Segment 15 – Des nuages noirs
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Derrière la poupe, le passage paraissait dérisoire, perdu au milieu d'un chaos minéral, entouré de rocs tous différents, tous identiques.
— Balise larguée ! Test de réception… vert ! Liaison opérationnelle !
Tochiro ne perdait pas le nord. Harlock l'observa déployer un chapelet de drones et de balises de localisation qu'il positionna aux abords des Portes tout en marmonnant des équations absconses et des calculs de probabilités. Puis, au bout d'une poignée de minutes d'incantations mathématiques, le petit ingénieur se retourna vers lui avec le plus large de ses sourires.
— Et voilà ! triompha-t-il. Aucun risque qu'on se perde au retour !
L'enthousiasme indéboulonnable de Tochiro était un îlot de lumière dans un océan de ténèbres.
Harlock se passa la main sur le visage. Les ombres tapies à la périphérie de son champ de vision étaient plus sombres qu'à l'accoutumée. Certaines d'entre elles ondulaient au même rythme que les cheveux de Miime.
— Ieeek ?
Harlock secoua la tête.
— Il faut… commença-t-il.
Il faut suivre le Chemin.
Le Chemin restait gravé en lui. Une route, des distances, des points de repère. Une destination. Chevauche le vent, plonge dans le courant. Vogue et tournoie, ainsi est la voie.
Miime avait disparu.
Le grondement des moteurs devint un ronronnement ténu.
L'Arcadia glissait sur son erre. Sa vitesse relative affichait une valeur qui atteignait presque le double de sa vitesse réelle.
— On est pris dans le flux d'un talweg, informa Tochiro. Ça nous entraîne vers le centre de la singularité.
Ce n'est pas un problème. Harlock secoua la tête à nouveau. La pensée était sienne. Bien sûr.
— C'est là qu'on va, dit-il.
— Difficile de faire autrement, captain… marmonna Osman d'un ton mi-moqueur, mi-fataliste.
Tochiro ne semblait quant à lui pas inquiet outre mesure.
— Il faudra utiliser les effets de bord pour contrer plus efficacement quand on voudra faire demi-tour, mais dans tous les cas je peux t'affirmer que l'Arcadia possède ce qu'il faut en termes de puissance moteur, Harlock !
Bon ben c'était parfait, alors…
Harlock reprit sa place derrière la barre. La plupart des écrans et des panneaux tactiques de la passerelle s'étaient rallumés. Ainsi est la voie.
La projection holo dévoila un canyon, un torrent, des tourbillons. Les décharges électromagnétiques mouraient sur les berges du talweg, mais la proximité du trou noir créait d'autres pièges tout aussi dangereux. « Perception d'anomalies gravitationnelles », annonça l'IA. Harlock étudia les relevés. Il… le savait déjà, constata-t-il. Il modifiait sa trajectoire quelques secondes avant que les calculateurs du bord ne proposent les mêmes routes d'évitement.
Personne ne lui fit de remarques. Sur un virage particulièrement bien anticipé, Harlock nota le regard mêlé d'admiration et de défiance que lui lança Osman à la dérobée. Il se demanda ce que le radio en pensait.
Il se demanda ce que le reste de l'équipage en pensait.
« Perception d'anomalies temporelles », poursuivait l'IA. « Détection de bulles quantiques, perturbations localisées du temps relativiste. »
L'Arcadia enroulait le trou noir en sens horaire, portée par le courant de marée, de plus en plus proche à chaque cercle bouclé.
— Rassurez-moi captain, vous n'avez pas l'intention de plonger dedans ?
Loop s'inquiétait. Et Osman attendait la réponse avec une curiosité mâtinée d'angoisse.
Harlock haussa les épaules. Bien sûr que non. Une fois l'horizon des événements franchi, rien ni personne ne ressortait jamais d'un trou noir. Tout le monde savait ça.
— Il y a un havre dans l'ombre morte du système binaire, répondit-il.
Non pas qu'il sache de quoi il s'agissait, ni qu'il ait réellement compris ce qu'il venait de dire mais… c'était ainsi.
— Je détecte une zone de calme plat en aval de la confluence des deux principaux jets plasmiques, confirma Tochiro. Elle est suffisamment étendue pour que l'Arcadia y soit abritée des vagues gravitationnelles et des éruptions quantiques.
Harlock ne comprenait pas davantage l'explication fournie par petit ingénieur, toutefois l'intervention le rasséréna : il y avait un refuge, là-bas… Ta forteresse, Harrokku… Miime était une énigme ambulante, mais ses prédictions sibyllines se révélaient in fine de bon conseil.
Il s'avança vers le centre de la passerelle, vers les vitres blindées, vers l'espace chatoyant d'aurores stellaires. Les ombres dansaient, dehors et dedans.
— Dernière étape ! avertit-il. Tenez vos postes, le mouillage est pour bientôt !
Et mieux valait ne pas songer à l'éventualité qu'un mouillage soit impossible. La navigation avait été éprouvante pour tout le monde. Il leur fallait du repos, et il le leur fallait avant de quitter cet endroit. Ta forteresse… Miime. Qu'avait-elle cherché à lui dire ?
Harlock se massa les arcades sourcilières, s'aperçut qu'on l'observait, s'interrompit. Arrête ça, tu es le capitaine, se morigéna-t-il. Il ne devait pas montrer ses doutes, il ne devait pas montrer sa fatigue. L'équipage le regardait, présentement, continûment, et l'équipage attendait qu'il soit fort. Il serra le poing. Il le serait.
— Détection radar sur l'avant, fit Loop.
Loop était au radar, maintenant ? Qu'est-ce qu'il foutait, Osman ?
Harlock répondit « bien » parce qu'il fallait bien répondre quelque chose, puis il se concentra sur le panneau tactique principal, qui s'étalait au-dessus des vitres sur toute la largeur de la passerelle. Alors… La partie droite était éteinte. Le centre affichait une trajectoire « optimisée » qu'il s'obstinait à ne pas respecter. La gauche était couverte d'histogrammes, de sinusoïdes mouvantes et de symboles géométriques colorés qui habillaient une recopie grand format du scope radar.
Harlock plissa le front. Houlà. S'il en jugeait l'écran, c'était très encombré, là-devant.
— On a une image exploitable en visuel ?
— Que dalle, captain ! répondit aussitôt Loop. J'sais pas ce qui interfère, mais c'est noir comme dans le cul d'un ours !
— Des nuages post-relativistes dus au croisement des jets, précisa Tochiro. Ils absorbent les photons, mais on peut les traverser sans danger.
Tout allait bien, donc.
Harlock pénétra la barrière nuageuse avec une pointe d'appréhension. Derrière le rideau opaque, les échos radars ne se dévoileraient qu'à la dernière seconde. Quels étaient-ils ? Des astéroïdes, vestiges d'un système planétaire broyé par les forces du trou noir ? Des rats bleus causés par les bulles gravitationnelles ? Il donna un coup de barre par réflexe lorsque l'Arcadia émergea de la brume noire. « Ka-clang », résonna la coque.
— Je ne l'ai pas éperonné, chef ! lança-t-il à l'intercom. C'est lui qui s'est jeté sous mes ailes !
L'épave s'éloigna de l'Arcadia en tourbillonnant, entraînant dans son sillage une myriade de débris rouillés.
— Fais gaffe, prévint Tochiro. Il y en a une autre.
Pas « une », corrigea Harlock in petto quand le panneau tactique central afficha la compilation des enregistrements optiques désormais disponibles. Des dizaines. Des centaines d'autres. Des épaves de vaisseaux de toutes tailles, de toutes formes, des roues à centrifugation datant des premiers âges du voyage interstellaire, une soucoupe flanquée de ses deux nacelles hyperspatiales, des cylindres d'exploration…
Un cimetière spatial.
— Le trou noir agit comme un aimant, expliqua Tochiro. C'est d'autant plus marqué qu'il est binaire et en rotation rapide. La taille de son disque d'accrétion et son isolement dans ce quadrant doivent encore amplifier le phénomène.
Une fois piégés par les vortex qui bordaient la zone d'influence, les vaisseaux finissaient par échouer ici, dans ce cul-de-sac abrité des courants de marée et des tempêtes magnétiques.
Combien d'aventuriers trop téméraires, combien de cartographes malchanceux, combien de naufragés involontaires ? Et surtout, combien avaient survécu à leur passage ?
La plupart des épaves étaient éventrées, décapitées, voire n'étaient plus que des morceaux de tôle tordus, mais quelques-unes paraissaient encore intègres.
— Des signes de vie, à l'extérieur ?
Silence.
Le bip-bip du bioscan porta, durant une fraction de seconde, un espoir infime.
— Négatif, répondit finalement Tochiro.
Harlock pinça les lèvres. Ils seraient donc les premiers à survivre, se promit-il.
À cet instant précis, la radio s'anima.
— Attention. Vous entrez dans une zone interdite. Faites immédiatement demi-tour, il n'y aura pas d'autre sommation !
