki ?
– Oui oui, répond Claudia comme si elle parlait de la météo de demain.
– Elle est là-bas, ajoute Emma en pointant le corps au fond de la pièce du doigt.
Le deuxième Auror y file et l'observe quelques instants.
– Elles ont raison, s'exclame-t-il d'une voix blanche. C'est bien Kausmaki ! Prévenez les autorités … Alors c'est elle qui est morte, professeur ? demande-t-il à McGo en se tournant vers elle
– En effet.
– Reprenons l'interrogatoire, dit le premier Auror. Vous avez suivi Kausmaki dehors. Après ?
– Elle a pris un balai et a quitté le château en direction du bord de l'île.
– On l'a suivie…
– En balai.
– Bien entendu.
Tiens, tiens… elles ne savent plus se transformer en libellules, maintenant ?
« Si elles ne se sont pas déclarées au Ministère comme étant animagi, elles auront des problèmes. »
C'est juste.
– Nous sommes descendues quand elle est descendue. Elle s'est mise à marcher partout comme si elle cherchait un endroit particulier, et, là, …
– Elle a vu Claudia. Elle lui a lancé un Stupefix, je l'ai aussitôt défendue. Je me suis pris quelques Doloris au passage, puis je me suis évanouie. Quand on s'est réveillées, on était à l'infirmerie.
– Des Impardonnables ? s'étonne l'Auror en levant sa tête de sa prise de note.
– On vous dira tout ce qu'on a trouvé sur elle, confirme Claudia. Ça pourrait vous intéresser.
– Nous verrons ça plus tard, dit Harry Potter. Miss Enderson, je vous écoute.
– Bon. J'avais entendu du bruit hors de ma chambre, je commence. Je suis donc sortie, et j'ai vu Hedvig Virtanen – enfin, Tove Kausmaki – suivie par les jumelles Jones. Comme je me méfiais de Kausmaki, je les ai suivies. J'ai également croisé Pot… James Potter, mais j'ai essayé de le semer. J'ai quitté l'île en même temps qu'elles.
Je prends ma respiration et dit très vite :
– Kausmaki, d'après ce que j'ai compris, cherchait un objet de magie noire caché dans le Rhin, tiré d'une légende, qui lui conférerait une grande puissance.
« Tu as essayé de l'arrêter en lui volant l'objet, mais elle t'a attaquée à ton tour. »
– J'ai essayé de l'arrêter en lui volant l'objet, mais elle m'a attaquée à mon tour, je répète comme un perroquet.
« Et à ce moment-là, je suis arrivée et je l'ai tuée. »
– Et à ce moment-là, Go… euh… elle, est arrivée, et a tué Kausmaki.
Tous les regards se tournent vers elle. Le sourire de Gondul grandit. C'est moi ou elle a l'air ravie que tout le monde sache qu'elle a tué quelqu'un ? Complètement tarée.
– James, à ton tour, dit Harry Potter après avoir fixé l'Horcruxe quelques seconde, méfiant, d'un air qui se voulait inquiétant mais qui donnait manifestement envie à Gondul de rire.
James ouvre la bouche et croise mes yeux.
Du regard, je le conjure d'oublier toutes nos disputes futiles juste pour cette fois et de ne pas essayer de m'embêter pour une raison quelconque avec ça, de raconter une version qui colle avec la mienne, je le supplie de dire que j'ai raison, j'essaie de lui faire comprendre que les enjeux sont plus importants qu'il ne l'imagine et que dire la vérité serait terrible, je lui promets silencieusement de lui raconter tout ce qu'il voudra après – sauf peut-être la vérité – et même la raison pour laquelle je l'ai embrassé – même si je n'ai toujours pas la moindre idée de la réponse que je pourrais lui donner.
Heureusement pour moi, Potter sait lire dans les yeux.
– J'ai vu Virtanen… enfin, Kausmaki, courir dans les couloirs, suivie par les jumelles et par Enderson. J'étais curieux alors je les ai suivies aussi.
Merci, mon gars, lui dis-je du regard. Il a même « oublié » de parler de mon attaque de saucissonnage sur lui.
Tu ne perds rien pour attendre, me répond-il d'un coup d'œil.
Aouch.
– En descendant, j'ai vu que Virtanen avait presque mis la main sur l'ann – l'objet maléfique. J'ai aidé Ginger mais Virtanen m'a repoussé moi aussi et attaqué. Finalement, je me suis évanoui sous ses Doloris.
– Bien, dit le père qui n'a pas du tout l'air de trouver ça bien. Maintenant… vous.
Il se tourne vers Gondul qui observait la scène depuis tout à l'heure, narquoise.
– Nom, prénom, identité.
– Andres, Gwenaëlle, 21 décembre 1995.
– Vous n'êtes ni à Poudlard, ni à Beauxbâtons, constate l'un des Aurors.
– Non.
– Pourquoi vous trouviez-vous sur terre au moment du crime ?
Elle lève enfin la tête et, les yeux dans les yeux avec Harry Potter, elle se met à mentir effrontément.
– Je suis venue et ai donné un coup de main à ces enfants pour tuer Tove Kausmaki.
– Vous avouez donc…
– Parfaitement. Tuée avec un sort dont vous préférez ignorer le nom.
– Un Impardonnable ?
– Non, répète Gondul qui a l'air de penser, choquée, que ce serait indigne d'elle.
– Vous ne nous avez toujours pas donné la raison pour laquelle vous êtes venue retrouver Miss Kausmaki.
– Je voulais me venger. Je viens de Norvège et là-bas, elle a rendu mon fiancé fou avec ses Imperii.
« Je joue bien la comédie, hein ? »
Très convaincant. Tu pourrais te reconvertir dans le théâtre.
« Merci. »
– Comment s'appelle votre fiancé ?
– Luft Eriksson.
Il y eut un silence, pendant lequel le policier écrivait sur son parchemin ce que Gondul venait de dire. Puis Harry Potter finit par dire :
– Vous avez sauvé quatre enfants, mais tué une autre. Même si elle était criminelle, vous n'êtes sans doute pas ignorante du fait qu'un meurtre est toujours puni.
– Vous en avez bien fait un, vous, je me trompe ? réplique Gondul.
Bien envoyé !
– Kausmaki n'avait tué personne.
– Elle présentait un danger pour le reste de l'humanité…
– De l'humanité? répète Potter senior, moqueur. Vous n'exagérez pas un peu ?
« A peine. »
– Quoi qu'il en soit, reprend Harry Potter, vous présenterez vos arguments devant la justice.
– Je ne crois pas, non.
Harry Potter relève la tête vers elle, à peine surpris.
– Je me doutais bien que vous ne vous laisseriez pas faire.
– Bien deviné.
Et, sur ce, elle fait un grand sourire, casse d'un poing l'immense vitre derrière elle et s'y laisse basculer en éclatant d'un rire satanique.
Harry Potter pousse un juron et se penche à la fenêtre. A mon tour, je m'approche d'une fenêtre pour voir la suite des événements. Tandis que les deux autres Aurors lancent des sorts à tout va sur ce qu'ils ignorent être un Horcruxe de Valkyrie, Gondul évite les sorts sans problème en poussant de temps en temps ses deux pieds contre la façade du château pour s'écarter. Finalement, à quelques mètres de l'eau, elle étend les bras, qui se transforment en ailes noires, et se métamorphose totalement en corbeau.
– Un animagus ! s'exclame quelqu'un.
Toujours avec beaucoup d'élégance, le corbeau virevolte entre les sorts. Son croassement ressemble à un rire. Bientôt, un balai surgit dans mon champ de vision. C'est l'un des Aurors, parti à sa poursuite. Gondul plonge alors dans le lac scintillant, dans une grande gerbe d'eau, et disparaît. L'Auror fait quelques aller-retours au-dessus de l'endroit où l'oiseau s'est enfoncé, puis, au bout d'une dizaine de minutes, voyant que rien ne revient, il remonte vers la fenêtre brisée.
Aussitôt, le corbeau ressort de l'eau en croassant de plus belle. L'Auror file à toute allure vers lui, mais l'oiseau funeste s'est déjà échappé à tire-d'aile vers le bord de l'île.
Harry Potter lâche un nouveau juron et dit à l'autre Auror :
– Il faut immédiatement avertir les autorités françaises ! Et les autorités internationales aussi, on ne sait pas où elle pourrait aller.
Je ne veux pas être méchante, et puis ça lui ferait de la peine… mais je pense que c'est inutile. Il n'empêche que j'aurais bien aimé qu'elle reste. Pour m'expliquer deux trois trucs.
« Ne t'en fais pas. Je reviendrai. »
!
« Tu as toujours la bague, donc nous pouvons toujours rester en contact. Je t'expliquerai tout plus tard, d'accord ? J'ai un Auror à mes trousses… »
OoOoO
Après l'interrogation de McGonagall, qui a donné une version qui collait avec celles que nous avions données, les Aurors sont repartis pour alerter tout le monde. Le silence a plané pendant quelques minutes dans la pièce, et je me suis enfouie dans mes couvertures, songeuse.
– Pourquoi avoir menti aux Aurors, Miss Enderson ? demande enfin la directrice.
Je me retourne vers elle et dit d'une voix lente, presque sans m'en rendre compte :
– Vous vous doutez bien que même la version que… Gwenaëlle Andres… vous a donnée avant que les Aurors ne viennent, n'était même pas la bonne. La vérité est pire et personne n'a envie de la connaître. Même moi, j'aurais préféré l'ignorer.
Je laisse passer un silence pour qu'elle digère cette information, puis je demande d'une petite voix :
– Est-ce que je pourrai rester à Poudlard, professeur ?
Elle ne répond pas immédiatement, réfléchissant probablement à ce qu'elle va me dire. Elle finit par prononcer la sentence :
– Oui, Miss Enderson. Vous n'avez rien fait qu'être curieuse, d'après ce que j'ai compris. Vous n'êtes pas une criminelle.
La directrice a elle aussi eu droit à un lit d'infirmerie pour guérir des Doloris de Gondul, et l'infirmière a éteint la lumière après avoir réparé du mieux qu'elle pouvait la vitre brisée. J'ai alors fermé les yeux, et me suis immédiatement endormie.
OoOoO
– GINGEEEEEEEEEEEER ! NON MAIS CA VA PAS BIEN ?
– TU REALISES A QUEL POINT ON A EU PEUR ?
Je sursaute violemment, tirée du sommeil par les voix mélodieuses de mes amies. Je leur fais un pauvre sourire, et, anticipant toute autre critique, je murmure :
– Avant toute chose, sachez que Potter, les jumelles Jones et le professeur McGonagall sont dans cette pièce. Sur ce, c'est bon, vous pouvez recommencer à hurler.
Elles en ont le souffle coupé j'en profite pour regarder autour de moi. Dans un lit voisin, Potter s'agite. Je tourne la tête de l'autre côté et remarque que la directrice n'est, en fait, plus là. Elle a dû partir tôt, ce matin.
Bon, maintenant, que vais-je dire à mes amies ? Ça me tuait de devoir leur cacher tout ça, pendant tout ce temps. Les Valkyries, Gondul… J'aimerais leur en parler mais la question est : me croiront-elles ? Il faudrait que j'amène Potter ou l'une des jumelles avec moi pour leur prouver que je ne dis pas n'importe quoi, mais j'ai l'intention de leur dire la vérité, toute la vérité, et les jumelles et l'autre crétin à lunettes en savent déjà trop je n'ai pas envie de leur en révéler plus.
L'idéal serait que Gondul soit là, pour prouver que je ne mens pas… Mais Gondul est loin, et ne pourra pas revenir me voir avant un certain temps. Elle est déjà occupée à échapper à toutes les polices internationales.
– Les filles… je murmure. J'aimerais vous dire la vérité… mais je ne sais pas si vous me croirez…
« Tu vas vraiment faire ça ? »
Oui, j'y compte bien… Où es-tu ?
« Oh, cachée quelque part… Ne t'en fais pas, je me débrouille. Les andouilles qu'ils ont lancées à mes trousses ne sont pas fichues de faire la différence entre un corbeau normal et moi. Ils n'arrêtent pas de stupéfixer des oiseaux innocents. Juste un conseil : passe devant le bureau du directeur. Je peux t'expliquer tout ce qu'il s'est passé la nuit dernière, mais les débuts d'explication seront là-bas. »
C'est-à-dire ?
« Tu verras. Et amène tes amies si tu veux. »
Je saute au bas de mon lit et m'étale lamentablement par terre.
– Ginger, soupire Judith. Tu n'es pas du matin, tu sais bien que tu ne peux pas faire ça.
– Venez, dis-je en me levant et en époussetant sommairement ma chemise d'infirmerie. Je vais tout vous expliquer, mais pas ici.
Nous quittons l'infirmerie, et commençons à gravir les étages. Une fois dans le Hall, je remarque que tout le monde me dévisage.
– Ginger, me murmure Roxanne tandis que nous nous dirigeons vers les escaliers plaqués contre les murs de la pièce circulaire. Avant que tu ne t'énerves, non, personne ne te fixe à cause de tes cheveux.
– Mes cheveux sont très bien comme ils sont, je proteste en fronçant les sourcils.
– Je sais. Il se trouve juste que tout le monde sait qu'il y a eu un mort en bas cette nuit et que tu y étais aussi. D'ailleurs, que s'est-il passé au juste ?
– Ça fait partie des choses que je voudrais vous expliquer.
Nous grimpons les escaliers et traversons les étages, jusqu'à finalement arriver à une pièce circulaire mais pas très vaste, par un escalier qui arrive juste au centre. Sept tableaux couvrent les murs, et deux d'entre eux encadrent une porte aux dorures flamboyantes. « Directeur E. ALEXANDRE » est écrit dessus en cursives élégantes.
Je jette un rapide coup d'œil aux tableaux alentours en me demandant ce que Gondul voulait que je découvre ici… et laisse échapper un hoquet de stupeur.
Merlinmerlinmerlin. Mais qu'est-ce que c'est que ça ?
– Ça alors, si je m'attendais à te voir ici ! s'exclame l'un des tableaux, représentant une superbe femme aux cheveux blancs.
– Prudr ! je m'écrie. Mais…
– Oh, Gondul ! s'écrie une femme rousse dans un tableau voisin, qui n'est autre que Mist, en dégageant sa robe noire du marais où elle est enfoncée. Tu es là ! Et moi qui croyais que tu détestais les humains ! Que fais-tu donc à Beauxbâtons ?
– Ginger, qu'est-ce qu'il se passe ? geint Judith. C'est franchement flippant !
– Les filles, soyons discrètes, dit Kara dans un tableau voisin. Ces deux filles ne sont pas comme nous.
– Voyons, tu es sourde ? réplique Prudr en se penchant vers le cadre de Kara. Je t'ai dit que c'était fini. Elle a été découverte cette nuit.
Toutes les Valkyries poussent un lourd soupir. Sauf deux, qui restent silencieuses et presque immobiles, et qui, de temps en temps, dardent un regard froid et insensible vers nous : Gondul et Hildr.
Ce sont les mêmes tableaux que ceux que j'avais vus dans mon livre sur la mythologie scandinave. Enfin, le livre de Judith, plutôt.
– C'est bon, personne dans le coin, dit Mist, qui avait disparu entre temps, en revenant dans son cadre et en pataugeant dans le marais. J'ai vérifié tout autour. Le directeur n'est pas chez lui, on va pouvoir discuter.
– Ginger, faut que tu nous expliques, me demande Roxanne.
– Ça va être difficile, je marmonne en réfléchissant à ce que je vais bien pouvoir leur raconter.
– On va te donner un coup de main, alors, dit sentencieusement Hrist en tirant une chaise cachée quelque part dans son tableau, posant sa lance de côté.
– Pour commencer : savez-vous ce que sont les Valkyries ? interroge Kara, qui semble surexcitée.
Judith hoche lentement la tête. Roxanne la secoue. Je m'assois sur un canapé, placé juste devant celui de Gondul de sorte que nous sommes dos au cadre, et mes amies m'y rejoignent.
– C'est une vieille, vieille légende scandinave, explique Brynhildr. Odin était un sorcier très puissant. Il eut plusieurs enfants mais considéra qu'aucun ne méritait d'hériter de son savoir. Alors il plaça ses pouvoirs phénoménaux dans un anneau.
Elle laisse une pause, pendant laquelle le regard de mes amies passe de mon visage à ma bague Horcruxe qui n'en est plus un elles sont stupéfaites.
– Non non, je m'exclame. Ce n'est pas ça, l'anneau d'Odin, ça, c'est autre chose.
– Il a ensuite caché l'anneau et l'a mis à la garde de sept créatures, des animaux qu'il avait magiquement modifiés, qui étaient chargés de le protéger. Ces animaux étaient capables de se transformer en êtres humains. C'étaient les Valkyries.
– Les Valkyries, reprend Mist, étaient immortelles tant qu'on ignorait leur véritable identité. Telles des phénix, elles renaissaient de leurs cendres à leur mort. Mais dès que quelqu'un l'apprenait, elles devaient vivre leur dernière vie.
– Ici, nous sommes toutes des Valkyries, continue Kara. Toutes les sept, nous avons protégé l'anneau comme nous avons pu. Cette nuit, d'après ce que j'ai compris, l'anneau a été détruit alors que quelqu'un, Tove Kausmaki, tentait de s'en emparer. Une Valkyrie était venue le protéger et l'a tuée.
– Qui est Tove Kausmaki ? demande Roxanne.
– Hedvig Virtanen, je réponds.
Roxanne et Judith ouvrent des yeux ronds comme des soucoupes.
– Virtanen ! s'exclame Jude, choquée. Elle est morte !
– Gondul l'a tuée à temps, poursuit Hrist. Et elle a même eu l'idée de détruire ce fichu anneau. C'était une très bonne idée.
– Merci, dis-je.
Il y a un instant de flottement. Puis mes deux amies se mettent à crier en même temps beaucoup de choses à la fois, ce qui fait que je me trouve incapable de comprendre la moindre phrase de ce qu'elles racontent.
– STOOOOOOOP ! je hurle, et elles arrêtent de parler. Je ne pouvais pas vous en parler avant parce que sinon, je signais la fin de mon immortalité. Maintenant, je peux tout vous dire, puisque c'est terminé. Kausmaki a deviné que j'étais une Valkyrie.
– D'accord, énonce lentement Roxanne en fronçant les sourcils. Et la bague… ?
– Ça, je fais en levant ma main à la hauteur de leurs yeux. C'est un objet qui me permet de rester en lien avec l'autre moitié de mon âme.
Elles ont l'air totalement perdues.
– Il y a quelques siècles, la Valkyrie que j'étais a scindé son âme en deux. Là-dedans, il y avait une moitié de Gondul qui constituait tous mes souvenirs. Je l'ai trouvée cet hiver, vous savez ? Quand j'étais partie en vacances à Londres. J'ai enfin pu découvrir mes origines… Je n'étais pas humaine, j'étais un simple oiseau.
– Minute, minute, me coupe Judith. Un simple oiseau. Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
– Les Valkyries, c'étaient des animaux, au départ, tu te souviens ? Hé bien moi, j'étais un corbeau.
Et pour appuyer mes dires, je me transforme et me pose sur la rampe de l'escalier au milieu de la pièce. Je pousse un croassement, voyant qu'elles ne réagissent pas.
– J'ai toujours trouvé que le noir allait très bien à Ginger, dit simplement Roxanne d'une voix tremblante.
J'éclate de rire dans un drôle de croassement qui se mue en un vrai rire humain tandis que je me retransforme. Je suis contente de voir qu'elles ne me détestent pas. Pourquoi l'auraient-elles fait ? Je ne sais pas. Mais après tout, je leur ai caché pas mal de choses, ces derniers temps. Elles auraient pu m'en vouloir…
– Ginger, tu as encore plein de trucs à nous raconter, je pense, poursuit Judith.
– Je me demandais, fait Mist, songeuse. Peux-tu nous expliquer précisément ce qu'il s'est passé cette nuit ?
– Bien sûr, je réponds en me rasseyant sur le canapé. En résumé, Kausmaki a tué Damona, la sirène…
– Elle est fortiche, Kausmaki, s'exclame Kara. Damona était une dure.
Je continue :
– J'avais eu le temps de récupérer l'anneau avant. Kausmaki a compris que j'étais Gondul, puis, pendant que je me tordais de douleur par terre, elle a récupéré l'anneau. Elle a essayé de me tuer avec un Avada, mais Gondul, enfin l'Horcruxe, bref, je lui ai laissé le contrôle de mon corps et elle a repoussé les Impardonnables avant de la tuer.
– De toute façon ça n'aurait pas marché, conclut Brynhildr. Puisque Hildr est encore vivante. D'ailleurs, tu m'as demandé l'autre jour si on avait des Horcruxes nous aussi… Non, on n'en a pas. Gondul est la seule à s'en être fait un.
– Tant mieux, non ? demande Kara en se tournant vers Mist.
– Après ça, dis-je, Gondul a pris corps avec un sort que je ne connaissais pas… On s'est retrouvées face à la directrice, qui nous a ramenés à l'infirmerie. On lui a raconté une version de l'histoire assez épurée, puis quand les Aurors sont arrivés, on leur a donné une version encore plus épurée. Ensuite, Gondul a dit qu'elle avait tué Kausmaki, et elle s'est échappée.
– Quelle soirée, commente Prudr.
– Tu nous réexpliqueras tout, hein, Gin ? me prie Roxanne. J'ai rien compris.
– Promis, je réponds. Moi aussi, maintenant, j'ai des questions, j'ajoute en me tournant vers les tableaux. Qu'est-ce que vous faites ici ?
Toutes les Valkyries se tournent vers Prudr qui sourit.
– Vers le XVIIème siècle, j'étais en France et j'envisageais de me tuer. J'étais seule, je n'en pouvais plus de ma vie, je voulais mourir. J'ai donc révélé mon identité au premier quidam rencontré et j'ai essayé de me suicider. Sauf que le quidam était tombé amoureux de moi et m'a sauvée… Il m'a aimée et a fait de moi sa femme.
– Aaawwww, fait Kara, attendrie.
– Tu connais déjà cette histoire par cœur, Kara, siffle Hrist en claquant sa langue contre son palais.
– Et alors ? rétorque l'autre. C'est très mignon quand même.
– Il se trouve que cet homme qui m'avait sauvée, et appris à l'aimer par la suite, était Léandre de Beauxbâtons.
– Le premier directeur de l'île ! je m'exclame, me remémorant les explications du début du séjour sur Laputa.
– Précisément. C'était un très bon peintre, tu sais. Il a voulu peindre les Valkyries, je l'ai laissé faire. Je lui ai décrit mes sœurs, mais j'ai pris soin de déformer les traits de Hildr et les tiens aussi, sachant que si on vous reconnaissait, vous auriez des problèmes.
– Gondul m'a dit que je pouvais poser des questions ici, je continue. Je suis vraiment mortelle, alors ? Et elle aussi ?
– Je ne suis pas très forte en théorie magique, répond Mist. Mais il me semble que, oui, tu es mortelle. Pour l'Horcruxe, je pense qu'elle reste immortelle tant qu'on ne détruit pas la bague ou son corps. Prends-en soin.
– Promis. Mais pourquoi reste-t-elle immortelle, elle ? Et pas moi ? Je croyais qu'un Horcruxe…
– Il y a trop de différences entre l'Horcruxe et toi, me coupe Brynhildr. Maintenant, vous êtes deux vies à part entière, sans autre lien que votre passé. Gondul s'est séparée de toi en se redonnant vie la nuit dernière. Toi, maintenant, tu es une Valkyrie déchue. Elle, elle est un morceau de vie hors du commun, une vie indépendante des lois habituelles, qui ne craint pas les fléaux du temps mais qui redoute les attentats à sa vie ou à sa bague.
– Donc si quelqu'un détruit l'Horcruxe, conclut Kara, plus de Gondul !
– Ce serait bête, dis-je.
– En effet, dit Hrist qui a l'air inquiète. Filez, vous trois. Le directeur va bientôt arriver, un tableau du Hall vient de me le rapporter.
Mes amies m'entraînent vers les escaliers. Je reste en arrière et retourne dans la pièce pour jeter un dernier coup d'œil aux tableaux. Toutes les Valkyries, réunies dans une même pièce… C'est beau, d'une certaine façon. Toutes réunies ici, et pour longtemps…
– J'étais heureuse de te rencontrer, petite Ginger, me dit Mist en me faisant un clin d'œil. On se reverra.
Je lui souris à mon tour et descends à la suite de mes deux amies.
