Chapitre 8 - Celui qui lisait un livre sur le Quidditch
Le mardi soir avaient lieu mes cours particuliers avec le professeur Brewster. C'était ma quatrième séance avec lui et, si j'avais fait des progrès avec ma baguette, il fallait une loupe pour les remarquer. Comme toujours, ce n'était pas la théorie que je devais réviser - je connaissais par cœur les manuels de cours jusqu'aux annotations de bas de page - mais la pratique.
Je poussai donc à contrecœur la porte du bureau de Brewster, conscient que je perdais mon temps.
Il m'attendait, assis derrière sa large table recouverte de manuscrits, briquant le verre de ses lunettes avec un large mouchoir.
- Bonsoir Mr Witty, dit-il avec un sourire bienveillant. Prêt à reprendre nos leçons?
Prêt? Pas vraiment. Résigné? Absolument.
Je posai mon sac au pied d'une chaise et pris place face au professeur, la mâchoire crispée.
- Aujourd'hui, nous allons nous concentrer sur un simpleLumos. Vous en sentez-vous capable?
Brewster avait ce ton de professeur indulgent qui m'exaspérait, comme si j'avais de nouveau onze ans et que je faisais mes premiers pas à Poudlard.
Je levai ma baguette en bois d'érable, les mains moites.
-Lumos!
Une étincelle jaillit de l'extrémité, mais n'illumina pas la pièce comme prévu. Elle créa une sorte de bulle visqueuse qui s'éleva dans les airs jusqu'à toucher le plafond avant d'exploser dans un légerpop!
Brewster resta silencieux, contemplant ma baguette d'un air étonné.
- Eh bien! Je suppose que c'était... créatif. Pas vraiment le résultat escompté, mais c'est un début. Pourriez-vous recommencer?
Je me mordis les lèvres, retenant une réponse qui m'aurait certainement valu quelques points en moins. Ce n'était pas la première fois que j'essayai de lancer un sort aussi simple qu'un Lumos, et ce ne serait sûrement pas le dernier sortilège que je raterais de façon aussi lamentable.
Voyant mon hésitation, Brewster chercha à me rassurer :
- Peut-être que le problème vient de votre approche. Vous devez garder toute votre concentration. Votre baguette ne vous obéira que si vous êtes absolument clair dans ce que vous lui demandez.
- Je suis clair, grommelai-je entre mes dents.
Il ne releva pas. Au lieu de cela, il m'encouragea à faire une nouvelle tentative. Je pris une profonde inspiration pour calmer les battements sourds de mon cœur et je visualisais la lumière, l'imaginais chasser les ténèbres, ressentais sa chaleur.
-Lumos!
Une petite étincelle jaillit du bout de ma baguette, d'abord hésitante. Lentement, une faible lueur illumina le bureau.
- C'est ça! m'encouragea Brewster avec un grand sourire. Ne lâchez rien!
La lumière vacilla et je saisis ma baguette à deux mains. Une pression m'enserra la tête tel un étau, comme si ma propre magie aspirait toute mon énergie. Je serrai la mâchoire, refusant de lâcher le fil tenu que m'offrait ma baguette, même si c'était comme essayer de maintenir une porte ouverte durant une tempête. Mes oreilles sifflaient désagréablement, et c'est à peine si j'entendis Brewster me répéter de tenir bon.
La lumière persista quelques instants encore avant de s'éteindre brusquement, alors que la migraine explosait dans ma tête. Du sang gouta de mon nez pour venir s'écraser sur ma robe de sorcier. Je vacillai légèrement et m'effondrai à moitié sur ma chaise.
- Mr Witty! s'écria Brewster en se levant d'un bond.
- J'ai réussi, marmonnai-je d'une voix à la fois pâteuse et satisfaite.
Brewster m'examina rapidement avant de faire apparaître un mouchoir qu'il pressa sur mon nez.
- Vous poussez votre magie au-delà de ce que votre corps peut endurer. C'est très dangereux!
- Mais j'ai réussi!
- Vous avez produit un timideLumos, et ce au prix de votre santé, me rabroua-t-il gentiment. Ce n'est pas ce que j'appelle une victoire, Mr Witty. Un léger mieux, tout au plus... Vous devez apprendre à mieux canaliser votre magie, ou je crains qu'elle se retourne contre vous.
S'il voulait me faire peur, il avait réussi!
Je poussai un soupir, fâché contre moi, contre ma baguette magique et contre la terre entière.
- Bon, ça suffira pour aujourd'hui, décréta-t-il après un temps de réflexion. Vous devez vous reposer. Nous nous revoyons jeudi.
Je me levai de mon siège - ce qui amplifia ma migraine - et marmonnai un vague «bonsoir» à Brewster qui me raccompagna jusqu'à la porte de son bureau.
Mon crâne me semblait être sur le point d'exploser et la sensation de vide intense dans ma poitrine ne faisait rien pour arranger le profond mal-être qui m'empoignait le cœur.
En remontant vers la tour des Serdaigles, je lançai un regard noir à ma baguette.
- Tu pourrais faire un effort, toi aussi! maugréai-je sombrement.
Je jurai la sentir se trémousser dans le creux de ma main, comme prise d'un rire moqueur.
Les jours suivants, je m'efforçai de suivre les conseils de Brewster, mais ma frustration continuait de peser sur mon moral.
Heureusement, l'approche du match opposant Gryffondor à Serpentard m'aida à chasser ces pensées.
Le jour venu, Chester insista pour m'accompagner sur le terrain, et, même si je n'appréciais pas le Quidditch, son enthousiasme était contagieux.
Je fouillai dans mon placard pour y dénicher l'écharpe rouge et or que Finn m'avait offerte quatre ans auparavant, «à mettre le jour de mon premier match !» m'avait-il dit. Je l'enroulai autour de mon cou et, en compagnie de mon chat, nous quittâmes la Salle commune pour suivre le mouvement des quelques Serdaigles férus de sport et décidés à braver la pluie et le vent pour suivre la rencontre.
Les conversations allaient bon train tandis que nous nous dirigions tous en direction des grandes portes menant vers le dehors.
Chester, noble ami, eut la bonté de m'expliquer les tenants et les aboutissants de cette première rencontre, et exprima le souhait de voir la coupe finir dans d'autres mains que celle des Serpentards, qui l'avait remporté sept fois déjà.
- Je ne comprends pas pourquoi tout le monde s'agite autant pour ça, maugréai-je.
- Parce que pour beaucoup, le Quidditch(Ils tombent... Ils tombent du ciel... Ils ne se relèvent pas...)est plus qu'un simple sport, m'expliqua-t-il. C'est une façon de se sentir vivant, de se dépasser. Ce n'est pas vraiment la victoire qui compte dans leur cœur, mais le fait de faire partie d'un groupe, de participer, d'être passionné.
- Oui, bon, maugréai-je. Je dis juste que je ne comprends pas pourquoi les Bavboules ne sont pas le sport officiel des sorciers.
- Parce que les règles sont faites ainsi.
(Les cognards... Trop rapides... Trop dangereux... Pourquoi ne les arrêtent-ils pas?)
- Qu'est-ce que tu as dit?
- Quoi?
(Pourquoi continue-t-on... alors qu'ils tombent encore... et encore... et encore?)
Nous nous arrêtâmes d'un seul mouvement, bloquant l'accès aux élèves qui venaient derrière nous.
- Tu as entendu?
- Oui.
Je me fis houspiller, mais je n'y prêtai guère attention, l'oreille aux aguets.
(Les os craquent... Le vent hurle... Une dernière chute... Trop tard... Pourquoi continue-t-on à jouer?)
Personne d'autre ne semblait entendre les appels, aussi compris-je que cela provenait d'un livre. J'eus un regard pour Chester qui en était arrivé à la même conclusion et nous tournâmes aussitôt les talons, suivant la provenance des avertissements qui nous conduisirent à la bibliothèque.
Nous entrâmes en trombe, le souffle court, où les appels devenaient de plus en plus insistants. Une voix retentit alors derrière nous.
- Il est interdit de courir dans l'enceinte de la Bibliothèque! Et que fait donc ce chat ici? Dehors! Les animaux n'ont rien à faire là!
Chester lança un regard noir à Mrs Pince, indigné par l'accueil tonitruant. Lentement, avec une dignité vexée, il tourna les pattes, la queue bien droite et passa la porte. Il s'arrêta un instant pour jeter un dernier coup d'œil méprisant à la bibliothécaire, qui, de son côté, le défiait du regard, les bras croisés.
«Je reviens vite», soufflai-je à mon compagnon avant de m'engouffrer entre les rayons à la recherche de la source des appels à l'aide.
Le livre en question provenait du rayon dédié au Quidditch. Je montai sur l'échelle pour le prendre, ses appels incessants me martelant le crâne. Je l'ouvris et dus fournir un immense effort pour ne pas le refermer immédiatement. Sur le moment je ne remarquai rien d'anormal, sinon l'encre qui avait un peu bavé sur quelques pages.
Je retournai auprès de Mrs Pince, le livre sous le bras, et lui demandai l'autorisation de l'emprunter.
- Ce n'est pas votre lecture habituelle, dit-elle d'une voix pincée avant de froncer les sourcils sur les couleurs de l'écharpe que je portais. Et ce n'est définitivement pas votre maison.
- C'est pour un ami.
- Mmh... Un peu tard non?
- Il faut bien commencer quelque part.
Elle enregistra ma demande, sortit la carte d'emprunt pour la tamponner. Dans ma tête continuaient de résonner les chuchotements angoissés du livre. «Plus vite», marmonnai-je, la mâchoire crispée.
Enfin, elle me tendit le manuel, me souhaita une bonne lecture et je quittai la bibliothèque d'un pas pressé.
Chester m'attendait sur la margelle de la grande fontaine où le dragon paressait, des volutes de fumée sortant de ses naseaux.
- Alors?
- Je l'ai.
Je l'ouvris et nous nous penchâmes tous les deux dessus.
- Tu vois quelque chose de bizarre?
- Rien, marmonna Chester. Quoique...
- Quoi?
- De quand date le livre?
Je tournai les pages jusqu'à trouver la date de publication.
- C'est une édition de juillet 1980.
- Bizarre non? Il sent le moisi. Et regarde, l'encre a bavé. C'est étrange pour un livre paru il y a un an...
Je fronçai les sourcils. Que l'encre ait bavé sur une ou deux pages passait encore, mais là, il s'agissait de toutes les pages! Un coup d'œil à la fiche de prêt m'indiqua que le livre avait été emprunté par deux élèves : Charlie Weasley de Gryffondor et Polly McBee de Poufsouffle.
- Tu penses à ce que je pense? murmurai-je à l'adresse de mon chat.
- D'accord, mais pas ici. Retournons au dortoir, nous y serons plus à notre aise.
Nous retournâmes donc au pas de course dans la Salle commune des Serdaigles. Il n'y avait pas grand monde, la plupart de mes camarades étant partis voir le match.
Je m'enfermai dans mon dortoir, grimpai sur mon lit, tirai les rideaux et ouvris de nouveau le livre.
- On commence par le chapitre un?
- Non, passons par le Bureau d'abord.
Je grommelai. Je détestai passer par le Bureau des Sommaires. J'obéis pourtant et lus à voix haute la première page, m'imprégnant de chaque titre.
Introduction : les origines du Quidditch.
Chapitre 1 : les Bases du Quidditch.
Chapitre 2 : l'histoire et l'évolution du Quidditch.
Je clignai des yeux et me retrouvai dans un grand bureau de style victorien, tout en bois lourd et somptueux. Les murs étaient couverts de bibliothèques croulant sous les mots; dans un coin, une théière fumante trônait sur une desserte tandis qu'un petit radiateur électrique diffusait une chaleur bienvenue. Au centre, posé sur un épais tapis persan rouge et bleu, se dressait une grande table en acajou recouverte de parchemins annotés, de petites fiches de catalogage en carton brun et d'une étrange petite machine à écrire qui servait de Régulateur de chapitres. Une vieille lampe à abat-jour vert illuminait la plaque nominative sur la table :
Irving Sylvester Branwell Notley
Archiviste principal
Assis sur un fauteuil qui avait connu des jours meilleurs, un homme entre deux âges, grand et sec, portant un gilet en velours grenat orné d'une chaîne de montre dorée, et des lunettes rondes qu'il remonta d'un geste, leva vers moi un regard surpris.
- Mr Witty! Mr Chester! Quelle surprise de vous trouver ici!
Je l'avais surpris, sans aucun doute, car il avait levé sa main du dessus d'un parchemin et une goutte d'encre s'échappa de sa plume pour s'écraser au plein milieu d'une ligne soigneusement calligraphiée. Il poussa un soupir avant de s'emparer d'un papier buvard pour réparer les dégâts.
- Bonjour, Mr Notley, nous...
- Cela fait bien longtemps que vous n'êtes pas venu me voir, Mr Witty! Souhaitez-vous une tasse de thé?
Il me désigna la théière, mais je secouais la tête.
- Non merci. Je suis navré, mais nous sommes assez pressés... Malgré que vous trouviez ça peut-être étrange, nous avons besoin de...
- Stop.
Sa voix claqua comme un sortilège bien maîtrisé et je me tus, confus.
-Malgré que? articula-t-il lentement.
- Euh... oui?
- Non, jeune homme, pas de ça dans mon bureau! Ce «malgré que» est une aberration que je ne tolèrerai sous aucun prétexte. Vous direz «bien que» ou vous ne direz rien du tout. Et si vous persistez dans vos horreurs grammaticales, je vous fais recopier l'intégralité du dictionnaire, c'est compris?
Je lançai un regard à Chester, dont les moustaches frémirent.
- Mr Notley a raison, Eugène, ronronna-t-il avec un sourire narquois. «Malgré que» te fait ressembler à un troll qui apprendrait à déclamer du Shakespeare.
Je lui lançai un regard noir.
- Très bien, bougonnai-je. Bien que vous alliez trouver cela très étrange, nous avons besoin de nous rendre dans un livre.
Mr Notley hocha la tête, satisfait.
- Voilà qui est bien mieux. Continuez, je vous prie.
- Nous avons entendu des appels à l'aide provenant d'un livre. Nous l'avons trouvé euh... barbouillé.
L'Archiviste leva un sourcil, sceptique.
- Barbouillé? répéta-t-il. La dernière fois que vous m'avez parlé de barbouillage, il s'agissait d'une faute d'impression sur un titre de chapitre.
- Cette fois, c'est sérieux, insista Chester. Nous avons observé une très forte concentration de barbouillage.
- De l'encre partout dites-vous, murmura Mr Notley en remontant d'un doigt pensif ses lunettes sur son nez. De quel livre s'agit-il?
-Quidditch, le guide ultime des balais, des règles et des légendes, publié en juillet 1980 par les éditions de la Plume envolée, écrit par Hector Broomsworth, 324 pages.
Il se pencha sur le Régulateur de chapitres et tapota sur le clavier composé de lettres grecques et de chiffres romains, qui émit un léger cliquetis métallique, puis actionna une manette. Après un temps de réflexion, une bande de parchemins en sortit, couverte d'un texte en caractères minuscules.
- Hmm, marmonna-t-il tout en déchiffrant les informations. Je ne remarque rien d'inhabituel dans la structure. Les chapitres sont bien là, alignés comme il faut. Cependant, il semblerait qu'un chapitre en particulier soit plus dense que les autres.
- Dense? Que voulez-vous dire? s'étonna Chester.
L'Archiviste ajusta un cadran pour confirmer l'information.
- Une densité d'encre plus élevée que la normale, située au chapitre 13, marmonna-t-il. Rien de bien inquiétant, mais...
- Vous voulez dire qu'il y a trop d'encre sur le papier? m'alarmai-je.
- Ça arrive, me répondit Mr Notley. Parfois des lecteurs un peu trop... négligents dirons-nous, aux doigts sales et gras, font baver l'encre. Une tâche, un frottement malheureux, et les mots se diluent. Rien de bien grave, je vous rassure. Ce manuel de Quidditch appartient bien à la Bibliothèque de Poudlard?
J'eus une pensée pour la Poufsouffle et le Gryffondor. «Oui», confirmai-je. «Qu'est-ce que je disais», soupira l'Archiviste. «Ah, les jeunes...».
- Vous nous permettez d'aller jeter un coup d'œil? demanda aimablement Chester.
L'Archiviste nous regarda par-dessus ses lunettes.
- D'habitude, vous ne me demandez pas mon avis, nous sermonna-t-il d'une voix acide.Arbres carnivores du monde, chapitre 3, page 57, n'est-ce pas?
J'eus le bon sens de rougir. Mr Notley secoua la tête, mais ouvrit un tiroir de son bureau pour en sortir une petite carte de bibliothèque sur laquelle était imprimé le plan du sommaire avec un code couleur et des flèches indiquant la disposition précise des chapitres.
- Voici pour vous, messieurs, dit-il en me tendant le plan que je fourrais dans la poche de ma robe de sorcier. Et faites attention à vous, le Cognard du chapitre 1 - Partie 3 fait des siennes. Pour le reste, ne comptez pas sur moi. Comme d'habitude, je suppose que vous allez plonger tête baissée dans les ennuis!
- Vous nous connaissez si bien, ricana Chester en sautant du bureau.
Nous quittâmes le bureau de I.S.B. Notley pour affronter...
À vrai dire, j'ignorai ce que nous allions affronter.
En temps normal, les expéditions dans les livres étaient plutôt sympathiques. Armé d'un plan du sommaire, je pouvais visiter n'importe quel roman, recueil, essai, récits ou œuvres biographiques - ce qui m'avait valu des rencontres des plus intéressantes.
Cette fois-ci, pourtant, la balade fut des plus dangereuses. Tout, du décor aux personnages, n'était qu'un brouillamini d'encre. Les visages étaient barbouillés et les matchs s'effaçaient un peu plus à chaque page parcourue.
- Où sommes-nous? demanda Chester qui manqua de glisser sur une flaque de «c» ayant perdu leurs cédilles.
Je jetai un regard sur le plan.
- Alors... nous avons dépassé le chapitre 12, «les grandes tactiques des équipes emblématiques» et nous arrivons maintenant au...
Chapitre 13
La Coupe du Monde : Organisation et moments inoubliables
La finale de la Coupe du Monde de 1945 restera sans doute dans les annales comme un match aussi spectaculaire qu'inoubliable. Le Brésil, fort de ses tactiques aériennes novatrices, affronta l'Irlande, dont la rapidité était sans égale.
Le Brésil, qui recevait alors à domicile dans leur stade mythiqueEstadio de Floresta Encantadasitué en plein cœur de la jungle amazonienne, était bondé de spectateurs enchantés, venus de tous les horizons pour assister à ce match légendaire.
Note marginale gribouillée :
Eugène : Franchement, on a eu de la chance qu'ils nous laissent entrer sans billet! Je n'aurais jamais pensé que l'excuse «mon chat a mangé ma réservation» fonctionne un jour!
Des étendards émeraude scintillaient côté irlandais tandis que les couleurs vibrantes du Brésil ondulaient sous la canopée, et les cris des supporters se mêlaient au rugissement des créatures magiques locales.
À peine le coup d'envoi donné, les deux équipes démontrèrent une maîtrise impressionnante de leurs balais. Il ne fallut pas longtemps au Brésil pour ouvrir le score à la septième minute, avec une passe rapide de la poursuiveuse Bianca Monteiro. Mais l'Irlande répliqua presque immédiatement, grâce à un tir audacieux de Sean O'Connell.
Note marginale typographiée :
Eugène : Pourquoi les marges s'élargissent-elles? J'ai failli tomber dans une phrase non écrite en me penchant pour observer la passe!
Chester : Rien d'anormal, les marges sont toujours plus souples dans les livres sportifs. C'est pour mieux encadrer l'action.
Eugène : Si tu le dis...
À la vingt-deuxième minute, un fait surprenant et rarissime se produisit. Le Souafle, lancé avec force par un poursuiveur brésilien, disparut avant d'atteindre le gardien irlandais. Les spectateurs eurent à peine le temps de réagir que le ballon rouge-gris réapparut dans le coin inférieur droit de la page suivante, tout près d'un cul-de-lampe.
Note marginale manuscrite :
Chester : Ça, ce n'est pas normal! Le texte est censé raconter le match, pas devenir lui-même le terrain de jeu! Et que vient faire ce cul-de-lampe ici? Nous ne sommes pas arrivés à la fin du chapitre!
Eugène : Et regarde le Souafle! On dirait qu'il a perdu ses couleurs!
Les étrangetés du match s'intensifièrent à la quarantième minute. Un Cognard, projeté avec force vers l'un des batteurs irlandais, disparut subitement, soudainement, abruptement, instantanément, intempestivement...
Note marginale calligraphiée :
Eugène : Oh oh! On dirait que le texte est en train de régurgiter le dictionnaire des synonymes!
Chester : BAISSE-TOI EUGÈNE! UN BRUSQUEMENT ARRIVE DROIT SUR TOI!
À la quarante-sixième minute, alors qu'un poursuiveur brésilien s'élançait avec le Souafle en main, le ballon changea de police de caractère, son apparence oscillant entre Times New Roman, puis en Garamond avant de se stabiliser en Baskerville.
Note marginale sténographiée :
Chester : Un Souafle qui sabote la cohérence typographique? C'est quoi la prochaine étape? Il change les marges?
Eugène : Le récit ne tient plus, Chess', regarde les gradins! Ils sont barbouillés d'encre!
Le match continua de captiver l'attention des spectateurs lecteurs spectateurs. À la cinquante-neuvième minute, la passe en piqué de Bianca Monteiro fut saluée comme l'une des plus belles figures. Elle dévia la trajectoire de son balai, évita un Cognard et - euh... et maintenant elle... Par le Souafle de Salazar! Où est-elle passée?
Note marginale imprimée en relief :
Chester : je crois que Monteiro est tombée dans un paragraphe adjacent.
Eugène : Tu plaisantes!
Chester : Regarde là-bas, près de la bordure du cadre narratif! On distingue encore le filigrane de sa trajectoire! Ça ne sent pas du tout bon, Eugène...
À la soixantième minute, les anomalies atteignirent leur apogée. Le Vif d'Or, jusque-là introuvable, apparut brièvement entre les mains d'un gardien irlandais avant de disparaître dans un blanc narratif. Les joueurs semblèrent eux aussi perdre le fil du match. Le capitaine brésilien tenta une interception, mais l'encre de son balai se désintégra à mi-course, ses fragments s'éparpillant dans les notes de bas de page.
Note marginale raturée :
Eugène : Je crois qu'on assiste à la fin du récit, tout est en train de mourir!
Chester : Un livre ne meurt pas, Eugène, ses pages s'effritent peut-être, mais les idées, elles, restent.
Eugène : Alors pourquoi je ressens ce vide intense? Pourquoi le texte est-il en train de pleurer?
Les archives du match s'arrêtèrent après la quatre-vingtième minute. Il n'y eut aucun vainqueur enregistré, aucun score final, aucune liesse ou chant de joie chantés à pleins poumons par une foule en délire. Des fragments de descriptions subsistèrent encore ici et là, comme les échos d'un récit qui cherchait désespérément à survivre.
Note marginale effacée :
Chester : Nous devrions partir, Eugène. Ce livre est en train de s'effondrer.
Eugène : Pas encore! Il reste peut-être une ou deux idées à sauver, je...
Soudain, une ombre se détache des notes de bas de page. Ses contours ne sont pas définis, mais elle dégage une sorte de prestance. Elle s'avance jusqu'au centre du texte où le match à demi-effacé continue de se jouer malgré tout.
Partout l'encre se dissipe, formant des flaques noirâtres au pied de l'ombre qui les absorbent aussitôt, comme si elle se nourrissait de la substance même du récit.
Le stade disparaît complètement, emportant les spectateurs dans un tourbillon d'encre. L'ombre avale un poursuiveur irlandais qui faisait une passe. Le Souafle, à moitié effacé, flotte dans les airs quelques instants avant de tomber dans une flaque.
Note marginale altérée :
Chester : Nous devons partir. Maintenant!
Eugène : Ce n'est pas possible! Cette... chose est en train de détruire l'histoire!
Chester : EUGÈNE!
(Le texte s'interrompt ici, laissant une large tache d'encre à la place des dernières phrases. Le reste de la page est blanc, comme si le récit n'avait jamais existé).
Nous fûmes brutalement éjectés du livre. Dans ma chute, je me cognai contre le montant du lit, et des étoiles dansèrent devant mes yeux. J'entendis vaguement Chester miauler et je le retrouvai s'agrippant désespérément à mes rideaux. D'une main, je le saisis par la peau du cou et le ramenai dans la sécurité de mon lit.
- Ça va? soufflai-je.
- Ça pourrait aller mieux. Par le ronron sacré! Que s'est-il passé?
- Je n'en ai aucune idée, mais... oh non!
Le livre que je tenais entre les mains n'était plus qu'une coquille vide. Toutes ses pages noircies d'encre quelques instants auparavant étaient devenues toutes blanches. Il ne restait que le titre, à demi effacé, ainsi que le tampon de l'école.
- Aïe, aïe, aïe... marmonnai-je. Mrs Pince va me tomber dessus comme un Niffleur dans une bijouterie.
- Avec un peu de chance, elle ne le regardera pas de trop près.
Nous contemplâmes le livre en silence, peu certain de ce qu'il convenait de faire. Le livre était désormais une couverture vide, mais je pouvais presque entendre les derniers échos de ses mots. Mon regard se porta sur la page de garde, où je vis une lettre se former dans le coin inférieur droit, avant de s'effacer brusquement.
- Tu crois que c'était quoi, cette ombre qui est apparue dans les notes de bas de page?
- Soit une anomalie narrative, soit un très gros problème, marmonna Chester.
Il se redressa, la queue hérissée.
- Une ombre dans les notes de bas de page? dis-je. Étrange quand même... Je ne pense pas qu'elle venait d'un autre chapitre. C'était comme si... je ne sais pas. J'ai eu la sensation qu'elle était comme moi...
Soudain, la porte du dortoir s'ouvrit en grand et mes camarades entrèrent, les cheveux ébouriffés par le vent et les joues rougies.
Oh non, le match de Finn!
Dire que Finn était furieux fut bien en deçà de la vérité. Il me bouda si fort que je crus bien notre amitié finie à jamais.
Il ne me pardonna pas mon absence au match et refusa de m'adresser la parole lorsque je lui présentais mes plus plates excuses.
Ce soir-là, il dîna à la table des Gryffondors, le dos tourné aux Serdaigles. Après un instant d'hésitation, Doug, pour qui les chamailleries le plongeaient toujours dans une grande anxiété, choisit de partager son repas avec lui, mais la soupe à la grimace n'était pas son mets préféré.
- Tu lui avais juré que tu serais là, Eugène, me reprocha Arthur qui dînait en ma compagnie. Il a été tellement déçu en ne te voyant pas!
Je soupirai. De toute façon, j'étais inexcusable. Il était hors de question de lui raconter un mensonge - comme quoi j'étais tombé malade ou quelques âneries dans le genre - mais je ne pouvais pas non plus lui raconter la vérité.
Mes amis ignoraient tout de mon don à voyager dans les livres.
- Je comprendrais tout à fait que vous ne souhaitiez plus me parler, dis-je alors. Après tout, j'ai manqué à ma parole, et rien de ce que je dirais ne pourra réparer la trahison que j'ai fait subir à Finn.
- Oui, bon, pas la peine de prendre des airs aussi grandiloquents, marmonna Arthur en secouant la tête, l'ombre d'un sourire sur les lèvres. Et ne t'inquiète pas pour Finn. Il te pardonnera. Mais attends-toi à recevoir quelques piques désagréables les prochaines semaines!
- Tu lui parleras?
- Évidemment! Mais tu as intérêt à te rattraper, Witty!
- J'irais à tous ses entraînements! m'exclamai-je avec ferveur.
Arthur secoua la tête.
- Pas ce genre de rattrapage, justement! Et ne porte pas non plus aux nues l'équipe de Gryffondor, ça te ferait passer pour un hypocrite. Contente-toi de venir à son prochain match.
- Mais c'est dans quatre mois!
- Je n'ai pas dit non plus qu'il se réconciliera avec toi demain! reprit tranquillement Arthur en s'essuyant la bouche d'un coup de serviette. Mmh, cette quiche est délice absolu. Tu es sûr que tu n'en veux pas?
Petite note de bas de page (promis, vous ne risquez rien ici !) : nouveau chapitre, nouveau ennui !
J'ai adoré écrire ce chapitre ! Bon, c'est avec dommage avec le site, je ne peux pas faire une présentation aux petits oignons avec les notes d'Eugène et Chester, mais vous imaginez bien que je vais beaucoup m'amuser lorsque je vais travailler la maquette pour la version broché !
Le prochain chapitre sera disponible le 1er mars et s'intitulera : Celui qui avait survécu. Je vous laisses deviner de qui il s'agit...
A bientôt !
Citrouille
