– Alors, quoi de neuf depuis hier ?
– Amis, dîner, réflexion, dodo, petit-déjeuner, séance avec vous, j'énonce.
– Ça fait quand même un paquet de choses, dit le psychomage.
– Je ne trouve pas. C'est vraiment très calme, la vie à l'hôpital.
– Parlez pour vous. Je parie que la moitié des infirmières ici pourrait faire une crise de nerfs en vous entendant.
Je souris et lui aussi.
– Redites-moi tout, ça m'intéresse. Vos amis. Comment ont-ils pris votre geste ?
– Judith et Roxanne – mes deux meilleures amies, vous savez ? Elles étaient très inquiètes et elles ont un peu pleuré. Pas Amy, mais elle avait l'air émue quand même. Et les garçons étaient juste inquiets pour moi. Ensuite, j'ai dévié le sujet, et on a parlé de tout, de rien.
– Vous avez dévié le sujet ? Pourquoi ?
Je le regarde bizarrement. C'est évident, non ?
– Parce que ça plombait l'ambiance. Maintenant, c'est passé, pas la peine de ressasser les mauvais souvenirs.
– Vous n'envisagez pas de réessayer ?
– Non ! je m'exclame, choquée.
– Pourquoi ?
– Comment ça, pourquoi ? Est-ce qu'on a une mauvaise raison de ne pas avoir envie de mourir ?
– Ce n'est pas ce que j'essaie de vous faire dire, Miss Enderson. J'aimerais comprendre la raison de votre changement d'avis. Vous avez essayé de vous suicider. Ce n'est pas rien.
Comment dire… J'ai eu des visions de femmes mortes depuis des siècles et elles m'ont redonné du courage, voilà pourquoi j'ai abandonné l'idée de suicide.
– Excusez-moi, dit-il doucement. Je manque encore d'expérience, de tact. Nous en reparlerons une autre fois. Parlez-moi plutôt de ce dont vous avez discuté avec vos amis, hier.
– De sujets plus légers. De vacances… On va essayer de faire quelque chose tous ensemble. Ce sera la première fois. Enfin, je suis déjà partie avec Judith et Roxanne… Mais avec les autres, ce serait super. Je me suis rapprochée d'eux cette année et j'aimerais vraiment mieux les connaître.
– C'est curieux. Hier, vous disiez que vous aviez bâti, je reprends vos mots, une « forteresse » mentale contre vos ennemis, et, ce n'est qu'une supposition, je pense que vous avez étendu cette forteresse au reste du monde. Pourquoi devenez-vous plus sociable ? En avez-vous une idée ?
Je médite un instant la question. C'est vrai, il a raison. Il y a une époque où j'aurais refusé de parler avec certaines personnes, comme Thomas Abercrombie. Maintenant, c'est tout l'inverse…
– J'ai envie d'avoir plus d'amis, dis-je finalement. Peut-être que c'est lié au fait que je viens de perdre, euh, ma tante. Maintenant qu'elle n'est plus là, je réalise que j'aime bien être entourée.
Il hoche la tête et prend une note puis continue :
– Vous n'avez parlé que de vacances ?
– Non. En fait, le sujet principal de la conversation, c'était les cheveux d'Amy. Elle est demi-métamorphomage, donc elle ne peut transformer que ses cheveux. Mais elle a le syndrome du… euh… lézard.
– Du caméléon ? propose-t-il.
– Oui, c'est ça, syndrome du reptile, quoi. Avant, elle ne pouvait pas transformer ses cheveux comme elle le voulait, mais depuis quelques temps, il semble qu'elle a un contrôle dessus.
Je m'arrête et il lève la tête vers moi.
– En fait, je ne sais pas si je peux en dire plus. C'est un peu un secret pour Amy. Je crois que c'est à cause de ça qu'elle voit elle aussi un psychomage.
– Entendu, je ne poserai pas de question à ce sujet, fit-il, très compréhensif. Je ne pense pas que le sujet nous intéresse, de toute façon.
– D'accord. Je reprends. On a parlé de ses cheveux. Amy déteste son psychomage et elle est sûre que ce n'est pas grâce à lui qu'elle guérira du syndrome. Je ne lui ai rien dit mais je pense que ce qu'elle fait n'est pas bon pour elle. Elle a déjà eu un accès de folie le soir où j'ai essayé… de… me noyer.
– Comment l'avez-vous pris ?
– J'ai trouvé ça très inquiétant. Elle n'avait pas l'air d'être sur le point de faire une crise de nerfs avant que ça ne lui arrive. Après, je me trompe peut-être. J'étais tellement déprimée que je ne remarquais pas grand-chose à part ma tristesse.
– Est-ce que vous pouvez essayer de me décrire l'état d'esprit précis dans lequel vous vous trouviez ?
-X-X-
– Est-ce que vous pouvez essayer de me décrire l'état d'esprit précis dans lequel vous vous trouviez ?
J'accueillis sa question d'un silence polaire.
– Le blanc des yeux, une fois de plus ? devina-t-il.
– Précisément, répliquai-je.
Il n'eut même pas l'air las. Il avait l'air de penser que je finirais par craquer et tout lui dire. Mais non, c'était décidé, je ne dirais rien à ce psychomage de pacotille.
Nous nous regardâmes une heure, droit dans les yeux, sans fléchir. A nouveau, je détaillai sa physionomie pour passer le temps. Il avait l'air un peu moins fatigué que la veille. C'était tout. Au bout de ce qui me semblait être une heure, je me levai et commençai à m'en aller.
– Il reste cinq minutes, me prévint-il.
– Je ne crois pas qu'elles vous servent beaucoup, rétorquai-je.
– Au contraire. Rien qu'en vous observant, je peux en dire long sur vous. Mais ce serait tellement plus simple pour moi – et pour vous – si vous acceptiez de coopérer.
– Ah bon, ricanai-je, sarcastique. Et qu'avez-vous observé ?
Autant le faire parler, les cinq minutes passeraient plus vite.
– Vous vous assimilez complètement à la communauté sorcière anglaise. Vous ne vous êtes même pas rendu compte que je parlais français, hier. Vous étiez étonnée que je sache prononcer votre nom, et même que je vous parle dans votre langue. Vous n'êtes pas dérangée à l'idée de remplacer votre identité par une autre, et pour preuve, vous acceptez ce surnom très anglais d'Amy quand vos camarades de Poudlard vous parlent – je les ai entendus hier en rentrant chez moi. Je serais prêt à parier que vous n'avez jamais essayé de leur parler de votre vie en France, ou même de leur enseigner quelques mots de français.
Il avait tout dit à mi-voix, de façon très calme, très posée, très froide. J'étais figée. Comment avait-il pu deviner cela alors que j'avais à peine ouvert la bouche ? Tout ce qu'il avait dit était vrai et je ne l'avais jamais réalisé moi-même !
– Associé à vos couleurs de cheveux extravagantes, je dirais que vous êtes une métamorphomage. Mais habituellement, les métamorphomages gardent la même physionomie et ce n'est manifestement pas votre cas, de même que la plupart du temps, les gens préfèrent garder leur identité – ce qui n'est pas non plus votre cas. Vous êtes donc atteinte du Syndrome du Caméléon.
J'étais stupéfaite, mais je n'eus pas le temps de prendre la parole qu'il continuait :
– Le Syndrome est lié à un manque dans votre vie et de toute évidence, ce manque, c'est votre père. Vous arrivez depuis peu à contrôler – mais de façon très partielle – le changement de couleur de vos cheveux, c'est pourquoi vous les tripotez sans cesse. Vous tirez dessus, parfois plutôt fortement votre inconscient doit assimiler vos cheveux à la source de vos problèmes capillaires, c'est-à-dire votre père. Vous essayez de vous débarrasser de sa mémoire. Vous niez sa découverte. Vous voulez faire comme s'il n'existait pas.
Il parla d'une voix encore plus basse, encore plus grave :
– Quand je vous mets face aux faits les plus évidents, vous rejetez la faute sur moi et vous devenez complètement butée. Vous vous débattez avec la réalité, Mademoiselle Vermeil. Mais vous serez obligée de vous y confronter. Peut-être étiez-vous mieux dans votre peau avant de connaître l'identité de votre père. Maintenant que vous la connaissez, les données ont changé. Le seul moyen de vous sentir bien à présent, c'est de l'accepter.
Il avait fini. J'avais l'impression de m'être pris une douche glacée. J'avais la sensation nette que tout ce qu'il avait dit était vrai. Mais comment avait-il pu s'en rendre compte avant moi ? J'étais la première concernée, quand même, j'aurais dû être la première à comprendre tout ça !
– Vous n'avez toujours pas l'intention de vous confier ? me demanda-t-il avec le même ton froid.
– Je n'ai toujours pas l'intention de me confier, répétai-je, en essayant de contrôler le son de ma voix.
Et puis à quoi ça lui servirait ? Il savait déjà tout, maintenant. Comment avait-il pu deviner les causes de mon mal-être aussi facilement ?
– C'est certain ?
– C'est certain.
– Bien. A demain alors.
Je pris mon manteau et quittai la pièce. Avant de refermer la porte, sa voix m'arrêta :
– Laissez-moi vous apprendre un « truc » élémentaire de psychomage, Mademoiselle Vermeil. Quand on pose une question à une personne et que celle-ci répond en reprenant exactement les mêmes termes, on peut être sûr quasiment à 100% que cette personne ment. Bonne soirée.
Je ne compris pas immédiatement, mais hochai la tête, fermai la porte et m'éloignai en direction de la chambre de Ginger. Comme elle était avec son psychomage canon, je me résolus à rentrer directement à Poudlard. En faisant la queue devant les cheminées de l'hôpital, je me souvins brusquement de nos derniers mots avec le psychomage : « Vous n'avez toujours pas l'intention de vous confier ? » « Je n'ai toujours pas l'intention de me confier ». « C'est certain ? » « C'est certain ».
J'avais répété mot pour mot ses questions. Pourtant, j'avais dit la vérité en disant que je refusais de lui dire quoi que ce soit… que c'était irrévocable… N'est-ce pas ?
…n'est-ce pas ?...
OoOoO
Je commençai à me poser sérieusement des questions. Il avait deviné beaucoup d'éléments de ma vie, et d'autres que je n'avais jamais moi-même remarquées mais qui avaient l'air plutôt vrais – je ne pouvais plus le nier, ce type n'était pas un imbécile. Alors cela signifiait-il qu'il avait raison pour le reste ? Avais-je réellement besoin de lui ? Et en étais-je consciente ? J'avais l'impression de ne pas me connaître moi-même. J'avais l'impression d'être complètement folle, et j'avais peur.
J'en avais parlé à Lucy Ackerley, qui m'avait promis de regarder à la bibliothèque et de me ramener des livres de psychologie. Je ne voulais pas qu'on sache que j'étais celle qui avait besoin d'emprunter ce genre de bouquins. En l'attendant, je jouais avec ma guitare dans une salle dans laquelle je lui avais donné rendez-vous. J'essayais de nouveaux accords en essayant de ne pas trop réfléchir.
La porte s'ouvrit sur Lucy, qui faisait une drôle de tête. Je compris pourquoi quand un garçon entra à sa suite, manifestement ravi de me revoir.
– Archie, le saluai-je.
Je n'avais pas vraiment envie qu'il sache que j'étais à moitié folle. Pourquoi était-elle venue avec lui ?
– Ooooh ! s'exclama-t-il. Tu sais jouer de la guitare ? J'ai bien fait de venir !
Lucy le fusilla du regard et je devinai qu'elle avait dû essayer de le renvoyer avant de passer me voir.
– Ça fait combien de temps que tu fais de la guitare ?
– Bientôt deux mois, répondis-je avant de me tourner vers Lucy pour faire comprendre au jeune surexcité que le sujet était clos. Comment vas-tu ?
– Bien, dit-elle.
– Tu me fais une petite démonstration ? reprit Archie.
Pour le coup, j'eus envie de lui fracasser mon instrument sur le crâne. Je me demandai ce qui sonnerait le plus creux : ma guitare ou sa tête ? Mais par respect pour ma guitare, je ne fis pas l'expérience.
En espérant que ça le ferait partir plus vite, je jouai quelques accords d'une chanson sorcière des années 90, puis j'enchaînai avec des titres moldus plus récents. Très vite, j'oubliai le monde qui m'entourait, concentrée sur ma tâche. Je ne voyais plus que les frettes, autour desquelles valsaient rapidement mes doigts, et mes soucis s'envolèrent au rythme de la musique. Au bout d'un moment, je me dis que mon emportement devait être assez ridicule à voir vu mon niveau pitoyable et m'arrêtai brusquement de jouer en plaquant mes mains sur les cordes. Je serrai la guitare contre moi, à moitié cachée derrière, et dis à voix basse :
– Voilà. C'est un peu nul, hein ? J'espère que je progresserai.
Il me regardait avec des yeux ronds. C'était si atroce que ça ?
– Tu te moques de moi ?
Lucy lui jeta un air outré et je me sentis particulièrement déçue. Pourtant, je m'en fichais, de ce qu'il pensait de mon niveau, non ? Tout ce qui m'importait, c'était de lire ces fichus bouquins de psychologie !
Mais je dus admettre que je me mentais à moi-même. Non. Pour l'heure, seule la guitare comptait. Je ne comprenais pas comment j'avais pu abandonner aussi vite mes soucis pour quelque chose d'aussi futile, et en quoi j'étais manifestement nulle.
– Tu te moques de moi, quand tu dis que ça fait deux mois que tu en joues… pas vrai ?
– Euh… J'ai pas toujours le temps d'en jouer, donc ça fait moins de deux mois, en fait, tentai-je de m'excuser.
– Moins de deux mois ! Moins de deux mois et tu joues comme ça ? Wouah ! T'es trop forte ! Il FAUT que tu fasses partie de notre groupe, Amy ! Et en plus, tu chantes super bien, on a absolument besoin d'une vraie chanteuse !
Je fronçai les sourcils. J'avais chanté ? Sans m'en rendre compte ? J'étais peut-être vraiment folle, après tout. Mais en vérité, ça m'était égal…pour l'instant. J'étais ravie. Il trouvait que je jouais bien ! Je n'aimais pas trop Archie mais le compliment, venant de n'importe qui, m'aurait fait très plaisir. Personne ne m'en avait fait jusque-là.
– Merci, dis-je timidement en essayant de réfréner un immense sourire. Mais tu es sûr que tu n'exagères pas ?
– Hé bien… Tu joues plutôt bien. Pas extraordinairement bien, c'est sûr. Mais tu as un sacré bon niveau et tu n'en es qu'au début de ton apprentissage, on dirait. Tu as un grand potentiel ! Et ce serait dommage de ne pas l'exploiter, non ? Il faut que j'en parle aux gars. J'suis sûr qu'ils seront ravis de t'avoir dans le groupe !
– Je ne suis pas sûre d'en avoir envie, dis-je en rougissant. Je suis juste contente de jouer pour moi-même. Faire partie d'un groupe… je ne sais pas.
– Réfléchis-y, en tout cas, répondit-il, un peu déçu.
Il nous salua et s'en alla. Lucy soupira de soulagement et me sourit :
– J'ai cru qu'il ne partirait jamais ! Entre nous, il a raison. Tu joues très bien ! Mais personnellement, ce n'est pas trop ma tasse de thé. Je préfère la musique classique. Bon. Maintenant qu'il est parti : je t'ai trouvé quelques livres…
Elle sortit trois gros ouvrages de son sac et les posa sur sa table : « Psychose », « Les plus grands fous de la révolte gobeline à nos jours » et « Schizophrène malgré moi ».
– C'est tout ce que j'ai trouvé, s'excusa-t-elle.
Je retournai « Schizophrène malgré moi » pour lire la quatrième de couverture. Les symptômes les plus évidents de la maladie y étaient inscrits et je me reconnus dans chacun d'entre eux. Je déglutis difficilement en tentant de me rassurer : peut-être que ce serait différent à la lecture ?
– Merci, Lucy, dis-je.
– De rien, répondit-elle joyeusement.
-X-X-
– J'ai vraiment essayé de la rassurer, tu sais ? m'explique Judith. Elle était persuadée que ces bouquins disaient la vérité. Elle est certaine d'être folle, maintenant. J'espère que son psychomage la détrompera.
– Si elle est toujours décidée à ne pas l'écouter…
– Je n'en suis pas si sûre. On dirait qu'hier, il a touché dans le mille. Je ne sais pas ce qu'il lui a dit mais elle n'a pas arrêté de nous répéter qu'il était « diablement intelligent ».
– En parlant de psychomage… Comment ça se passe avec le tien, Ginger ? me demande Roxanne avec un petit gloussement.
– Euh… bien ?
– Tu peux tout nous dire, tu sais, insiste Judith en s'asseyant sur le lit. Tant que James n'est pas là, on en profite.
– Quel rapport avec James ?
Elles échangent un coup d'œil.
– J'ai bien remarqué qu'il n'avait pas l'air d'aimer mon psychomage, c'est vrai… je poursuis. Vous pensez qu'il le connaît ?
Roxanne éclate de rire et je me renfrogne :
– Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ?
– Ne me dis pas que tu n'as pas compris ! s'écrie Judith.
– Je n'ai pas compris.
– Tu n'as pas remarqué à quel point ton psychomage est canon ?
– Canon ? Quand même pas… Il est mignon, ok, mais…
– Ginger, je t'arrête avant que tu ne dises une bêtise, me coupe Roxanne d'un air soudain très sérieux. C'est une bombe.
– Si vous le dites, je dis en haussant les épaules. Je vous le laisse, il ne m'intéresse pas.
– Je ne te remercierai jamais assez, s'exclame Roxanne en me serrant brièvement dans ses bras.
– Et donc, James le connaît ? je reprends. Vous savez pourquoi il le déteste ?
Elles n'ont pas le temps de répondre que l'intéressé entre sans frapper.
– Salut, Ginger !
– Salut, James. On parlait de toi, justement.
– Ah oui ? répond-il avec un large sourire.
– Oui ! On se demandait pourquoi tu détestais le psychomage.
Roxanne tombe du lit et je me penche, inquiète. Elle est écarlate. Je mets un temps à réaliser qu'elle essaie simplement de se retenir de rire.
– Roxanne, ça va ? demande James, qui ne la voit pas de là où il est.
– Elle va bien, répond Judith à sa place en se mordant la lèvre pour ne pas rire elle aussi.
– Donc… Tu le connais ? je reprends.
Roxanne se met à mordre dans son poing et je l'ignore. James fronce les sourcils.
– Non… pourquoi ?
– Alors tu as une bonne raison de ne pas l'aimer ?
Des « boum-boum-boum » retentissent à côté du lit. Roxanne donne des coups de poing au sol et des larmes de rire coulent sur ses joues. Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ? Je suis un peu énervée de ne pas comprendre.
– Roxanne, arrête de frapper le carrelage, il ne t'a rien fait, lui dit Judith d'une voix tremblante.
– Je ne sais pas s'il est très… (James hésite un moment, toujours renfrogné)… très compétent, voilà.
Roxanne se met à ramper vers la porte. James la regarde d'un air paniqué.
– Roxanne ? Qu'est-ce qu'il se passe ?
– Vais… aux… toilettes, halète-t-elle en essayant de masquer son rire.
– Je t'accompagne, s'écrie Judith d'une voix tremblante de gloussements en lui ouvrant la porte.
Elle la referme rapidement derrière elles et on entend bientôt un concert de rires dans le couloir.
– Je me demande si elles n'ont pas besoin de voir un psychomage, elles aussi… dis-je.
– Tu m'ôtes les mots de la bouche.
-X-X-
– Bonjour, Mademoiselle Vermeil.
– Bonjour, docteur.
Le lendemain, j'étais revenue et je m'étais assise devant lui. Je le fixai pendant quelques secondes. Il était tellement immobile qu'on aurait dit une statue. Honteuse, je baissai la tête :
– Je… je suis désolée. Pour les dernières séances. J'ai été odieuse. Et… je crois que j'ai besoin de votre aide.
– Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
Je levai la tête brusquement, surprise, et m'exclamai, presque indignée :
– C'est vous qui me répétez depuis deux jours que je…
– Oui, mais jusque-là, ça ne vous a pas fait changer d'avis.
Je le regardai droit dans les yeux, encore un moment, puis fis glisser mon regard vers mes chaussures.
– Ce que vous m'avez dit hier. Vous aviez raison. Je suis demi-métamorphomage, j'ai le syndrome du Caméléon. Et à être devenue complètement Anglaise en deux mois, j'ai l'impression de… de ne pas avoir vraiment d'identité. Je ne m'en étais même pas rendu compte… Mais j'y ai réfléchi. C'est vrai. Alors je me suis dit que… si vous aviez raison sur ces points… peut-être que vous aviez raison sur le reste. Peut-être que j'ai vraiment besoin d'aide et que je n'en ai pas conscience.
« Peut-être que je suis folle », ajoutai-je dans mon esprit, et je réprimai un frisson d'angoisse.
– Vous ne pensez toujours pas avoir besoin d'aide ? releva-t-il.
– Je n'en suis pas convaincue, avouai-je à voix basse.
Il se cala contre le dossier de son siège sans cesser de me fixer, l'air songeur, en faisant tourner son alliance autour de son annulaire.
– Quelque chose vous tracasse, dit-il soudain. Plus que d'habitude.
– Comment le savez-vous ?
– Vos cheveux. Vous les prenez entre vos doigts, vous tirez dessus.
Je remarquai brusquement que je tenais en effet une mèche de cheveux entre mon pouce et mon index. Je ne m'en étais même pas rendu compte ! Le psychomage dut intercepter mon regard paniqué parce qu'il me rassura tout de suite :
– Ne vous en faites pas, ce geste est inconscient, c'est normal que vous n'ayez pas réalisé que vous étiez en train de le faire. Est-ce la cause de vos tracas ? Votre inconscient ?
Je hochai très vite la tête.
– Je suis folle, c'est ça ?
Il me regarda pendant une fraction de secondes, interloqué, puis il éclata de rire. C'était un rire chaleureux, joyeux, qui me mit du baume au cœur et me rassura un peu.
– Que vous soyez partiellement inconsciente ne veut pas du tout dire que vous êtes folle ! Pour faire court, la majorité de l'activité psychique de votre esprit est inconsciente, seule une partie est consciente. Et c'est le cas pour tout le monde.
– Mais… mais… Je ne réalise même pas que je le fais. Ca veut dire que je suis schizophrène, n'est-ce pas ? Que j'ai… deux personnalités ?
Il avait un large sourire. C'est ça, moquez-vous de moi !
– Vous avez l'air de confondre schizophrénie et dédoublement de la personnalité, jeune fille. Quoi qu'il en soit, je ne sais pas qui vous a raconté ça, mais ce sont des bêtises. Je vous connais assez peu mais vous m'avez l'air tout à fait normale. Ce sera à confirmer mais j'ai assez d'expérience dans ce domaine pour pouvoir vous dire sans jamais vous avoir vraiment parlé que vous n'êtes pas folle.
– Vous… êtes sûr ?
– C'est mon métier, s'offusqua-t-il en souriant. Vous m'insultez !
– Désolée, m'excusai-je en rougissant.
Il y eut un silence de quelques minutes et je lui en fus reconnaissante. Je n'étais pas folle ! Ca me rassurait beaucoup. Les livres que j'avais lus hier étaient très inquiétants et je m'étais reconnue à chacune des pages des trois ouvrages. Je n'avais pas dormi de la nuit à cause de ça. Et finalement… j'étais normale !
– Merci, dis-je finalement.
– De rien. Nous pourrions commencer de vraies séances, alors ?
Je hochai la tête.
