Chapitre 10 : La Tentation d'une Vieille Amie

Morgana marchait à côté de Glenstorm. Leur troupe avançait d'un pas lourd. Ils avaient galopé, couru et volé longtemps avant de ralentir le pas, et même à bout de souffle et à bout de nerfs, ils devaient se presser s'ils voulaient avoir une chance de soigner Trumpkin. La jeune fille lançait de temps à autre des regards à son cousin et à Casp... à leur compagnon. Le jeune homme avait gardé la tête baissée depuis qu'ils s'étaient enfuis de Béruna. Mais il gardait le port droit, et à part une certaine tristesse, Morgana ne le trouvait pas particulièrement accablé. Si elle n'avait pas appris la vérité de Miraz lui-même, elle n'aurait jamais cru que ce jeune garçon n'était qu'un pauvre serviteur, et pas le Prince qu'il avait prétendu être. Arthur avait le regard fermé, la mâchoire crispée et le visage renfrogné. On ne pourrait rien en tirer, et il faudrait sans doute préparer le siège sans lui. Morgana n'arrivait pas à compatir. Elle ne l'accusait pas d'avoir fait échouer l'opération. Après tout, elle aussi s'était laissée distraire, et elle n'avait pas eut la présence d'esprit de retenir Miraz. Non, elle en voulait à Arthur parce qu'il avait refusé d'arrêter l'attaque quand il en était encore temps. Les pauvres diables qu'ils avaient laissé derrière eux avaient sans doute tous succombé aux carreaux telmarins. Ils avaient perdu les deux tiers de leur armée. Il leur restait à peine assez de soldats pour défendre le Mausolée. Arthur pouvait jouer l'homme trahi tant qu'il lui plairait, cela n'atténuait pas sa responsabilité.

Gwen, elle, tenait les rênes du cheval où Trumpkin peinait à rester en selle. Le pauvre nain luttait visiblement pour ne pas tourner de l'œil.

Quand ils arrivèrent dans la plaine, Morgana vit Merlin courir à leur rencontre. Elle lui fit d'aller soigner leur ami nain que Casp... que l'imposteur et Gwen essayaient tant bien que mal d'étendre dans l'herbe. Trumpkin ne respirait plus.

Merlin lui passa une main sous la nuque et lui fit boire une goutte de son élixir. Comme souvent, il y eut une seconde terrifiante d'incertitude, puis le nain se mit à grogner. Merlin esquissa un sourire de soulagement, qui s'effaça aussitôt.

« Que c'est-il passé ? » demanda-t-il en relevant la tête vers eux.

« Tu n'a qu'à demander au ''Prince''. » railla alors Arthur dans leur dos.

Le coup était bas. Le jeune homme ne pouvait être tenu responsable de tout ce qui s'était passé. Mais Morgana n'avait même pas l'énergie de reprendre son cousin.

« On te racontera tout ça à l'intérieur » lui dit-elle.

Autour du feu que Chasseur-de-truffe avait eu la bonté de préparer pour leur retour, les enfants s'assirent et tous les regards se tournèrent bientôt vers le jeune prince qui n'en était pas un. Seul Arthur regardait obstinément ailleurs. Bien sûr.

Le garçon soupira et finit par prendre la parole.

« Je m'appelle Lancelot, et avant de venir ici, j'étais employé dans les écuries de Miraz. »

La nouvelle n'eut pas l'air de choquer Merlin. Lancelot continua.

« Ma mère était la nourrice du prince Caspian et, comme nous avions le même âge, nous avons été élevés ensemble. Ma mère racontait trop d'histoires, de vieilles histoires d'Albion avant les Telmarins que l'usurpateur Miraz n'aimait guère. Quand nous avions sept ans, Caspian a eu le malheur d'en parler à son oncle. Ma mère a été chassée du château et j'ai commencé à travailler aux écuries. Le Prince et moi sommes restés amis. Le docteur Cornelius continuait de lui enseigner la vieille histoire et parfois j'avais le droit de me joindre à eux pendant les leçons. J'ai appris à me battre et à monter à cheval, en secret. La nuit où le fils de Miraz est né, nous étions sortis pour regarder les étoiles. Je l'ai laissé dans le couloir qui menait à sa chambre pour rejoindre les écuries. J'ai vu deux soldats surgir de derrière des colonne et l'assommer du pommeau de leur épée. Je n'ai pas compris tout de suite, mais je savais que j'étais un témoin gênant. Je me suis enfui et j'ai réussi à les semer par un des passages secrets que Caspian m'avait révélé. Je me suis allé directement aux écuries, j'espérais pouvoir quitter la ville avant que les deux soldats ne me retrouvent. C'est là que le docteur Cornelius m'a trouvé. J'ai pris Destrier, le cheval de Caspian, parce que c'était avec lui que j'avais appris à monter, et nous avons chevauché jusqu'à la forêt. Les hommes de Miraz étaient déjà à nos trousses et s'y nous n'étions pas tombés sur Chasseur-de-truffe, Nikabrik et Trumpkin, nous serions morts. »

« Et pourquoi t'es-tu fais passer pour quelqu'un d'autre ? » demanda Gwen.

« Je suis responsable de cette partie de l'histoire... » intervint le docteur Cornelius.

On entendit un rictus. Trumpkin se mit à railler que forcément, ce ne pouvait être qu'une idée de demi-nain. Gwen l'interrompit d'un ton qui n'autorisait aucune réplique. Le docteur n'était pas responsable de sa naissance, on ne pouvait pas juger les nains qui s'étaient mêlés aux Telmarins autrefois, et quiconque prononcerait encore un mot sur les demi-nains aurait affaire à elle. Morgana était impressionnée. Quand elle fut certaine que le message était clair pour tout le monde, Gwen invita le docteur à continuer.

« C'était avant tout une question de survie, dit le vieil érudit. J'ai pensé que nos chances seraient meilleures si Lancelot se faisait passer pour Caspian. Je me disais que les Albians que nous rencontrerions épargneraient plus facilement un jeune prince et son précepteur qu'un garçon d'écuries et un demi-nain, ne serait-ce que pour en faire des otages. Quand il a commencé à être question de renverser Miraz, et de rétablir les droits des Albians, j'ai pensé que l'occasion était trop belle. Avec le cheval du Prince et la fourberie de Miraz, la fuite et le ralliement de Caspian aux Albians n'était pas une histoire si invraisemblable. Bien sûr, il fallait espérer qu'il taise la mort du véritable Caspian. Heureusement pour nous il a sauté sur l'occasion et a prétendu à un enlèvement. »

Morgana admira l'audace de l'entreprise. Elle aussi avait parfois tout misé sur des paris au moins aussi risqués.

« Et pour la bataille ? » demanda Merlin d'un air grave.

Morgana regarda un instant Arthur. Il risquait de se mettre à crier s'il prenait la parole. Et Lancelot et Gwen ne savaient pas exactement ce qui s'était passé. C'était à elle de parler.

« Notre mission à Arthur et moi était de capturer Miraz, dit-elle. Quand il nous a dit la vérité sur Caspian, nous avons baissé notre garde un instant et il en a profité pour s'enfuir et donner l'alarme. Il restait juste le temps de faire marche arrière mais... »

Morgana inspira profondément. Elle se sentait responsable de ce qui s'était passé, mais elle ne comptait pas mentir pour protéger son cousin.

« Mais Arthur voulait mener l'attaque jusqu'au bout et je n'ai pas réussi à l'en dissuader. Il y avait des arbalétriers partout, nous n'avions aucune chance. Lancelot a permis que nous nous échappions. »

À ces mots, Arthur se leva et sortit sans un mot du Mausolée. Morgana vit Merlin et Gwen le suivre des yeux. Ils étaient vraiment trop gentils avec lui.

« Bon, maintenant il faut réfléchir au siège- » commença-t-elle.

Mais Gwen l'interrompit.

« Je pense que nous avons tous besoin de repos pour le moment. Nous en reparlerons un peu plus tard. »

Merlin acquiesça, Gwen et Lancelot se levèrent, et soudain c'était comme si la parole de la jeune fille faisait loi. Ce n'était pas une mauvaise chose, mais... C'était inattendu. Les trois enfants sortirent prendre l'air, laissant Morgana seule dans le Mausolée. La jeune fille se promena un moment dans le dédale de souterrain qui s'enfonçait dans la terre. Au détour d'un croisement, elle vit Nikabrik qui était nonchalamment assis sur une pierre.

« Ah, tu étais là. Nous ne t'avons pas vu au conseil. »

Le nain avait l'air bien détendu pour quelqu'un qui revenait d'un bain de sang.

« Vous aviez raison, Majesté, dit-il, à propos de l'attaque. Mais Arthur a refusé de vous écouter, comme à chaque fois... »

Morgana se demanda un instant à quelles autres fois il faisait allusion. Puis elle eut peur de comprendre.

« Mais moi, je suis de votre côté, dit Nikabrik, certains nains se souviennent encore de l'ancienne ère, tous n'ont pas renié les vieilles traditions... »

« Mon ralliement à la Sorcière Blanche était une erreur et une trahison, nain, asséna Morgana pour couper court à toute ambiguïté. J'ai été jugée et pardonnée par Aslan lui-même pour ce crime, et sa majesté Merlin le sage a risqué sa vie pour laver ma faute. »

Nikabrik fut un moment désarçonné. Mais il s'inclina profondément et prit un ton plus doucereux encore.

« Ce qui était une faute alors peut devenir le salut d'aujourd'hui. Aslan n'est pas là, et nous n'avons aucune chance contre l'offensive telmarine. À moins d'avoir recours à un pouvoir qu'ils ne possèdent pas... »

Morgana songea un instant à sortir du mausolée et dénoncer le nain. Mais tout le monde était abattu, ils n'avaient pas besoin d'une mauvaise nouvelle supplémentaire. Elle ne pouvait pas non plus le laisser en liberté, il pourrait tenter quelqu'un de plus désespéré. Mieux valait découvrir ce que préparait Nikabrik et l'en empêcher par ses propres moyens.

« Jusqu'à preuve du contraire, Nikabrik, dit-elle en espérant lui faire croire qu'elle changeait d'avis, nous ne possédons pas non plus un tel pouvoir. »

« Sauf votre respect, Majesté, c'est là que vous vous trompez. »

Le nain la menait jusqu'à la salle de la table de pierre. Morgana ne vit d'abord rien de neuf, mais quand il alluma le cercle de feu le long des murs, deux silhouettes qui s'étaient jusqu'ici fondées dans l'ombre apparurent nettement. Morgana ne voyait pas à quoi ces deux créatures ressemblaient, dissimulées qu'elles étaient par de longues capes, mais leur simple présence la fit frissonner contre toute raison.

« Qui êtes-vous ? » dit-elle en essayant de ne pas faire trembler sa voix.

« Je suis la faim, dit la créature la plus grande qui s'approchait sur la droite. Je peux jeûner pendant cent ans, et ne pas mourir. Je peux dormir cent nuits sur un lit de glace et ne pas geler. Je peux boire une rivière de sang et ne pas éclater. Montrez-moi vos ennemis. »

Morgana était réellement terrifiée désormais. Elle n'avait qu'un maigre poignard à sa ceinture pour se défendre, ils étaient trois contre elle, et même si on l'entendait crier, le secours arriverait sans doute trop tard. À sa gauche, la seconde créature prit à son tour la parole. Sa voix était grêle et aiguë et grinçante et Morgana sentit une peur terrible naître au bas de son dos, plus affreuse encore car mêlée de dégoût.

« Nous haïrons ceux que vous haïrez, dit la créature. Personne ne sait haïr mieux que nous. »

Morgana garda le silence. Elle les laissa s'approcher d'elle malgré la terreur que leur simple présence lui inspirait. Elle garda ses sens en alerte et essaya de se rester calme alors qu'ils traçaient un cercle au sol en raclant leurs griffes dans la terre. Elle les laissa prononcer une des formules maudites, et elle laissa la plus petite des créatures brandir la moitié du sceptre de glace que Merlin avait brisé à la bataille Béruna et le planter dans le sol. Il y eut un éclair de lumière et des rayons de givres jaillirent du sceptre, rampèrent sur le sol et montèrent le long des deux colonnes qui faisaient face à la jeune fille. En un instant, un mur de glace s'éleva entre les deux colonnes, et, d'abord indistinctement, Morgana vit apparaître l'ombre, puis la silhouette et enfin le visage de la Sorcière Blanche.

« Ma chère Morgana. » susurra l'apparition.

Du calme, essaya de se raisonner la jeune fille. La Sorcière n'était pas vraiment là. Si cette simple invocation avait suffit pour la ramener, Nikabrik l'aurait fait depuis longtemps. Non, il devait y avoir une partie du rituel qui la concernait elle et elle seule, ou en tous les cas un fils ou une fille d'Adam. Pour le moment le seul pouvoir que la Sorcière avait sur elle était dans son esprit. Elle leva les yeux et osa croiser le regard de l'apparition. Au premier abord, la Sorcière était toute douceur et bonté, comme lors de leur première rencontre. Mais Morgana pouvait voir au delà de l'apparence, et, à bien y regarder, il y avait de la dureté au coin de ses lèvres, de la violence dans ses yeux et de la cruauté dans le léger plissement de son nez.

« C'est toi qui as raison, Morgana, Aslan n'est rien contre moi, et je peux t'aider. Avec mes pouvoirs, les Telmarins ne seront plus qu'un mauvais souvenirs, et tu seras enfin à la place qui te reviens, sur le trône unique d'Albion... Il suffit d'une goutte de ton sang. »

On y était. Soudain une des créatures attrapa la main de Morgana et l'entailla de sa griffe. Malgré la douleur et la panique, Morgana réussit à garder un coin de son esprit clair. En face d'elle, la main puis le bras de La Sorcière sortirent lentement du mur de glace. Si Morgana résistait assez longtemps, les autres finiraient bien par arriver et par rompre le sortilège. Mais alors que ses pensées filaient à toute vitesse, une alternative lui apparut. Il y avait peut-être un moyen d'obtenir les pouvoirs de la Sorcière sans pour autant la faire revenir. Morgana chercha dans les recoins de sa mémoire. Pendant son règne, elle s'était beaucoup intéressée à la magie, elle avait lu des dizaines de grimoires. Merlin lui avait aussi révélé une partie de ce qu'il avait appris sur la Sorcière. Elle n'avait pas toujours été mauvaise, lui avait-il dit. Dans une autre vie, elle avait utilisé ses pouvoirs à bon escient. Morgana savait que le spectre de générosité qu'elle avait aperçu chez la Sorcière était le reflet d'une vérité qui n'était plus mais avait été. Il y avait forcément un moyen d'hériter de ce pouvoir sans être corrompue par lui. Si elle pouvait trouver un moyen de détourner le rituel...

« Morgana, non ! »

Morgana n'eut même pas le temps de se retourner, Arthur la bouscula hors du cercle et sa tête heurta le sol. Elle essaya de se relever mais sa vue et son sens de l'équilibre étaient brouillés. Elle crut distinguer la grande créature jaillir hors de la cape et fondre sur Lancelot qui entrait dans la pièce en courant. Et était-ce Gwen qui combattait la vieille harpie dont la capuche était tombée ? Le son du combat se noyait dans un bourdonnement oppressant. Elle sentit alors une main douce dans son dos, et une autre qui portait quelque chose à sa bouche... L'élixir de Merlin. Elle avala l'unique goutte, et bientôt elle perçut de nouveau avec acuité. À deux pas d'elle, Arthur était figé au milieu du cercle et tendait la main vers celle de la Sorcière. L'idiot. Morgana jeta un regard alentour. Lancelot était aux prises avec ce qui apparaissait clairement désormais comme un loup garou. Gwen s'était jetée sur Nikabrik qui s'était rapproché d'Arthur avec un couteau, et Merlin avait attrapé le poignet du garçon, et criait et le suppliait de revenir à la raison. Morgana regarda le reflet de la Sorcière dans le mur de glace. Elle apparaissait maintenant dans toute sa froideur et sa cruauté. La jeune fille ne voyait qu'un moyen de briser le charme. Elle se remit sur ses pieds et contourna les colonnes. Quand elle arriva de l'autre côté du mur de glace, elle leva haut la dague qu'elle tenait. Un instant la glace lui montra son propre reflet, quelques mois plus tôt, ou bien quelques centaines d'années, écrasée de fatigue après la bataille, terrifiée, en pleurs. Puis le reflet dans la glace changea, et soudain s'était Arthur qui se tenait devant elle, aussi effrayé que sa propre image une seconde plus tôt. Si Morgana hésita, ce fut moins d'une seconde. Qui savait quelles autres ruses la Sorcière était prête à employer pour ne pas sombrer de nouveau dans le néant. Morgana planta son couteau dans la glace. Un cri perça l'air, puis le mur éclata en mille morceaux et la glace disparut. De l'autre côté des colonnes, au milieu du cercle, Arthur gisait inconscient dans les bras de Merlin.