– C'est la deuxième fois.
Mes paroles viennent de briser le silence dans lequel était plongée la chambre. James sursaute, il n'avait pas remarqué que j'étais réveillée. Je ne sais pas quelle heure il est. Tout ce que je sais, c'est qu'avant de m'endormir comme une masse, il était là. Et qu'à mon réveil, il est toujours là.
– La deuxième fois que… ? reprend-il enfin, m'invitant à poursuivre.
– Que tu me suis dehors, alors qu'a priori tu n'avais rien à y faire. Tu te rappelles, au début de l'année ? Le soir de ma petite dispute avec Judith. Tu étais dans la forêt aussi. Je ne suis pas dupe, tu ne serais pas sorti si je ne l'avais pas fait avant. Pourquoi ?
Il tente de rire :
– Sérieusement, Ginger ? Tu veux ressasser ce genre de vieilleries inintéressantes ?
– Je ne crois pas que ce soit si inintéressant que ça si tu tiens si peu à m'en parler.
– J'ai des choses plus importantes à te dire pour l'instant.
– Et pour l'instant c'est ça qui m'intéresse. Je t'écoute.
– Pourquoi devrais-je te répondre ?
– Ce serait encore plus louche et je risquerais de croire les mauvaises choses si tu ne me répondais pas.
– Ok, ok, soupire-t-il, las. Je t'ai suivie, c'est vrai. J'avais peur que tu te prennes un arbre dans la figure ou quelque chose comme ça.
– Je sais que cette époque de l'année est très lointaine, mais tu sais, ça fait quand même un bail que j'ai appris à marcher correctement.
– …ou que tu tombes sur des araignées géantes ou des animaux sauvages ! Je sais pas, moi. Y a plein de grosses créatures flippantes dans la forêt.
– Des araignées géantes ? Quelle imagination, je plaisante.
Je m'arrête une seconde.
– Attends un peu. Tu veux dire que tu te souciais de moi avant… euh, avant ?
Il regarde par la fenêtre d'un air inspiré pour éviter mon regard.
– Potter…
– Quoi ?
– Les volets sont fermés.
Il s'obstine à regarder la fenêtre.
– Bon, bon, ça va, je grogne. Qu'est-ce que tu avais de si important à me dire ?
– Ah, quand même, s'exclame-t-il en se retournant vers moi. Elle a eu un problème cette nuit quand elle a appris, euh… ce que tu as essayé de faire. Maintenant, tout va bien, mais je pense qu –
– Qui ça, « elle » ? Qu'est-ce qu'il y a ? Que s'est-il passé ?
Un air peiné se peint sur son visage.
– Amy. Elle est devenue folle.
– Elle l'était déjà.
– Elle est devenue vraiment folle, Ginger. Elle a pété un câble. Elle a commencé à balancer la moitié de votre dortoir par la fenêtre, y compris son chat et Roxanne, et ensuite elle s'est mise à bouffer les rideaux. Elle hurlait et pleurait en même temps. C'était pas beau à voir.
– Tu… tu rigoles, hein ?
D'un côté, j'ai envie de rire. J'essaie de me représenter la scène avec Amy hors d'elle balançant tout ce qui se trouve à portée. De l'autre, Amy ne faisait pas ça pour rigoler. Elle a littéralement perdu le contrôle d'elle-même.
Flippant…
– Où est-elle ? Elle est toujours dans le même état ?
– Non, non, me rassure Potter. C'était seulement passager. Elle discute avec un psychomage, en ce moment même, deux étages au-dessus de nous. J'espère que ça ira mieux pour elle. D'ailleurs, toi aussi, tu vas en voir un.
– Quoi ? Non. J'en veux pas.
Bonjour, docteur. Je suis un corbeau et j'ai longtemps été immortelle avant d'avoir été assassinée par un dieu nordique. Comment ça je suis folle ?
– Tu n'as pas le choix. Et on veut tous que tu le fasses. Tu ne vas pas bien, Ginger, c'est évident. Sinon, tu n'aurais pas… enfin, voilà.
Le rappel de mon désespoir de l'autre soir me fait penser à Gondul. Elle est morte. Elle ne reviendra pas. A chaque fois que j'y pense, c'est comme une surprise, une très mauvaise surprise. Je sens mes yeux s'humidifier et je regarde ailleurs pour que James ne remarque pas ma peine.
– Je ne le referai pas, tu sais, dis-je très doucement en essayant de contrôler ma voix. C'était idiot. Et insensé.
– On ne sait jamais, dit James en se rapprochant.
Il s'assied sur mon lit, à côté de moi, et pose sa main sur mon épaule en guise de réconfort. Sa peau est chaude et agréable, et j'ai brusquement envie qu'il me prenne dans ses bras.
Oooouuuuuh. M'aurait-on administré des aphrodisiaques ?
– Et je vais lui dire quoi, moi, au psychomage ?
– Tu n'es pas obligé de lui dire la vérité. En fait, je te le déconseille. Il risque de t'interner. Tu n'as qu'à inventer une histoire qui ressemble à celle que tu as vécue.
– …ouais. Merci du conseil.
Nous restons à nouveau quelques instants dans le silence. Puis je pense à une nouvelle question :
– C'est bien toi qui m'as sauvée hier soir, pas vrai ? Comment as-tu su que… que j'étais là ?
– Je ne le savais pas, m'avoue-t-il. J'étais descendu avec la cape d'invisibilité pour te rendre visite. Je voulais te rendre ta baguette. Mais la porte de l'infirmerie étant ouverte et ton lit défait, j'ai compris que tu étais partie. J'ai pensé au soir où tu étais partie dans la forêt, le soir où tu étais frustrée quand Judith t'avait crié dessus, au début de l'année, et je me suis dit que c'était peut-être là que tu étais allée.
Il reprend son souffle, puis poursuit à voix basse :
– Je me rapprochais de la forêt, et puis j'ai perçu un mouvement au niveau du lac. J'ai couru jusque là-bas et j'ai plongé dans l'eau. Tu étais en train de te noyer. J'ai tout juste eu le temps de te sortir du lac et j'ai essayé de te réanimer. Heureusement qu'on a eu un cours là-dessus avec Pomfresh.
– Tu penseras à la remercier de ma part, j'adore me faire embrasser façon poulpe gluant.
– Au moins, ça a marché ! Tu ne vas pas te plaindre, non ? …non ?
Il a soudain l'air inquiet.
– Non, bien sûr que non. Merci, James. C'était sympa.
Il sourit, puis se reprend et fait semblant de s'offusquer :
– « Sympa » ? C'est tout ? Je mérite mieux !
– Mais oui, tu mérites mieux. Crétin. Judith et Roxanne sont dans le coin ?
– Tu essaies de me virer, c'est ça ?
– T'as tout compris. Pour une fois…
-X-X-
– Bon… Pourriez-vous vous présenter ? Me parler de vous ?
Je lançai un regard noir au psychomage. Il avait la cinquantaine, des cheveux poivre et sel, et était habillé en tenue informelle. Sans doute pour ressembler à un papa gâteau. Sauf que je n'avais pas très envie de parler à un papa gâteau pour l'heure, je voulais juste parler à Ginger. C'était elle qui avait besoin de moi. Et mon accès de folie d'hier soir, j'étais sûre que ce n'était qu'une broutille. C'était le stress, voilà tout. Pas de quoi voir un psychomage !
– Vous n'êtes pas très coopérative, me fit-il gentiment remarquer.
Je croisai mes jambes sur le canapé dans lequel il m'avait invitée à m'asseoir et regardai ailleurs. Vivement que cet entretien se termine.
– Je vais m'en charger à votre place, dans ce cas. Vous vous appelez Amélie Vermeil, vous avez dix-sept ans. Vous… Oui ? Il y a quelque chose qui ne va pas, Amélie ?
– Mon nom… Vous… vous savez le prononcer ?
– Bien sûr.
Brusquement, un détail me frappa. Depuis le début, il me parlait en français, et je ne l'avais même pas remarqué. Le fait que je ne m'en sois pas rendu compte avant me troubla.
– Vous êtes Français ?
– C'est le Dr Saune qui m'a envoyé. Vous ne pensiez pas devoir vous confier en anglais, n'est-ce pas ?
– Ca ne m'aurait pas dérangée. Je parle bien plus anglais que français, maintenant.
Et de toute façon, je n'avais pas l'intention de me confier tout court.
– Intéressant, dit-il simplement.
Intéressant ? Logique, surtout. A quoi s'attendait-t-il ? A ce que j'aie enseigné le français à tout le monde à Poudlard pour pouvoir être comprise ? Son sourire s'élargit quand il vit mon air renfrogné.
– Vous n'avez pas envie d'en parler.
– Bien vu, rétorquai-je. Maintenant, si vous me permettez, je dois –
– Que vous ayez envie d'en parler ou pas, ça ne change rien à l'affaire, vous savez. Vous en avez besoin. Je ne sais pas ce qui vous arrive, mais vous êtes clairement dans le déni le plus total. Et vous ne pouvez pas tout refuser en bloc. A votre âge, il faut accepter.
– Vous ne savez pas de quoi vous parlez, m'écriai-je. Personne n'a besoin de savoir ce genre de choses ! Je vivais très bien avant.
– Avant quoi ? demanda-t-il très vite.
– Avant de savoir qui était mon père !
Je me tus aussitôt. Je m'étais promis de ne pas parler. Et pourtant… Il m'avait empoisonnée, c'était sûr ! Il m'avait fait ingérer du véritaserum à mon insu.
– Vous voyez, que vous avez besoin d'en parler.
– Je ne l'ai pas dit volontairement, commençai-je à arguer. C'est vous qui…
– C'est moi qui vous ai mise sur la piste, d'accord. Et consciemment, vous ne vouliez pas m'en parler. Mais il suffit que vous lâchiez un peu la bride à votre inconscient et tout de suite, vous me révélez ce dont vous avez besoin de parler.
– Vous essayez de m'embrouiller.
– Pas du tout. Je vous ai juste posé une question, vous y avez immédiatement répondu. C'est très parlant.
Je gardai un silence, qui, je l'espérais, était très parlant lui aussi.
– Vous ne connaissiez pas votre père, alors, poursuivit-il.
– Vous l'ignoriez ? m'étonnai-je.
– Pourquoi le saurais-je ?
Evidemment, le Dr Saune ne lui en avait pas parlé. Il avait juré le serment d'Hippocrate, il ne pouvait pas révéler mes problèmes sans que je ne lui en donne l'autorisation…
– Comment avez-vous appris qui était votre père ?
Je ne répondis pas. Je n'avais absolument pas envie de me remémorer le moment où il me l'avait révélé.
– Nous allons prendre le problème par un autre bout, d'accord ?
– J'aimerais bien partir.
– Vous êtes obligée de rester. Votre infirmière vous a prescrit une heure avec moi aujourd'hui. Et une heure demain. Et une heure le surlendemain, et ainsi de suite jusqu'à ce que vous alliez mieux.
Je ne répondis pas.
Quand je serais sortie d'ici, après avoir assassiné ce psychomage de mes deux, il faudrait que je pense à rendre une petite visite à cette saleté d'infirmière de Poudlard.
– Deux choix s'offrent à vous, Mademoiselle. Soit nous nous regardons dans le blanc des yeux à chaque séance, pendant une heure, ce qui ne pourra faire que trois choses : vous énerver, me faire perdre mon temps, et surtout, ne pas vous soigner. Soit vous acceptez de me parler de vous, et alors nous pourrons faire quelque chose pour vous et nous ne nous reverrons plus.
– Le blanc des yeux, ça me va, lançai-je avec un air de défi.
– Très bien, répondit-il simplement.
Il se cala contre son siège et moi contre mon fauteuil, et nous nous regardâmes pendant le reste du temps, imperturbables. J'étais prête à perdre une heure par jour à faire ça. Raconter ma vie à un inconnu, et puis quoi encore ? La raconter tout court, c'était déjà hors de question, alors…
Pour passer le temps, je le détaillai. Ses cheveux étaient décoiffés, et ses traits tombants. Le coin de ses paupières, légèrement incliné vers le bas, lui donnait l'air triste. Sa cape, d'une marque quelconque, reposait négligemment sur ses épaules détendues et basses, et était mal attachée à son col. Il avait également une barbe de quelques jours, et ses cernes s'étendaient en haut de ses pommettes sous ses yeux clairs.
Il avait l'air fatigué.
Peut-être avait-il été dépêché ici en urgence. L'infirmière avait appelé l'hôpital, puis la directrice avait prévenu mes parents, qui avaient alerté eux-mêmes le docteur Saune. Le psychomage devant moi s'était sans doute levé au milieu de la nuit pour prendre un Portoloin pour l'Angleterre.
Il pouvait aussi bien rentrer en France. Je n'avais pas besoin de lui. J'allais très bien toute seule.
Ennuyée, j'attrapai une mèche de cheveux et me mis à la frotter entre deux doigts en me demandant dans combien de temps s'achèverait la séance. Il y avait une horloge derrière moi, mais je ne voulais pas me retourner et briser la première le contact visuel. Ce serait me proclamer perdante. Et je ne voulais pas perdre face à ce type.
– Il reste cinq minutes, dit-il soudain, et je fis un effort sur moi-même pour ne pas sursauter. Vous êtes sûre que… ?
– J'en suis sûre, répondis-je. Je peux y aller ?
– Intéressant, marmonna-t-il. Allez-y. Cette séance a été très fructueuse, je crois que je commence à vous cerner. Bonne journée et à demain, Mademoiselle.
Séance très fructueuse ? Ok, il était complètement maboul.
– C'est ça, fis-je sans même essayer d'avoir l'air polie et en laissant la porte ouverte derrière moi.
Je courus jusqu'à la chambre de Ginger, mais James m'arrêta à la porte.
– Elle est réveillée, elle va bien, m'informa Judith en souriant et en se levant du siège sur lequel elle était assise, dans le couloir. On lui a parlé tout à l'heure. Mais elle est avec son psychomage maintenant.
– Moi aussi, j'aimerais bien me faire psychanalyser, soupira Roxanne d'un air rêveur.
James grogna.
– Ne dis pas de bêtises, la sermonna Judith.
– Qu'est-ce qu'il y a ?
La porte s'ouvrit.
– A bientôt, Miss Enderson, lui dit-on.
Quelqu'un sortit de la pièce et nous regarda tous les quatre, un par un. C'était un jeune homme, très beau, très blond, aux yeux verts brillants et rieurs.
– Vous êtes les amis de ma patiente, n'est-ce pas ? Enchanté.
Je crus que ma mâchoire s'était décrochée.
– V-vous-vous êtes s-son psychomage ?
– Oui, répondit-il naturellement avec un sourire sublime. Je suis un peu jeune, c'est vrai, mais j'ai déjà fait mes preuves, ne vous en faites pas. Bonne journée.
Il nous salua et s'en alla. Je le regardai disparaître à l'angle du couloir, toujours aussi ébahie. L'éclat de rire de Judith me sortit de ma torpeur.
– Et toi, ta séance, c'était bien ?
– Y'a vraiment pas de justice, me lamentai-je. Moi, j'ai un gras du bide de cinquante ans avec autant de sex-appeal qu'un yaourt périmé !
James avait l'air particulièrement grognon et après que je me sois remise de mon choc esthétique, nous le taquinâmes gentiment à ce sujet avant qu'il n'y mette fin en entrant d'un pas rageur dans la chambre de Ginger. Nous éclatâmes de rire.
Ginger allait bien. Nous parlâmes longtemps ensemble, tous les cinq. Plus tard nous rejoignirent d'autres élèves – Freddy Kreeps, Arthur Wright, Thomas Abercrombie – et nous rigolâmes beaucoup. A la fin de la journée, Ginger avait la pêche. Elle voulut rentrer à Poudlard avec nous tous – à part Freddy qui passait ses vacances dans sa famille. Mais le chef de service refusa aussitôt.
– On vous laisse aux mains de Pomfresh et voilà dans quel état vous nous revenez ! Je savais qu'on devait vous garder ici. Hors de question que vous partiez avant d'être complètement rétablie.
Je ne protestai même pas pour la fausse accusation de Pomfresh. Je lui en voulais de m'avoir forcée à suivre ces séances avec le psychomage débile. Une fois qu'elle m'avait administré le calmant, j'avais tout de suite été mieux. Je n'avais pas besoin de plus, j'en étais persuadée.
Nous rentrâmes à Poudlard et Freddy chez lui pour le dîner. Pas mal d'élèves restaient pendant les vacances – surtout des cinquième et des septième année qui voulaient réviser leurs BUSES et leurs ASPICS. Nous nous couchâmes rapidement et je sombrai dans un sommeil sans rêve.
-X-X-
Je n'arrive pas à dormir. Pour passer le temps, je me rappelle ma séance avec le psychomage.
Quand il a toqué à la porte, j'étais en compagnie de Roxanne et de Judith. La chose étrange, c'était que j'étais celle qui avait essayé de se suicider et elles étaient celles qui étaient tout le temps au bord des larmes. Je devais les consoler ! Le monde à l'envers. Mais au moins, ça m'occupait et je ne pensais pas trop à mon geste.
C'était désespéré, bien sûr. J'avais laissé ma conscience quelque part au milieu de ma peine et de ma douleur. Heureusement que les Valkyries sont venues me remettre dans le droit chemin. Gondul… Elle me manquera. Toujours. Je ne l'oublierai jamais et je regretterai sans cesse son absence. Mais la mort fait partie de la vie, non ? C'est ce que Judith répétait à Roxanne, il y a trois ans, quand celle-ci était en deuil d'un lointain et vieux cousin. Roxanne n'avait pas essayé de se suicider. Elle avait eu une réaction normale.
Le deuil fait partie des épreuves de la vie, ce n'est qu'aujourd'hui que je l'apprends. C'est difficile, certainement. Mais tout le monde passe par là et tout le monde ne se suicide pas. Rien que pour Gondul, il faut que je continue de vivre. Je suis celle qui la représente maintenant. Si je veux la faire vivre, je dois vivre. Ca va être dur… mais je ne suis pas seule.
J'étais donc avec Roxanne, James et Judith, quand le psychomage est arrivé. Il était blond, avait de grands yeux verts, et un air joyeux qui semblait-il était fixé à son visage. Dès son arrivée, Judith et Roxanne l'ont regardé avec des yeux ronds et James l'a fixé d'un air suspicieux. Je n'ai pas compris leur réaction. Peut-être qu'ils le connaissaient déjà ?
Il s'est présenté comme étant mon psychomage et a demandé à mes amis de sortir. Cela fait, la séance a pu débuter. On a commencé à parler de choses et d'autres. Ma scolarité à Poudlard, mon niveau en classe, mon implication dans le Quidditch, mon enfance, ce genre de choses.
– Et vous ne connaissez pas vos parents ?
– Non.
Puis il m'a demandé de parler de mon caractère. J'ai dû me décrire.
– Bon… Je suppose que je suis relativement loyale, comme personne.
– Relativement ?
– Les Poufsouffles le sont peut-être plus. Mais j'ai les mêmes amis depuis ma première année.
– Et les mêmes ennemis ?
J'allais répondre « oui », en pensant à Angèle Champrun, aux filles de mon pensionnat d'avant Poudlard. Et puis j'ai pensé à James, à Amy.
– Certains, oui. D'autres, non…
–Vous pouvez m'en parler un peu plus ?
Je lui ai relaté ma rencontre avec Amy, et comment, au fur et à mesure du temps, notre haine s'était transformée en amitié. Puis j'ai parlé de James.
– Finalement, ce qui vous a rapprochée d'Amy et de James, c'est votre haine pour ce garçon ? Basil ?
– Béryl.
– Exactement. Continuez, dit-il tout en prenant des notes sur un petit carnet.
Je lui ai parlé de mon amitié avec Roxanne et Judith, comment tout avait commencé, et comment nous étions restées soudées pendant tout ce temps. Puis je parlai d'Hestia, mon pensionnat moldu, et de la forteresse que j'avais bâtie dans mon crâne pour me protéger des attaques et des insultes des filles qui étaient mes camarades.
Jamais je n'avais autant parlé d'un coup.
Sauf peut-être ce jour où Potter m'avait fait ingurgiter de la potion à parlotte.
Je l'ai dit au psychomage et il a éclaté de rire. Je le trouvais sympathique. Il ne commentait rien. Il écoutait tout, et je me sentais bien de pouvoir parler de tout ça sans être jugée. Simplement pour me confier.
Il m'a ensuite demandé de parler de ma famille et j'ai répondu avec franchise :
– J'ai l'intention de vous mentir.
– Très bien, allez-y.
– Vous vous en fichez ? me suis-je étonnée.
– Parfaitement, a-t-il fait avec un grand sourire. Même si vous mentez, je découvrirai facilement la vérité.
– Si vous le dites, ai-je dit d'un air peu convaincu.
Bon courage pour trouver que je suis un corbeau vieux de mille ans.
Je lui ai donc raconté que je n'avais jamais connu ma famille, et qu'un mystérieux donateur m'avait offert ma place à Hestia. J'avais découvert cette année que le mystérieux donateur était ma dernière tante encore en vie, et qu'elle était poursuivie par les Aurors pour des crimes qu'elle n'avait pas commis.
– Hm-hm, a-t-il dit d'un air neutre tout en notant.
– Je vous jure que ça, c'est vrai, ai-je affirmé avec force. Enfin, presque tout. Mais elle était vraiment poursuivie par les Aurors. Je ne suis pas mythomane.
– Continuez.
J'ai soupiré. Il devait me prendre pour une folle. Mais bon, maintenant que j'avais commencé… Je lui ai raconté ma relation avec elle alors que j'étais à Poudlard – nous pouvions communiquer à l'aide de parchemins protéiformes, comme ceux qu'ils vendaient chez Zonko.
– Elle a essayé de me protéger, le soir où le professeur Pendleton nous a enlevés pour faire… ce qu'il voulait faire. C'est lui qui l'a tuée. Devant mes yeux.
J'ai cligné trois fois des yeux pour chasser les larmes qui menaçaient de couler. C'était toujours dur de se rappeler qu'elle était morte, pour de bon.
– Vous faisiez partie du groupe d'élèves qui… ?
– Oui. Vous pouvez demander confirmation. Je vous jure que c'est vrai.
– Pourquoi ressentez-vous le besoin de me faire comprendre que ce que vous dites est vrai ?
J'ai réfléchi un instant, puis répondu d'une voix lente :
– Je suppose que j'ai envie qu'on m'aide. Et je sais que ce que je raconte n'est pas très vraisemblable… Je m'en rends compte au fur et à mesure, en fait.
L'idée qu'il me prenne vraiment pour une folle et qu'il décide de m'interner m'a traversé l'esprit et j'ai frissonné. Non. Mes amis ne laisseraient personne me faire ça… N'est-ce pas ?
– Je vous le concède, ce n'est pas très vraisemblable, a-t-il dit. Mais cette affaire est classée secret d'Auror. Je présume que vous êtes obligée de transfigurer l'histoire pour ne pas être poursuivie.
– Plus ou moins, ai-je avoué.
– Bon ! On va s'arrêter là pour aujourd'hui. Comment vous sentez-vous ?
– Mieux, ai-je répondu, et j'étais surprise de ne pas mentir. Vraiment mieux. Merci beaucoup.
Je pensais que j'aurais plus de mal à admettre que cette séance avait beaucoup contribué à me remonter le moral. Peut-être était-ce simplement le fait de me confier à quelqu'un, de pouvoir en parler.
Et puis mes pensées dérivent sur mon rêve de la nuit dernière, avec les Valkyries. J'ai pu les voir parce que les souvenirs de Gondul sont toujours là, quelque part. Elle les a gardés pour moi. Mais où ? Elle ne m'a laissé aucun livre, rien, n'a sous-entendu aucun lieu où pourrait se trouver sa mémoire. Peut-être qu'elle a tout laissé sur place, là où Tyr l'a tuée ? Non. Si elle a tout préparé avant l'heure, juste par prévention, elle l'a forcément cachée ailleurs.
Mais où ?
Pour la psychologie/psychanalyse, je m'excuse d'avance à ceux qui en savent plus que moi et qui s'étoufferont en lisant toutes les âneries que j'ai (peut-être, j'espère pas) marquées. Je ne fais que supposer et je dis (très) probablement n'importe quoi mais j'ai fait de mon mieux.
