Chapitre 8 : Merlin dans la Forêt
Tout le monde en était déjà aux préparatifs quand Merlin ouvrit les yeux. Il mit un certain temps avant de se réveiller. Il faudrait même dire, pour être parfaitement exact, qu'il lui fallut descendre dans la plaine jusqu'au ruisseau et y plonger la tête avant d'avoir les idées claires. Puis il revint au mausolée pour aider aux préparatifs. D'habitude, il aidait Arthur, Gwen ou Morgana à enfiler leur armure, mais cette fois-ci, ils devaient être suffisamment légers pour que les griffons les portent, et ne porteraient donc qu'un simple gambison. Très vite, Merlin se retrouva à tourner en rond pour chercher quoi faire. Il accepta à contrecœur de renoncer à se rendre utile pour au moins ne pas se montrer gênant. Il avisa le prince Caspian qui attachait son fourreau à sa ceinture et alla lui parler.
« Nerveux ? » demanda Merlin.
« J'ai du mal à croire que je vais combattre au côté du grand roi Arthur. »
Merlin sourit.
« Il reste un être humain, vous savez. Et bien imparfait, quand on y pense. On dirait que vous parlez d'Aslan en personne. »
Caspian fronça les sourcils, et Merlin comprit qu'il était peut-être un peu trop moqueur.
« Je suis désolé, reprit-il, si je vous fais mauvaise impression. C'est simplement qu'Arthur est... Chacun de nous est comme deux personnes à la fois : le Roi ou la Reine de la légende et... nous. C'est difficile à expliquer, mais, là d'où nous venons, nous n'avons rien de spécial. Nous ne sommes que des enfants. Et certains un peu trop gâtés, c'est moi qui vous le dis. »
Caspian mit un certain temps avant de répondre. Merlin n'avait pas pensé en dire autant, et il fut étonné de voir le regard du prince s'assombrir.
« Vous êtes déçu. » dit Merlin.
Caspian releva les yeux vers lui, et toute trace de gravité avait disparu. Il semblait seulement désolé.
« Non, bien sûr que non, dit-il. Vous êtes là, cela me suffit. »
Puis il ajouta :
« Je trouve cela simplement étrange que vous et la Reine Guinevere vous inquiétiez de mon jugement alors que... »
Il sembla hésiter. Merlin finit sa phrase pour lui.
« Alors que vous êtes un Telmarin ? Mais c'est ridicule ! Vous faites partie des nôtres, maintenant. Vous êtes un ami ! »
Caspian hocha la tête. Un peu plus loin, le son du cor annonça que l'armée se mettait en marche.
« Bonne route, dit Merlin. Soyez prudents. »
Il le laissa pour aller saluer ses amis. Gwen lui prit les mains et il lui souhaita bonne chance. Morgana avait les yeux rouges et les traits tirés. Elle n'avait sans doute pas beaucoup dormi. Ils échangèrent un signe de tête et la jeune fille s'éclipsa aussitôt. Puis ce fut le tour d'Arthur.
« Si tout se passe bien, dit le jeune homme, nous serons de retour demain soir. »
« Alors fais ce qu'il faut pour que tout se passe bien. » répondit Merlin.
Arthur sembla se vexer.
« Depuis quand tu as des conseils à me donner ? Ne fais pas de bêtises. »
Merlin lui sourit et resta bien sagement à regarder leur départ.
Moi ? pensa-t-il. Jamais.
Dès que le dernier faune de l'armée eut disparu derrière les arbres, Merlin se précipita à sa couche. Il avait préparé un sac avec des vivres et de l'eau la veille et les avait cachés dans un coin du mausolée Comme s'il avait l'intention de les laisser risquer leur vie sans lui. Il n'était pas une dame qui attendait le retour de ses chevaliers dans sa tour d'ivoire. Surtout quand la tour était en réalité le mausolée où il était mort il y avait plus de mille ans. Non, il connaissait leur destination, il voyageait plus léger ; il n'aurait aucun mal à les rattraper avant la nuit. Et, une fois à Béruna, ils ne pourraient pas le renvoyer.
« Si tout se passe bien... marmonnait-il. Depuis quand est-ce que tout se passe bien ? »
Il mit son baluchon sur son dos, mais au moment de partir, une petite voix derrière lui l'interrompit dans son élan.
« Où allez-vous, messire Merlin ? » demanda Chasseur-de-truffes à l'entrée du Mausolée.
Merlin manqua de sursauter.
« Nulle part, je... dans la forêt, je voudrais me promener un peu. »
« Seul ? Laissez-moi vous trouver une escorte. »
« Non, merci, je me débrouillerai bien. »
Et il fila avant que le blaireau puisse lui répondre.
La piste de l'armée était facile à suivre, et Merlin n'hésita pas en s'engageant sous le faîte des arbres. La forêt resplendissait sous le soleil matinal. La lumière encore dorée faisait scintiller les feuilles et rendait les couleurs plus pleines. Des centaines de chants d'oiseaux remplissaient le bois, et, tout en restant concentré sur sa route, Merlin ne pouvait s'empêcher de lever le nez à chaque instant pour sourire à la beauté des forêts d'Albion.
Il suivit les traces de l'armée pendant plusieurs heures. Ils avaient pris plus d'avance que ce qu'il avait prévu, mais peu importait : il lui suffisait d'être présent pour le raid à la tombée de la nuit.
Alors que le soleil continuait sa course, la forêt devint un peu plus tranquille. Il faisait plus chaud, et Merlin avait un peu plus de mal à avancer.
Il n'eut pas de frisson prémonitoire ni d'intuition du danger. La forêt ne se tut pas, et Merlin n'éprouva aucune impression étrange. Il tourna simplement la tête à un moment, et il le vit, un peu plus haut dans les fougères. Un léopard aux abois, prêt à bondir, sur Merlin ou bien hors de sa portée. La peur fondit sur Merlin par surprise, épaisse, entêtante, paralysante. Il ne pouvait pas fuir. Il n'était pas assez rapide. Il ne savait pas combattre, mais peut-être était-il capable de se défendre si sa vie en dépendait ? Il pouvait aussi fixer le félin en espérant qu'il comprendrait qu'il n'était pas une proie.
« Je sais que tu m'entends, commença-t-il trouvant son courage dans le son de sa propre voix, et je suis presque sûr que tu peux me comprendre. Je suis désolé d'être passé sur ton territoire, je cherchais juste à aider mes amis. »
Le léopard ne fit aucun mouvement. Merlin pouvait entendre le son de sa respiration s'il tendait suffisamment l'oreille.
« Je ne suis pas une menace, continua Merlin, je ne te veux aucun mal. »
Il détacha sa dague de sa ceinture, et tout doucement la posa au sol. S'il y avait la moindre chance que le fauve comprenne le geste, il devait le faire.
« Je sais qu'on t'a traité comme un simple animal depuis toujours, dit-il, et je suis désolé. Je suis désolé que tu sois obligé de te cacher dans la forêt, je suis désolée qu'on te chasse, même les autres Albians. »
Désormais les mots lui venaient sans effort, et les larmes lui montaient aux yeux quand il songeait à ce qu'Albion avait été et n'était plus.
« Je suis désolé de ne pas avoir été là quand les telmarins ont attaqué. Je jure que ce n'était pas ma volonté, et si j'avais su comment revenir, je l'aurais fait, mais ça ne change rien au fait qu'Albion avait besoin d'aide et que nous n'étions pas là. »
Le léopard le fixa quelque temps de ses yeux ronds et jaunes. Un éclair traversa son regard, Merlin aurait juré que c'était de la compréhension, mais cela passa si vite qu'il aurait très bien pu l'inventer. Le félin cligna une fois des yeux avant de se retourner et de disparaître dans les fougères.
Merlin essuya ses yeux du revers de sa manche, puis, incapable de reprendre immédiatement sa route, s'assit dans l'herbe pour reposer ses jambes flageolantes. Il avait eu la peur de sa vie. Il prit quelques minutes pour essayer de calmer sa respiration et les battements de son cœur. Il pouvait de nouveau entendre les bruits de la forêt et sentir la chaleur du sous-bois. Un vent frais se leva et lui caressa doucement le visage et les cheveux. Merlin avait l'impression que c'était des mains qui l'effleuraient avec bienveillance. La brise se fit un peu plus forte et les feuilles qui bruissaient autour de lui et les nuages qui volaient dans le ciel au-dessus de la voute des arbres semblaient appeler son nom.
Merlin... Merlin...
L'appel se faisait de plus en plus précis. C'était comme une voix, chaude et douce et grave qui lui murmurait doucement de la suivre. Merlin commença à la chercher et sortit du sentier. Il avançait sur un tapis de lierre dans lequel son pied s'enfonçait jusqu'à la cheville. Sous des arbres bas dont les troncs en étoiles poussaient presque à l'horizontale. Et la voix suave continuait de l'appeler. Merlin. Merlin. Autour de lui, la lumière avait changé. Elle paraissait plus vive, plus belle, faisait étinceler les contours de feuilles et passait dans les rares trouées du feuillage, tombant dans la forêt comme de minces filets d'or. Pour la première fois depuis qu'il était arrivé sur la plage, Merlin se sentit comme au premier printemps d'Albion. La voix le mena jusqu'à une clairière circulaire, habitée par de hautes fougères qui lui arrivaient à la taille. Merlin s'y engouffra et vit au centre de cette clairière un noisetier, dont les nombreux troncs, pas plus épais que ses bras, s'élançaient vers le ciel. Il s'approcha lentement, fendant les fougères qui ondulaient comme les vagues d'une mer végétale et, arrivé devant l'arbre, posa délicatement la main sur l'écorce lisse et brune du tronc le plus proche.
Merlin.
Le vent souffla et la voix sembla monter au-dessus des plus hautes du noisetier jusqu'aux nuages, puis retomber sur le lac de fougères qui fut troublé de violents remous avant de reprendre ses balancements tranquilles. Merlin sentait la caresse des plantes sur ses mains. Il était au bon endroit.
La voix se fit alors plus faible, comme si elle ne provenait plus que d'une seule source et que ce qu'il avait entendu avant n'en étaient que les nombreux échos.
Elle venait d'entre les troncs. Ce devait être une dryade, Merlin en était absolument certain, mais il ne parvenait pas à la voir. De temps en temps, il croyait saisir une silhouette dans le coin de sa vision, mais elle lui échappait aussitôt qu'il tournait les yeux. Il renonça au désir de la voir et se prépara à l'écouter.
« Merlin. »
« Je savais que vous n'étiez pas éteints. » dit le garçon en souriant.
« C'était très noble, ce que tu as dit au léopard tout à l'heure. »
« Je n'avais pas trop le choix, répondit Merlin. Je n'allais pas le laisser me dévorer sans rien faire. »
« Mais tu pensais que c'était possible. C'est plus que ce que la plupart font pour nous. »
« Est-ce que tous les autres arbres sont conscients aussi ? Et les autres animaux ? demanda Merlin. Nous aurions bien besoin de renfort au Mausolée. »
Le vent souffla un peu plus fort dans les branches et l'arbre sembla hésiter.
« Notre vie actuelle n'est pas si triste, dit la dryade. Nous avons beaucoup souffert. Les Telmarins ont abattus beaucoup des nôtres, et les Albians ne nous ont pas aidés. Personne ne nous a considérés à notre juste valeur depuis plus de mille ans. Notre conscience et notre volonté se sont engourdies, nos rêves nous tiennent compagnie. Pourquoi voudrions nous sortir d'une torpeur si douce ? »
« Parce que... hésita Merlin. Parce que nous pouvons vous aider. Et Albion a besoin de votre magie. »
« Et que ferez-vous au sujet des coupeurs d'arbres ? »
« Nous les chasserons. Nous ferons en sorte que plus personne ne vous fasse de mal. »
« Et quand vous ne serez plus là ? Quand vous retournerez d'où-que-ce-soit-d'où vous venez ? Dix ans, cela vous paraît peut-être long. Mais pour nous, c'est à peine un souffle. Vous repartirez, et ceux qui viendront après vous n'auront que faire des arbres et des animaux de la forêt. »
« Mais il y a des créatures qui se battent, tenta Merlin, qui sont prêtes à donner leur vie pour rétablir leurs droits, même si nos chances sont minces ! Est-ce que ça ne compte pour rien ? »
« Est-ce que tu vas te battre ? »
Merlin aurait voulu pouvoir répondre autre chose que la vérité.
« Non. Mais je serai là pour les autres. Je ferai ce qu'il faut. Ce que je peux. »
« Nous verrons, répondit l'arbre. Nous verrons... »
Et le vent retomba, et Merlin comprit avec inquiétude que la conversation arrivait à son terme. Il n'essaya pas de retenir la dryade, même si l'envie était forte. Autour de lui, la lumière baissa. La forêt était redevenue une simple forêt sans la moindre once de magie.
Merlin allait reprendre sa route sur les traces de l'armée d'Arthur, quand il entendit une petite voix.
« Ah, messire Merlin. » C'était Chasseur-de-truffes. « Je vous ai cherché longtemps, quand j'ai vu les traces du léopard, j'ai eu peur qu'il ne vous soit arrivé quelque chose... »
« Et qu'est-ce que tu comptais faire seul contre un fauve ? » demanda Merlin qui avait du mal à résister à la moquerie.
« Je pourrais vous demander la même chose, répondit le blaireau. Je pense qu'on est toujours mieux à deux que seul. »
Merlin comprit que ses plans de rejoindre Béruna étaient définitivement compromis. D'abord, Chasseur-de-truffes ne le laisserait pas repartir sans disputer son point de vue, et de toute façon Merlin s'en voulait déjà de lui avoir menti.
« Que cherchiez-vous au juste ? » demanda l'animal.
« Je ne suis pas sûr... répondit le garçon. De l'aide, enfin je crois... »
« Ah, dit le blaireau avec un air de compréhension. Vous parlez de Son aide ? »
Merlin pouvait entendre la majuscule. Chasseur-de-truffes parlait d'Aslan, bien évidemment, mais ce n'était pas vers lui que Merlin se serait tourné s'il avait cherché de l'aide.
« Quelque chose comme ça, oui... »
Le blaireau tendit le museau, les yeux brillants.
« Mais je n'ai croisé personne. » s'empressa d'ajouter Merlin qui ne voulait pas lui donner de faux espoirs.
L'animal baissa la tête. Merlin était navré pour lui.
« Nous ferions peut-être mieux de rentrer au Mausolée... » dit-il après un silence.
Chasseur-de-truffes acquiesça tristement, et ils reprirent leur chemin d'un pas tranquille. Au-dessus de la cime des arbres, les rayons du soleil semblaient plus ternes que jamais.
Le mausolée était bien calme sans l'animation des soldats. Les forges continuaient de tourner et les animaux allaient et venaient entre les différentes pièces, mais on ne retrouvait plus cette effervescence optimiste dont Merlin avait été spectateur la veille. Le vieux blaireau mena Merlin jusqu'à l'un des feux de bois et lui tendit un bol de soupe de châtaigne. Ce n'était pas la saison, mais les écureuils avaient contribué à l'effort de guerre en partageant leurs réserves. La soupe était chaude et crémeuse, la meilleure soupe de châtaigne qu'il avait jamais mangée.
« J'avais oublié dit-il avec un sourire, qu'on ne mange jamais aussi bien qu'ici. »
« Ce n'est qu'une modeste soupe, lui dit le blaireau. Je suis heureux qu'elle soit à votre goût. »
Merlin retourna à son potage. Il ruminait sa discussion avec la dryade. Peut-être parviendrait-il à la convaincre, elle et d'autres, à se manifester. Elles pourraient se montrer utiles dans l'armée. Et si les Telmarins étaient aussi superstitieux que le disait Caspian... Cela pourrait peut-être marcher. Mais il n'avait aucune idée de comment les convaincre, et il fallait aussi que leur armée rentre sans encombres. Il fut pris d'une angoisse soudaine en pensant que l'attaque aurait lieu dans quelques heures à peine. Pourvu que l'intuition de Morgana se révèle fausse...
« J'aurais dû aller avec eux, dit-il. Si jamais il leur arrive quelque chose, s'ils sont blessés et que je ne suis pas là pour les soigner... »
Le blaireau posa sa petite patte sur son bras.
« Il faut avoir confiance, dit-il. Sans la confiance, tout est perdu avant même de commencer. »
« Je m'en veux de ne servir à rien. » dit-il alors.
Il ne s'attendait pas à ce que Chasseur-de-truffes le sermonne aussi vertement.
« D'où vous viennent ces bêtises ? Qui est entré en premier dans l'armoire ? Qui a le premier fait la connaissance de Tumnus, des castors ? Et n'oublions pas la Table de pierre. Qui s'est jeté dans la bataille sans arme et sans armure ? Vous dites que vous ne servez à rien ? Vous en avez peut-être plus fait pour Albion que les trois autre Roi et Reines réunis. »
« Mais les batailles... tenta d'expliquer Merlin. Je ne sais pas me battre, et... et je ne veux pas. »
« Moi non plus je ne me bats pas, dit le blaireau. Est-ce que cela veut dire que je suis inutile ? »
Merlin haussa les épaules. Chasseur-de-truffes plongea alors ses petits yeux noirs pleins de reconnaissance dans les yeux du garçon.
« Je suis un blaireau, dit-il, et les blaireaux ont bonne mémoire. Jamais un blaireau n'oubliera les bontés que vous avez toujours eues pour les habitants des forêts. Au milieu des batailles et des politiques et des grandes explorations, les animaux parlants ont toujours su quelle oreille saurait les écouter... »
Le blaireau marqua une pause
« Je suis certain qu'avant la fin de cette guerre, vous aurez trouvé bien des façons de nous aider sans avoir à faire couler la moindre goutte de sang. »
Merlin, remercia son compagnon, et se prépara à attendre.
Il dormit peu cette nuit-là. Il avait veillé aussi tard que possible, avant de s'écrouler sur sa couche sans même changer de vêtements. À son réveil, il se souvint d'un rêve brumeux où le dragon lui demandait de le rejoindre là où la Sorcière jadis tenait demeure, mais fut incapable de se rappeler pourquoi. L'aube était à peine levée, et il sortit surveiller la plaine. Il fut aussitôt sur ses pieds quand il vit des chevaux sortir du bois. Demain soir, avait dit Arthur. Ils n'auraient pas dû revenir si tôt. Quelque chose de grave avait dû se passer. Et, alors que Merlin accourrait vers l'armée, ses inquiétudes se trouvèrent confirmées.
La petite troupe qui avançait d'un pas lourd ne représentait qu'un tiers à peine de l'armée qui était partie la veille.
