Segment 12 – Quelle voie prendre ?
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D'emblée, Harlock leva les yeux avant de convenir qu'il n'était pas en mesure de voir à travers le plafond. « Stade d'alerte jaune. Stade d'alerte jaune », l'informa l'alarme.
Certes.
Mais encore ?
Il se mordit la lèvre inférieure tout en cherchant un intercom du regard. Hélas, l'emplacement prévu béait sur de la filasse et des cartes électroniques à nu (encore une installation que Tochiro n'avait pas entièrement finalisée). S'il voulait se renseigner, il devrait se déplacer.
« Je serai à tes côtés… » chuchota-t-on à son oreille. Il recula par réflexe.
Un seul pas.
Un battement de cil.
Il regardait la porte de ses quartiers depuis l'extérieur, debout dans la coursive, tenant dans sa main une écharpe blanche qu'il noua machinalement autour de son cou.
— Ieeek ?
— Me regarde pas comme ça, l'oiseau. Je suis allé jusqu'à la grande armoire au pied de mon lit, j'ai trouvé des vêtements, je me suis habillé, je suis ressorti. Simple.
— Ieeek.
— Bien sûr que si, c'est ce que j'ai fait ! Que veux-tu qu'il se soit passé d'autre ?
Il n'était pas certain du temps qui s'était écoulé, trop court et trop long à la fois. Il n'était pas certain des souvenirs qu'il gardait. La fatigue, se persuada-t-il. Évidemment.
Il portait une combinaison de vol bleu délavé qu'il jugea beaucoup trop banale pour son rôle de capitaine, mais bon… au moins était-ce fonctionnel. Il trouverait de quoi la personnaliser plus tard.
Le chemin vers la passerelle balaya les brumes. Lorsqu'il s'assit, son esprit était clair.
— Au rapport ! ordonna-t-il.
— Content de vous revoir, captain ! l'accueillit Osman avec un sourire radieux.
Le radio reprit aussitôt une expression sérieuse.
— Le drone qu'on a laissé en orbite a détecté une sortie de warp à moins de dix minutes-lumière, captain… On a de la compagnie.
Harlock hocha la tête.
— Noté. Enclenchez les procédures de décollage.
La chasse reprenait. Il aurait été illusoire d'espérer que l'Union lâche l'affaire, comme il aurait été illusoire espérer se cacher sur Adity. Cette planète n'était qu'une étape, il ne l'avait jamais envisagé autrement.
Il fixa les écrans encore vides de données.
— On a une identification ?
— Pas encore, captain. Vous croyez que c'est le commandant Zero ?
Harlock pinça les lèvres. C'était à craindre, oui…
— Ça m'emballe pas trop de devoir lui tirer dessus si c'est lui, captain, ajouta Osman. Je ne suis pas resté longtemps avec lui sur l'Hayabusa, mais c'était un chic type.
Harlock pinça les lèvres plus fort. Ça ne l'emballait pas trop non plus, à vrai dire. Mais qu'y pouvait-il ?
Il soupira.
— Je ne te forcerai pas à te battre si cela va à l'encontre de tes convictions, admit-il. Si mes décisions ne te plaisent pas, tu peux quitter la passerelle. Tu peux même quitter le bord, si tu veux. Je ne retiens personne. Mais je ne leur rendrai jamais le vaisseau.
Osman le dévisagea quelques secondes durant, la bouche tordue dans une grimace pensive, puis détourna les yeux.
— On n'en est pas encore là, capitaine, marmonna-t-il.
Non. Mais ça viendrait. Harlock tapota nerveusement l'accoudoir de son fauteuil. Quelle était la probabilité pour que le nouvel arrivant ne soit pas Warrius ?
« Identification positive », intervint l'IA. « Bâtiment de type croiseur, signature ionique correspondant au Karyu. » Ça viendrait vite. La mine d'Osman s'assombrit.
— Tous systèmes au vert, captain. Paré pour le décollage.
— Okay. On y va.
Tochiro n'était pas là, ce qui signifiait qu'Harlock était seul en passerelle avec Osman (l'oiseau ne comptait pas), mais si l'Arcadia indiquait qu'elle était parée alors autant ne pas la faire attendre, hein…
Sur l'écran tactile qui se déploya à gauche du fauteuil de commandement, une fenêtre encadrée de vert afficha « décollage autorisé » au-dessus d'un rectangle indiquant « confirmation ». Lorsqu'Harlock l'effleura, il sentit sous ses pieds les moteurs changer de régime, et observa autour de lui les consoles inoccupées s'animer et faire défiler leurs paramètres en toute autonomie.
Le vaisseau décolla pour ainsi dire tout seul.
Harlock ne put s'empêcher de s'interroger à ce que l'Arcadia était en mesure de faire d'autre. Le vaisseau nécessitait-il la moindre intervention humaine ?
Il corrigea la trajectoire de quatre point cinq degrés une fois arrivé en orbite. Ce n'était pas vraiment utile, mais il avait besoin de se convaincre qu'il servait malgré tout à quelque chose. L'IA ne parut pas s'en formaliser. « Visiocom subspatiale entrante », l'informa-t-elle. « Provenance : Karyu. » Harlock se raidit. Warrius ?
Warrius.
Warrius ne s'embarrassa pas de préliminaires.
— Harlock. Baisse tes boucliers, coupe tes moteurs et déverrouille tes sas d'abordage.
L'officier arborait un visage fermé sous une casquette de commandant flambant neuve. Ses yeux étaient sombres. Harlock crut y lire des regrets.
Il se demanda ce que Warrius lisait dans les siens.
— Non, répondit-il.
Il n'y avait rien de plus à ajouter.
Warrius attendit quelques secondes en silence. La vidéo ne dévoilait pas grand-chose de son environnement immédiat, mais Harlock doutait qu'il se trouve autre part qu'en passerelle. De combien d'hommes était-il entouré ? Un croiseur, c'était quoi ? Huit cents, neuf cents membres d'équipage ?
Harlock échangea un regard avec Osman. La passerelle de l'Arcadia lui paraissait soudain beaucoup trop vide.
Il ne s'aperçut que la communication avec le Karyu était coupée que quand l'écran principal se colora de glyphes rouges.
— Ils pointent leurs conduites de tir sur nous, captain, statua Osman.
Sa voix était neutre. L'interrogation sous-jacente était limpide. « Ça m'emballe pas trop de devoir lui tirer dessus… » Harlock enfonça ses ongles dans sa paume. La reddition était-elle une option ?
Il se redressa d'un bond lorsqu'une main se posa sur son épaule.
— Dans les déserts de solitude, il est sage de se retirer pour reconstituer ses forces, Katz'n.
Harlock ignorait quand Miime était entrée en passerelle. Cette fille – si toutefois il s'agissait bien d'une « fille » – semblait « se matérialiser » plutôt que « se déplacer ».
Au vu de la réaction d'Osman, au moins n'était-elle pas une hallucination que lui seul pouvait voir. C'était déjà ça, mais pas sûr que cela suffise à s'en réjouir.
— Bon sang ! Qui est cette diablesse et qu'est-ce qu'elle fout là ?
Osman porta la main à son holster tout en prononçant ces mots, puis déglutit lorsque Miime posa ses yeux or sur lui.
— Qu'est-ce que… Qui… Elle… bredouilla-t-il.
Son regard se fit flou.
Harlock grimaça. Il avait invité Miime à le suivre et elle l'avait suivi, et il s'aperçut qu'en réalité il n'en maîtrisait pas vraiment les conséquences. Elle était télépathe, c'était certain, mais qu'est-ce que cela induisait exactement ?
— Elle s'appelle Miime, intervint-il. Elle fait partie de l'équipage et elle nous aidera pour… la navigation.
Il se demanda quelles étaient ses compétences en dehors de « la télépathie ». Était-elle une scientifique ? Une artiste ? Une militaire ? Quelle avait été sa vie sur sa planète avant que l'Union ne la détruise ?
Miime ne le contredit pas. Il eut l'impression qu'elle souriait.
Elle se dirigea vers la console radar et ses cheveux bleutés ondulèrent derrière elle, elle tendit la main au-dessus de l'écran et laissa dans l'air une traînée phosphorescente.
Simultanément, le moteur principal de l'Arcadia gronda.
— Hé, c'est quoi cet appel de puissance ? réagit aussitôt Maji par l'intercom. Captain, le vaisseau n'est plus en état pour encore un éperonnage, ne faites pas de conneries !
« C'est pris en compte, chef », répondit Harlock distraitement. Même sans l'avertissement de Maji, il ne s'y serait de toute façon pas risqué. Il était inconscient, oui. Mais pas suicidaire.
Quoi qu'il en soit, son attention était à présent bien loin des joies de l'éperonnage.
Miime levait le bras vers l'écran tactique. Une trajectoire s'y dessinait. Elle pointait vers les Confins.
Elle stoppait au milieu de l'inconnu.
Miime reporta son regard sur lui. Elle ne cillait pas, remarqua-t-il. Ses yeux étaient deux globes d'or.
Ils brillaient.
Les mots résonnèrent à travers la passerelle comme s'ils surgissaient de partout à la fois.
— Je suis la dernière gardienne du Labyrinthe, Katz'n. Si tu te joues des bras de la Sorcière de l'Espace, alors elle t'accueillera en son sein et nul ne pourra venir t'y défier.
