La Magie des Selkies était bien plus puissante que ce à quoi les Sorciers s'étaient attendus. Leur charmes de dissimulation étaient si puissants que Drago se faisait l'impression d'être un moldu en face du Magicobus, pas même assez conscient pour faire un pas de côté et éviter de se faire écraser.

Ceci dit, il était bien le dernier à risquer quoi que ce soit : Lucile ne s'en prendrait jamais à lui et, par amour pour sa compagne, Mullan s'abstiendrait également de lui faire du mal – du moins, il en était convaincu.

Ce n'était pas le cas de la plupart des occupants de l'île.

Car si lui était incapable de faire un pas de côté, les autres idiots à ses côtés ne se privaient pas pour danser joyeusement sur la route du véhicule et dans la lumière des phares.

Ce n'est qu'en milieu de matinée, le lendemain, qu'il réalisa vraiment la menace que représentait une nouvelle créature cannibale à Azkaban. Il lâcha la tasse qu'il était occupé à siroter en regardant par la fenêtre de son bureau et se précipita dans la salle de réunion du Directeur et de ses Majors. Il ouvrit la porte à la volée, faisant sursauter Potter et Runcorn qui le regardèrent comme une menace.

« J'ignore si Mullan obéira aux règles qu'elle a imposées à Lsh', annonça-t-il sans préambule. À propos des baguettes et des robes noires. Et même. Il y a les prisonniers du chantier. Macnair et les autres. Il faut les garder à l'intérieur tant que…

– Attends, attends, quoi ? s'inquiéta Potter en se levant pour venir à sa rencontre. De quoi tu parles ?

– Des Selkies. Mullan avait donné une liste de règles à… Tu te souviens de Mullan, n'est-ce-pas ? » vérifia Drago en constatant l'expression pathétique de Potter à l'évocation de ce nom.

Potter se tourna vers son Major qui secoua la tête pour se remettre les idées en place avant de déclarer :

« Morrigan Mullan était la Surveillante Major du corridor des femmes et des détenus non-humains. Ça fait une éternité qu'elle nous a quittés. »

Drago sentait un frisson glacé le parcourir, mais il trouva tout de même la force de contredire l'affirmation :

« Elle travaillait encore ici hier. Elle est devenue une Selkie. Souvenez-vous.

– Je crois l'avoir rencontrée quand j'ai débarqué ici, marmonna Potter. Grande ? Musclée ? Pas commode ?

– Elle… Par Merlin… »

Drago pénétra la pièce, ouvrit la large armoire dans laquelle un exemplaire de chaque compte-rendu était stocké, sortit le classeur du mois et l'ouvrit à la dernière page. Tout en bas, il y avait le sceaux d'Azkaban et trois signatures. Il pointa celle de la Major de l'index.

« Qui est-ce ? demanda Potter en fronçant les sourcils. Son nom me dit quelque chose.

– Ah, Mullan ? s'exclama Runcorn. Elle travaillait ici il y a une éternité. C'était la…

– Elle travaillait ici hier, répéta Drago en désignant cette fois la date. Potter, tu te souviens qu'il y a une Selkie sur l'île ? »

La discussion s'enlisa, Drago dut se répéter plusieurs fois… Au final, il s'exclama juste :

« Interdis simplement l'accès à la plage aux Bâtisseurs masculins sans protège-oreille et aux prisonniers tout court. Je m'occuperai de discuter avec les Selkies et de négocier.

Les Selkies ? Elles sont plusieurs, maintenant ?

– Tu m'agaces. »

Dans la journée, Potter revint le voir plusieurs fois et Drago dût s'armer de patience :

« C'est toi qui t'es occupé de ce dossier-là ? »

« On devrait pas embaucher quelqu'un pour s'occuper du corridor des femmes ? »

« Au fait, tu sais qui c'est, un certain Mullan ? C'est un Bâtisseur ? J'ai une fiche de paie, là, mais je sais pas où la ranger ? Drago ? »

Il était debout et observait par la fenêtre, à nouveau. L'île regorgeait d'oiseaux de toutes sortes : des mouettes, des goélands, des sternes, des cormorans… Comme quand Lucile avait ramené l'orque. Il savait que quelques cadavres d'animaux marins devaient pourrir sur la plage. Il les avait cherchés, mais sans succès. Il avait appelé Lucile, mais elle l'avait ignoré. Il avait prétendu avoir faim et quand il avait fait demi-tour pour retourner dans le château, il s'était retrouvé face à la tête décapitée d'un petit marsouin. Il avait hurlé de peur et de dégoût, puis s'était dépêché de rentrer.

« Nous devrions renvoyer les Bâtisseurs hors de l'île quelques jours au moins. Le temps d'être sûrs.

– Oulah, t'es certain ? Y-a pas une clause comme quoi on est tenus de maintenir leur salaire quand…

– Si. Mais la sécurité prime.

– Je vais faire croire à Palmer qu'on lui fait une fleur, alors. C'est jamais inutile inutile de passer pour un gars conciliant.

– Si tu le dis, soupira Drago.

– Y-a un truc chelou qui se passe, non ? Tu crois que ça a rapport avec la chambre d'Ekrizdis ?

– Non. Ça a rapport avec… »

Il hésita puis considéra Potter. Il eut soudain envie de lui mentir. S'il prétendait que le problème venait effectivement de la chambre ou du carnet, alors ils passeraient davantage de temps ensemble.

« Non. Ça a rapport avec les Selkies. Tu te rappelles les Selkies ?

– Ah… Oui… »

Potter luttait. Plus que tous les autres : on voyait son front froncé, son air perdu mais conscient que les choses n'étaient pas normales. Il était le seul de l'île à se questionner. Le charme des Selkies le rendaient un peu somnolent et plus apathique qu'à l'ordinaire. Il voulait agir, mais ne se souvenait plus pourquoi, comment.

Cependant, il lui faisait confiance. Il était conscient que Drago s'en sortait un peu mieux que lui et acceptait – un peu à contre cœur, mais il acceptait – de se reposer sur lui.

À force de côtoyer Lucile, d'être sa « victime », Drago reconnaissait sa Magie aussi précisément que celle de Potter. Le son qu'elle faisait, qui vibrait davantage contre le sternum que dans les oreilles, l'espèce de confort apathique qu'elle provoquait… Il la sentait partout sur la plage, dans le château, et même à l'abri de son lit… Il était presque capable de lutter contre elle. Mais il sentait aussi les vagues plus irrégulières et moins ronronnantes de Mullan se mêler à elle. C'était ça, qui rendait tout le monde apathique : Mullan qui apprenait à gérer ses nouveaux pouvoirs.

« Bon, je vais faire ça, du coup. Je vais leur demander d'être prêts à partir avant le coucher du soleil et contacter le Capitaine du ferry.

– Bien. »

Potter vint le rejoindre, près de la fenêtre, et Drago se décala.

« C'est étrange, tous ces oiseaux. Il se passe un truc.

– C'est la Selkie », répondit patiemment Drago. Puis, après une inspiration : « Attends. »

Il fouilla dans sa poche. Ses doigts glissèrent entre les croquettes pour albatros, contre sa clochette d'or, et trouvèrent le froid du verre. Il extirpa du vêtement un petit pot de confiture vide. Il continuait d'en chiper un, de temps en temps, qu'il remplissait d'encre, d'huile, de gel douche, de cendres, sans trop savoir pourquoi. Il n'avait besoin de rien, mais il continuait d'étoffer sa collection. Il les ouvrait, de temps en temps, pour en renifler l'odeur, pour compter les dents ou pour trier les graviers. Son vieux bocal de romanian whisky était toujours aussi chaud qu'au premier jour et il le faisait glisser son ses lèvres comme s'il s'agissait d'un baume guérisseur.

Il utilisa sa baguette pour couper quelques uns de ses longs cheveux et remplir le récipient, le refermer, puis le tendre vers Potter :

« Quand… Quand je m'occupais encore de Carrow, elle m'avait demandé de le marquer avec mon odeur pour qu'elle se souvienne de ne pas l'attaquer, alors…

– Qui ?

– La Selkie.

– Ah. Oui. »

Potter regarda dehors et ses lèvres remuèrent, dans un effort pour mettre de l'ordre dans ses pensées et parvenir à assimiler l'information. En vain. Pour une fois, Drago ne pouvait pas lui reprocher cette vilaine habitude. Il avait toujours le bras tendu dans une attitude ridicule. Il se racla la gorge.

« Tu n'en veux pas ?

– Hein ? Oh putain, si ! » s'exclama Potter avec un sourire joyeux et dément en s'emparant enfin de l'objet et en le faisant tourner dans les rayons lumineux que daignait leur accorder le ciel et la fenêtre. « Ce genre de cadeau souvenir, c'est collector à plus d'un titre. »

Le verre brillait et les cheveux blanc, à l'intérieur, ressemblaient à des pensées mises en flacon.

« Je ne crois pas que je regarderai tes souvenirs, Potter, annonça tristement Drago.

– Non ? Pourquoi ? »

Ce n'était pas une demande de justifications. Plutôt un regret formulé sous la forme d'une question.

« J'ai peur, avoua Drago. Je… Je t'apprécie de plus en plus, et… J'ai peur de perdre à nouveau ça, si ce que je vois ne me plait pas. Si à l'époque, je faisais semblant, ou si…

– Tu faisais pas semblant.

– Non, je suppose que non. Mais j'ai peur quand-même. »

Potter ne répondit pas, continua de jouer avec le bocal. Ses cheveux tombaient sur son front et ses lunettes, et ses lunettes étaient une barrière supplémentaire pour cacher ses yeux.

« Je crois que j'apprécie notre amitié, avoua Drago à voix basse. Je ne veux pas risquer de perdre ça. »

Les lèvres de Potter esquissèrent un sourire.

« T'as bien raison. »

C'était faux. Il voulait toucher ses lèvres. Il voulait de nouveau la chaleur de sa main contre son dos. Il voulait que le temps bifurque, que la réalité le laisse tester les deux alternatives : soit poursuivre sa route de sagesse et de raison, soit l'embrasser, et voir si les choses pouvaient…

À force, il reconnaissait les prémices du mal de tête, le nez qui s'humidifie. Il dévia le cours de ses pensées à temps. Il songea aux Selkies, renifla, et sentit le sang lui remonter les sinus puis lui descendre dans l'estomac.

Potter tourna la tête vers lui et lui offrit le sourire fatigué du Survivant :

« Allez, je vais prévenir tout le monde. Histoire de Selkie. Cette fois, j'oublie pas. » Il fit un pas en arrière et secoua le petit bocal, comme un porte-bonheur pour souligner ses dires. « Et après, on retourne à cette affaire de carnet. Y-a un truc qui cloche sur l'île, en ce moment, je le sens. Foi de Héros ! »

Drago le regarda partir à regret.

·

C'est aussi cette après-midi là qu'une histoire qui le concernait beaucoup moins avança enfin : quelques minutes après que Potter soit sorti et que Drago se soit à nouveau installé à son bureau, on frappa à sa porte. Il invita son visiteur à entrer et fut surpris de voir apparaître la crinière rousse de Welbert. L'homme était visiblement gêné, le visage rouge et contracté. Il piétina un peu dans le bureau, se racla la gorge, et refusa de prendre place sur la chaise que Drago lui présenta :

« Hum. Non. Je, euh. Bon. Je viens parce que j'ai entendu des trucs, enfin, on m'a dit des trucs, et je voulais régler ça avec toi, parce que c'est pas possible. Hum.

– Oui ?

– On m'a dit, il parait, que genre… Enfin… »

Drago attendit poliment, un peu surpris de voir cet homme habituellement à peu près maître de lui-même s'enliser ainsi.

« Écoute. Voilà. Moi, je suis hétéro. Genre, cent pour cent hétéro. Donc voilà, c'est pas contre toi, mais tu m'intéresses pas. Genre, du tout. Désolé », conclut-il dans un espoir d'atténuer la rudesse de son propos.

Drago n'eut pas besoin de se forcer pour hausser les sourcils et afficher un air dédaigneux. L'hétérosexualité « pure et dure » de Welbert était de celles – comme Johnson – qui lui permettait de placer l'homme parmi les personnalités masculines supportables de l'île.

« Vous a-t-on laissé croire que le sentiment d'inintérêt n'était pas réciproque ?

– Hum. Oui. » puis après réflexion, il demanda : « Non ?

– Qui vous a dit cela ?

– Hum. Wihelma. »

Elle avait pris son temps. La garce prenait apparemment moins de plaisir à propager les rumeurs qui la touchaient un peu plus directement.

« Quelle idiote… » souffla-t-il comme un regret.

Welbert attendit une explication, et puisqu'elle ne vint pas, il chercha à confirmer :

« Je te plais pas ?

– Bien sûr que non.

– Merlin soit loué ! » éclata-t-il en acceptant enfin de s'asseoir. Il s'ébouriffa la tignasse en ricanant. « Je lui ai juré sur ma tête qu'elle s'imaginait des trucs, qu'elle avait mal compris un truc, mais…

– Évidemment qu'elle a mal compris. Elle ne comprend jamais rien quand ça vient de moi. »

Welbert continua de se gratter le crâne, un sourire idiot sur les lèvres, avant de froncer les sourcils et de le regarder :

« Y-a un truc à comprendre ? »

Drago ne répondit pas.

« Attends. Me dis pas que c'est elle qui t'intéresse ? »

Drago lui adressa un regard noir et menaçant.

« T'es… Tu t'intéresses aux filles, toi ? »

Cette fois, il ne pouvait pas répondre par un silence. Il souffla :

« Wihelma est gentille. »

L'expression de Welbert n'aurait pas été bien différente si Drago lui avait annoncé aimer se tartiner le corps de graisse de phoque.

« Oui, admit-il. Mais…

– Et jolie.

– Carrément, mais… »

Drago fit mine de replonger le nez dans son travail. Il laissa planer un silence éloquent avant de déclarer :

« Il n'y aura jamais rien entre elle et moi. Inutile d'en parler. »

Quand Welbert quitta son bureau, Drago était plutôt satisfait de son effet.