Je me retourne lentement vers Potter. Non, non, non, non… C'est le seul mot auquel je parviens à penser. Qu'est-ce qui a pris à Gondul ? Je suis sûre que c'était pour m'embêter un maximum parce que j'ai tout dit à Judith et Roxanne ! Quelle gamine !
Je sais que Potter n'est pas une balance, on peut au moins lui reconnaître cette qualité. Mais ce n'est pas mon ami, quoi ! C'est un gros secret, je n'avais pas envie de le révéler à tout le monde !
– Qu'est-ce que tu as compris ? je demande très sèchement.
Roxanne et Judith sont encore trop mortifiées par sa présence pour parler. Je ne suis pas moins agitée qu'elles, cependant.
– Que tu es une Valkyrie, que la fille s'appelle Gondul, que c'est ton Horcruxe – et maintenant je sais ce qu'est un Horcruxe… Mais c'est quoi, une Valkyrie ?
Ouf. Il ne connaît pas l'essentiel.
– Un genre d'animagus, je suppose, marmonne-t-il. De toute façon, je vérifierai dans Mythes et Légendes scandinaves.
– Tu ne vérifieras rien du tout, je gronde. Je volerai le livre avant toi.
– Tu vas avoir du mal, rétorque-t-il avec un immense sourire ultrabright qui me fait ressentir une drôle de sensation au niveau du cœur et des poumons. Va savoir pourquoi, mais j'ai retrouvé ce livre sur ma table de chevet. Je me demande bien qui a pu l'y mettre…
Je crois que je vais démolir Gondul la prochaine fois que je la verrai.
– Potter, promets-moi de ne rien dire, je souffle.
Il a du percevoir mon accent désespéré car c'est d'un ton sérieux qu'il me répond :
– Je n'avais pas l'intention de le faire.
Je me mets à marcher vers la sortie…
– Attends une minute, Enderson, m'arrête-t-il en m'attrapant le poignet.
Sa main est chaude et douce, et m'écrase les os du bras.
– Tu croyais que j'avais oublié qu'on devait avoir une discussion ?
Hé bien, oui. J'espérais qu'il avait oublié. C'est pas vrai, c'est pas vrai, c'est pas vrai… Et encore plus « c'est pas vrai c'est pas vrai c'est pas vrai», Roxanne et Judith me regardent d'un air étonné. Elles ne sont pas supposées savoir que je l'ai embrassé pour le semer.
– On peut repousser cette discussion, non ? je demande d'une petite voix aigüe. Je suis fatiguée et…
– Non, décrète-t-il d'un ton sans appel. Ce sera maintenant. Tu veux que Roxanne et Thomson restent, peut-être ? ajoute-t-il avec un petit sourire.
Oh-là ? C'est quoi ces papillons dans le ventre ? Je détourne le regard pour atténuer la sensation et dis doucement à mes amies :
– Les filles, avancez. Je vous rejoins au dortoir.
– Tu nous expliqueras ?
– Oui, je suppose que je n'aurai pas le choix, je soupire.
La porte se ferme derrière Roxanne. Je regarde Potter. Lui me fixe droit dans les yeux. Je soutiens son regard un moment. La lune n'éclaire qu'à peine son visage, mais je devine sans peine ses yeux si spéciaux, marrons près des pupilles puis bleu pâle tout autour… Je détourne le regard pour la deuxième fois et marmonne :
– Tu peux me lâcher, tu sais. Je ne vais pas m'enfuir.
Pas que l'envie m'en manque.
Il consent à me libérer le poignet. Le froid de la nuit, brusquement, atteint la zone où il me touchait quelques secondes auparavant et me fait presque regretter le moment où il me tenait.
Une minute. Qu'est-ce que je viens de penser ?
– Alors. Pourquoi m'as-tu embrassé ?
Je rougis. Heureusement qu'on ne voit rien, dans cette salle. En me tournant vers lui, je constate qu'il a l'air gêné, lui aussi. Il se dandine d'un pied sur l'autre comme un pingouin sur la banquise.
– C'est le meilleur moyen que j'avais trouvé pour te semer.
– Tu… n'as… rien ressenti ? demande-t-il d'un air déçu.
Ah, c'est vrai, il ne connaît pas cette partie de l'histoire…
Une minute… Déçu ?
– Les Valkyries ne tombent pas amoureuses. Elles n'éprouvent aucune émotion. Tu te rappelles, au début de l'année, quand tu m'avais traitée de frigide ? Tu avais raison.
– Mais tu n'es plus une Valkyrie.
– En effet.
Qu'est-ce que ça peut bien lui faire ?
– Tu n'as jamais rien ressenti pour m… personne, avant ?
– Si, je réplique fièrement. Du dégoût, en exclusivité pour toi.
Il me jette un coup d'œil blasé.
– Non, je n'ai jamais aimé personne, je réponds de mauvaise grâce.
Ce type n'a aucun humour.
– Bien, dit-il finalement. Tu n'as rien dit de ce baiser à tes amies et j'en ai fait de même avec Arthur et Thomas. Je suppose que tu as aussi peu envie que moi de leur dire de quoi nous avons discuté ce soir. On leur dira que c'était pour régler une bonne fois pour toutes un pari concernant le slip du professeur Smith. Ça te va ?
– Ça me va.
J'ai l'habitude de ce genre de paris. Ça ne paraîtra pas suspect à Judith et Roxanne.
– Pour ma part, j'aimerais prendre ma revanche. Contrairement à ce que tu pourrais penser, je n'ai pas l'habitude de me faire embrasser par ma pire ennemie par surprise, et c'est plutôt déconcertant.
Une minute… La revanche, ce n'est tout de même pas…
– Je ne vois pas pourquoi tu aurais le droit d'être épargnée de ce que tu aurais dû ressentir quand tu m'as embrassé.
Et, joignant le geste à la parole, il fait deux grands pas pour me rejoindre, place une main derrière ma tête et ses lèvres s'écrasent contre les miennes.
J'ai un hoquet de surprise. Comment ose-t-il, ce… ! J'essaie de m'écarter, mais ses bras forment maintenant autour de moi un étau plus solide que l'acier. Je me rends compte dans le même temps que ce baiser est loin de tous ceux que j'ai pu recevoir auparavant. Il est doux et brûlant, puissant et aérien, passionné et lent, comme s'il voulait prendre son temps. Sans m'en rendre compte, mes mains agrippent ses cheveux de jais. Dire que j'ai passé près de la moitié de ma vie à m'en moquer, maintenant j'y plonge mes doigts avec délice… Ses lèvres sont chaudes et douces, semblent m'inviter à prolonger le baiser…
Alors, sans m'en rendre compte au début, je réponds. J'essaie de lui transmettre, sans réfléchir, les papillons dans mon ventre, mon souffle erratique, le battement désordonné et rapide de mon cœur, le tourbillon de sensations dans mon corps et dans mon esprit. Pendant un instant, il me serre plus fort dans ses bras…
Puis, brutalement, il retire ses mains de mon dos, ses lèvres des miennes, et recule de quelques pas. La chaleur protectrice qui m'avait enveloppée disparaît brusquement dans un coup de vent venant des carreaux cassés.
Mes yeux s'accrochent aux siens, dont le reflet au travers de ses lunettes est dur et froid. N'a-t-il rien ressenti ?
– Maintenant, on est quitte, dit-il simplement.
D'un grand geste, il se cache sous sa cape d'invisibilité qu'il avait posée sur une table et disparaît en dessous. La porte se rouvre, puis se referme.
Je me laisse m'effondrer à genoux sur le sol poussiéreux : mes jambes tremblantes ne peuvent plus me porter. Mon cœur bat toujours la chamade. C'est ça, alors, d'éprouver des sentiments ? Est-ce une bonne chose ? De se sentir si heureuse, si bien, pour être affreusement seule et abandonnée quelques instants plus tard ? Valait-il mieux être insensible pour toujours ou avoir un vrai baiser comme celui-ci une fois et des années pour y repenser et le regretter ?
Et en plus, comment vais-je faire, maintenant, pour regarder Potter les yeux dans les yeux ? Autant avant, je pouvais me voiler la face, mais maintenant ce n'est plus possible. Les papillons dans le ventre, le cœur qui bondit tous les quarts d'heure, ce ne sont pas les symptômes d'une maladie grave mais d'une attirance. Une très, très grosse attirance.
Voilà, c'est dit. Je suis attirée par le plus gros crétin que la terre ait jamais porté. La situation pourrait-elle être pire ? J'en doute…
-X-X-
Debout devant le miroir récalcitrant de la salle de bains, je coiffais mes cheveux roux et hirsutes songeusement. Mais mon esprit n'était pas du tout à ma coupe du jour : il était plutôt concentré sur la personne qui avait ces cheveux tous les jours de l'année.
Ginger Enderson dite Barberousse. Je continuais d'éprouver de la rancune à son égard. Elle était sortie avec Armand Béryl, et l'avait, paraissait-il, largué de la pire manière qui soit. C'était la rumeur qui courait avant que je ne parte de Beauxbâtons. Il me manquait, mon Armand, ses cheveux blonds et ses grands yeux bleus, son sourire adorable, son visage parfait… Comment Barberousse avait-elle pu oser faire du mal à cet ange ?
J'avais un peu peur d'elle. Je comprenais seulement maintenant qu'elle était redoutable, que sa chevelure de lion annonçait parfaitement son âme. Quand Barberousse voulait obtenir quelque chose, elle l'obtenait. Quand Barberousse voulait faire quelque chose, elle le faisait. Les obstacles étaient ridicules comparés à la puissance de son esprit, à son courage et son obstination. Alors si elle décidait de me renvoyer de cette chambre, je savais que quel que soit mon désir d'y rester, je finirais par en sortir.
J'en étais là de mes réflexions quand la porte de la chambre se rouvrit. Je passai timidement ma tête dans l'entrebâillure de la porte de la salle de bain. C'étaient Roxanne et Blondie. Barberousse n'était pas avec elles.
Je jetai machinalement ma brosse sur mon lit – de toute façon, le lendemain j'aurais une coupe de cheveux différente – et m'assis inconfortablement dessus. Je n'avais aucune envie de leur parler mais je savais que c'était nécessaire.
– Hm, fis-je sans trop savoir pourquoi, puis cherchai quelque chose à dire.
Rien ne me vint. Roxanne et Judith échangèrent un coup d'œil intrigué.
– Hm, hm, fit Roxanne à son tour.
…
Le silence était presque pesant. Non. Il était vraiment très pesant. J'avais quelque chose à dire, Roxanne aussi, Judith aussi, et aucune d'entre nous n'arrivait à parler.
– Hm, hm, hm ? fit Judith.
– Hm, hm, hm, hm, fit Roxanne.
Nous éclatâmes de rire toutes les trois, sans raison. C'était la conversation la plus étrange et la plus absurde que j'avais jamais eue.
– Désolée, lançai-je.
– De quoi ? demanda Judith.
– Euh… je ne sais pas… Je crois que c'est à Bar… à Ginger que je devrais dire ça.
– De quoi ? répéta Judith.
Bonne question. Maintenant qu'elle le disait, je réalisais qu'Enderson n'avait pas spécialement de raison de me détester… Ah si.
– D'être dans votre chambre.
– Tu te désoles d'être dans notre chambre ? s'écria Roxanne en croisant les bras, soulevant un sourcil ironique. Bah merci, ça fait plaisir.
– Non non, c'est pas ce que je voulais dire…
Roxanne se prit un coussin dans la figure et tomba à la renverse.
– Ne l'écoute pas, dit Judith en me souriant gentiment. On raisonnera Ginger, t'en fais pas. Elle a eu des jours difficiles dernièrement, donc c'est presque normal qu'elle se mette de mauvaise humeur pour un rien.
– Il faudra la convaincre de ne pas mettre de limaces dans le lit d'Amley, rappela Roxanne à Judith en se relevant. Ça va être dur.
– On y arrivera, assura Judith avant de se tourner vers moi à nouveau. Je suis sûre qu'on va bien s'entendre.
– OUAF !
Je sursautai et Judith et Roxanne réprimèrent à grand-peine un fou rire. On aurait dit qu'elles avaient l'habitude d'entendre des aboiements dans cette chambre : pas moi. J'étais plus habituée à entendre des miaulements… Zut ! Kalevala ! Le chien de Judith s'attaquait sûrement à lui !
Mais à ma grande surprise, il ne l'attaquait pas. Non… Il le léchait amicalement ! Et Kalevala ronronnait de plaisir.
– C'est un heureux présage qui se présente à nous, déclama Roxanne dans une imitation parfaite de leur professeur de Divination que j'avais une fois croisée dans un couloir en train de se tirer les cartes à elle-même.
J'éclatai de rire, bientôt suivie par Judith et Roxanne elle-même, puis le chien et le chat dans de grands aboiements et miaulements.
C'est à ce moment-là que Barberousse entra dans la chambre. Elle avait l'air un peu hagard.
– Gin, ça va ? demanda Roxanne d'un air soucieux en la voyant arriver.
– Hein ? Euh… oui. J'étais étonnée de vous voir, euh, rire, avec Virmel.
Je fronçai les sourcils. Bancale, son explication…
– Qu'est-ce que Potter te voulait ?
– Oh, un simple règlement de compte à propos des sous-vêtements du professeur Smith. Je vais me coucher, je suis, euh, crevée. Bonne nuit.
Je crois que ce fut la première fois depuis que j'étais arrivée où j'avais des doutes aussi sérieux sur mes capacités à comprendre l'anglais. Est-ce qu'elle avait bien dit les sous-vêtements du professeur Smith ?
Elle ôta ses chaussures, sauta sur son lit à baldaquin et en ferma les rideaux. Elle était toute habillée.
Roxanne, Judith et moi échangeâmes un regard intrigué.
– Quand Ginger Enderson est dans cet état, mieux vaut ne pas la déranger. De longues années d'expériences me permettent d'affirmer cela avec force, déclama Roxanne dans un chuchotement.
– Bien parlé, approuva tout bas Judith.
– Amélie, où as-tu rangé mes pyjamas ? me demanda Roxanne.
– Dans le tiroir à pyjamas de ton placard.
– Mes chaussettes ? poursuivit Judith.
– Dans le tiroir à chaussettes.
– Je crois que je commence à saisir le concept.
Je me faufile sous mes couvertures et ferme les yeux, tout en entendant le murmure des paroles de Judith et Roxanne.
– Marrant comme la chambre a l'air plus spacieuse, hein Jude ?
– Quand elle est rangée, c'est sûr.
– Ce serait bien qu'elle reste rangée. C'est pratique. D'habitude, je mets un quart d'heure à trouver des pyjamas propres.
– Faudra demander à Ginger.
– Arrête de parler d'elle comme si c'était un gourou.
– Je parle d'elle comme si c'était un monstre sauvage et dangereux, nuance.
– J'ai entendu ça, les filles.
– Oups.
– Tu l'as dit Judy.
– Tu crois qu'on risque de mourir lapidées ?
– C'est fort probable.
– Vous ne croyez pas si bien dire.
Je souris en me sentant transportée vers le pays des rêves. Malgré tout, elles étaient marrantes, ces trois Anglaises.
OoOoO
Le lendemain matin, l'emploi du temps habituel revenait à l'ordre du jour. J'avais dû abandonner trois de mes matières : Physique de la Magie (un vrai plaisir que celui de ne plus suivre ce cours), parce que cette matière n'était pas enseignée à Poudlard, et Etudes de Runes et Créatures Magiques et Etres Humains parce que je n'avais matériellement pas le temps d'aller à ces cours. En effet, chaque jour, les élèves à Poudlard suivaient les mêmes cours que les autres jours c'était dépaysant puisqu'en France, l'emploi du temps s'étalait sur une semaine entière. Il me faudrait apprendre à m'organiser pour être à jour constamment dans toutes les matières, ce qui promettait d'être un exercice ardu.
J'avais prévu, en ce vendredi, de filer à la Bibliothèque à dix-huit heures, heure à laquelle je terminais mon cours de Potions, pour travailler jusqu'au soir. Ainsi, je terminerais le travail donné cette semaine, je rattraperais mon retard, et j'allègerais mon week-end. J'aurais donc le temps de visiter un peu le château, ou d'envoyer des tonnes de lettres à ma famille et à mes amies.
J'en étais là de mes prévisions. Derrière les rideaux tirés, je devinais une nuit encore noire. Il était sept heures dix, et je savourais les cinq premières minutes de ma journée. J'avais cru entendre hier soir, entre deux rêves, que Roxanne réglait son réveil sur sept heures et quart. Visiblement, c'était le seul de la chambre. A priori, j'étais donc tranquille pour encore cinq minutes…
…sauf que je ne connaissais pas encore le réveil de Roxanne.
Vous connaissez les réveils-matin moldus ? Hé bien, celui de Roxanne n'était pas comme ça. Par exemple : est-ce que votre réveil-main vous donne envie de massacrer le premier venu, ou de péter un câble et de balancer par la fenêtre la moitié des objets de la pièce qui vous tombe sous la main ?
Celui de Roxanne était pire.
– !
Je sursautai si fort que je tombai de mon lit. Qui avait poussé ce hurlement ? Ce n'était ni Ginger, ni Judith, ni Roxanne (que j'avais eu l'occasion d'entendre hurler la veille). Est-ce que Potter avait renouvelé l'exploit et était revenu en douce dans la chambre ? Non, il n'avait pas cette voix éraillée et à l'accent espagnol.
Accent espagnol ?
– QUI A OSE DEPLACER LE LEVEIL DE SON PLOMONTOILE CELESTE ? QUI A OSE PLOVOQUER MON COULLOUX ?
Euh… j'avais juste déplacé le réveil du dessus de l'armoire pour le mettre sur la table de chevet…
– LOXAAAAAANNE !
– Mpffr… Rox, fais-le taire… grogna Ginger.
– Qu'est-ce que t'as aujourd'hui, Enrico ? marmonna celle-ci en entrouvrant les yeux.
– TOU A OSE ME DEPLACER DE MON PLOMONTOILE CELESTE !
– Si tu continues de hurler, tu iras jeter un œil aux promontoires célestes de l'autre côté de la fenêtre, bâilla Roxanne.
– Yé né mé laisselai pas faile, foi d'Enlico ! s'écria le réveil, qui avait consenti à hurler moins fort.
Et, cela dit, il sauta de la table de chevet et se mit à courir partout.
– DLLLLLLLLLLLLLLLLLLING ! IL EST SEPT HEULES ET QUALT !
Bon sang ! Le réveil avait même l'accent pour faire le « Dring » !
– Enrico, la feeeeeeeeeeeerme !
– Yé léstelai lible ! Vous n'aulez pas ma libelté dé m'essplimer !
– Tu veux la liberté de te baigner dans les toilettes, crétin ?
– Ginger, calme-toi !
– Yé létlouvelai mon plomontoile célesté, quoi qué vous fassiez !
– On peut savoir qui est l'imbécile qui l'a dégagé du plo… promontoire, d'ailleurs ?
– C'est moi, me désignai-je timidement.
Ginger eut l'air sur le point de se jeter sur moi, mais Roxanne posa une main sur son épaule et me dit gentiment :
– C'est pas grave. Tu pouvais pas savoir.
– Comment ça, elle pouvait pas savoil ? Madre mia ! TOUT LE MONDE doit connaîtle la existencia d'Enlico !
Judith plongea au sol pour l'immobiliser, mais ce fichu Enrico fila sous mon lit en l'évitant. La blonde s'écrasa lamentablement par terre. Moi, toujours sur mon lit, je regardai dessous et vis le réveil rouge, aux larges moustaches noires et au regard furieux peints sur le cadran, me fixer.
– Tu sais que tu es très mal caché ?
– DLIIIIIIIING ! Caramba ! Où sont los pantalones dans lesquels yé mé cachais ?
– Le rangement a du bon, on dirait, souris-je en me penchant davantage pour l'attraper.
Comme prévu, il courut de ses quatre pattes d'acier et se réfugia…
– MEOOOW !
– AYAYAYAY ! D'où solt ce tigle ?
…dans le panier de Kalevala.
Je courus jusqu'à mon chat et attrapai Enrico. Celui-ci se débattait furieusement tout en dringant – ou plutôt devrais-je dire tout en dlingant.
– Lâche-moi, sale petite floggy !
– C'est beau, l'amitié internationale ! m'indignai-je.
Il dlinga alors si fort que je faillis le lâcher pour me boucher les oreilles. Ginger réagit au quart de tour : dans un même mouvement, elle se leva de son lit, attrapa sa baguette et lança un sort de mutisme à Enrico.
– DLIIIIII…
Le réveil, furieux, se mit à hurler dans le silence le plus total. Je devinai les insultes sur la grosse bouche rouge dessinée sur le cadran, sous les aiguilles.
– Sale bête, marmonnai-je en le reposant sur la table de chevet de Roxanne.
– Et c'est la faute à qui si on est toutes réveillées, maintenant ?
Sans surprise, c'est Ginger qui venait de dire ça en me regardant d'un air furieux.
– Ginger, soupira Roxanne en reprenant le réveil qui continuait de s'agiter et de hurler en silence. De toute façon, on devait être levées à sept heures et quart. Et il est sept heures et quart.
Pour appuyer ses propos, elle montra le cadran d'Enrico. Malheureusement, celui-ci avait décidé de faire tourner ses aiguilles dans tous les sens. Pauvre vengeance en regard du silence qu'on lui avait infligé.
– En tout cas, il est vraiment sept heures et quart, insista Roxanne en reposant Enrico sur le « promontoire céleste », à savoir l'armoire de Roxanne.
– Tu sais très bien que je me lève à sept heures vingt-cinq. Je n'ai pas besoin des dix minutes que vous utilisez pour vous maquiller.
« Et pour se coiffer », complétai-je en pensée. Voir Ginger confrontée à un peigne me semblait surréaliste. Cela devait faire des années qu'elle n'avait pas passé une brosse dans ses cheveux. D'ailleurs, en parlant de cheveux, je me demandai à quoi ressemblaient les miens. Je marmonnai un « désolé » à l'attention de Ginger et filai dans la salle de bains.
– Quelle mine épouvantable, me salua le miroir.
Les cheveux blancs et courts. J'avais rêvé d'Armand, cette nuit.
– Je te renvoie le compliment, rétorquai-je en attrapant ma brosse à dents.
J'espérais que la journée ne serait pas à l'image de ce début de matinée.
