J'avais oublié. J'avais complètement oublié que ces fichus Français étaient censés venir aujourd'hui à Poudlard. Je m'habille rapidement en grommelant dans ma barbe, puis je suis les filles vers la Grande Salle pour le petit-déjeuner. Je suis épuisée de ma nuit (presque) blanche. Amélie aussi.
En parlant d'Amélie… Cette soirée était vraiment marrante. Ça faisait longtemps que je n'avais pas fait de course-poursuite avec Rusard et Miss Teigne, et que je ne m'étais pas bourré la tronche pour raconter plein de bêtises.
Ooooh. Je viens de me souvenir. Je lui ai vraiment tout raconté à propos de Potter. Et en plus, je n'étais pas obligée de tout lui raconter, c'est moi qui ai insisté. Quelle idiote, non mais quelle idiote je peux être, vraiment… Dire que je n'en ai même pas parlé à Judith et Roxanne, elles qui sont mes deux meilleures amies et à qui je ne cache rien d'habitude… Les choses sont en train de changer, par ici.
En fait, je ne regrette pas d'avoir tout raconté à Amélie. Comme je ne la connais pas beaucoup, évoquer mes déboires sentimentaux avec Potter me semble moins gênant qu'avec Judith ou Roxanne, par exemple. En outre, je pense que je peux lui faire confiance pour ne pas raconter mes secrets à tout le monde.
Je suis tirée de mes pensées en entrant dans la Grande Salle. Les Français sont déjà là. Et notre cher professeur Londubat est en train de hurler sur un prof français. Hé, je croyais être la seule à avoir droit à ses hurlements !
– …étiez sensés arriver CE SOIR ! Les elfes n'ont rien préparé à manger pour vous ! Vous ruinez nos plans ! Vous l'avez lue, la lettre de la directrice, oui ou non ?
L'autre répond en français en braillant. Londubat se remet à lui hurler dessus.
– Bienvenue à Poudlard, souhaite gaiement Judith à des Françaises à la table des Serdaigles. Nous espérons que vous apprécierez votre séjour ici, ainsi que toute l'équipe chargée de l'animation, dirigée par le professeur Neville Londubat.
– VOUS FERIEZ MIEUX DE VOUS TAIRE, C'EST VOUS QUI ETES EN TORT !
– Nous vous conseillons vivement de vous acheter des boules Quiès.
– MONTREZ-MOI CETTE LETTRE, NOM D'UN HIPPOGRIFFE !
– On va manger ? demande maladroitement l'une des Françaises.
Elles ne parlent pas bien anglais. Dommage, ça veut dire qu'elles ont loupé tout le petit speech de bienvenue de Jude.
– Le problème, explique Roxanne en parlant lentement pour qu'elles comprennent, c'est que vous étiez censés arriver ce soir. Du coup, on n'a pas assez de nourriture pour tout le monde.
La Française hoche la tête et traduit pour ses amies.
– Tu sais, j'aurais pu leur répondre, fait remarquer Amélie alors que nous nous dirigeons vers notre table. Je suis Française, je te rappelle.
– Ah, c'est vrai, répond Roxanne d'un air absent. Au fait, tu manges avec nous ou avec Albus, Rose et compagnie ?
La Française me jette un coup d'œil, puis dit en souriant :
– Je vais faire un effort. Je mange avec vous aujourd'hui.
Hier, je me suis bourrée avec Amélie. Et ce matin, je prends le petit-déj avec elle. Décidément, rien ne va plus.
Nous nous asseyons toutes les quatre les unes à côté des autres et commençons à nous servir. Il n'y a pas grand-chose sur la table. J'approche ma main de la cafetière… mais quelqu'un la prend juste avant moi. Je lève les yeux.
Je croise son regard.
Oh.
Mon.
Dieu.
-X-X-
J'étais plongée dans mes pensées. Bon. J'avais embrassé Potter. Peut-être que c'était le genre de choses que Ginger pouvait faire sans se préoccuper des conséquences et sans en ressentir quoi que ce soit : moi, ce n'était pas mon genre. Pas que j'aie ressenti quoi que ce soit, non. De toute façon, c'était tellement court et j'étais tellement ivre que je n'aurais rien pu ressentir. Et puis ce garçon est vraiment idiot. Et pas mon genre.
Mon genre à moi, c'était blond aux yeux bleus avec un prénom qui commençait par « Ar » et qui se terminait par « mand ».
Donc qu'allais-je faire quand je verrais Potter ? Ce serait affreusement gênant. J'étais sûre qu'il prendrait un malin plaisir à me le rappeler et à me taquiner toute la journée.
Je venais donc de prendre la décision de l'éviter aujourd'hui (et même pour le restant de mes jours si possible), lorsque je remarquai qu'à côté de moi, Ginger était immobile et fixait un point devant elle.
Je levai les yeux.
Je croisai son regard.
Oh.
Mon.
Dieu.
Armand Béryl, en chair et en os. Plus beau que jamais. Ses yeux azurs, ses cheveux blonds à l'aspect soyeux, sa peau satinée, sa bouche… Son visage d'ange… Mon cœur battait à toute allure, j'avais très chaud. Armand. Armand. Il m'avait tellement manqué. Et il était là, devant moi.
-X-X-
Au bout de quelques secondes, je reprends conscience. Ce crétin de Béryl est là, assis en face de moi, l'air terrorisé comme un lapin devant le fusil du chasseur, la main sur la cafetière.
Je lui lance un regard noir, et il se ratatine sur lui-même.
– La cafetière, j'articule lentement dans un sifflement menaçant.
Il ne parle pas anglais mais a la sagesse de lâcher l'objet si précieux à mes yeux le matin. Je l'attrape brutalement, le faisant sursauter, et verse le café dans ma tasse sans quitter le blond des yeux.
– Ginger, tu verses tout dans ton assiette, me prévient gentiment Roxanne.
– Amélie, la cuillère à céréales, c'est dans la bouche qu'il faut la mettre, pas dans le menton, dit doucement Judith.
Je prends le parti d'ignorer le blond et fais s'évaporer le café renversé avant de me verser une nouvelle tasse. Ça y est, je vais être d'une humeur de chien pour la journée.
– Où est le groupe de Français avec lequel tu restais à Beauxbâtons, Jude ? je demande pour chasser ces pensées de mon esprit.
– Avec des Poufsouffles, répond-elle vaguement. Entre nous, Ginger, je crois qu'on peut trouver mieux comme sujet de conversation.
– Ah oui ?
– Mais bien sûr. Par exemple : pourquoi n'êtes-vous rentrées que ce matin, avec Amélie ? Qu'est-ce que vous avez fait toute la nuit ?
Brusquement, la moitié des conversations de la Grande Salle cesse, avant de reprendre dans des chuchotements mal étouffés. Je me tourne vers la porte d'entrée, curieuse de savoir ce qui a pu provoquer un tel émoi.
Bien sûr. James Potter avec un œil au beurre noir et une tête de déterré. Celui-ci me lance un regard noir, ainsi qu'à Amélie – qui ne le remarque pas.
J'avais oublié cet épisode : Amélie copiant honteusement ma meilleure tactique de diversion. Décidément, c'était vraiment une soirée marrante, hier. Et rassurante en plus : je me fiche complètement du fait qu'elle l'ait embrassé, autrement dit je ne suis pas jalouse… ce qui veut dire que je ne suis pas amoureuse de lui !
« Peut-être que ça vient du fait qu'elle était ivre, qu'elle ne savait pas ce qu'elle faisait et qu'elle ne risque pas d'être amoureuse de James Potter, vu qu'elle est déjà amoureuse d'un autre. »
…
… hé ! Depuis quand tu participes à mes pensées sur des sujets comme celui-ci ?
« Depuis que je n'ai plus d'autre moyen d'attirer ton attention. Quand vas-tu te secouer et te protéger convenablement ? Tu n'es pas en sécurité ici ! »
C'est ça, c'est ça.
En tout cas, ma situation s'améliore. Je n'ai pas le cœur qui s'affole en voyant Potter, ce matin : il y a juste mon cœur qui a manqué un battement – un seul – et ma respiration qui s'est coupée. Ou plutôt, que j'ai coupée. Pour réprimer un fou rire.
– Tu as un rapport avec ça, Ginger ? demande Judith en plissant les yeux sur le binoclard, soupçonneuse.
– Peut-être bien, je réponds d'un ton neutre en buvant mon café. Salut, Potter. Bien dormi ?
Il pousse un grognement en réponse et s'assoit loin, loin de moi. Je me retourne en pouffant de rire vers Amélie…
…qui bave.
Misère. J'avais oublié ce léger problème.
-X-X-
Je ne savais plus depuis combien de temps je regardais Armand. Une heure ? Une seconde ? Toujours est-il qu'il finit par lever ses yeux bleus vers moi. Je ne pus m'empêcher de rougir, tandis qu'un éclair de reconnaissance traversait son visage.
– Amélie Vermeil ! s'écria-t-il soudain
Il se souvenait de mon nom ! Il se souvenait de mon nom !
– J'ai failli ne pas te reconnaître… poursuivit-il. Je ne t'ai pas vue à Beauxbâtons, ces derniers jours. J'ai entendu que tu avais un problème familial. Ça va ?
…et il s'était rendu compte que je n'étais pas là ! Et il s'était renseigné sur mon compte ! Et il me demandait de mes nouvelles ! Je n'en revenais pas. « Calme-toi, calme-toi. Si tu te mets à sourire alors qu'il vient de mentionner le décès de la tante Marthe, il va te prendre pour une psychopathe. – Oui mais si je prends un air triste, il va arrêter de me parler parce qu'il sera sûr d'avoir fait une gaffe ! »
– Oui, répondis-je, impassible, en essayant d'ignorer la tempête sous mon crâne.
« Je rêve. J'ai juste répondu « oui ». Et impassiblement, en plus. Il va croire que je suis froide avec lui et qu'il me casse les pieds – ce qui n'est certainement pas le cas ! Et en plus – Calme-toi, calme-toi. – Mais non, je ne peux pas me calmer ! Il faut que je dise quelque chose… non, c'est trop tard pour dire quoi que ce soit, maintenant ! J'aurais l'air trop bête ! Mieux vaut ne plus parler de ça du tout et changer de sujet de conversation. »
– Je préfère ne pas en parler, dis-je finalement.
– Oh, je suis désolé, vraiment, je ne voulais pas être indiscret, s'écria Armand, l'air gêné.
– C'est rien, répondis-je faiblement.
Silence.
« Trouve un sujet de conversation. Dis un truc. N'importe quoi. Non, à la réflexion, pas n'importe quoi. SURTOUT PAS n'importe quoi. Un truc intéressant. A propos de toi… non, pas un truc intéressant à propos de toi, tu aurais l'air narcissique. – Un truc pas intéressant à propos de moi ? – Mais non, sinon, il va penser que tu n'as aucun intérêt, ce qui n'est pas ton but. – Alors : pas quelque chose à propos de moi. – SI ! C'est capital ! – MAIS QUOI ALORS ? »
– Je suis à Poudlard, m'écriai-je soudain.
Il me regarda avec des yeux ronds. J'eus envie de me frapper la tête contre la table.
– Euh… moi aussi… répondit-il lentement.
– Je veux dire, me repris-je en rougissant, je ne suis plus à Beauxbâtons, je suis à Poudlard. Je veux dire : je ne suis plus élève à Beauxbâtons. Je vais suivre mes cours ici, maintenant.
« Je passe pour une attardée, n'est-ce pas ? – Exact. »
– Je vois, fit-il avec un petit sourire craquant. Tu n'iras plus jamais à Beauxbâtons, alors ? C'est dommage…
Il avait dit que c'était dommage que je ne sois plus dans la même école que lui ! HOURRAH !
Brusquement, un changement se fit dans ses yeux. Je ne savais pas exactement quoi. Peut-être étaient-ils plus brillants… Ou plus vifs… Comme s'il venait de réaliser quelque chose, qui devait changer radicalement la situation. Peut-être que je délirais, tout simplement. A vrai dire, quand Armand Béryl était en face de moi, je n'étais pas vraiment en état de réfléchir convenablement.
– Tu es une élève de Poudlard, maintenant, si j'ai bien compris ? dit-il lentement.
– Euh, en effet.
– Tu dois connaître le château, alors, s'écria-t-il avec un sourire éblouissant, et mon cœur se mit à battre fort que je crus que j'allais tourner de l'œil. Tu me fais visiter ? J'adorerais voir ça en ta compagnie.
-X-X-
Je ne comprends rien de ce qu'ils se racontent en français depuis tout à l'heure, mais j'aurais bien aimé savoir ce que Béryl a dit à Amélie en dernier. Elle a tiré une tête qui m'aurait faite hurler de rire si je n'étais pas un peu énervée de sa bêtise face au blondinet, puis elle s'est levée en lui marmonnant quelque chose et en souriant timidement. Il s'est également levé, et tous deux sont sortis de la Grande Salle.
– Il y a anguille sous roche, remarque Roxanne d'un air soupçonneux.
– Il y a baleine sous gravillon, tu veux dire, fait Judith en plissant les yeux.
– Qu'est-ce qu'il lui veut ? continue Roxanne. Je croyais que c'était avec les Anglaises qu'il voulait sortir, pas avec les Fran…
Elle s'interrompt. Nous venons de comprendre toutes les trois.
– Ce salaud n'a pas rompu son pari, je réalise, choquée.
– Il veut toujours sortir avec des filles de Poudlard… et maintenant qu'Amélie en fait partie…
– Il faut la prévenir ! s'écrie Roxanne en se levant d'un bond.
– Laisse.
Roxanne et Judith se tournent vers moi, très étonnées.
– Tant qu'elle est amoureuse de lui, elle refusera de nous écouter. Elle est trop têtue et trop à fond sur Béryl pour nous croire.
– Et tu proposes quoi ?
– Elle s'en rendra compte toute seule. C'est une grande fille, tu sais. Je suis sûre qu'elle est à même de se débrouiller.
– Mais…
– Tout ce qui risque de se passer si tu lui dis qu'Armand est un salaud, c'est qu'elle te fasse la tête.
Roxanne hoche la tête, peu convaincue.
– Elle va avoir le cœur brisé.
– Je ne vois pas d'autre alternative, j'assène d'un ton sans appel.
OoOoO
La journée s'est lentement passée. J'ai sagement fait mes devoirs avec Judith et Roxanne à la bibliothèque, puis nous avons rejoint les copines françaises de Judith. On leur a fait visiter le château, et le parc aussi, mais vu qu'il faisait très froid (nous sommes en février et en Ecosse, pas sur une île volante magiquement chauffée !), nous avons préféré rester dans le château. Nous avons traîné dans la salle commune en discutant comme nous le pouvions : personne n'était bilingue parmi nous, aussi, nous nous sommes exprimées par signes, ce qui a déclenché de nombreux fous rires dans notre groupe.
Pas trace d'Amélie, par contre.
Ni de Potter. Le regard qu'il m'a lancé ce matin m'avait laissé penser qu'il se ruerait sur moi pour me demander des explications au sujet du comportement de la veille d'Amélie. Peut-être qu'il a décidé qu'il s'expliquerait directement avec elle. Ou alors il est sorti jouer de mauvais tours aux Serpentards pour se défouler. Ou alors il est sorti draguer les Françaises. Tout est possible.
Vers six heures du soir, les potes de Judith sont reparties pour se changer avant le dîner. Les élèves de Beauxbâtons étaient arrivés dans d'immenses carrosses tirés par des chevaux tout aussi énormes. A Beauxbâtons, ils avaient de la place pour accueillir les élèves de Poudlard : l'inverse n'était pas vrai. Ils étaient donc contraints de dormir dans leurs grands carrosses.
Bref, vers six heures du soir, les Françaises s'en vont, et Frederic Kreeps en profite pour venir me parler. Ça fait longtemps que je n'ai pas discuté avec lui. Nos dernières franches rigolades datent de Noël, quand j'étais restée seule à Poudlard, sans Roxanne et Judith.
– Salut, Freddy.
– Ginger, tu ne saurais pas où est Amélie ?
– Je n'ai pas droit à un petit « bonjour » ?
– Bonjour, maugrée-t-il. Alors ?
– Charmant garçon, je rétorque. Et moi qui pensais que tu venais me parler parce que tu avais envie de me parler. Mais non, c'est pour me parler d'une autre fille…
– N'essaie pas de faire semblant d'être jalouse, tu n'y arriveras pas. Je t'ai déjà dit comme tu étais mauvaise actrice ? Sans rire, tu ne sais pas où elle est ? Je ne l'ai pas vue de la journée.
– Moi non plus, je réplique. Je sais juste qu'elle est partie en ballade avec Armand Béryl.
– C'est qui, celui-là ?
– Un beau gosse de Beauxbâtons.
C'est à ce moment précis que le tableau pivote pour laisser entrer Amélie. Elle a un immense sourire très crétin, ses cheveux sont particulièrement indisciplinés – maintenant on dirait vraiment la coupe de Potter – et ses yeux sont perdus dans le vague. Elle s'assoit à côté de moi dans le canapé près du feu sans rien dire, et continue de regarder le vide. Je passe une main devant ses yeux. Aucune réaction.
Freddy fronce les sourcils.
– J'ai un mauvais pressentiment, dit-il.
– Amélie ? Youuuhouu ? T'es là ? Amélie Vermeil ?
Toujours pas de réaction de sa part. Je tente autre chose :
– Armand Béryl.
– Hein ? s'écrie-t-elle en sortant de sa transe.
Efficace. Je vais retenir ça.
– Ginger, tu as dit quelque chose ? reprend-elle.
– Qu'est-ce que tu as fait avec Armand Béryl ?
– Ah… avec… Armand…
– Reste avec nous, Vermeil, je lui ordonne en lui secouant l'épaule. Tu as disparu toute la journée. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
– Armand… Il est… Il m'a… merveilleux…
Puis elle se met à parler en français.
– Je crois qu'il lui a fait fumer un truc pas net, déclare Freddy.
– Amélie ! Tu vas répondre, oui ?
Elle tourne à nouveau la tête vers moi.
– Quoi ?
– Qu'est-ce que t'a fait Armand Béryl ?
– Il… (pause) m'a embrassée !
Un troupeau d'ange passe.
– Il t'a embrassée ? répète Freddy, l'air ahuri.
– Il m'a embrassée ! confirme-t-elle, radieuse. Il m'a embrassée et maintenant on sort ensemble !
…
… misère.
