Une certitude de plus à ajouter à la trop courte liste des choses que Julian savait sur lui-même. De toute évidence, il était déjà venu à Vizima. La ville lui était trop familière pour que ce ne soit pas le cas.

Le fait lui sauta aux yeux dès qu'il parvint à la Porte des Marchands et se positionna dans la longue file des voyageurs et des locaux attendant d'obtenir l'autorisation de pénétrer dans la ville. Une étrange vague d'hilarité le saisit, comme si une partie de lui se remémorait un souvenir drôle que le reste de lui avait oublié. Il s'était passé quelque chose ici, quelque chose de tordant, mais quoi? Impossible de s'en souvenir. Julian n'aurait même pas su dire s'il y avait assisté ou participé. Quelque chose impliquant le pont, peut être? La vue de l'eau passant dessous lui tira un petit ricanement.

Julian se mordit les lèvres presque jusqu'au sang pour s'empêcher de rire. Il aurait eu du mal à expliquer aux gens se massant avec lui à l'entrée de la porte la raison de son hilarité et que ce n'était pas de quelqu'un dans la foule qu'il se moquait. Une empoignade avec un pêcheur ou une des lavandières aux bras épais en vue des gardes de la ville serait du plus mauvais effet. Et puis, Julian n'était guère amusé par son propre amusement. Une blague dont on connaissait ni le début, ni la chute n'avait rien de drôle, en particulier quand elle venait rappeler à Julian qu'il ignorait tout sur son propre passé, y compris le genre de chose qu'il trouvait habituellement drôle.

Peut être devait-il comme son prédécesseur commencer à dresser des listes. Seulement dans son cas, ce ne serait pas une liste à moitié vide de conseils obscurs, mais une liste de tout ce qu'il savait sur lui même. Ce ne serait pas une liste longue, au moins pour commencer. Mais peut être qu'avec le temps, elle s'étofferait suffisamment pour que Julian n'ait même pas besoin de retrouver la mémoire.

On pouvait toujours rêver.

Devant lui, la file des personnes attendant de pouvoir rentrer en ville se rétrécissait peu à peu. De toute évidence, tout le monde ne gagnait pas la précieuse autorisation. Du haut de la selle de Rutabaga où il était assis, il pouvait voir refluer de temps en temps un paysan, une mendiante, et même de temps en temps ce qui ressemblait à des marchands ambulants, des mercenaires à la mine patibulaire, et même un barde qui paraissait avoir connu de meilleurs jours, à la vue de son manteau rapiécé.

Sans trop savoir pourquoi, Julian se sentit particulièrement désolé pour celui-là, parmi toute la foule des traînes-misères et des délaissés. Quand il passa à côté de lui, Julian l'attrapa par le bras et lui mis d'autorité quelques pièces d'or dans la main avant de la refermer dessus pour que ce début de fortune ne lui attire pas des ennuis. Le barde lui lança un regard stupéfait, comme s'il n'en revenait pas de voir sa chance tourner de la sorte.

-Quel est le nom de mon bienfaiteur?, s'enquit-il en se collant presque à Rutabaga pour pouvoir parler ç Julian sans avoir à crier pour se faire entendre.

-Un homme sans passé en quête d'un avenir.

Le barde lui sourit.

-Joli. Cela pourrait faire l'objet d'une chanson.

Julian sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Il devait beaucoup aimer la musique, si l'idée de finir dans une chanson lui faisait un tel effet. Il hocha la tête, soudain incapable de trouver ses mots, et laissa le barde disparaître dans la foule qui refluait vers les faubourgs de Vizima.

-Une chanson, murmura-t-il à mi-voix en flattant le cou de Rutabaga. Tu imagines ça, ma belle? Ça te dirait, toi, de finir dans une chanson?

Rutabaga répondit par ce qui ressemblait plus à un râle d'agonie qu'à un acquiescement. Après la pénible rencontre avec les paysans et les cadavres de noyés, il leur avait fallu deux heures pleines pour rejoindre le pont de Vizima. La pauvre vieille carne était déjà au bout de ses forces, et peut être bien de sa vie. S'il n'y avait pas eu une telle foule sur le pont, Julian serait descendu de son dos pour l'épargner un peu, mais comme il ne voulait pas mourir piétiné, il restait sur son dos en s'excusant mentalement auprès de la pauvre bête.

Enfin, après un temps d'attente conséquent, Julian se retrouva au pied des portes, sans plus personne pour le séparer de l'intérieur de la ville que deux gardes en uniforme, taillés comme des barriques.

-Nom, profession et raison de votre venue, marmonna le premier, armé d'un carné et d'un air mal embouché.

-Julian Alfred Pankratz de Lettenhove, noble de profession, si tant est que c'en est une, ici pour affaires personnelles.

Le deuxième garde lui lança un regard torve.

-Lettenhove? C'est où, ça?

-Dans le royaume de Kerack?

-Vous dites ça comme si c'était une question. C'est louche.

Julian déglutit et sourit nerveusement. Il n'avait pas la moindre idée d'où se trouvaient ses terres ancestrales, s'il en possédait. Mais sur une carte grossière du Continent, il avait entouré la capitale de Kerack, et pas Vizima où il se rendait apparemment. Il devait y avoir une raison et celle-là était logique.

-Aucune loucherie là-dedans, protesta-t-il. Lettenhove est définitivement en Kerack. Un charmant petit domaine, sur la route de Verden, connu pour… ses hortensias. Les plus beaux du Continent!

Les deux gardes continuèrent de l'observer avec suspicion. Julian espéra que son improvisation sonne juste.

-Mettons que vous êtes un vrai noble et pas un de ces faux qui pullulent aux portes pour avoir un coin chaud où dormir à l'arrivée de l'hiver, c'est quoi vos sois-disant affaires personnelles?

Cette fois, un vrai souvenir revient à Julian, là où ce n'était pas arrivé pour ce qui concernait Lettenhove.

-Il y a un hôpital renommé à Vizima, non? Je viens consulter.

Les gardes firent un pas en arrière.

-Je ne suis pas contagieux!, protesta Julian en se tortillant nerveusement sur son cheval. Je souhaite juste consulter pour un problème... personnel.

Le premier garde grimaça.

-Je connais ça. Ils vont vous donner une crème à appliquer tous les jours dessus, ça va gratter comme un chien alors qu'il faut surtout pas se gratter, mais ça va vous soigner.

Julian s'étouffa à moitié. Croyait-il que Julian avait attrapé une maladie vénérienne? Il était quand même plus futé que ça! Ou pas. Qu'en savait-il au juste, avec sa mémoire aux abonnés absents. Et s'il devait faire croire qu'il avait une maladie vénérienne pour rentrer en ville, c'était un ridicule qu'il était prêt à assumer. Julian se trémoussa à nouveau sur son cheval, cette fois ostensiblement, comme si l'entrejambe le démangeait.

-Voilà, alors si vous pouviez me laisser entrer…

-Le temps de noter ces informations, et vous pourrez passer.

-Un instant, le coupa le deuxième garde en levant la main pour l'arrêter. Et le cheval. Il est pas malade au moins, lui?

Tous trois reportèrent leur attention sur la pauvre Rutabaga. Du mucus collait à l'œil qui pleurait en permanence, et elle haletait comme si on était au plein cœur de l'été et non pas à la veille de l'hiver.

-Je viens consulter pour elle aussi, mais je vous jure que ce n'est pas contagieux non plus. La vieillesse, hélas. Elle nous guette tous, y compris les vieux serviteurs d'un noble comme moi, mais je n'ai jamais eu le cœur de me débarrasser de cette chère Rutabaga. C'est sur elle que j'ai appris à chevaucher, vous comprenez?

Les deux gardes jetèrent un coup d'œil dubitatif à la jument.

-Elle m'a tout l'air d'être prête à s'écrouler raide morte. Vous voulez pas la donner à un équarrisseur? Abréger ses souffrances?

-Donner Rutabaga?, s'offusqua Julian. La prunelle de mes yeux?

-Non, même un équarrisseur en voudrait pas, même gratuitement. Enfin, vous pouvez passer, monsieur de Lettenhove, et votre carne aussi. À condition de pouvoir payer le droit d'entrer, qui s'élève à deux pièces d'argent.

-Deux pièces d'or, renchérit le deuxième garde.

-C'est du vol!, s'exclama Julian.

-Si je dois prendre le risque de laisser rentrer deux malades contagieux dont une vieille carne à moitié aveugle, qu'au moins le risque en vaille la chandelle. Deux pièces d'or, chacun, ou vous pouvez essayer votre chance à une porte de la ville, à prendre ou à laisser.

C'était définitivement du vol, mais le garde avait raison. Il n'était pas si sûr que que ça que Julian se débrouille mieux à une autre porte. Rutabaga avait effectivement l'air à l'agonie et il n'était peut être pas très doué pour convaincre les gens de faire ce qu'il voulait. En fait, il avait même l'air assez maladroit pour ça.

À contrecœur, Julian fit donc un geste vers sa bourse pour payer les deux gardes, mais s'arrêta net en découvrant que la bourse en question avait disparue. Seul un lien de cuir pendait à sa ceinture, tranché net. Il lui fallut une demi-seconde pour comprendre que le barde à qui il avait offert quelques pièces lui avait subtilisé sa bourse quand il s'était approché de lui pour le remercier. Quel idiot il avait été d'exhiber ainsi sa fortune! Et en même temps, sans trop savoir pourquoi, Julian se surprit à penser que c'était de bonne guerre.

Heureusement, il était peut être assez bête pour se faire détrousser en plein jour sans s'en rendre compte, mais pas assez pour garder tout son argent en vue de tous. Le jour où il avait quitté l'auberge du Loup Gris, Julian avait fait l'inventaire de ses fontes, une fois qu'il avait fini de pleurer en constatant la monture dont il avait hérité de lui même. Il avait découvert, en sus de son sac de couchage, d'un sac de provision, d'une tente et de quoi faire un semblant de cuisine au milieu de nulle part, une deuxième bourse, vide celle-là. Il aurait pu accuser les fils de l'aubergiste d'avoir fouillé ses affaires et volé la moitié de sa fortune, mais il aurait été incapable de le prouver. À la place, il s'était dit qu'il n'était peut être pas bête de séparer son argent, au cas où il se ferait rançonner. Après tout, il cachait déjà bien sa bague dans la doublure de son pourpoint. Depuis, chaque matin il avait séparé son argent entre les deux bourses, avant de les réunir chaque soir. Impossible de dire si c'était une vieille habitude ou pas, mais elle lui avait sauvé la mise. Quoi qu'il en soit, les gardes semblaient s'impatienter.

-Donnez-moi une seconde, pria-t-il les gardes en essayant de cacher sa nervosité.

Julian descendit de cheval et se positionna entre Rutabaga et les deux gardes pour qu'ils ne voient pas où était caché sa deuxième bourse, ou à quel point elle était remplie. Alors seulement il récupéra celle-ci, cachée où elle était entre sa selle et le flanc de Rutabaga. Il grimaça en la trouvant bien légère. À son réveil à Rosraz, il avait en sa possession trente et une couronnes de Novigrad, onze couronnes de Temeria, plus une trentaine d'orins. Au passage, cela indiquait qu'il avait probablement passé du temps en Rédania avant son amnésie. Entre l'argent dépensé dans les auberges les jours précédents, les pièces données au barde, le vol et maintenant ce prix d'entrée prohibitif, Julian allait se retrouver avec à peine dix neuf couronnes et douze orens pour faire face à la suite. Pour un homme qui ignorait presque tout de son passé et tout de son avenir, c'était terriblement peu. Il ignorait même le prix de la vie à Vizima. Et bien, il allait pouvoir constater incessamment sous peu à quel point il avait été stupide. Julian empoigna quatre couronnes de Temeria, se força à faire un grand sourire, et glissa prestement la bourse à l'intérieur de son pourpoint.

-Voilà pour vous, nobles gardes! Que la journée vous sois belle!

Les gardes firent disparaître tout aussi prestement l'argent dans leur pantalon, sans cesser d'afficher une grimace maussade mais quand même chargée de menace. Julian déglutit, un peu inquiet, mais ils s'écartèrent pour le laisser passer. Julian s'empressa de saisir les rênes de Rutabaga pour la forcer à pénétrer dans l'enceinte de la ville.

Une fois à l'intérieur de celle-ci, le sentiment de familiarité ne quitta pas Julian. Les larges rues, les maisons à colombage et à encorbellement, la foule bigarrée, l'odeur d'humidité qui montait des marécages tous proches, les marchands qui hélaient la foule depuis leurs étals, tout ça lui rappelait des souvenirs qui refusaient de remonter à la surface. Mais ces souvenirs étaient-ils ceux de Vizima, ou d'une autre ville semblable?Julian s'approcha d'un étal proposant des tourtes chaudes qui firent frémir le bout de son nez et fit semblant de s'y intéresser, une toute autre idée derrière la tête.

-Une tourte au poisson, mon bon monsieur?, demanda la marchande, une grosse dame aux cheveux blonds filasse.

-J'aurais du mal à la manger et à traîner mon cheval derrière moi en même temps, s'amusa Julian. Mais je reviendrais peut être tantôt, après m'être posé dans une auberge. Quels sont les auberges de la ville?

-Je vous conseille…

-Non, non, je suis déjà venu, réveillez juste ma mémoire avec le nom de quelques unes de ces auberges, et si cela ne réveille pas mémoire, là je ferais appel à votre opinion.

-La Nouvelle Narakort, l'Antre du Joueur, l'Ours Poilu, la…

-Merci!, la coupa Julian. C'était suffisant.

Tous ces noms lui étaient familiers. La Nouvelle Narakort et l'Antre du Joueur étaient toutes proches, mais Julian ne mettrait pas un pied dans la seconde, par peur de se faire égorger pour sa chemise. L'Ours Poilu était une auberge dans le Quartier des Temples, plus proche des endroits où il aurait possiblement à faire pour se renseigner sur son étrange affliction, mais ce quartier n'était pas toujours le plus sûr, malgré son nom. Les coûts y étaient relativement élevés, sans atteindre celui des chambres de la Nouvelle Narakort, dont les aubergistes faisaient monter les prix de par ses soirées à thème, comme des concours de poésie qui rameutait une clientèle noble ou distinguée, parfois même les deux.

Julian ne pouvait pas être venu une ou deux fois à Vizima, pour se souvenir de tant de détails, mais huit fois, dix fois. Au moins. C'était un signe encourageant, mais ça ne lui disait pas où il devrait passer la nuit avec ses dix-neuf couronnes. Ce seul souvenir ramena une grimace sur le visage de Julian. Il jeta un coup d'œil au prix des tourtes et grimaça à nouveau. Avec les les trente-sept couronnes en sa possession le matin même, Julian avait assez pour vivre confortablement quelques semaines à Vizima et faire des recherches conséquentes. Dix-neuf couronnes le mèneraient moins loin, peu importait combien de noms ronflants il portait. Julian restait un homme optimiste par nature, du moins il lui semblait que c'était dans sa nature, mais l'avenir était quand même nettement moins radieux que le matin même. Il espérait au moins que le barde voleur était bon chanteur, ou il allait être vexé de s'être si facilement laissé dépouiller.

Rutabaga laissa soudain sa tête tomber sur l'épaule de Julian, tout en faisant rouler ses yeux dans ses orbites.

-J'entends, vieille carne, soupira Julian. C'est une invitation à décider plus tard de comment commencer mes recherches et à trouver tout de suite une écurie et son auberge, dans cet ordre. Malheureusement, si je me souviens de détails sur les auberges de Vizima, je me souviens bien moins de…

Non, c'était faux. Il se souvenait très bien des écuries attenantes à ces auberges. L'Antre du Joueur n'avait en guise d'écurie qu'un avant-toit d'où les cheveux disparaissaient souvent pour finir en soupe, en colle et en chaussures. La Nouvelle Narakort traitait ses clients à deux pattes comme des rois, mais mégotait sur la quantité d'avoine requise pour un client à quatre pattes. Pour être situé dans le Quartier des Temples, l'Ours Poilu était une auberge de renommée moyenne et sa bière était à peine meilleure que l'eau du marais. Cependant, le quartier était sûr, et les aubergistes traitaient convenablement ses clients qu'ils possèdent deux ou quatre pattes.

-Je dois vraiment aimer les chevaux pour me rappeler de tous ces détails, maugréa Julian, et pourtant, ce n'est pas toi qui a pu me donner l'amour des bêtes à quatre pattes. Enfin, va pour l'Ours Poilu. Cela te fera plus à marcher, mais je crois pouvoir te promettre du picotin à l'arrivée. M'est avis que tu apprécieras le changement dans ton alimentation.

Il aurait jurer que Rutabaga le comprenait et venait de pousser un soupir de soulagement. En tout cas, elle consentit à se laisser traîner jusqu'à l'auberge en question sans trop renâcler, alors même qu'il leur fallu traverser toute la ville. Julian ne se trompa qu'à un carrefour pour rejoindre l'auberge. Ses pieds étaient dotés d'une mémoire dont sa tête était privée. Un bon point pour ses pieds, un mauvais pour sa tête.

L'Ours Poilu était et n'était pas conforme au souvenir de Julian. Quand il se retrouva devant la façade au toit de chaume, sa première pensée fut de se dire encore une fois qu'il était déjà venu ici et que l'endroit ferait l'affaire. La deuxième fut qu'il avait affaire à un bouge.

Attablé avec ses amis autour d'un cruchon de bière à une table sortie de l'intérieur de la chaumière, un Nain chauve à la longue barbe rouge leva sa chope vers Julian.

-J'aurais pas dit mieux, mais je répéterait pas ça devant le tenancier si tu veux qu'il te serve autre chose que de la pisse, mon gars!

-Je ne réalisais pas que je parlais à voix haute, rougit Julian. C'est juste que n'étais pas venu depuis longtemps et que la chose m'a surpris.

Surtout, Julian se demandait quel genre d'auberges il fréquentait habituellement pour que l'Ours Poilu soit resté dans sa mémoire comme un endroit convenable et approprié pour leur servir de point de chute à lui et Rutabaga. Il savait déjà qu'il était prêt à dormir à la dure, mais il fallait qu'il soit tombé bien bas pour fréquenter de son plein gré l'Ours Poilu

-C'était peut être pas le cas à ton dernier passage, grogna le Nain. L'endroit s'est foutrement encanaillé ces dernières années, comme une bonne partie du quartier. Ces dernières années ont pas été faciles pour tout le monde, même sans l'ombre du vieux manoir pour faire fuir les gens bien du Quartier du Temple. C'est à toi, la carne dehors? Elle sera tout à fait à sa place ici. Toi, c'est moins sûr. T'as l'air un peu trop fringuant comparé au reste de la clientèle.

-Mes vêtements peut être, mais ma bourse est en harmonie avec les lieux, mentit Julian. Il faudra que ça fasse l'affaire.

Le Nain haussa les épaules.

-C'est comme ça avec la fortune. Elle s'en va, elle revient et des fois elle vous pisse dessus. Yarpen, au fait, Yarpen Zigrin.

-Julian, alors, Julian Pankratz. La fortune m'a beaucoup pissé dessus ces derniers temps, mais je suis sûr que cela va changer.

Yarpen fronça les sourcils.

-Je t'ai pas déjà croisé quelque part, Julian Pankratz?

Julian ressentit une bouffée d'espoir qu'il s'efforça de contenir. Il savait à quoi ressemblait son corps, mais il n'avait pas eu l'occasion de contempler son reflet dans un miroir, objet bien trop cher pour les auberges de village où il avait dormi ces derniers jours. L'eau d'une rivière faisant un miroir de piètre qualité, il était incapable de dire s'il était beau garçon ou s'il avait le visage le plus commun du monde. Tout ce qu'il espérait, c'était de ne pas avoir de verrue sur le nez.

-À vous de me le dire, répondit-il avec une nonchalance qu'il était loin d'éprouver. Je crains d'être très mauvais physionomiste, d'avoir une mémoire des noms pire encore, et avant de me pisser dessus, la fortune m'a tapé sur la tête avec quelque chose de lourd il y a quelques jours, ce qui a la malheureuse conséquence de rendre mes souvenirs quelques peu flous. Vous ne m'en voudrez pas si je ne remet pas le vôtre, de visage.

-Les coups sur la tête, je connais et je compatis. Alors évite la bière de l'Ours Poilu mon gars, c'est de la vraie pisse et elle vous cogne la tête plus fort qu'un coup de marteau. Mais j'en suis sûr, je t'ai déjà croisé… quelque part. C'était à… Hagge? Flotsam? Ou peut être Creyden? Il s'y passait un truc en tout cas, mais je me rappelle pas quoi. Une fête, un mariage, ou peut être un enterrement. Merde, ça va me revenir!

Il claqua la langue d'un air impatient. Les épaules de Julian s'affaissèrent un peu.

-Si vous vous en souvenez, n'hésitez pas à venir frapper à ma porte, puisque je vais prendre chambre ici. Je serais ravie d'avoir la possibilité de converser avec quelqu'un qui me rafraîchira la mémoire, et peut être même de partager une bière si j'ai moins mal à la tête d'ici là.

Le Nain poussa un grognement en guise d'acquiescement et commença à se frotter les tempes, comme s'il avait une migraine. Julian ressentit une bouffée de sympathie à son égard. Les migraines, hélas, lui étaient des compagnes familières, un peu trop même à son goût. Il s'éloigna, en songeant que cette rencontre lui laissait un mauvais goût en bouche. Pourquoi, par contre, il l'ignorait. C'était comme d'avoir un mot sur le bout de la langue, sans être capable de le trouver. Se promettant d'y réfléchir plus tard, Julian s'approcha de l'aubergiste, un gros type à la face quelque peu similaire à celle de l'ours qui donnait son nom à l'auberge.

-Salutations, mon bon monsieur, le salua Julian avec une révérence exagérée et peu être un peu moqueuse qui lui vint d'instinct. Mon destrier et moi souhaiterions passer la nuitée en votre logis.

L'ours humain jeta un coup d'œil à l'extérieur.

-La carne dehors, là?, demanda-t-il sur un ton dubitatif.

C'était la troisième personne à mettre en doute les capacités de Rutabaga depuis son entrée à Vizima, et Julian commençait à être vexé en son nom. Il n'y pouvait rien s'il s'était attaché à cette vieillarde cacochyme. D'ailleurs, peut être que tout ce dont elle avait besoin c'était d'un bon lustrage de poil et de trois jours à ne rien faire d'autre que de manger son picotin d'avoine avant d'être capable de reprendre la route le pas fringuant et l'œil vif. D'accord, les chances étaient faibles, mais pas inexistantes.

-C'est une vielle amie, que je souhaiterais voir traiter mieux que moi même. Et si je suis satisfait du traitement que vous nous réservez, peut être nous ferons-vous grâce de notre présence à tous les deux plus d'une nuit. Je suis peut être en ville pour quelques temps.

-Ce serait trop d'honneur, persifla presque l'aubergiste. C'est deux orins la chambre, trois s'il y a une bête en prime. Je vous met à quel nom?

-Julian Pankratz, s'annonça à nouveau Julian, préférant ne pas tenter le diable et l'attention d'éventuels voleurs en s'annonçant comme de la noblesse dans un endroit comme celui-là. Je souhaiterais voir immédiatement ma chambre, et qu'on s'empresse de bichonner mon cheval pour le remettre droit dans ses bottes, ou plutôt dans ses sabots.

L'aubergiste renifla avec amusement.

-À part en l'empaillant, je vois pas comment faire, mais on va essayer.

Julian comprenait mieux pourquoi l'instinct l'avait guidé vers cette auberge. Le côté maternant de Leza à l'auberge du Loup Gris était exactement ce dont il avait besoin pour se remettre en sortant de la mère de toutes les migraines, mais ses goûts personnels semblaient plus le porter vers l'ironie mordante et les propos acerbes. C'était un détail qu'il n'était pas mauvais de connaître. En conséquence, il s'empressa de sourire au trait d'esprit de l'aubergiste, qui avait peut être l'apparence de l'ours mais s'exprimait bien mieux que lui, puis tendit à l'aubergiste les trois orins réclamés, saisit sa clé et se fit indiquer sa chambre avant d'aller récupérer ses fontes.

Ce fut avec un certain soulagement que Julian constata que les chambres de l'Ours Gris étaient de meilleure qualité que l'extérieur du bouge le laissait entendre, et que le verrou était tout à fait fonctionnel. Il ne devrait pas être trop dangereux de laisser ses fontes et son sac sur place, mais il garderait quand même sur lui tout ses objets de valeur, à savoir sa bague, son or, et ce drôle de poignard d'argent. En cas de coup dur, Julian pourrait toujours le monnayer, mais il éprouvait une certaine réticence à le faire, sans doute parce que dépourvu de passé il n'aimait pas l'idée de se débarrasser de la moindre preuve qu'il en avait un. Au moins, le faible coût du logis le rassurait sur l'état de ses finances pour les jours à venir. Il avait le temps de voir venir avant que les nuages ne s'amoncellent sur sa tête, à condition d'être prudent.

Et maintenant que Rutabaga et lui avaient un toit sur leur tête et la pitance assurée pour la nuit, il était grand temps de planifier son séjour à Vizima et dedécider de la suite. Tout en tirant Rutabaga derrière lui jusqu'à l'auberge, Julian avait eu le temps de se décider sur quelques points clés. Consulter un guérisseur à l'hôpital. Voir si une ville de renom comme Vizima n'hébergeait pas quelque mage ou enchanteresse capable de l'aider à dénouer le mystère de sa mémoire. Éplucher les archives de la ville à la recherche d'une famille Pankratz de Lettenhove. Se procurer une carte pour trouver un lieu nommé Lettenhove. Explorer la ville, pour voir si d'autres endroits réveillaient des souvenirs enfouis. Essayer de trouver des réponses en s'insinuant dans différents milieux sociaux. Auquel cas, il serait sans doute intéressant de trouver moyen de pénétrer à la cour de Foltest afin de parler à quelques nobles. Vu son nom, Julian devait avoir fréquenté ce genre de milieu par le passé. Pour autant, il ne pouvait en être sûr. Ses vêtements étaient peut être de qualité, quoi élimés, mais il ne s'était pas surpris à adopter un comportement de noble par instinct, alors qu'il s'était découvert un certain talent pour installer un campement dans une région sauvage et détecter le danger potentiel représenté par des noyeurs. Quoi qu'il en soit, même sa bague ne lui ouvrirait probablement pas les portes du château de Foltest. Les Lettenhove pouvaient n'être que de toute petite noblesse. Ou alors il avait perdu son titre et ses terres, ce qui expliquerait qu'il erre sur les routes. Auquel cas, il aurait peut être plus de chance en cherchant son passé dans les auberges de la ville, peut être même les tripots et les bordels. Peut importait, de toute manière. Trouver qui étaient les Lettenhove avait la priorité, et Julian avait encore en tête un autre endroit où commencer ses recherches.

D'ailleurs, il était plus que temps de s'y mettre. Julian sécurisa du mieux que possible sa bourse sous son pourpoint, passa sa main dans ses cheveux et redescendit quatre à quatre l'étroit escalier de l'auberge. En sortant, il fit un signe de la main à Yarpen Zigrin qui leva sa chope de bière en réponse avant de saisir sa tête en grimaçant.

Une fois dehors, Julian s'assura rapidement que Rutabaga était bien traitée. Il découvrit la jument le nez dans son avoine, l'air d'être la plus heureuse et moribonde de toutes les juments. Il tapota son flanc osseux en l'encourageant à se gaver le plus possible, puis se mit à parcourir le Quartier du Temple jusqu'à trouver ce qu'il cherchait, une rue de boutiques ayant pignon sur rue, à proximité des quartiers de la Rose Enflammée. Un coup d'œil aux devantures lui permis de repérer exactement la boutique qu'il voulait et pénétra d'un pas presque sautillant dans une chapellerie. Une jeune femme qui louchait un peu trop pour être qualifiée de belle se leva aussitôt de son tabouret pour l'accueillir.

-Damoiselle, s'inclina Julian, ma tête est est manque d'un chapeau pour la magnifier. Montrez-moi vos plus beaux chapeaux, les plus insolents et les plus fiers, ainsi qu'un miroir. Le miroir est important.

-Je me doute bien, sourit la vendeuse. J'ignore pourquoi, on se fit rarement à la parole d'une chapelière quand elle vous dit qu'un chapeau vous va comme un gant.

-Je crains que ce ne soit parce qu'on souhaite rarement porter un gant sur sa tête. Je suis prêt à tenter de lancer la mode, mais montrez-moi d'abord vos chappeaux.

La vendeuse lui fit l'honneur de rire à son trait d'esprit. Elle était jolie quand elle souriait, mais Julian oublia jusqu'à son existence quand elle lui tendit un chapeau, et plus important encore, le miroir devant lequel Julian rêvait de se trouver depuis qu'il s'était réveillé sans souvenirs, y compris celui de son propre visage. Sous prétexte d'observer le rendu du chapeau, un ravissant couvre-chef rond en feutre violet doté d'une longue plume noire, Julian s'observa sous tous les angles.

Il décréta qu'il était plutôt beau garçon, avec ses cheveux bruns coupés court et son pourpoint brodé. Ses yeux bleu gris et son petit nez retroussé devaient lui devoir pas mal de succès auprès des dames et peut être même des hommes. Quand à son menton mal rasé après trois jours de marche… Peut être qu'une barbichette et une moustache lui donneraient un air plus mature? Ou des cheveux plus long un air plus romantique? C'étaient des pistes à creuser. Décidément, il avait des yeux aux reflets charmants, et il aimait beaucoup l'expressivité de ses sourcils. Il se sourit à lui-même. À coup sûr, il devait faire des ravages. Et il n'y avait pas la moindre trace de verrue sur son nez.

-Ça vous plaît?, demanda la vendeuse.

-Je dois dire que j'aime beaucoup ce que je vois. Et vous?

La jeune femme rougit légèrement.

-Beaucoup aussi.

Le succès auprès de la gent féminine était confirmé. Cela n'était pas pour lui déplaire. On avait quand même droit à son petit orgueil. Au delà de ça, et du contentement naturel à être bel homme Julian avait sous ses yeux deux informations essentielles: il était peut être un peu trop imbu de lui-même, ou en tout cas il appréciait un peu trop de s'admirer à son aise, et il n'avait pas une tête à s'appeler Julian. Non, il méritait de porter un nom un peu plus flamboyant, à l'image de lui-même. Il lui fallait un pseudonyme, un nom de plume ou un nom de guerre.

La migraine revint, lui faisant voir des éclairs blancs à la périphérie de sa vision. Mieux valait penser à autre chose. Julian se retourna vers la vendeuse et lui offrit son plus grand sourire.

-Je crois que j'apprécie fort l'effet que ce chapeau fait sur ma tête. À combien chiffre-t-il?