-Hé, machin! T'auras plus vite fait d'abattre ta carne et de te mettre à courir si tu veux arriver en ville avant la fermeture des portes!
-Tu lui a fait quoi au maquignon pour qu'il te vende cette rosse, t'as baisé sa femme? Ou tu l'as pas baisée assez fort?
Julian se retint de faire un geste grossier aux gamins qui l'interpellaient en riant et tapota amicalement les flancs amaigris de sa monture.
-Ne les écoute pas, ma belle. Tu as été très courageuse, et je sais que tu va continuer à l'être. Les portes ne sont plus tellement loin.
La jument en question répondit par un pitoyable bruit de gorge, plus proche du braiment d'un âne que du hennissement d'un cheval. Julian lui tapota encore un peu le flanc puis se remit à la tirer derrière lui. Il suait comme un bœuf, malgré la fraîcheur automnale,et c'était entièrement la faute de la rosse en question.
Il n'avait pas fallu longtemps à Julian pour arriver à la conclusion que garder ce cheval comme monture était le pire choix du monde. En fait, il était parvenu à cette conclusion moins d'une minute après être monté sur son dos, mais à ce moment-là il n'avait pas osé faire demi-tour pour reconnaître son erreur et supplier les villageois pour qu'on lui trouve un autre cheval, à n'importe quel prix. S'il existait un concours des pires rosses à acheter sur le Continent, la sienne finirait sans nul doute dans le trio de tête. À ce stade, c'était tout juste si on pouvait encore lui accorder le titre de cheval. Les ânes et les baudets se seraient vexés de partager la même catégorie qu'elle dans la longue liste des bêtes à pattes. La seule qualité qu'on pouvait lui reconnaître, c'était qu'elle était… placide. Mais c'était également son pire défaut. Rutabaga – apparemment, c'était Julian qui lui avait donné ce nom, ou en tout cas c'était celui auquel elle consentait de répondre – était tellement placide qu'elle se serait fait rouler dessus par un chariot pour ne pas le déranger.
Elle rendait fou Julian. Dans le village où il s'était réveillé avec une migraine et le crâne vide de souvenirs, elle s'était laissé doubler par des poules. Elle supportait tout juste le poids de Julian, celui de son sac et du couchage roulé en boule derrière la selle, et ce pour un maximum de deux heures par jour. S'il essayait de la monter plus longtemps, elle s'effondrerait morte. Julian la laisserait probablement faire en y ressentant un plaisir vindicatif, si elle n'avait pas aussi les yeux les plus tristes du monde, des yeux auquel il s'était découvert incapable de résister. En conséquence, il la montait seulement quand il avait mal aux pieds ou que les chemins étaient trop boueux. Le reste du temps, Julian marchait à côté de Rutabaga, la poussait, la tirait et la suppliait d'avancer tout le long du chemin. Au moins, Julian avait incontestablement résolu un des multiples mystères de son existence, la raison de ses bottes si sales et de son fond de pantalon si impeccable alors qu'il possédait un cheval.
Maîtresse Leza, de l'auberge du Loup Gris à Rosraz, lui avait promis que Vizima était à moins de deux jours à cheval sur une monture comme la sienne. Le moins qu'on puisse dire, c'était qu'elle s'était montrée très généreuse avec les capacités de Rutabaga. Le soleil commençait à descendre de manière inquiétante à l'horizon, au troisième jour de leur périple, et Julian ne donnait pas cher de leurs chances d'atteindre les portes à temps. Il avait beau regarder avec un espoir sans cesse déçu les murailles de la ville et les toits innombrables de ses palais et de ses temples, cette promesse d'un lit chaud et douillet dans une véritable auberge et pas dans une bicoque branlante comme les deux nuits précédentes ne semblait jamais se rapprocher. La gentillesse de maîtresse Leza, la chaleur de sa chambre et l'odeur de son pain chaud lui manquaient terriblement. Julian n'avait pas eu la chance de retrouver pareil logement depuis. Il rêvait du confort qu'il était en droit d'espérer de Vizima.
Rutabaga s'arrêta soudain en soufflant comme une forge. Habitué à présent, Julian la laissa retrouver son souffle et en profita pour cueillir deux pommes à un pommier rachitique qui poussait le long de la route. Il mangea la première, et garda la seconde pour l'offrir à Rutabaga, quand elle serait à nouveau capable de respirer normalement.
-Courage, Rutabaga!, l'encouragea-t-il La fin de notre voyage est en vue! Du moins, la fin provisoire, le temps que je détermine de la suite du programme. Tu t'en doutes, je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il devrait être.
La jument lui offrit en réponse un regard triste et fatigué. Elle était incapable d'en fournir d'autre. Son œil gauche pleurait quasiment en permanence. Julian prit pitié d'elle et lui offrit la pomme en guise d'excuse. Il dut la couper en quatre d'abord. Rutabaga avait du mal à avaler quoi que ce soit de solide.
-Prête à repartir? Non, j'imagine que tu préférerais attendre. Mais il va falloir quand même. Haut les cœurs, ma belle! Si nous parvenons à nous presser, ce soir c'est une auberge dotée d'un vrai baquet pour prendre mon bain qui m'attends, et toi une écurie dont le toit ne prend pas l'eau. Tu imagines? Cela ne te fait-il pas envie? Toi comme moi avons bien besoin de nous laisser pomponner un petit peu.
Un ébrouement fut la seule réponse de Rutabaga. Ce n'était pas une compagne de route très bavarde, mais ce n'était pas grave. Julian parlait pour deux de toute manière.
-Je sais que c'est beaucoup te demander, mais ne voudrait tu pas avancer, encore un peu? Dans une heure nous pouvons y être. Deux, tout au plus. Regarde, ils commencent à allumer les lumières en ville. Tu ne veux vraiment pas te mettre au chaud?
La bête éternua. Avec un soupir, Julian se redressa, essuya la terre collée à son séant et saisit les rênes de Rutabaga pour recommencer à la tirer derrière lui. La pauvre bête se laissa faire, mais sans y mettre la moindre bonne volonté.
-Je me demande par où commencer…, poursuivit Julian. Je suppose que nous pourrons au moins chercher si Julian Alfred Pankratz de Lettenhove est un nom familier aux oreilles des habitants de Vizima. Je détesterais avoir à me présenter pour découvrir que je suis recherché pour dette, ou pire, pour abandon du lit conjugal avec absence de consommation le soir de la nuit de noce. Mais j'en doute. Julian Alfred n'est peut être pas du coin, et n'est peut être même jamais venu ici. Si tu t'en souviens, il a dit dans le message qu'il m'a laissé que Vizima n'était pas un mauvais endroit pour commencer. Mais pour commencer quoi? Une nouvelle vie? Des recherches? Nous verrons bien. Mais ce«pour commencer» m'indique il me semble que je ne suis pas originaire de la ville, où la formulation serait différente. J'aurais sans doute plutôt écrit «pour me retrouver» ou quelque chose d'approchant. Qu'en penses-tu?
Julian laissa à la jument le temps de réagir, mais celle-ci ne manifesta cette fois aucune envie particulière de discuter. Rutabaga n'était jamais bavarde bien longtemps. Mettre un sabot devant l'autre utilisait toute son énergie. Et comme la traîner derrière lui utilisait une bonne partie de celle de Julian, il se tut à son tour pour avancer en gardant les yeux fixés sur les murailles et les tours de Vizima.
Au cours de l'heure qui suivit, ils se firent tour à tour doubler par un marchand sur son âne, deux soldats qui avançaient à un pas de promeneur, et même par une grand-mère aussi voûtée qu'une arche de temple. Elle ricana en les dépassant, ravie d'être la plus rapide pour la dernière fois de sa vie. Julian ne lui en voulait pas. C'était de bonne guerre. Quand il serait vieux et chauve, lui aussi serait content de doubler une Rutabaga.
-Qu'est-ce que je vais faire de toi?, soupira Julian. Si je dois traverser tout le continent, je risque de mourir de vieillesse avant d'arriver à destination. Je devrais te revendre et me trouver un vrai cheval. Qu'est-ce que j'en ai à faire? Je ne sais même pas si j'aime les chevaux au fond! Qu'est-ce que tu en dis?
La jument lui rendit un regard misérable qui fit soupirer encore plus fort Julian. Il n'arriverait jamais à s'en débarrasser. On lui en paierait une bouchée de pain et elle finirait sa vie sous forme de colle et de soupe. Julian n'était pas capable d'une telle cruauté, ce qui voulait dire qu'il était condamné à subir la compagnie de Rutabaga jusqu'à ce que la vieillesse ne la foudroie sur place. D'ici là, il était condamné à passer la nuit dehors. Jamais ils n'arriveraient à tant, et les murailles ne semblaient pas s'être davantage rapprochées depuis que les enfants s'étaient moqués de Rutabaga. Julian ne se rappelait pas avoir jamais dormi dehors, ce qui ne voulait pas dire grand-chose, bien sûr. Cependant, il était quasiment certain de détester ça, surtout avec la brume montant de la rivière qui promettait une nuit glacée. Puisque l'allure d'arrière grand-mère cacochime de Rutabaga ne lui laissait pas le choix, autant se mettre à la recherche d'un coin un peu sec et abrité, de préférence à l'écart de la route pour ne pas se faire détrousser dans son sommeil.
Julian tourna sur lui-même à la recherche de la perle rare, sans savoir si elle existait. Il écarta tout de suite la bicoque en ruine, qui promettait d'être le lieu de réunion de tous les bandits à la recherche d'un mauvais coup. Il en allait de même pour la petite colline non loin. S'il y allumait un feu, il attirerait tous les regards. S'il s'installait à côté de la série de petites mares et ruisseaux qui formaient les marais de Vizima, sa meilleure protection avec ses hautes murailles, il aurait de l'eau fraîche, mais quelque chose dans ces eaux calmes ne lui inspirait pas confiance, sans qu'il sache trop pourquoi. Un taillis de châtaigniers, en retrait de la route, lui paraissait cependant approprié. Il y trouverait du bois mort, et tout bandit cherchant à atteindre sa bourse en pleine nuit ferait craquer une branche sous ses pas, ce qui réveillerait immanquablement Julian. Évidemment, il n'aurait pas la moindre idée de ce qu'il devait faire une fois éveillé, mais au moins il aurait les yeux ouvert pour faire face à son assaillant.
-Je vote pour le taillis, annonça-t-il à Rutabaga. La solution convient-elle à madame? Parfait. Et si au passage tu pouvais m'expliquer où et comment j'ai acquis la capacité à dénicher le bon endroit où dormir sur la route, j'apprécierai. Serais-je un plus grand voyageur que je ne le pensais?
Apparemment, c'était le cas. Julian s'étonna de la vitesse à laquelle il réussit à allumer un petit feu avant que la nuit ne finisse de tomber, et d'avoir sans souci monté une sorte de paravent avec sa couverture pour camoufler autant que possible l'éclat des flammes de la route toute proche, tout en protégeant également la flamme du vent qui se levait. Il n'avait même pas agit de manière réfléchie, mais entièrement par réflexe, comme si ses muscles se souvenaient de quelque chose que son corps avait oublié. Que d'autre savait-il faire sans savoir qu'il savait le faire? Se battre, peu être? L'idée lui arracha un rire nerveux comme si la seule idée était risible. De toute façon, il n'avait pas d'arme sur lui, sauf si on pouvait appeler une arme le petit poignard à la lame recouverte d'argent qu'il avait retrouvé au fond de ses fontes. De toute évidence, l'objet était purement décoratif et n'avait jamais servi, mais il en avait pris grand soin. La lame était aussi éclatante qu'au premier jour. Peut être s'agissait-il d'un cadeau, ou bien d'un héritage comme la bague qu'il gardait toujours cachée dans la doublure de son veston.
Juste au cas où, Julian plaça quand même le poignard sous le sac qui allait lui servir d'oreiller en s'espérant capable de découvrir comment s'en servir avant de se faire égorger en pleine nuit. Il bailla, fatigué par sa longue marche, et jeta un regard torve à Rutabaga.
-C'est de ta faute tout ça. Et regarde l'état de mes semelles! Il va falloir que j'achète de nouvelles bottes à Vizima. Celles-là ne feront pas vingt lieues de plus. J'espère que tu as honte de toi!
Les yeux de Rutabaga pleurèrent, mais probablement pas sous l'effet de sa contrition. De toute façon, Julian était trop fatigué pour tenter de tenir une conversation entière avec sa pauvre monture. Il s'installa le plus confortablement possible sur sa couverture pliée pour manger le pain et le fromage qu'il avait acheté dans un hameau. Rutabaga, elle, avait droit à des fanes de radis fanées qu'une paysanne lui avait donné par pitié. Tout en mangeant, Julian se retrouva à regarder ses mains. Il avait d'étrange cals sur le bout des doigts, pas le genre de marque qu'il associait avec un travail particulièrement physique.
Entre ce détail et sa connaissance de la manière de dresser un campement, pouvait-il déterminer sa propre identité? Julian ne s'imaginait pas bûcheron. Pour commencer, il aurait eu une carrure plus massive, et des cals ailleurs qu'au bout des doigts. Chasseur, peut être, ou garde forestier. Mais alors, il aurait eu un arc dans son bagage, peut être une épée courte. Non, il n'était ni chasseur, ni garde forestier, ne fut-ce que parce que ces gens ne gardaient pas des pourpoints brodés dans leurs sacs. Julian Alfred Pankratz de Lettenhove était de toute manière un nom de noble. Un noble ne se salissait pas les mains et les pieds en arpentant les forêts sous les ordres de quelqu'un d'autre. Pas à moins que sa chance ait très mal tournée.
Sauf que de toute évidence, lui si était le genre de noble à crapahuter sur les routes, d'après l'état de ses semelles et de ses chausses. S'il n'était pas obligé de tirer Rutabaga derrière lui, il ne serait même pas fatigué par la longue marche de ces trois derniers jours. Il était habitué à faire de l'exercice, et il avait acquis une certaine endurance, le genre qui ne s'acquérait pas en un jour. Sans avoir exactement ce qu'on pouvait appeler des muscles de soldat, il avait hérité d'un corps en bonne santé physique. Malheureusement, cette information ne pouvait pas le conduire bien loin. De nombreuses activités physiques permettaient d'obtenir ce genre d'endurance. Ces cals, par contre, voilà qui lui rappelait quelque chose. Si seulement il pouvait mettre la main dessus.
Tout d'un coup, la lumière du feu l'agressa violemment. Julian poussa un cri de douleur et ferma les yeux, mais des éclairs continuèrent de flamboyer derrière ses paupières closes. C'était intolérable. Les migraines, qu'il avait espéré laissé derrière lui en quittant l'auberge du Loup Gris étaient revenues en force depuis le matin. Julian aurait bien voulu dire qu'elles arrivaient et repartaient sans queue ni tête, mais c'était surtout dès qu'il se mettait à réfléchir trop fort à son passé.
Frustré et épuisé par cette énième attaque, Julian se roula en boule près du feu et cacha sa tête sous la couverture. Malheureusement, s'il pouvait bloquer la lumière du feu, Julian n'était pas doué pour s'empêcher de penser, pas avec cet énorme mystère que constituait sa propre identité. Julian devait découvrir qui il était, ne serait-ce que pour ne pas devenir fou. Il crevait de n'avoir que des bribes de réponses qui lui échappaient dès qu'il réfléchissait trop fort.
Les cals. Il devait se concentrer sur les cals. Il devait… Il y avait quelque chose avec les cals, quelque chose qui lui échappait, quelque chose qui aurait du être évident, quelque chose d'essentiel, quelque chose…
Son mal de tête devint si violent qu'il lui arracha un cri. C'était à peine s'il se rappelait son nom. Julian. Il s'appelait Julian Al… Quelque chose de long. Une particule à l'intérieur. Qui d'autre avait une particule dans son nom? Son esprit se démantibulait, se liquéfiait.
Quelque chose lui trait les cheveux. Épuisé, Julian rouvrit les yeux, seulement pour découvrir Rutabaga qui tentait de lui brouter le cuir chevelu au lieu de se consacrer à l'herbe autour du campement. Julian la chassa d'une main tremblante et laissa sa tête retomber sur le sol glacé. Dormir. Il devait dormir. Au matin, il réfléchirait mieux, ou au moins il serait capable de réfléchir tout court.
Les rayons du soleil réveillèrent l'homme alors que le soleil était déjà bien haut dans le ciel. Il cligna des yeux, surpris de se trouver dans un taillis avec le ciel au-dessus de sa tête alors qu'il n'avait aucune idée de la manière dont il s'était retrouvé là. Il se redressa sur un coude et fronça les sourcils en voyant la jument maigre dont la longe s'était emberlificotée autour des troncs des châtaigniers. L'homme poussa un profond soupir.
-Rutabaga, murmura-t-il. Tu t'appelles Rutabaga et tu es le pire exemple de destrier que j'ai jamais rencontré de ma vie, la honte de ton espèce. Et je m'appelle… Julian. Je ne crois pas pour ma part être la honte de mon espèce, mais d'autres seraient peut être d'un autre avis.
La bête ne répondit pas, mais Julian était sûr de son coup. Il n'avait même pas besoin de ressortir les notes qu'il s'était laissé à lui-même au cas où un nouvel épisode d'amnésie le frapperait. La suite de son nom lui échappait pour le moment, mais Julian n'était de toute façon pas certain de l'aimer. Quand au reste de ses souvenirs, il était pour le moins flou, mais Julian se souvenait quand même de l'essentiel, ses attaques d'amnésie, son réveil à l'auberge du Loup Gris, la présence de papiers ne répondant pas vraiment à ses questions au fond de son sac et sa frustration liée aux dites questions sans réponse. Il espérait que la journée lui apporterait enfin des éclaircissements, mais il était permis d'en douter.
Julian mourrait d'envie de reprendre ces papiers pour voir s'ils lui paraissaient plus clairs que la veille et l'avant veille, mais il n'était pas au bon endroit pour ça. Au-dessus de sa tête, le soleil était blanc et froid. Le feu s'était depuis longtemps éteint, et le froid de la nuit avait laissé place à une désagréable fraîcheur de fin d'automne qui menaçait de persister tout au long de la journée. L'hiver approchait, et promettait de méchamment s'installer.
-Que dirait-tu de descendre vers le sud, Rutabaga? Je ne dit pas d'aller jusqu'en Nilfgaard, mais au moins de nous diriger vers la côte. Je crois me souvenirs que les hivers y sont plus clément. Où sommes-nous au juste?
Julian se figea, le cœur saisit de palpitations. À sa plus grande horreur, il réalisa qu'il n'avait pas la moindre idée d'où il se trouvait sur le Continent, ni du jour de l'année. Était-il en Kaedwen? En Rédanie? En Aedirn? Où était-il censé se rendre? Avait-il au moins une destination en tête la veille? Sa tête était vide de toutes ces informations pourtant oh combien essentielles. Julian s'aventura jusqu'à l'orée du taillis pour regarder autour de lui. Il découvrit un peu plus au sud la silhouette parfaitement identifiable, et par ailleurs familière, d'une grande ville avec ses murailles épaisses, associées à de riches tours aux toits de tuiles.
Vizima, se souvint-il enfin. Il se tenait presque aux portes de Vizima. Comment avait-il pu oublier un détail pareil? Jusque là, il lui semblait n'avoir oublié que des détails concernant sa propre identité. Ou alors il se trompait sur ça comme sur le reste. Impossible de le savoir, avec une mémoire dotée d'autant de trous qu'un fromage du Kovir.
-Pour ce que ça m'avance…, ronchonna-t-il. Vizima, Cintra, Novigrad, tu crois vraiment qu'une ville va contenir les réponses à toutes tes questions? Un repas chaud et une véritable carte, c'est tout ce que tu peux espérer de ce séjour en ville. Tu ne sais même pas où tu veux te rendre, idiot d'amnésique.
Rutabaga piaffa et gémit pour qu'il la libère du taillis. Julian se força à s'arracher à ses sombres pensées. Il sentait confusément qu'il n'était pas du genre à se lamenter sur son propre sort, sauf en présence d'une oreille amicale. Malheureusement, si Rutabaga lui prêtait volontiers une oreille attentive, il aurait aimé un peu plus de répondant en face de lui. Même un grognement d'agacement conviendrait.
Julian ressentit un étrange pincement au cœur en même temps qu'une nouvelle attaque de migraine. Il ne savait même pas s'il avait ça, des amis. Les notes qu'il s'était laissé à lui-même n'en faisait pas mention, et si ses pertes de mémoire étaient liées à une quelconque espèce de malédiction, il était peu probable qu'il se soit fait beaucoup d'amis récemment. Quand à savoir à qui il pouvait avoir déplu si profondément c'était une autre histoire, et une à laquelle il ne pouvait pas espérer trouver de réponses dans un taillis. Même si le peu d'espoir de trouver des réponses effrayait presque Julian, il souhaitait trop en obtenir pour rester ici à se morfondre.
Ses souvenirs de la veille lui échappaient toujours en partie, mais il décida de se faire confiance et de continuer sa route vers la ville. C'était probablement la meilleure chose à faire, pour commencer ses investigations, en partant du principe qu'il allait à Vizima et non pas qu'il en repartait bredouille. Il ne se souvenait pas de s'être arrêté camper la veille, et encore moins de ce qu'il avait mangé ou planifié. En réfléchissant très fort, Julian était tout juste capable de se rappeler qu'il s'était surpris lui-même en installant le campement, mais il avait trop mal à la tête pour s'attarder sur la question.
À la place, il réunit donc péniblement ses affaires et, plus laborieusement encore, réussit à attacher ses fontes à la selle de Rutabaga. La jument lui jeta un regard empli de tristesse, mais se laissa faire sans protester. À vrai dire, elle avait l'air d'ignorer qu'elle avait le droit d'avoir son propre avis, et plus encore de la manifester. Quand il eut terminé, Julian jaugea sa monture du regard. Elle avait l'air à deux doigts de la mort, exactement comme la veille. Et, exactement comme la veille, elle était toujours debout, en dépit du bon sens, aussi Julian décréta-t-il qu'il avait le droit de monter sur son dos. Si le périple des derniers jours n'avait pas achevé la pauvre Rutabaga, ce n'étaient pas deux heures de marche jusqu'à la ville avec un cavalier sur le dos qui allaient la tuer. En tout cas, Julian l'espérait.
Ils sortirent du taillis en s'écorchant un peu, puis Julian monta en selle. Rutabaga accepta placidement sa présence sur son dos, comme elle le faisait avec tout le reste. C'est donc avec une parfaite conscience du tableau ridicule qu'ils offraient à un éventuel passant que Julian dirigea sa monture vers la route qu'ils avaient quitté la veille sans qu'il s'en souvienne. La seule vision de la ville lui redonnait du courage. Il devait y avoir à l'intérieur des réponses à ses questions. À vrai dire, le contraire était inenvisageable. Il n'était pas venu de si loin – c'est à dire de Rosraz, à moins de trente lieues de distance – pour repartir bredouille.
Rutabaga et lui n'avaient pas fait vingt pas en direction de la route que Julian remarqua du mouvement un peu plus loin, en direction de la ville. Un groupe de quatre à six individus avaient l'air de transporter quelque chose de lourd sur la route. Julian se mordit les lèvres. Il était prêt à parier qu'il n'était pas un homme très chanceux de manière générale, et vu comment sa journée avait commencée avec un monumental mal de tête, il était prêt à parier qu'il avait affaire à des brigands avides de rançonner les innocents voyageurs tels que lui. Ces malandrins devaient être en train d'installer une barricade ou quelque chose d'approchant.
Malheureusement, et si la mémoire de Julian le servait mieux que ces derniers temps, les alentours de Vizima formaient une zone marécageuse dans laquelle il était dangereux de se déplacer sans guide. Julian ne s'y risquerait que s'il n'avait pas d'autre choix, en particulier avec Rutabaga. Il fit monter la jument sur la route, et continua de s'approcher avec prudence. Il avait rangé le poignard d'argent qu'il avait trouvé sous son oreiller en se levant dans son sac et le regrettait à présent. Il serait difficile de s'en saisir sans attirer l'attention des potentiels brigands. À défaut, il soupesa mentalement le contenu de sa bourse en se demandant quelle somme il devrait payer pour une chance de s'en tirer indemne.
En s'approchant un peu plus, Julian réalisa que les «brigands» ressemblaient plus à des paysans tout crottés plus occupés à tirer quelque chose sur la route qu'à lui préparer un guet-apens. La tension dans ses épaules disparut en partie. Peut être qu'il s'était inquiété pour rien. De toute façon, même s'ils avaient été des bandits, leur manque de discrétion aurait du rassurer Julian sur leurs capacités. Cependant, même un paysan pouvait tuer un soldat. Parfois, tout n'était qu'une question de chance.
Tout heureux de s'être inquiété pour rien, Julian pressa les flancs de sa monture pour l'inciter à s'approcher plus vite de l'attroupement. La curiosité l'emportait à présent sur la méfiance, peut être un peu trop vite, mais Julian ne pouvait changer qui il était. Évidemment, même si Julian la pressa de légers coups de talons au flanc, Rutabaga n'avança pas plus vite. Il dut donc se résigner à avancer à l'allure d'un escargot et à réfréner momentanément sa curiosité.
Il lui fallut un peu de temps pour comprendre la raison de l'attroupement. Il avait cru que les paysans tiraient des sacs sur la route ou quelque chose d'approchant, peut être le chargement d'un chariot tombé sur le côté, mais il s'était trompé.
C'étaient des corps.
Julian déglutit. Peut être qu'il avait finalement bien affaire à des bandits. Son premier réflexe fut de se carapater à toute allure, mais Rutabaga était contre-indiquée pour la fuite et, encore une fois, il était extrêmement réticent à s'aventurer seul dans les marécages. D'ailleurs, un des paysans occupés à allonger les corps sur la route le remarqua enfin et poussa un cri d'alerte. Les autres se redressèrent aussitôt et s'alignèrent pour regarder Julian approcher. Ils étaient maigres et sales, le regard chargé de colère et de méfiance. Ce n'étaient peut être pas des brigands, mais ces pauvres hères n'étaient pas du genre à ne pas sauter sur la première occasion de s'enrichir qui se présenterait à eux. Julian inspira profondément et se força à adopter l'allure la plus débonnaire possible. S'il avait l'air suffisamment inoffensif pour ne pas comprendre ce qu'ils tramaient, peut être le laisseraient-ils partir. Julian ne tenait pas à rejoindre les quatre cadavres alignés sur le sol. Une fois à la hauteur du groupe, Julian porta sa main à son front pour une petite salutation.
-Bien le bonjour, braves paysans, salua-t-il d'un ton aussi enjoué que possible.
Ils lui lancèrent un drôle de regard. Sa joie affichée n'était probablement pas considérée comme très appropriée au vu des cadavres alignés sur la route derrière les paysans. Julian fit mine de les remarquer seulement maintenant et adopta une mine contrite.
-Ça par exemple! Qu'est-il arrivé à ces malheureux?
-La faute à pas de chance, comme qui dirait, répondit un des paysans en s'écartant pour laisser à Julian le loisir d'observer les corps.
Julian déglutit pour ne pas vomir, horrifié par ce qu'il avait sous les yeux. Le cadavre le plus proche était boursoufflé, le visage rouge, la peau desquamée. Les corps avaient été en parties rongés et mâchonnés par quelque chose aux dents pointues. Un des cadavres avaient perdu les deux jambes. La joue rongée d'un autre pendait sur le côté, dévoilant des chicots noircis par un usage immodéré du tabac.
-Tués par des noyeurs, c'est moi qui vous le dit, ajouta un deuxième paysan, comme s'il suivait les pensées de Julian. Ils sont pas beau à voir, hein? Ça donne envie de dégobiller, même sans avoir beaucoup mangé ce matin. Enfin, ils étaient peut être bien là depuis un bout de temps. On les as trouvé en remontant les filets.
L'un de ses camarades lui donna un coup de coude dans les côtes. Julian compris tout de suite ce qui se passait. Ces terres étaient celles du roi de la Témérie. Ces eaux, probablement poissonneuses, l'étaient probablement aussi, mais cette corne d'abondance ne s'offrait pas aux paysans du coin, sauf à braconner. Et maintenant, ces hommes se demandaient s'ils devaient utiliser leurs perches et leurs bâtons pour rouer de coup Julian et le faire taire, de peur d'être traînés devant la justice du roi. Elle ne serait pas plus indulgente que Foltest lui même.
-Vous avez trouvé quelque preuve de leur identité?, s'enquit-il d'une voix à peine trop aiguë.
Le regard du plus jeune des paysans s'éclaira un peu. Celui-là promettait d'être plus futé que les autres. Il comprenait que Julian essayait de leur offrir à tous une porte de sortie pour qu'ils s'en sortent sans violence et repartent tranquillement chacun de leur côté. Ces paysans étaient des miséreux affamés et écrasés de taxes. Ce n'était pas des tueurs, et Julian non plus, alors pourquoi chercher la bagarre.
-Juste un seul, mon bon monsieur, et ces poches étaient vides.
Julian hocha la tête et fit semblant de réfléchir.
-Vous savez quoi? Je serais vous, je regarderais dans les poches des autres, et s'ils n'ont pas d'objets nécessitant d'être rendu à leur famille, je les enterrerai et me payerait de ma peine avec leurs quelques pièces.
Un grognement d'assentiment parcourut l'assistance. Les regards se firent moins mauvais et les postures autour de lui se détendirent.
-Je crois qu'on va faire ça, approuva l'un des paysans.
-Loin de la route si possible. Je sais, cela fait plus de travail, mais l'odeur incommoderait les passants et risquerait d'attirer les noyeurs plus près de la route.
-Pour sûr, personne ne veut ça, reprit le jeune homme en souriant d'un air madré.
-Exactement. Et les gens poseraient tellement de questions. Ces hommes sont morts sans attirer l'attention. Inutile qu'ils le fassent maintenant.
Un concert d'approbation retentit dans la foule. Julian respira plus aisément, puis jeta un dernier coup d'œil aux cadavres. Il secoua la tête.
-Quand même. Pauvres bougres.
Les quatre corps étaient habillés comme des mercenaires. L'un portait même les restes d'un surcot rouge frappé du blason de la Rédanie. Mercenaires, déserteurs, brigands… Peut importait ce qu'ils étaient, au fond. C'étaient des hommes qui vivaient de la mort des autres, qui y prenaient peut être même plaisir. Vivant par l'épée, ils s'étaient retrouvés entraînés au fond de l'eau par des mains froides, avant d'être abandonnés quand l'appétit des noyeurs avaient été comblé. Le monde se portait probablement mieux maintenant qu'ils étaient morts, et pourtant, Julian ne pouvait pas s'empêcher de les plaindre. Il y avait bien des manières de mourir. À ses yeux, celle-là faisait partie des pires.
Toutefois, Julian avait autre chose à faire que de s'apitoyer sur le sort de tueurs. Il entrouvrit sa bouche pour en tirer quelques piécettes de cuivre qu'il jeta aux paysans.
-Tenez. S'ils n'ont rien dans les poches, vous pourrez quand même boire à leur mémoire ce soir à la taverne.
Les pièces disparurent promptement dans les deux bourses les plus proches.
-C'est bien aimable à vous, seigneur. Bonne journée et bon voyage.
Julian leur adressa un dernier sourire, puis pressa à nouveau les flancs de Rutabaga pour s'éloigner des cadavres à l'odeur insoutenable et des paysans qui pourraient quand même être tentés de lui prendre sa bourse et sa vie. Les temps étaient durs pour tout le monde.
Peut être que Rutabaga sentit la précarité de leur situation. Peut être qu'elle trouvait l'odeur tout aussi incommodante que Julian lui-même. Quoi qu'il en soit, elle pressa volontiers le pas pour la première fois de leur courte relation et avança vers la protection offerte par les murs de Vizima. Julian ne savait pas si l'avenir lui donnerait les réponses qu'il recherchait. En cet instant, il espérait juste si sentir davantage en sécurité qu'en rase campagne, avec des noyeurs d'un côté et des paysans désespérés de l'autre.
