Chapitre 2 : À la maison
Gwen écoutait les quelques mots que le pasteur disait en mémoire de son père. À côté d'elle, sur le banc de l'église, Merlin et sa mère la soutenait discrètement. Cela faisait un peu plus d'un an qu'elle habitait chez eux. Ils étaient tout ce qu'il lui restait désormais. Son père n'avait aucun parent, sa mère était morte plusieurs années auparavant et sa famille n'avait pas voulu entendre parler de son mari ni de leur enfant métis.
Le télégramme disait que son père était mort en Méditerranée. Elle l'avait reçu mardi, en revenant de l'école. Quand Merlin lui avait demandé de quoi il s'agissait, elle lui avait tendu le papier et était montée dans sa chambre. C'était Hunith qui avait veillé sur elle cette nuit-là et qui était allée voir le prêtre.
Le ciel était si beau pour un mois de novembre. Gwen aurait préféré des nuages et de la pluie. S'il avait plu, peut-être aurait-elle pu pleurer. Mais le ciel était bleu et ses yeux restaient secs.
De l'autre côté de la rue, deux jeunes gens essayaient d'attirer son attention. Le premier réflexe de Gwen fut de baisser les yeux ; elle avait l'habitude d'être pointée du doigt. Puis elle remarqua les valises. Ils n'étaient pas d'ici, ce jeune homme blond au port altier et cette jeune fille élégante aux cheveux noirs. Gwen avait du mal à y croire : Arthur et Morgana ? Mais comment ? Leur école était à l'autre bout du pays !
Ils la rejoignirent avec des sourires timides de circonstance.
« Que faites-vous ici ? » leur demanda-t-elle.
« Il était hors de question de te laisser toute seule dans un moment pareil. » répondit Morgana.
« Disons plutôt, poursuivit Arthur, qu'elle s'est jetée dans le premier train dès qu'elle a lu ta lettre. Impossible de l'arrêter. »
« Tu n'étais pas obligé de venir. » répliqua sèchement la jeune fille.
« Je suis très heureuse de vous revoir, répondit Gwen. Tous les deux. »
Ils n'avaient pas changé. Merlin les rejoignit bientôt et très vite la joie de se retrouver éclipsa la tristesse des circonstances. Ils ne s'étaient pas revus depuis l'été chez le Professeur Jenkins, un an plus tôt, et ils avaient tant à se dire.
Combien de temps comptaient-ils rester ? Que s'était-il passé depuis leur dernière lettre ? Il fallait absolument qu'ils voient le reste du village ! Y avait-il eu une autre bagarre à l'internat ? L'affreuse institutrice avait-elle encore frappé ?
Comme ils étaient devant l'église et que leurs joyeux échanges faisaient se retourner les passants, Gwen finit par proposer de rentrer chez la mère de Merlin. Ils marchèrent donc tous ensemble jusqu'à la maison de Hunith Jenkins. C'était une toute petite maison, coincée entre deux habitations plus grandes dans une rue peu passante, deux petites pièces au rez-de-chaussée, deux pièces plus petites encore à l'étage, un grenier, et un jardin miniature où des fleurs sauvages poussaient dans tous les sens sans être inquiétées.
Gwen la trouvait merveilleuse, mais sur le seuil de la porte, elle se demanda ce qu'allait penser leurs amis fortunés d'un logement si modeste et, surtout, comment ils allaient réussir à tenir à cinq à l'intérieur.
« Maman, cria Merlin dès qu'il fut entré, on a de la visite. » Et il monta à grand bruit l'escalier grinçant de l'entrée. Gwen mena ses amis dans le salon. Il n'avait en effet rien de fastueux, le mobilier était entièrement constitué de vieux meubles rafistolés que Merlin et sa mère avaient récupérés çà et là, et la pièce n'avait pour décoration que les bouquet de fleurs que Merlin et Gwen ramenaient de leurs promenades. Les trois jeunes gens restèrent un moment embarrassés.
« Tu es sûre qu'il y a assez de place pour nous ? » hésita Arthur.
Morgana lui lança un regard noir. C'est à ce moment que Merlin redescendit avec sa mère.
Hunith était une femme plutôt menue aux yeux doux et fatigués et elle avait les mêmes cheveux noirs et épais que son fils. Elle salua les nouveaux venus avec le sourire.
« Vous êtes Arthur et Morgana Pendragon, n'est-ce pas ? J'ai beaucoup entendu parlé de vous. »
Morgana prit la parole.
« Ravie de vous rencontrer Madame Jenkins, nous sommes désolés, nous arrivons sans prévenir... »
« Ne vous en faites pas, reprit la mère, c'est très gentil à vous d'être venus voir Guinevere et Merlin. Ma maison n'est pas grande, mais vous êtes les bienvenus. »
Puis, après une courte pause :
« Mr Pendragon sait-il que vous êtes là ? »
Gwen vit Morgana pincer les lèvres et Arthur murmura « je te l'avais dit... ». Mais avant qu'ils puissent commencer à se chamailler, Hunith intervînt. Il était hors de question qu'ils ne préviennent pas leur père et tuteur. Une fois que cela serait fait, ils pourraient rester autant de temps qu'ils le voulaient. Elle les emmena donc chez le voisin pour utiliser le téléphone. Arthur fut d'abord soulagé de tomber sur la secrétaire du bureau, mais il fut vite déçu quand elle passa la ligne. Le jeune homme supporta sans broncher la diatribe de son père. Gwen entendait la voix colérique d'Uther dans le combiné sans pouvoir comprendre ce qu'il disait. Mr Pendragon l'avait toujours terrifiée, elle avait de la peine pour Arthur. Le jeune homme tenta tant bien que mal de se justifier, répondit à l'orage par des « Oui, Monsieur » et des « Bien compris, Monsieur », et enfin, il raccrocha. Pendant un moment, personne n'osa rien dire. Puis Hunith lui posa une main sur l'épaule.
« Je suis désolée que cela se soit passé comme ça, dit-elle. Mais je pense qu'il valait mieux le prévenir le plus vite possible. »
Arthur acquiesça sans bruit, remercia les voisins pour lui avoir prêté leur téléphone, et ils regagnèrent ensemble la petite maison.
L'incident avait jeté un froid. De nouveau chez elle, Hunith se mit en cuisine accompagnée par Merlin. Gwen installa ses amis dans les deux fauteuils du salon avant d'aller préparer le thé. Depuis la petite cuisine, elle entendait les cousins se disputer à voix basse. Quand elle revînt, ils avaient apparemment fait une trêve et Arthur parvînt à marmonner une politesse quand elle lui donna sa tasse. Hunith les appela bientôt pour le repas.
La cuisine n'était pas plus grande que le reste de la maison et, à cinq autour de la petite table, ils étaient obligés de se serrer. Gwen s'était habituée à cette proximité, mais elle avait peur que ses amis s'en trouvent gênés. Heureusement, ils se montrèrent parfaitement charmants et répondirent gracieusement aux questions qu'Hunith leur posait. Arthur avait l'air de se sentir mieux, Gwen était soulagée.
« Tu n'as plus faim, Arthur ? » demanda soudain Merlin.
Le jeune homme baissa les yeux sur son assiette. Il y avait à peine touché. Gwen et Morgana échangèrent un regard. Est-ce que Merlin voulait l'embarrasser exprès ?
« Ne t'en fais pas, répondit Hunith, j'imagine que ça n'a rien à voir avec ce qu'on vous sert d'habitude, je comprends... »
« Non ! s'empressa de répondre Arthur, rouge comme une pivoine. C'est très bien, merci. »
Et il se remit aussitôt à manger. Gwen donna un coup de pied à Merlin sous la table. Arthur avait eu assez d'émotions pour aujourd'hui, ce n'était pas la peine d'en rajouter. Mais Merlin semblait fier de lui, et à côté Morgana essayait de retenir de rire. Arthur leur envoya des regards assassins à tous les deux, mais ne s'arrêta pas de manger avant d'avoir finit son assiette.
Le repas se termina sans autre péripétie. Quand Hunith les autorisa à se lever de table, Merlin et Gwen commencèrent à débarrasser, comme ils en avaient l'habitude. Morgana voulut les aider, et Arthur se proposa aussitôt. Hunith accepta d'abord leur aide avec gratitude, mais dans la petite cuisine, ils étaient trop nombreux pour être efficaces. Après quelques bousculades, quand Morgana se fut cognée contre la table, qu'Arthur eut manqué de faire tomber un verre et que Merlin eut renversé la moitié de l'eau du bac de vaisselle, Hunith envoya tout ce petit monde à l'étage d'un ordre ferme et bienveillant.
Gwen emporta avec elle un panier de linge à repriser, Merlin prit des couvertures et le plateau de thé et ils montèrent au grenier avec leurs invités. Le grenier servait à la fois de chambre pour Hunith, de débarras et d'atelier. Il était plus grand que les autres pièces de la maison, c'était là que Hunith travaillait et aussi là que Gwen et Merlin venaient pour lire et pour jouer. Il y avait un grand tapis sur le sol, avec beaucoup de coussins et plusieurs tabourets bas. Il y faisait un peu froid, mais au moins ils avaient de l'espace pour s'installer confortablement.
« Ma mère dit qu'elle n'a pas besoin de la machine à coudre ce soir, on a le grenier pour nous. » dit Merlin en distribuant les couvertures. Puis il prit une des chemises du panier et commença à la réparer.
« Qu'est-ce qu'a dit ton père ? » demanda Gwen à Arthur.
Le jeune homme prit un air détaché.
« Il nous donne deux jours. Nous devons reprendre les cours mercredi. »
Morgana leva les yeux au ciel, mais préféra se taire.
« Seulement deux jours ? » s'écria Merlin.
Tous les regards se tournèrent vers lui et il se mit à rougir. Les deux filles se mirent à rire et Arthur attrapa Merlin pour lui ébouriffer les cheveux.
« Voyez-vous ça, est-ce qu'on t'aurait manqué ? »
« Toi, certainement pas ! » répliqua Merlin en cherchant à se dégager.
« Mais, se rendit soudain compte Gwen, vous êtes venus en train ? »
« Bien sûr, répondit Arthur, pourquoi, cela t'étonne ? »
Gwen aurait pu répondre qu'il n'y a pas si longtemps il aurait fait la grimace rien qu'à l'idée de voyager autrement qu'avec leur chauffeur, mais elle garda ça pour elle.
« Il faut un début à tout. » reprit Arthur avec un sourire fier.
Mais Morgana s'empressa de compléter.
« Nous avons quand même voyagé en première classe, ce n'est pas la peine d'en faire un plat. »
Merlin éclata de rire en voyant la mine déconfite d'Arthur, et Gwen ne put s'empêcher d'en faire autant.
« Est-ce que je vous ai dit qu'il a essayé de s'engager dans l'armée ? » continua la cousine avec un sourire railleur. Gwen et Merlin étaient surpris.
« Il s'est fait refoulé en moins d'une minute. »
« C'est faux ! interrompit son cousin. Ça aurait marché si je ne m'étais pas fait reconnaître par cet idiot de mon dortoir ! »
Merlin était goguenard.
« De toute façon c'était stupide, répondit Morgana, tu aurais eu l'air fin si l'oncle Uther l'avait appris. »
Arthur ne répondit rien à cela, mais Gwen avait du mal à comprendre.
« Pourquoi est-ce que tu voulais t'engager ? Tu n'as même pas quatorze ans. »
Pour elle qui venait de perdre son père au front, c'était assez difficile à entendre.
« Je voulais être utile à quelque chose, répondit Arthur. J'en avais assez de rester cloîtré dans cet internat alors qu'il n'y a pas si longtemps... »
Alors qu'il avait été un chef de guerre à Albion, compléta Gwen.
Gwen n'avait pas repensé à Albion depuis longtemps. Elle n'en parlait jamais, même avec Merlin, et après plusieurs tentatives dans l'armoire du Professeur Jenkins et de nombreux mois à guetter le moindre signe, elle s'était résignée. Sans la présence constante de Merlin et les quelques allusions dans les lettres de Morgana, elle aurait finit par se dire qu'elle avait tout inventé.
« Vous y êtes retournés ? » demanda Arthur d'une voix hésitante.
Gwen secoua la tête. Merlin demanda « Et vous ? ».
« Non, fit Morgana après un soupir. Vous seriez déjà au courant. »
Personne ne prononça la question qui flottait dans l'air. Vous pensez qu'on y retournera un jour ? Personne n'avait de réponse.
Après un moment, Merlin se leva pour aller chercher un paquet de carte.
Comme au bon vieux temps, ils enchaînèrent les parties de bridge sans voir le temps passer, et Gwen fut aussi surprise que les autres quand Hunith passa la tête par l'escalier.
« Il est plus que temps d'aller vous coucher, il y a école demain. »
Ils supplièrent pour quelques minutes de plus, le temps de finir leur partie, mais elle ne céda pas.
« Vous n'aurez pas plus envie de vous arrêter tout à l'heure, dit-elle. Tout le monde au lit. »
Quand Gwen était arrivée chez eux, Hunith lui avait laissé sa chambre et s'était installé un lit au grenier. Ce soir Gwen partageait sa chambre avec Morgana. Arthur, lui, était logé dans celle de Merlin. Les amis se bousculèrent dans la minuscule salle de bain du rez-de-chaussée, bien trop survoltés pour penser à dormir, et une fois dans leurs chambres respectives, ils continuèrent à discuter à travers la cloison, jusqu'à ce qu'Hunith vienne éteindre les lampes.
Dans le grand lit, les deux jeunes filles se faisaient face.
« Hé, ne mets pas tes pieds dans ma figure ! » entendirent-elles de l'autre côté du mur.
« C'est toi qui prends trop de place. »
« C'est mon lit, je te signale. »
« Et je suis ton invité, tu devrais dormir par terre. »
« Tu t'es invité tout seul. »
« C'est ça, comme si tu n'étais pas content de nous voir. »
Gwen pouvait presque sentir Morgana rouler des yeux dans l'obscurité.
« Les garçons, gronda Hunith depuis l'escalier, vous pourriez au moins faire semblant de dormir. »
Les filles tendirent un instant l'oreille. Il y eut quelques bruits étouffés qui auraient pu être des coups de pieds, puis le calme retomba sur la maison.
« Je suis tellement contente de te revoir, chuchota alors Morgana. Je suis désolée que ce soit pour une raison si triste »
Gwen ne voulait pas y penser. Un instant, elle eut envie de sortir de la chambre pour pouvoir être seule. Morgana dut le sentir et s'excusa.
« C'est pas grave, répondit Gwen à voix basse. Moi aussi je suis contente de te revoir. »
Morgana prit ses mains dans les siennes.
« Je n'ai pas envie d'en parler. » dit Gwen.
Dans la pénombre, elle devina le hochement de tête de son amie. Morgana lui caressa le dos de la main du bout des doigts avant de lui souhaiter bonne nuit.
Gwen resta un moment les yeux ouverts à écouter les bruits de l'horloge sur le pallier avant de réussir à trouver le sommeil.
