Chapitre 5 : L'Ours et Le Lion
Les enfants et Trumpkin se mirent en marche. Les bois où vivait Trumpkin se trouvaient tout à l'Ouest, de l'autre côté du fleuve. Ils n'avaient aucun moyen de le passer, pour la traverser, il fallait remonter vers le gué près de Béruna, au Nord, et ensuite aller au Sud pour gagner la forêt le plus vite possible. Arthur avait un raccourci, qui les ferait couper plein Ouest par la forêt et leur éviterait un détour de plusieurs jours. Trumpkin ne connaissait pas ce raccourci et préférait la route du Nord, plus longue mais dont il était certain. Ils débattirent un moment, mais Arthur était Roi, et Trumpkin finit par céder. Ils s'engouffrèrent donc dans les bois. Les enfants ne reconnaissaient pas la forêt, qu'ils avaient pourtant parcourue en tous sens autrefois. Elle était remplie de murmures, mais ce n'était pas le babil bienveillant des dryades et autres habitants paisibles qu'ils avaient connus. C'étaient des sons menaçants, inattendus. La forêt était sauvage, ils n'y étaient pas bienvenus. Merlin passait régulièrement la main sur l'écorce ou les branches basses des chênes et des bouleaux, mais les arbres restaient insensibles à ses attentions.
« J'ai la sensation que nous sommes surveillés. » annonça alors Morgana.
Arthur et Gwen jetèrent un œil alentour, mais ne virent rien.
Ils comprirent quelques minutes plus tard. C'était un ours gigantesque, un de ceux qui vous arrachent un membre d'un simple coup de patte. L'animal, quoique immobile, grognait dans leur direction. Aussitôt, Arthur et Morgana avaient sorti une flèche et tendu leur arc. Ils hésitèrent un moment, qui suffit à Merlin pour s'interposer.
« Ne tirez pas ! dit-il les bras levés. Je suis sûr que je peux lui parler. »
« C'est un animal sauvage, Merlin, il ne va pas répondre ! »
« On ne peut pas savoir avant d'avoir essayé ! » répliqua le garçon en serrant des poings.
Derrière lui, l'ours avança d'un pas.
« Merlin, pousse-toi ! » cria alors Morgana.
« Non ! »
Gwen était placée légèrement en retrait. Elle vit la scène comme de l'extérieur. L'ours s'ébranla, Arthur cria et Morgana supplia. Merlin refusait de bouger. Gwen se vit prendre l'arc qu'elle portait dans son dos, et sortir une flèche de son carquois, comme si elle avait été une tierce personne. Elle entendit le grincement sec de la corde, sentit le frôlement de ses doigts et de l'empennage contre sa joue, la décharge d'énergie dans son bras quand le tir partit. Elle vit la flèche se planter dans l'œil droit de l'ours, et l'animal tomber en avant, emporté par son élan, avant de s'écraser dans un froissement de feuille.
C'était la première fois qu'elle tuait. Même pendant son règne, elle n'avait jamais abattu de gibier ni combattu dans une guerre. Ça avait été le rôle d'Artur, celui de Morgana. Elle n'avait jamais prononcé de sentence de mort. Les combats épiques qu'elle avait connus en joute et en tournoi s'étaient tous arrêtés au premier sang.
Tristement, cela ne changeait pas grand-chose.
Merlin était légèrement sous le choc, il avait tout juste eu la présence d'esprit de s'écarter avant que l'ours ne lui tombe dessus. Arthur et Morgana se remirent bien plus vite, mais ils n'avaient pas l'esprit pratique de Trumpkin, qui s'avança près du cadavre en sortant son couteau.
« Qu'est-ce que vous faites ? » demanda Arthur.
« C'est sans doute la seule occasion de manger à notre faim que nous aurons avant longtemps, dit-il. On ne peut pas la gâcher. »
Morgana s'écarta immédiatement de la scène, et Arthur hésita un moment, comme s'il croyait devoir participer, et finalement fit un pas en arrière quand Gwen s'avança pour aider le nain. Elle enfouit les mains dans la chair rouge et chaude, là où il avait entaillé la peau, et la maintînt afin qu'il puisse plus facilement trancher dedans. Ils ne pouvaient pas emporter la viande, elle se gâterait trop vite. Sous les ordres de Trumpkin, Arthur et Morgana firent un feu, où le nain mit les morceaux de chair à cuire. Arthur, Morgana et elle se jetèrent sur les morceaux dès qu'ils furent cuits. Ils s'y brûlèrent les doigts, mais ils n'avaient mangé que des baies depuis la veille, la faim était trop forte. Merlin refusa d'abord, mais très vite, il se mit à manger comme les autres. Des larmes silencieuses roulaient sur ses joues. Une fois rassasiés, ils éteignirent le feu et reprirent leur route.
Ils marchèrent plusieurs heures, Arthur se répétant à lui-même qu'il n'était pas perdu, et les autres commençant sérieusement à se demander s'ils ne tournaient pas en rond. Enfin, Arthur sembla se reconnaître.
« C'est là, dit-il, le rétrécissement dont je vous ai parlé, j'en suis sûr ! »
Tous se précipitèrent derrière lui, emballé par la joie d'avoir retrouvé leur chemin, mais ils ne s'attendaient pas à trouver, au lieu d'un léger rétrécissement, un haut précipice. La rivière était bien là, mais cent mètres plus bas, dans une gorge bien trop large pour eux.
« C'est ça, votre raccourci ? » s'écria le nain atterré.
Arthur était confondu. « J'étais pourtant certain... »
« Cela fait plus de mille ans ! » s'écria Morgana. Elle devait avoir pris sur elle pendant tout le trajet, et là, elle explosait. « La rivière a eu tout le temps de creuser la roche. À notre époque, c'était franchissable, mais aujourd'hui ce n'est plus le cas. »
« Personne n'aurait pu deviner ça ! » rétorqua Arthur, piqué au vif.
« Il n'y avait pas besoin de le deviner, fut la réponse incendiaire. Juste d'écouter ! Trumpkin savait qu'il n'y avait pas de passage, parce que Trumpkin, contrairement à nous, connait Albion ! Nous aurions dû l'écouter et aller vers le Nord ! »
Et tandis qu'ils se disputaient, Gwen s'était mise à l'écart. Elle avait du mal à réfléchir, et entendre ses amis crier l'angoissait. C'est alors qu'elle le vit. Juste en face, au bord de la corniche. Il avait l'air encore plus grand, et plus beau que dans ses souvenirs. Sa crinière capturait la lumière du soleil et la renvoyait plus brillante encore.
« Aslan ! » s'écria-t-elle, en marchant vers la corniche.
Elle se tourna vers les autres, qui étaient revenus sur leur pas à son appel.
« Qu'est-ce que tu as vu ? » demanda Merlin.
Gwen regarda de nouveau de l'autre côté du précipice, mais le Lion n'était plus là.
« Je ne vois rien, moi. » dit Arthur.
« Il était là il y a deux secondes, assura Gwen. Je pense qu'il veut qu'on le suive. »
« Qu'on le suive, répéta Arthur. Par là. De l'autre côté du précipice ? »
La jeune fille poussa un soupir. Ça allait être assez difficile. Morgana s'approcha du bord et tenta un coup d'œil prudent en bas.
« Il y a un moyen de descendre ? » demanda-t-elle à Trumpkin.
« Oui, répondit le nain. En tombant. »
Déjà, Arthur repartait vers l'intérieur de la forêt.
« Je pense qu'on devrait faire confiance à Gwen. » essaya Merlin.
Arthur fit volte-face.
« Parce que tu l'as vu, toi ? »
Merlin leva les yeux au ciel.
« Non Arthur, je n'ai pas vu Aslan. C'est pour ça que j'ai dit faire confiance. »
« Pourquoi est-ce qu'on ne l'a pas vu ? » demanda sèchement Arthur.
Son ton était insistant, et la jeune fille se sentit coupable d'avoir été la seule à voir le Lion.
« Peut-être parce qu'elle ne mettait pas toute son énergie à essayer d'avoir raison. » rétorqua Morgana à sa place. Le jeune homme serra la mâchoire et s'approcha de sa cousine pour lui répondre, mais Trumpkin s'interposa.
« Le gué est à moins de trois heures de marche. Pour le moment nous n'avons pas perdu de temps. Si on se mettait en route ? »
Arthur recula d'un pas. Morgana décroisa les bras et ils se dirigèrent tous deux vers le chemin, précédés par le nain. Merlin interrogea Gwen du regard. De l'autre côté, la corniche restait vide, et la jeune fille se demandait elle aussi pourquoi Aslan ne s'était révélé qu'à elle. Elle était sûre de ce qu'elle avait vu, mais après un moment d'hésitation, elle suivit les autres. Il fallait qu'ils restent ensemble. Merlin lui emboîta le pas et ils rejoignirent leurs amis devant.
Trumpkin savait ce qu'il disait quand il avait parlé d'un gué praticable. Plus bas dans la forêt, la rivière s'élargit considérablement, et bientôt, ils purent atteindre le bord de l'eau sans effort. Mais ils n'étaient pas les seuls à se trouver là. Une bonne centaine d'ouvriers Telmarin y étaient aussi, ainsi que des militaires, et tous travaillaient sur une grande construction en bois.
« Vous n'aviez pas parlé d'un pont. » dit Morgana à Trumpkin.
« C'est une construction récente, se justifia le nain. C'est la première fois que les Telmarins s'aventurent aussi profondément dans les bois. Je ne sais pas ce qu'il leur prend. »
« Peut-être sont-ils à la recherche du Prince ? » proposa Merlin.
Mais les autres n'avaient pas la tête à jouer aux devinettes.
« Et comment allons-nous traverser ? » demanda Arthur.
Il y avait des hommes partout, et la clairière où se trouvait l'élargissement n'offrait aucune cachette. À moins de nager au fond de l'eau jusqu'à la rive d'en face, ils se feraient repérer directement, et ni le nain ni les enfants n'en étaient capables. Le petit groupe rôda un moment à l'abri des arbres, espérant trouver un passage plus discret.
« Nous pourrions attendre que la nuit tombe, suggéra Morgana. Et passer sous leur nez alors qu'ils dorment. »
L'idée n'était pas mauvaise, et le jour baissait déjà. Ils restèrent tapis sous le couvert des arbres et patientèrent jusqu'à ce qu'il fasse noir. Les Telmarin firent plusieurs feux, les ouvriers et les fantassins s'installèrent tout autour à même le sol, et les officiers se retirèrent dans leur tente. La nuit tomba, enfin, et les enfants s'apprêtèrent à quitter leur cachette. La clairière était surveillée par une demi-douzaine de soldats qui faisaient leur veille, et au bord de la rivière de grandes torches brûlaient, projetant de petites tâches de lumière à distance égale sur toute la longueur de la rive. La traversée serait plus délicate que prévu, mais pas impossible. Enfin c'était ce qu'ils avaient pensé jusqu'à ce que Merlin ne fasse craquer une branche. Aussitôt, les enfants et le nain se retirèrent derrière un buisson. Ils entendirent des pas crisser sur les bords de la rivière.
« Tu as entendu quelque chose ? » fit la voix grave d'un des soldats de veille.
« J'ai cru voir un mouvement, sans doute un petit animal. »
La voix du deuxième homme avait l'air plus jeune, et les enfants se laissèrent aller au soulagement en entendant les pas s'arrêter.
« On n'est jamais trop sûr, répliqua l'autre. Réveille les autres, je vais aller vérifier. »
Les enfants entendirent alors les pas se rapprocher. Dans la panique ils regagnèrent précipitamment le couvert des arbres.
« Ce n'est pas un animal ! cria alors le soldat. Ce sont des Albians, il y a un nain rouge parmi eux ! »
Il fallut alors courir, dans la nuit, sans aucune source de lumière, alors que les étoiles et la lune étaient dissimulées par d'épais nuages. Derrière eux, ils voyaient les lueurs de torches et entendaient les cris et les lourds pas des soldats. Trumpkin avait prit la tête, et il avait l'air de se repérer aussi bien dans le noir qu'en plein jour. Mais s'il les menait par un chemin sûr, les enfants ne pouvaient éviter les aspérités du sentier, et les cailloux, racines, et autres ornières dans lesquelles ils se prenaient les pieds retardaient considérablement leur course. Gwen courrait à grandes enjambées même si elle ne voyait pas où elle mettait les pieds. Elle trébuchait, tombait, se relevait et continuait sa course, persuadée d'entendre les voix de leurs poursuivants de plus en plus distinctement derrière elle. Les branches lui fouettaient le visage, et elle se cognait les mains contre arbres et les roches. Ils n'avaient pas le temps de prêter attention aux douleurs et à leur respiration qui commençaient à s'essouffler. Ils coururent pendant ce qui leur parut une éternité, et quand, à peu près certain de ne plus voir de lumières ni entendre de voix derrière eux, ils firent une pause, Gwen tomba à genoux et haleta pendant plusieurs minutes. Ses poumons la brûlaient, ses jambes étaient lourdes et elle sentait vivement toutes les petites plaies qu'elle s'était faite pendant leur fuite. À côté, Arthur bouscula violemment Merlin.
« Abruti ! chuchota-t-il. Tu nous as fait repérer ! »
« Je suis désolé, répliqua Merlin sur le même ton, si tu crois que je l'ai fait exprès ! »
Le garçon avait l'air d'avoir particulièrement souffert de la course, et fut obligé de s'asseoir. Plus loin, Morgana étirait précautionneusement ses jambes.
« Il vaut mieux qu'on se soit fait repérer avant d'être entré dans la rivière, dit-elle. Ils n'auraient eu qu'à sortir leurs arcs et nous ne serions plus là pour en parler. »
« Alors tu admets que c'était une mauvaise idée ? » répliqua Arthur avec agressivité.
« Parce que tu en avais une autre, peut-être ? » répondit Morgana.
Gwen fut submergée par une grande lassitude. Les larmes aux yeux, elle se laissa glisser contre une pierre plate.
« Où est-ce que tu nous as conduits, Trumpkin ? » demanda alors Merlin,
« Nous sommes revenus sur nos pas, répondit le nain. »
« Alors ça veut dire que nous ne sommes pas loin de l'endroit où Gwen a vu Aslan ! » s'exclama Merlin qui retrouvait sa respiration et son entrain.
« C'est à peu près à une heure de marche. » concéda le nain qui n'avait pas l'air enchanté du soudain enthousiasme du garçon.
« Tu ne comptes pas y retourner maintenant ? » commença Arthur.
Il n'eut pas le temps de protester. Trumpkin, quoique de mauvais gré, intervint dans le sens de Merlin.
« Il n'a pas tort, dit le nain. Les soldats vont sans doute passer la nuit à nous chercher, nous ne pouvons pas nous permettre de rester au même endroit, et encore moins de faire de feu. Il faut absolument que nous passions la rivière cette nuit. »
Mais le ton de sa voix contredisait ses paroles. Il avait beau dire qu'il le fallait, il ne croyait clairement pas que la chose fût possible.
« Vous pensez que j'ai inventé Aslan. » constata Gwen.
Malgré l'obscurité, elle distingua le regard désabusé du nain.
« Je pense que vous avez vu un lion, il en reste dans certaines parties de la forêt. Mais Aslan... Cela fait plus de mille trois cents ans que personne n'a entendu parler de lui. Quand les Telmarins ont envahi Albion, il n'a même pas montré le bout de son museau. Même s'il était là, je ne pense pas qu'il pourrait grand-chose pour nous. »
Gwen ne le contredit pas. Sa confiance en Aslan ne pouvait vraiment pas valoir comme preuve, et c'était une preuve dont le nain avait besoin à ce moment.
