Chapitre 6 : Le Mausolée du Prince

Ils arrivèrent à la corniche. Dans la nuit, ils ne pouvaient même pas voir les eaux de la rivière en bas. Ils n'entendaient que le fracas de l'eau contre la roche.

« On ne peut pas traverser maintenant, dit Morgana. On ne voit même pas à deux pas devant nous. »

« On n'a pas vraiment le choix. » dit Merlin.

Gwen elle-même n'était pas très sûre. Oui, elle avait vu Aslan, mais à part ça, que devait-elle faire ? Y avait-il un chemin caché, ou fallait-il accomplir quelque chose pour que Le Lion revienne et les fasse traverser sur son dos en un bon puissant ? Trumpkin n'en menait pas bien large non plus. Le pauvre nain avait admis qu'ils devaient traverser pendant la nuit avant que les soldats de Miraz ne les retrouvent, mais il n'avait aucune confiance en ce que Gwen avait vu. Il semblait penser qu'ils étaient tous perdus et qu'il ne leur restait qu'à attendre que les soldats de Miraz les trouvent.

« Y a-t-il un autre passage ? demanda Arthur. Plus au Sud, par exemple. »

« Sans barque ? répondit le nain. Je ne pense pas. »

« Attendez... »

Les trois enfants et le nain se tournèrent vers Merlin. Le garçon était penché de toute sa hauteur au-dessus de la gorge.

« Fais attention, commença Gwen, tu pourrais- »

Et le garçon tomba dans le vide.

« Merlin ! »

Les enfants se précipitèrent vers la corniche. Ils ne voyaient rien en bas, ils n'arrivaient même pas à distinguer les eaux de la rivière. Mais bien plus près, seulement quelques pieds en dessous d'eux, Merlin était posé sur une petite roche qui affleurait à la paroi de la falaise et les regardait avec un sourire.

« Je crois que j'ai trouvé un passage ! » s'écria-t-il d'un air triomphant.

Le petit groupe descendit lentement le long de la paroi. Arrivés en bas, ils furent quelque peu impressionnés par la violence du cours d'eau, mais ils purent se suspendre aux branches solides d'un petit arbre qui poussait là, et passèrent de l'autre côté. Il leur fallut escalader un peu pour retrouver un chemin, mais il était nettement plus facile de monter que de descendre dans ces conditions, même si Gwen dut se faire violence pour ne pas regarder le vide sous ses pieds, au risque de tomber dans les eaux tumultueuses ou pire, sur les rochers.

Arrivés au sommet de la falaise, de l'autre côté cette fois, les enfants et le nain marchèrent un moment pour être sûr d'être bien dissimulés par les arbres, et, enfin, s'autorisèrent à monter un campement. Ils n'allumèrent pas de feu, par crainte que leurs poursuivants ne trouvent le passage. Ils s'étendirent sur le sol et Arthur et Merlin s'endormirent aussitôt. Trumpkin annonça qu'il prendrait le premier tour de garde, mais Gwen lui proposa de se reposer. Elle le réveillerait quand elle serait trop fatiguée. Elle s'assit en tailleur, ce qui n'était pas très évident avec sa robe longue, et ouvrit grand ses yeux dans l'obscurité. En y réfléchissant, elle entendrait arriver le danger bien avant de le voir. Mais si elle fermait les yeux, elle risquait de s'endormir. Quelques minutes plus tard, elle sentit quelqu'un ramper jusqu'à elle, mais ce n'était que Morgana qui l'avait rejointe.

« Encore un cauchemar ? »

La jeune fille hocha la tête et n'en dit pas plus. Gwen retint sa curiosité et reporta son attention vers les arbres alentour.

« Pourquoi Aslan ne s'est montré qu'à toi ? » demanda Morgana.

« Je n'en ai aucune idée. »

C'était vrai. Gwen ne voyait pas pourquoi Le Lion l'aurait choisie elle plutôt qu'un autre, et surtout pourquoi il n'avait pas choisi de se montrer à eux tous.

« Tu penses qu'il ne me fait pas confiance ? À cause de la dernière fois ? »

La jeune fille secoua la tête.

« Non. Il a dit que c'était passé. C'est derrière nous maintenant. Et Arthur et Merlin ne l'ont pas vu non plus. »

Morgana acquiesça et croisa ses bras sur ses genoux.

« Tu veux aller dormir ? » demanda-t-elle. « Je m'occupe de réveiller Trumpkin. »

Gwen accepta et alla s'allonger près de Merlin et Arthur. Arthur ronflait et Merlin dormait la bouche ouverte. Elle ferma les yeux et tomba dans un profond sommeil.

Elle les rouvrit sur un matin gris, et fut accueillie par des courbatures et une sensation générale de crasse et d'inconfort. Dans leurs autres aventures d'Albion, Gwen ne s'était jamais souvenu de sensations pareilles. Ils avaient eu froid, évidemment, mais jamais ils ne s'étaient sentis inconfortables. Et pourtant, ils avaient aussi dormi à la belle étoile, sans changer de vêtements pendant plusieurs jours.

« Nous avons grandi, se dit-elle. Maintenant on sait ce que cela fait de dormir dehors, et Albion s'adapte à ce que nous savons. »

Ils reprirent leur marche, l'humeur à peine plus légère que la veille. Maintenant qu'ils avaient franchi leur principal obstacle, leur objectif semblait dérisoire. Trumpkin était inquiet pour ses amis, bien sûr, mais cette histoire de Prince, et le nouveau pont des Telmarins, tout cela n'augurait rien de bon, et ils n'avaient aucune idée de comment s'y préparer.

Ils entendirent un bruit suspect, qui ressemblait à des sabots de chevaux. Les enfants et le nain se figèrent au milieu des arbres.

« Est-ce que la cavalerie de Miraz pourrait nous avoir rattrapés ? » chuchota Morgana au nain.

« Pas par le gué, répondit Trumpkin sur le même ton, ni par là d'où nous venons. »

Arthur leur fit signe à tous de s'écarter du chemin. Ils se postèrent derrière le tronc d'un grand arbre et attendirent. Les bruits semblaient indiquer que les chevaux allaient à un bon trot. Gwen vit Arthur et Morgana essayer de les compter. Arthur leva trois doigts, mais la jeune fille en montra quatre. Quatre monture, probablement quatre combattants. Avec Trumpkin, ils devraient pouvoir les mettre facilement hors d'état de nuire, à condition qu'ils réussissent à les faire descendre de leurs chevaux. Arthur leva la main. À mon signal, disait-il. Gwen sortit une flèche et tendit son arc. Morgana fit de même, Arthur et Trumpkin raffermirent leur prise sur le pommeau de leur épée.

Arthur donna le signal et ils bondirent hors de leur cachette. Mais au lieu des quatre cavaliers telmarins auxquels ils s'étaient attendus, ils se retrouvèrent en face de trois centaures et d'un jeune homme sur un cheval blanc. Le centaure en tête se cabra en les voyant surgir devant lui, et Arthur et Trumpkin eurent juste le temps de rouler au sol pour éviter les coups de ses sabots. Gwen visa le centaure, prête à attaquer.

« Arrêtez ! » cria le jeune cavalier.

Gwen attendit que les centaures aient rangé leurs épées pour baisser son arc. Le jeune homme sauta de sa selle et s'avança vers eux.

« Ne les reconnaissez-vous pas ? » demanda-t-il aux centaures.

Il s'inclina alors, et fut immédiatement imité par les trois centaures, qui mirent leur poing sur le cœur comme le voulait leur tradition.

« Les Rois et Reines des temps jadis. » murmura le premier.

Le Prince releva la tête, le visage illuminé par un sourire.

« On m'avait dit les pouvoirs de la trompe, dit-il, mais je n'osais pas espérer... qu'elle vous ferait revenir en Albion. »

Puis il se rendit compte de la présence du nain.

« Vous devez être messire Trumpkin, dit-il. Je suis soulagé de vous voir sain et sauf. Nikabrik et Chasseur-de-truffes se sont rongé les sangs pour vous. »

« Et vous ? dit Arthur. Vous ne nous avez pas fait l'honneur de nous dire votre nom. »

Même s'il n'était pas bien difficile de le deviner, les enfants attendaient la réponse avec curiosité.

« Pardonnez-moi, dit le jeune homme. Je suis... Je suis le Prince Caspian. »

Il avait leur âge, constata Gwen, les cheveux bruns et mi-longs, comme les portaient les Telmarins, et des yeux noirs profonds. Il portait une armure en cuir et se tenait très droit. Son visage lisse et équilibré était figé dans une expression de respect. Il y avait quelque chose de très honorable chez lui, de vertueux. Gwen se dit que si un chevalier de ses contes d'enfant étaient sorti du livre pour venir à leur rencontre, il aurait ressemblé à ce Prince Caspian. Elle jeta un regard vers ses amis. Merlin souriait, toujours heureux de faire de nouvelles connaissances, et Morgana regardait le prince d'un air appréciateur. Arthur gardait une expression méfiante, après tout, c'était un Telmarin, et les Telmarins avaient attaqué leur royaume, mais elle sentait bien que lui aussi appréciait les manières du jeune homme.

« Vous nous avez appelés, dit Arthur d'un ton impérieux. Et nous sommes là. Qu'attendez-vous de nous ? »

« Eh bien, vos majestés, si vous acceptez de me suivre jusqu'au Mausolée du Prince, je vous expliquerai tout une fois arrivé. C'est à moins d'une heure de marche. »

Il ordonna aux centaures de continuer leur ronde sans lui, et pris son cheval par les rênes pour marcher avec eux. Caspian montrait le chemin, aux côtés d'Arthur et de Morgana. Gwen, Merlin et Trumpkin avançaient derrière.

« Alors ? demanda Merlin à Gwen. Tes premières impressions ? »

« Il a l'air... honorable. » dit-elle.

« Je n'ai pas bien entendu, répondit-il avec un sourire moqueur, est-ce que tu as dit il a l'air très beau ? »

« Oh, tu te crois malin, répondit Gwen, non, je trouve juste... C'est une bonne chose qu'il soit l'héritier du trône de Béruna. »

« Quand vous aurez fini vos bêtises, dit Trumpkin, vous me le ferez savoir ? »

Gwen se sentit rougir d'embarras et ne dit plus rien du trajet. Arthur, Morgana et le prince marchaient devant.

« Où nous emmenez-vous ? » demanda la jeune fille. Elle n'avait jamais entendu parler du Mausolée du Prince.

« Vous ne savez pas ? » s'étonna Caspian.

« Vu la direction que vous prenez, réfléchit-elle à voix haute, nous devrions être assez proches de la colline d'Aslan, à la Table de Pierre. Mais je ne me souviens pas d'un Mausolée, ou de quelque bâtiment que ce soit. »

« Je comprends, dit Caspian. Il a sans doute été construit après votre départ. »

Le terrain se mit à monter un peu, et bientôt ils quittèrent le couvert des arbres pour entrer dans une immense clairière. À l'orée Sud, un tumulus s'élevait jusqu'à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol en plusieurs étages de pierres. De loin on aurait pu le prendre pour un simple morceau de falaise recouvert de végétation, mais en se rapprochant, on pouvait voir que la pierre avait été travaillée, taillée, voire sculptée, avec beaucoup de soin et de savoir-faire. Mais le Mausolée était à moitié en ruine. Une partie des colonnes et des arches qui en gardaient l'entrée s'était écroulée, comme ceux qu'ils avaient vu là où s'était tenu leur château de Camelot.

La nouvelle de leur arrivée avait déjà été annoncée. Alors qu'ils se rapprochaient du Mausolée, un faune souffla dans une corne et une troupe de centaure leur fit une haie d'honneur avec leurs épées. Les quelques créatures qui étaient dehors arrêtèrent leur mouvement et s'inclinèrent sur leur passage. Les quatre Rois et Reines s'avancèrent sans hésiter. Ils avaient presque oublié ce que cela faisait, la vénération d'un peuple qui les considérait quasiment comme des dieux. La mémoire revenait vite. Gwen eut de nouveau l'impression d'être revenue chez elle après une longue absence. Elle remarqua que le prince s'était mis derrière eux, peut-être par respect, aux côtés de Trumpkin. Elle vit aussi un tout jeune garçon parmi les centaures, qui tenait fièrement son épée à bout de bras, et le sentiment réconfortant qu'elle éprouvait à l'idée de retrouver son peuple s'effaça. Quelle que soit la précarité de leur situation, elle espérait qu'ils n'auraient pas à faire combattre d'enfants. Elle en oubliait qu'elle n'avait pas quatorze ans.

Le Mausolée n'avait pas de porte, seulement une ouverture béante qui descendait dans l'obscurité. L'intérieur était éclairé par de nombreuses torches, mais Gwen dut attendre quelques instants pour s'habituer au changement de luminosité. L'endroit grouillait d'activité et de créatures de toutes sortes. Il y avait beaucoup de nains, des faunes et des satyres, quelques griffons et même des minotaures. Il y avait aussi des animaux : écureuils, taupes, hérisson, oiseaux, et une troupe de souris armées de fleurets qui leur fit un salut militaire. Gwen grimaça quand elle vit trois ours qui faisaient rouler des tonneaux. Elle avait beau se dire que, contrairement à ceux-ci, l'ours qu'elle avait tué la veille était sauvage, elle se sentait toujours coupable. Un nain noir et un blaireau accoururent à leur rencontre. Ils se précipitèrent d'abord vers Trumpkin, avant de se tourner vers les quatre enfants et de s'incliner devant eux. C'était Nicabrik et Chasseur-de-Truffes, les fameux voisins dont ils avaient entendu parlé. Puis arriva quelqu'un d'autre. Il ressemblait à un nain et portait sa barbe blanche très longue, mais était beaucoup plus grand. Gwen pensa qu'il devait être un demi-nain.

« Voici mon Professeur, le docteur Cornelius, dit le prince. C'est lui qui m'a aidé à m'échapper de Béruna. »

Avec l'aide de Nicabrik et Chasseur-de-truffes, ils retracèrent les évènements de ces derniers jours.

Quand Trumpkin avait été capturé, une partie des soldats telmarins était retournée à Béruna pour montrer leur prise à Miraz, tandis que le reste s'était mis à la poursuite des autres. Dans la panique, Chasseur-de-truffes et Nikabrik avaient conduit Caspian et son précepteur dans une de leurs cachettes. Après plusieurs heures, les soldats épuisés et superstitieux avaient abandonné la traque. Se posa alors la question d'accueillir ou non les fugitifs. Caspian et le docteur avaient défendu leur cause : ils étaient recherchés par Miraz qui voulait les tuer, et n'avaient aucune intention de trahir la présence des Albians dans les forêts. Au contraire, s'ils pouvaient trouver refuge auprès d'eux, ils n'avaient aucune raison de repartir. Le docteur Cornelius, un demi-nain, avait toujours souhaité retrouver le peuple de ses ancêtres, et le prince, qui avait été bercé par sa nourrice puis son précepteur d'histoires de l'ancienne Albion, de créatures magiques et des rois et reines des temps passés, était bien trop heureux de rencontrer en personne ceux qui avaient peuplé ses rêves d'enfant. Au fil des discussions, une entente commença à se former. Malgré les manœuvres de Miraz, Caspian restait l'héritier légitime du trône de Béruna. Et un Telmarin qui avait du respect pour les créatures d'Albion, ça ne s'était jamais vu. Albion n'avait jamais été en paix sans qu'un fils d'Adam ne fût sur le trône, rappela Chasseur-de-truffes. Le docteur, lui, évoquait la terreur que faisait régner Miraz et l'insatisfaction de son peuple. Certains, disait-il, commençaient à relire les vieilles légendes pour y trouver du réconfort. Ce fut Nikabrik qui osa en premier le formuler : si Caspian promettait de rétablir les droits des Albians, il était prêt à combattre pour lui rendre son trône. Les quatre nouveaux compagnons avaient donc commencé à lever une armée. Et quel meilleur endroit pour former une telle initiative, que le Mausolée du Prince, sur la colline d'Aslan, qui avait été le théâtre de si grands évènements autrefois !

Caspian parlait peu, mais il avait un regard profond qui donnait envie de lui vouer une confiance absolue. Il était de plus à l'écoute des sages conseils de son professeur, et laissait s'exprimer tout le monde sans chercher à imposer ses vues. Gwen n'était pas du tout étonnée d'apprendre que les Albians avaient répondu en masse à son appel. Et elle fut très agréablement surprise quand, en s'inclinant de nouveau devant eux, il leur dit :

« Maintenant que vous êtes de retour, je m'en remets à vos ordres. Cette armée vous appartient. »

Il y eut un moment pendant lequel personne n'osa dire un mot, puis Caspian se redressa.

« Je vais vous faire visiter le Mausolée. » dit-il.

L'endroit était construit comme un labyrinthe, avec de toutes petites salles et de longs couloirs, mais Caspian et son armée semblaient le connaître sur le bout des doigts. Plusieurs salles servaient de réserves d'eau et de nourriture, et ils avaient installé une forge de fortune.

« Nous récupérons tout ce que nous pouvons, leur dit Caspian. Nous avons envoyé des messagers dans tout le pays, ceux qui nous rejoignent ramènent souvent leurs propres ressources, parfois des outils, et les petits animaux rapportent tout ce qui est comestible dans la forêt. »

Sur leur passage, chacun relevait un moment la tête de son ouvrage, pour les saluer, avant de se remettre immédiatement au travail. Gwen était impressionnée.

Le prince les conduisit dans le dédale de couloirs qui descendait dans les profondeurs du Mausolée, jusqu'à une salle plus grande que les autres, plongée dans l'obscurité. Caspian attrapa une torche sur le mur et la plongea dans une rigole creusée dans la pierre, faisant s'enflammer l'huile qui s'y trouvait. Le feu se propagea, formant un grand cercle de flammes qui suivait les contours de la salle. Quand les yeux de Gwen se furent habitués à la lumière chaude des flammes, elle reconnut où elle était. Au centre de la grande salle se tenait la Table de Pierre, fendue par le milieu, comme ils avaient pu la voir après la bataille de Béruna. Merlin s'approcha lentement de la Table et l'effleura du bout des doigts, presque intimidé. Autour se trouvait le cercle de pierres que Gwen avait vu cette nuit-là, à peine plus érodées qu'à l'époque. Arthur, Morgana et elle y étaient retournés pendant leur règne, chacun de leur côté, sans en faire part à Merlin et sans trop savoir pourquoi. Le fait de s'y retrouver tous ensemble pour la première fois avait quelque chose d'inquiétant. Gwen rejoignit Morgana qui regardait les parois. Tout autour de la pièce, des bas-reliefs racontaient leur première aventure à Albion. On pouvait voir le réverbère, le faune Tumnus avec son parapluie et son écharpe rouge, les quatre enfants dans leurs manteaux de fourrure, le barrage des castors, et le combat d'Arthur contre le loup, Gwen sur le dos d'Aslan, et Merlin qui renaissait de la pierre fendue. Et au milieu de la salle, en face de l'entrée, une immense représentation d'Aslan, de face, les regardait de haut entre deux colonnes.

« Quand a été construit cet endroit ? » demanda Morgana à mi-voix.

« D'après Chasseur-de-truffes, répondit Caspian, un peu moins d'un siècle après votre départ. »

« Vous voulez dire juste avant l'attaque des Telmarins. » dit Arthur avec amertume.

Gwen s'interposa.

« Le Prince Caspian n'y peut rien, dit-elle, cela s'est passé plusieurs siècles avant sa naissance. »

« Je ne suis pas fier de ce qu'a fait mon... peuple. » répondit Caspian.

« Ce n'est pas un reproche, dit alors Arthur. Je n'étais pas là pour défendre le mien. »

Caspian osa alors regarder Arthur dans les yeux, et Gwen comprit en les voyant que chacun reconnaissait la légitimité de l'autre. Et, sans bien savoir pourquoi, elle se sentit fière.

Ils furent ensuite conviés au souper, une invitation que les enfants acceptèrent avec joie : ils n'avaient rien mangé depuis la viande d'ours la veille. Au grand soulagement de Gwen, et apparemment celui de Merlin, il n'y avait pas de viande au menu. Seulement beaucoup de champignons, de fruits, de noix et de noisettes que les écureuils ramenaient chaque jour depuis leur installation dans le mausolée. Arthur en profita pour s'entretenir avec les chefs des familles de centaures qui étaient au mausolée. Merlin s'attabla avec les nains et le blaireau et Morgana entra en grande discussion avec le docteur Cornelius. Gwen voulait s'installer dans un coin, elle ressentait le besoin de se retrouver seule, mais, avisant le Prince Caspian qui dînait seul lui aussi, elle ne put s'y résoudre.

« Je peux ? » demanda-t-elle à celui qui les avait ramenés sur ces terres qu'ils aimaient tant.

Caspian leva vers elle ses yeux noirs pleins de surprise et lui fit une place.

« Bien sûr, votre Majesté. »

« Vous n'êtes pas obligé de faire autant de politesse, lui dit-elle en souriant. À part peut-être avec Arthur, il aime bien se sentir supérieur. »

« Hem- oui, c'est... c'est ce que Sa Maj- Merlin m'a dit. »

Bien sûr.

« Je suis étonnée, lui dit-elle alors. Vous êtes un Telmarin, et pourtant vous êtes à la tête d'une armée d'Albians et vous connaissez notre histoire. »

Le prince sourit légèrement avant de répondre.

« J'ai toujours été passionné par l'histoire d'Albion. »

« Grâce à votre précepteur, je crois. C'est un demi-nain, n'est-ce pas ? »

« Euh oui, il l'est. Et avant lui, ma... ma nourrice, elle avait un livre qui parlait des aventures des Rois et Reines des Temps Jadis. Elle me les lisait toujours avant de dormir. »

« Et Miraz ne disait rien ? » s'étonna Gwen.

« Oh, quand il l'a appris je ne l'ai plus jamais revue. Je ne sais pas ce qui est advenu d'elle. Elle a peut-être même été exécutée... »

Gwen sentit soudain une boule dans sa gorge, et des larmes qui lui piquaient les yeux. Elle cligna plusieurs fois des paupières pour les chasser. Elle ne voulait pas penser à son père maintenant.

« J'imagine que vous aviez une image bien différente de nous, dit-elle en plaisantant à moitié pour changer de sujet. J'espère que nous ne sommes pas trop décevants. »

« Bien sûr que non, se récria aussitôt Caspian, vous êtes... enfin oui, j'avais imaginé... autre chose, mais je ne suis certainement pas déçu. »

Gwen détourna les yeux, soudain embarrassée par la franchise dans le regard du jeune homme.