Segment 14 – Franchir les portes
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Il y avait eu un bref débat. Curieusement, personne n'avait émis d'objection à l'idée « d'aller voir ». Peut-être se sentaient-ils désespérés au point de n'avoir plus rien à perdre. Peut-être Miime les avait-elle subjugués.
Peut-être croyaient-ils en lui.
« Entrée dans la zone d'influence de la singularité dans trois minutes. »
Harlock s'assombrit. Peut-être croyaient-ils en lui, se répéta-t-il. Il avait dit « je saurai naviguer dans des turbulences spatiales, on peut toujours s'approcher au maximum pour vérifier la présence ou non d'un passage », et son affirmation n'avait pas rencontré d'opposition. Ils le jugeaient capable de se jouer des courants de marée d'un trou noir binaire. Ils avaient sûrement raison.
— T'en penses quoi, l'oiseau ?
— Ieeek.
Harlock gonfla ses poumons d'air. Il pouvait se prévaloir de prouesses en pilotage, évidemment, mais le défi qui l'attendait ne serait-il pas le défi de trop ?
— Ieeek, réitéra le pélican.
Le volatile cogna son bec contre le mollet d'Harlock puis, de sa démarche chaloupée, s'installa sur le fauteuil de commandement comme si celui-ci lui appartenait. « Ieeek », asséna-t-il encore.
Harlock modifia la position de ses mains sur la barre. Ses paumes étaient moites.
« Attention pour sortie de warp au top… Top ! »
L'Arcadia se rematérialisa sur une trajectoire tangentielle. Sur l'écran tactique, la projection de route s'infléchissait pour épouser les courbes de la Sorcière de l'espace. Les caméras extérieures n'affichaient rien d'extraordinaire (essentiellement l'intense noir du vide, entrecoupé çà et là de voiles brumeux à peine perceptibles), mais les scans hors du domaine visible révélaient un tout autre spectacle : masse bouillonnante dans l'infrarouge, parcourue de vagues puissantes en ultraviolet, agitée de soubresauts électromagnétiques sur le radar…
— Le point d'entrée se situe au trois un huit pour un quatre négatif, distance deux point deux, annonça Miime.
Elle avait pris la place d'Osman, qui s'était rabattu sur un poste vacant (ils étaient nombreux) avec un air malheureux.
— Les senseurs confirment la présence d'une trouée, approuva Tochiro. Mais ça va quand même secouer drôlement !
Le petit ingénieur était installé comme à son habitude dans la fosse à l'avant de la passerelle, à l'aplomb des vitres en plexiverre blindé. Il tapait frénétiquement sur le clavier de son pupitre commande des moteurs-contrôle de la navigation-radars-sonars-lidars-systèmes d'armes (Harlock ne savait pas quelle fonction il s'était attribué exactement) – toutes les consoles paraissaient interchangeables, pour être honnête.
Il hocha la tête machinalement avant de s'apercevoir que, vu la configuration de la passerelle, tout le monde lui tournait le dos. Je pourrais me mettre en tutu que personne ne le remarquerait, s'amusa-t-il.
Il se campa devant la barre, jambes écartées, dans une posture digne des meilleurs duellistes de westerns.
— À tous, accrochez-vous à vos sièges, il va y avoir du sport !
— Je vous interdis d'éperonner quoi que ce soit ! enragea Maji en retour depuis les profondeurs des machines.
Mmh. C'était bien parti pour devenir une blague récurrente, semblait-il. Harlock empoigna la barre avec un sourire conquérant. Il pourrait s'en accommoder.
« Attention. Entrée dans la zone d'influence imminente. »
Trois, deux, un… Virage bâbord.
« Perturbation significative des capacités de détection sur l'avant. »
Le spectre visible ne rendait pas justice à leur arrivée.
— Il y a moyen de projeter les enregistrements IR en holo sur les vitres ? demanda Harlock.
Tochiro leva le pouce sans se retourner. Il y avait moyen.
— Putain de bordel de dieu de merde, murmura Osman.
Au moins il n'y avait plus aucun doute sur l'endroit dans lequel ils plongeaient. La « trouée » vers laquelle les avait conduits Miime était cerclée d'une arche de feu. Derrière s'ouvrait un tunnel zébré d'éclairs, un vortex tapissé de flammes, qui vomissait des langues incandescentes telle la gueule ouverte d'un volcan.
Les Enfers.
Un aller simple vers la mort.
Un défi.
Malgré lui, malgré le danger évident, Harlock sourit. Alors ceci, c'était un passage ? Ceci, c'était un défi ? Ceci, c'était « le » défi ? Très bien. Il aimait ça, les défis. Il avait toujours aimé ça.
— Je prends la navigation en manuel ! lança-t-il. Attention, début de manœuvre !
L'Arcadia trembla lorsque sa proue encaissa une première salve d'éclairs. Harlock accusa le choc. Il l'avait prévu. La trajectoire ne dévia pas.
« Surcharge. Surcharge. Mise en sécurité des systèmes. »
Des alarmes sur divers tons retentirent à travers la passerelle. Çà et là, des écrans disjonctaient avec des claquements secs. Certains, moins bien protégés sûrement, lâchaient des gerbes sporadiques d'étincelles.
— Harlock, on perd de la puissance ! Le bouclier ne compense pas les vagues, toute l'énergie est drainée par des polarisations inverses !
Le vaisseau trembla à nouveau, malmené par les décharges électromagnétiques incessantes. Cette fois-ci, Harlock contra la gîte avec peine, et il évita de justesse à l'aileron supérieur d'entrer en collision avec la paroi du vortex.
— On ne va pas tenir ! Il faut faire demi-tour !
Était-ce Tochiro ? Maji ? Harlock n'aurait su le dire. L'Arcadia roulait à présent bord sur bord, et il luttait de toutes ses forces pour la maintenir dans l'axe. « Surcharge. Surcharge », répétait l'IA. Les consoles s'éteignaient les unes après les autres.
— On ne va pas tenir ! On ne va pas tenir !
Devait-il faire demi-tour ? Sur l'avant, la projection holo tressauta, s'estompa, disparut. La nuit était d'encre et les pièges désormais invisibles. Sans l'aide des senseurs, saurait-il s'orienter ?
— Suis le Chemin, Harrokku. Le Chemin mène aux Portes. Les Portes s'ouvrent au Monde.
Miime… Elle avait quitté son poste et s'était placée derrière lui, sa voix n'était qu'un souffle mais elle… Harlock sentit les poils de sa nuque se hérisser. Ses oreilles étaient saturées des cris d'Osman, de Tochiro, des appels de Maji, mais la voix de Miime vibrait dans ses os. « Suis le Chemin… » Les alarmes n'existaient plus. « Le Chemin mène aux Portes… » Les Portes étaient devant. Face à lui. Légèrement sur tribord. Assiette négative. Les yeux écarquillés, Harlock corrigea sa route comme un automate, enroulant des méandres absents des écrans et que pourtant, au fond de son esprit, il savait être là. Deux degrés gauche. Cinq degrés droite. Tribord. Encore tribord. Cabrer. Le Chemin mène aux Portes.
La main de Miime était une caresse le long de ses omoplates, une pression presque imperceptible sur son épaule. Le Chemin.
Les Portes.
L'Arcadia ne tremblait plus.
— Par les couilles du Grand Cornu…
Qui jurait ainsi ? Ce n'était pas la voix d'Osman. Peut-être le pilote, là… Loop ?
La passerelle était baignée de chatoiements bleutés.
Harlock plissa les paupières. Les senseurs restaient muets, mais par-delà les vitres en plexiblindage le vide spatial ne l'était plus.
— Les Portes s'ouvrent au Monde, murmura Miime.
Ce n'était qu'un agglomérat de roches, une formation naturelle causée par la convergence des courants de marée, mais les forces contraires qui tourbillonnaient en ces lieux y avaient façonné d'étranges arabesques que les jets relativistes habillaient de reflets cyan.
Un bloc massif, fendu en deux, tendait vers eux des excroissances crochues tels les doigts de mains gigantesques ouvertes en signe d'invitation.
C'est là.
Il savait.
Miime baissa ses longs cils sur ses yeux de mica. Lorsqu'elle pencha la tête de côté, une mèche de ses cheveux vint s'enrouler autour des jambes d'Harlock d'un mouvement qui était presque naturel.
« … et le Monde s'ouvre à toi, Harrokku… » Elle n'avait pas parlé, il ne l'avait pas vraiment entendu, et le vent coulis qui remonta le long de sa colonne vertébrale généra dans son esprit des images qu'il ne parvint pas à déchiffrer. Cela… spiralait. L'espace d'un instant, il se sentit immortel.
Un tic nerveux crispa le coin de ses lèvres. Miime communiquait par télépathie, d'accord. Les effets… Il s'y habituerait. Sûrement.
Devant la proue, les Portes étaient ouvertes pour lui.
