Chapitre 9 : Le Prince Caspian
Le soleil était couché depuis plus d'une heure. Arthur, Morgana, Gwen et Caspian se tenaient avec leur troupe à quelques lieues de la ville, à l'orée de la forêt. Ils attendirent le passage d'un gros nuage qui cacha la lune et s'envolèrent avec Trumpkin, portés par leurs plus puissants griffons. Les ailes fendaient l'air sans bruit, et le vent les porta bientôt au-dessus des murs de Béruna. Les enfants se séparèrent alors, et les griffons se posèrent sur les toits des cinq tourelles aux coins des remparts. Quelques minutes plus tard, à peine, des soldats vinrent remplacer leurs camarades pour le nouveau tour de garde. Les veilleurs fatigués étaient à peine rentrés que cinq ombres surgirent derrière les nouveaux. Un coup sur la tête et les gardes tombaient dans leurs bras, évanouis. Ils les laissèrent glisser au sol sans bruit. Les cinq griffons ouvrirent grand leurs ailes en haut de chaque tourelle. Jusqu'ici tout se déroulait comme prévu. Ils avaient une heure avant la relève, une heure pour neutraliser la cloche d'alarme, lever la herse, baisser le pont et capturer Miraz.
Arthur fit un signe à son griffon qui l'emmena jusqu'au donjon. Depuis les airs, il put voir Gwen et Trumpkin qui rejoignaient Caspian en haut de la herse. Le griffon le déposa doucement sur le rebord d'une fenêtre creusée à même la pierre, et quelques instants plus tard, Morgana atterrit à ses côtés.
« Miraz est seul dans sa chambre, vous n'aurez pas de surprise. » dit le griffon avant de reprendre son envol.
Les enfants se glissèrent par l'ouverture dans un couloir sombre. Sans faire un bruit, ils passèrent devant les appartements de la régente, et s'arrêtèrent juste avant le couloir. Le garde qui se tenait à la porte de la chambre de Miraz n'était là que par précaution. Il ne s'attendait pas à voir passer qui que ce soit, et n'eut même pas le temps de se retourner quand Arthur l'assomma du pommeau de son épée. Le garçon accompagna le corps jusqu'au sol pendant que Morgana ouvrait la porte. Ils entrèrent tous les deux à pas de loup.
La pièce était plongée dans le noir. Ils voyaient faiblement les coins des meubles, et les rideaux du grand lit à baldaquin se détachaient comme un repère clair au milieu de la pièce. Arthur souleva le pan d'un des rideaux. L'usurpateur dormait d'un sommeil agité. Une grimace douloureuse déformait son visage, et sa respiration était loin d'être paisible. Arthur n'osait imaginer combien de crimes il avait commis, en plus de la tentative d'assassinat de son neveu. Il aurait été si simple de le tuer dans son sommeil, de le punir une fois pour toutes. Un coup de poignard dans le cœur, et l'on n'en aurait plus parlé. Mais Arthur ne voulait pas s'abaisser au niveau de cet homme abject. Aussi il pointa Excalibur sur son cou et appuya légèrement. Le vieil homme ouvrit des yeux paniqués.
« Essayez simplement de crier, dit Arthur, et je n'hésiterai pas à vous tuer. »
Arthur vit le doute passer dans le regard de Miraz et pressa un peu plus fort. Ce n'était pas parce qu'il n'avait pas l'intention de le tuer qu'il n'en était pas capable. L'usurpateur finit par se lever.
« Je vois que vous vous êtes occupé de mon garde du corps, dit-il comme la chose la plus naturelle du monde. Vous vous êtes donné la peine de me réveiller, j'en conclus que vous n'êtes pas là pour me tuer. Ou alors vous êtes de bien piètres assassins. »
« Nous ne sommes pas des assassins, rétorqua Arthur avec colère. Je suis le Roi Arthur. »
L'usurpateur n'était pas le moins du monde impressionné, et Arthur commençait à perdre contenance. Mais il savait ce qu'il avait à faire, et il savait qu'il avait le droit de son côté. Il raffermit sa prise sur Excalibur.
« Que me vaut la visite de si glorieux personnages ? » demanda Miraz qui ne cherchait pas à déguiser son sarcasme.
« Vous allez renoncer au trône. Et rétablir le Prince Caspian dans ses droits au cours d'une cérémonie officielle. Puis vous serez banni d'Albion. »
Miraz se mit à rire. Arthur raffermit sa prise sur son épée. Il n'y avait rien de drôle. Ou bien cet homme avait été rendu fou par ses crimes, ou bien il se passait quelque chose qu'il ne comprenait pas, et Arthur avait horreur de ça.
« Vous voulez mettre Caspian sur le trône ? demanda Miraz. J'aimerai bien savoir comment. Voyez-vous, Caspian est mort il y a une semaine. »
Arthur échangea un regard avec Morgana. La jeune fille n'avait pas l'air plus avancé que lui.
« Vous mentez, dit le garçon. Il a réussit à s'enfuir et a rejoint les Albians. »
« Je vous assure de ma bonne foi, dit Miraz qui semblait beaucoup s'amuser de la situation. C'est bien mon neveu que mes hommes ont jeté dans les douves du château cette nuit-là. J'aime vérifier moi-même la réussite des assassinats que je commandite quand j'en ai l'occasion, voyez-vous. Ce n'était pas une mauvaise idée, n'est-ce pas ? D'accuser les Albians d'enlèvement plutôt que le bête accident de cheval auquel j'avais d'abord pensé. Quant à votre « Prince », laissez-moi réfléchir... Il y a bien ce garçon d'écurie, il me semble, qui a disparu à peu près au même moment... »
Un garçon d'écurie... Arthur relâcha sa garde un instant, et ce fut moins de temps qu'il n'en fallait à Miraz pour sortir un poignard et attaquer Morgana. La jeune fille poussa un cri de surprise, et l'usurpateur en profita pour s'enfuir par une porte dérobée. Arthur cligna plusieurs fois des yeux. Caspian... Caspian était mort ? Alors qui était celui qui avait pris sa place ? Comment Arthur aurait-il pu se laisser tromper ?
« Reprends-toi ! l'exhorta Morgana en lui secouant l'épaule. Il ne faut pas que Miraz puisse donner l'alerte. »
Ils s'engagèrent dans le passage qu'avait emprunté Miraz, un escalier de pierre qui donnait sur un minuscule couloir entre deux murs, mais ils ne parvenaient pas à le rattraper. Le couloir les mena bientôt à une intersection et durent choisir un chemin au hasard. Ils prirent celui de droite et, au bout de quelques temps, ils arrivèrent dans les écuries. Arthur chercha l'homme des yeux, mais il savait bien qu'ils avaient pris la mauvaise direction. Ils étaient tout près de la herse désormais.
Gwen, Caspian et Trumpkin venaient de finir de baisser le pont levis quand ils virent Arthur et Morgana courir vers eux. Ils n'auraient pas dû être là, ce n'était pas ce qui était prévu.
« Qu'est-ce qui se passe ? demanda Gwen. Qu'est-ce vous vous faites ici ? »
« Miraz nous a échappé, annonça Morgana. il nous a semé dans un de ses passages secrets. »
Gwen se tourna vers l'entrée du château. Leurs hommes arrivaient au grand galop depuis la ville basse. Soudain, ils entendirent le bruit d'une trompe.
« Je croyais que vous aviez neutralisé l'alarme. » s'écria Arthur en en pointant Caspian du doigt.
« L'alarme oui, répondit Caspian, là c'est autre chose, Miraz a du rejoindre son capitaine ! »
« Il faut sonner la retraite avant que nos hommes ne se retrouvent piégés. » décida Gwen.
Elle allait sonner sa trompe, mais Arthur retînt son bras.
« Non, dit Arthur, nous pouvons encore y arriver. »
« C'est de la folie, s'exclama Morgana, nous ne sommes pas armés pour une bataille à découvert. »
« Je suis le commandant des armées d'Albion, s'exclama alors Arthur en arrachant la trompe des mains de Gwen, et vous suivrez mes ordres. »
Il fut interrompu par le fracas des sabots des centaures qui passaient sur le pont-levis. À ce moment précis, des soldats telmarins se mirent à sortir des tours de gardes par dizaines. L'armée des Albians s'engouffrait dans la cour du château.
Arthur se tourna vers Caspian. Gwen remarqua son expression étrange, sans la comprendre. Le jeune prince s'en rendit également compte et, quand Arthur tourna les talons et disparut dans la mêlée, il se lança à sa poursuite.
« Je vais essayer de le raisonner, cria-t-il par dessus son épaule. Préparez-vous à la retraite ! »
Et Gwen le perdit de vue. Autour d'elle, les Albians et les Telmarins se confondaient dans un terrible carnage, les épées fendaient les boucliers, les hommes tombaient et le sang coulait à flot. à deux pas, un faune pliait sous les coups des trois soldats. Gwen raffermit sa prise sur son épée et courut à son secours.
Arthur grimpait les escaliers extérieurs du donjon. Il avait aperçut Miraz à un des balcons surplombant la cour. S'il arrivait à l'atteindre, et qu'il le prenait en otage, il pourrait forcer les Telmarins à baisser les armes et la ville serait prise. Il lança un regard en contrebas. Il avait perdu quelques soldats, mais les autres se défendaient férocement, malgré leur faible effectif. Ils pouvaient s'en sortir. Ils pouvaient remporter la victoire. Du moins Arthur essaya de s'en convaincre avant de voir que des arbalétriers avaient pris le contrôle des remparts. Ils visaient la mêlée dans la cour, attendant leur ordre. Arthur voulut crier, prévenir ses troupes, mais fut incapable d'émettre le moindre son. Il ne put que regarder, impuissant, les arbalétriers tirer d'un même mouvement, et des dizaines d'Albians s'effondrer en moins d'une seconde. Il cligna des yeux. Ils ne pouvaient pas... Il fallait absolument qu'il capture Miraz.
« Arthur ! »
Le garçon se retourna. C'était Caspian qui l'avait suivi. Enfin Caspian... Arthur sentit le désespoir refaire surface. Était-il seulement Caspian ?
« Miraz a dit que Caspian était mort, dit-il. C'est vrai ? »
Il n'avait qu'à nier, il lui suffisait de nier, et Arthur aurait cru sa parole mille fois plutôt que celle d'un traître comme Miraz. Peut-être n'avait-il dit cela que pour les surprendre et s'enfuir, et Arthur avait été bien idiot de se laisser avoir.
Mais en face de lui, le jeune homme ne dit rien pour sa défense, et Arthur sut que l'usurpateur avait dit vrai.
« Comment as-tu osé, cria-t-il, je te faisais confiance ! »
Il se jeta sur lui. La rage l'aveuglait, il ne pensait plus à ses hommes, ni à Gwen ou à Morgana. Tout ce qui importait était de le faire payer.
L'autre ne le laissa pas faire. Profitant de l'emportement d'Arthur pour lui faire perdre l'équilibre, il parvint à l'immobiliser.
« Arthur, lui dit-il, il faut sonner la retraite. Nous sommes piégés, si nous ne partons pas maintenant, nous allons tous y rester ! »
Arthur se débattait de toutes ses forces, mais l'autre le tenait fermement.
« Tu ne réussiras pas à atteindre Miraz, continua le garçon. Et tes hommes seront morts pour rien ! »
Entendre le traître le tutoyer alimenta sa fureur, et Arthur réussit enfin à se dégager. Ils se retrouvèrent un instant face à face, et Arthur regarda le garçon essoufflé en face de lui, sa mâchoire crispée et l'obstination dans ses yeux noirs. Il n'avait jamais autant haï quelqu'un de toute sa vie. Il entendit une seconde salve de carreaux partir et un des minotaures poussa un cri en tombant. Arthur regarda ce qu'il restait de son armée. Gwen et Morgana luttaient comme des diables au milieu de la cour et, près de la herse, Trumpkin combattait à un contre cinq.
« Ils veulent nous enfermer ici. » comprit alors Arthur.
Il sentit à peine le jeune homme qui n'était pas Caspian lui arracher la trompe des mains. Il souffla, et tous leurs soldats relevèrent la tête au son de la retraite.
Le jeune homme qui n'était pas Caspian lui attrapa alors le poignet et l'entraîna en bas des escaliers, plutôt que d'aller directement dans la cour, il l'emmena dans les écuries, trancha les sangles de deux des chevaux et lui tendit des rênes. Arthur retrouva alors ses esprits, sauta sur le dos de la monture et la lança au galop. Il passa à côté de cadavres et d'hommes encore en train de combattre, sentant les carreaux d'arbalètes siffler plus ou moins près de ses oreilles. Près de la herse, Trumpkin gisait au sol, évanoui, et trois Telmarins abattaient leurs épées sur la corde. Arthur comprit qu'il n'arriverait pas à temps, une partie de son armée avait réussi à fuir, mais lui et tous les autres allaient se retrouver piégés dans la cour du château. La corde se rompit dans un claquement, et la herse se mit à redescendre. Deux minotaures avaient vu le danger, et se jetèrent sous la herse pour la bloquer à hauteur d'épaule. Une bouffée d'espoir saisit Arthur, jusqu'à la nouvelle salve des arbalétriers. Un des minotaures tomba, mort sur le coup. L'autre avait au moins quatre carreaux plantés dans le poitrail. Le cheval d'Arthur passa de justesse sous la herse. Le garçon eut à peine le temps de voir que le corps de Trumpkin ne gisait plus là où il l'avait vu auparavant que la grande grille tomba dans un bruit fracassant. Le second minotaure était tombé. Arthur se retourna. Plusieurs dizaines de ses hommes étaient encore à l'intérieur, condamnés.
« Arthur ! cria celui qui n'était pas Caspian. Le pont-levis ! »
Le pont était en effet en train de se relever. Arthur éperonna sa monture et galopa jusqu'à la forêt. Là, le peu des troupes qui avaient fui à temps l'attendaient. Gwen et Morgana, qui avaient été récupérées par des centaures le regardèrent arriver, le visage dur et les yeux pleins de reproches. Gwen retenait devant elle le corps de Trumpkin qui n'avait pas repris connaissance. Celui qui n'était pas Caspian la rejoignit et lui rendit sa trompe. Elle la remit à sa ceinture sans prononcer un mot.
Les survivants prirent la route du Mausolée du Prince.
