Chapitre 11 : Les Larmes de la Reine

Gwen regarda le cadavre de la vieille harpie dont elle avait coupé la tête. Le cercle de flammes qui éclairait la salle avait été rompu à plusieurs endroits, et à côté, Lancelot retirait son épée du loup garou dont le sang souillait les dalles au sol. Merlin soutenait Arthur qui semblait s'être évanoui, et Morgana pleurait près d'eux. Dans un coin, Trumpkin considérait d'un air grave le corps de son ami Nikabrik qui avait lui aussi trouvé la mort dans la bataille. Derrière les deux colonnes encore marquées par le givre, le bas-relief d'Aslan les contemplait d'en haut, et Gwen n'avait jamais remarqué l'infini tristesse dans les yeux du fauve. Comment en étaient-ils arrivés là ? La jeune fille sentit s'abattre sur elle. Elle avait essayé d'être forte. Elle avait maintenu la tristesse à distance, de peur de se noyer dans ses propres ténèbres. Mais elle n'en pouvait plus, elle pouvait bien être engloutie ou réduite en cendre, peut lui importait désormais.

Lentement, elle laissa la tristesse monter dans sa poitrine, la fatigue peser sur ses épaules, et se laissa envahir par une profonde lassitude. Les larmes commencèrent à couler sur ses joues. Elle les sentit rouler jusque dans son cou, et tomber au sol sans bruit. Elle essaya de ne pas faire de bruit, mais les sanglots affluaient dans sa gorge comme autant de vagues et la digue céda. Elle ouvrit la bouche pour les laisser passer, et longtemps, sans pouvoir s'arrêter, elle pleura. Elle pleura son père, sa mère, leurs soldats qui avaient trouvé la mort à Béruna. Elle pleura les peurs de Morgana, elle pleura Nikabrik et la perte de Trumpkin. Elle pleura Caspian qu'elle n'avait pas connu. Elle pleura le mensonge de Lancelot et la folie d'Arthur. Elle pleura l'ours qu'elle avait tué dans la forêt. Elle pleura leur première aventure. Elle pleura pour les longs mois passés à attendre un signe et elle pleura ce matin précis où elle avait perdu l'espoir de revenir jamais. Elle pleura leurs déceptions, elle pleura l'Albion qu'elle avait connue et qui n'était plus. Et elle les pleura eux, les quatre rois et reines, qui ne seraient plus jamais ceux qu'ils avaient un jour été.

Contre toute attente, elle ne s'effondra pas. Elle ne tomba pas au sol en morceaux. Elle ne se noya pas dans son propre chagrin. Quand ses larmes furent taries, elle se sentit si légère qu'elle aurait pu s'envoler. Elle était calme.

En ouvrant les yeux, elle se rendit compte que Lancelot était près d'elle.

« Ça va ? » demanda-t-elle.

Le jeune homme hocha la tête, et tous deux rejoignirent leurs amis.

Merlin avait un bras sous la nuque d'Arthur et l'autre en travers de sa poitrine. Il avait l'air simplement endormi, mais rien ne semblait pouvoir le réveiller. Assise juste à côté, mais n'osant pas les toucher, Morgana se tordait les mains et marmonnait des mots que Gwen ne parvint pas à entendre.

« Que s'est-il passé ? » demanda-t-elle à Merlin.

« Il a touché la main de la Sorcière juste avant que Morgana ne brise le sort. Quand la glace a éclaté, il s'est évanoui. Il refuse de se réveiller. J'ai essayé de lui donner une goutte d'élixir, mais cela n'a rien donné. »

Gwen se releva et fit appeler le vieux corbeau.

« Combien de temps avant que l'armée de Miraz n'arrive à nos portes ? »

« Le chantier est bientôt fini, répondit l'oiseau. Le pont sera fini dans deux jours, si nous avons de la chance, votre Majesté. »

La jeune Reine se releva et contempla la scène avec des yeux neufs.

« Nous allons enterrer Nikabrik et ces deux créatures dans la plaine avant le coucher du soleil, dit-elle. Et nous installerons Arthur ici. »

Elle ordonna aux faunes de déplacer les corps, et de creuser trois tombes au bas de la colline. Elle alla ensuite demander conseil à Cornelius et aux centaures, même à un autre nain noir de leur armée, mais personne ne savait pourquoi Arthur était endormi ni comment le réveiller. Il faudrait se débrouiller sans lui, décida Gwen. Elle revint dans la salle de la Table de Pierre. Merlin et Lancelot avaient ramené une couche et des couvertures et installaient Arthur du mieux qu'ils pouvaient. Non loin, Morgana les regardait s'activer d'un air soucieux.

« Je crois que c'est moi qui ait fait ça, dit-elle quand Gwen s'approcha d'elle. Avant de planter mon couteau, la glace m'a montrée le reflet d'Arthur, et j'ai frappé quand même. Je crois que c'est moi qui l'ait rendu comme ça. »

« Tu as fait ce qu'il fallait, répondit Gwen. Si tu avais hésité, le rituel aurait peut-être été achevé et Albion aurait plus d'ennuis que nous ne pouvons en affronter. »

« Mais j'ai accepté de suivre Nikabrik, insista Morgana. J'ai cru que je pouvais m'en charger seule, que je pouvais le confondre et l'en empêcher moi-même. »

« Et c'est ce que tu as fait, répondit Gwen. Nous ne savons pas pourquoi Arthur est endormi, mais nous sommes tous vivants, et ensemble. Nous allons trouver de quoi le guérir. »

« Morgana ! »

C'était Merlin qui les appelait.

« Selon toi, là où la sorcière jadis tenait demeure, qu'est-ce que cela veut dire ? »

Prise de cours, Morgana ne sut d'abord que répondre. Gwen ne comprenait pas plus qu'elle ce que voulait Merlin. Le garçon était passé sans prévenir de l'abattement à la fébrilité.

« C'est important, insista-t-il. Je pense que cela pourrait aider Arthur. »

Morgana réfléchit un moment avant de répondre.

« Le palais au milieu du lac gelé, dit-elle. La glace a fondu et le palais a disparu, mais je ne vois pas d'autre endroit. »

« Alors c'est là que j'irai. » dit Merlin gravement.

« C'est à au moins une journée de route. » s'écria Gwen.

Merlin allait beaucoup trop vite.

« Il faut me faire confiance, dit le garçon. Je... On m'a appelé là-bas, je suis certain que c'est pour Arthur. Nous avons deux jours. En voyageant vite, je serai de retour avant l'arrivée de l'armée de Miraz. Et je ne vous suis d'aucune utilité ici, ni pour les préparatifs ni pour la bataille. »

Gwen trouvait l'entreprise trop dangereuse. Mais quand Merlin avait une idée en tête, il était inutile d'essayer de l'en détourner. Et s'ils avaient un moyen de réveiller Arthur, même seulement hypothétique, il ne fallait pas le laisser passer. Et si jamais l'appel venait d'Aslan, il fallait obéir.

« Très bien, dit-elle. Je ne te retiens pas. Tu peux partir dès que tu seras prêt. Je vais demander aux écureuils de te préparer des vivres. »

Elle s'y employa aussitôt. Merlin était impatient de partir. Gwen devina qu'il était animé par l'urgence de la situation et trop heureux de se rendre utile. Mais elle insista pour qu'il se prépare correctement. Elle essaya de le convaincre de ne pas partir seul, mais Merlin répétait qu'elle avait besoin de tout le monde disponible au mausolée, et comme il n'avait pas tort, Gwen céda. Il proposa même de laisser son élixir, mais la jeune fille refusa. C'était déjà suffisamment dangereux qu'il parte seul. En moins d'une heure, son sac était prêt, et Lancelot avait attelé Destrier pour lui.

« C'est un excellent cheval, dit-il, et le plus rapide que je connaisse. »

Merlin le remercia, et sans plus attendre, il lança le cheval au galop vers la forêt.

Gwen et Morgana étaient sorties pour le saluer, et quand sa silhouette eut disparu sous le faîte des arbres, elle se regardèrent.

« J'ai peur d'avoir pris une très mauvaise décision, dit Gwen. Qu'est-e que tu en penses ? »

« Je n'en sais rien, dit Morgana. Mais Merlin sait se débrouiller. Je ne m'inquiète pas pour lui. »

Gwen ne savait pas si son amie le pensait vraiment, ou bien si elle disait cela pour la rassurer, mais il y avait beaucoup à faire et elle n'avait pas de temps à perdre.

Dans la salle de la table brisée, Arthur était allongé et couvert, et semblait aussi paisible qu'il était possible. Dans la plaine, les tombes avaient déjà été creusées, et quelques animaux aux pattes délicates avaient préparé pour Nikabrik un linceul de soie. Aucune parole ne fut prononcée quand les trois créatures furent mises en terre. On recouvrit très vite la harpie et le loup garou, mais chacun prit le temps de rendre un dernier hommage à Nikabrik.

« Il avait laissé le désespoir assombrir son cœur, dit Trumpkin. Mais c'était un brave nain. »

Et Gwen avait tenu un moment la nain du nain Trumpkin avant de rejoindre les autres.

Quand le soleil fut couché, on alluma plusieurs torches funèbres pour les morts de Béruna, et Gwen commanda un autre conseil. Chasseur-de-Truffe et Trumpkin étaient encore présents, ainsi que Glenstorm, Cornelius et le vieux corbeau. Gwen était placée en bout de table, Morgana à sa droite et Lancelot à sa gauche.

« Nous avons deux jours pour préparer le siège contre Miraz, commença-t-elle. Je voudrais commencer par régler cette histoire de Prince. Lancelot, Docteur Cornelius... »

Les deux intéressés inclinèrent la tête respectueusement.

« Vous aviez vos raisons de prétendre que Lancelot était Caspian. Mais je pense que nous sommes tous d'accord pour dire que nous ne voulons pas que le nouveau royaume d'Albion soit fondé sur un mensonge. »

La table entière acquiesça doucement.

« Cela dit, Lancelot, vous avez montré un courage et un sens du commandement impressionnant à Béruna. Je ne peux pas faire de vous un prince, mais je compte bien vous rendre le titre de chevalier qui vous a été accordé sous un faux nom. »

Le jeune homme hocha la tête. Il était si sérieux. Gwen prit Excalibur qu'elle avait prise au côté d'Arthur, et quand Lancelot fut agenouillé devant elle, elle toucha du plat de la lame son épaule gauche, puis son épaule droite, avant de prononcer les paroles rituelles.

« Lève-toi, Lancelot, chevalier d'Albion. »

Et cette fois-ci, Lancelot sembla vraiment heureux quand il se releva.

« Je me demande, dit Morgana un peu plus tard, ce que Miraz compte dire de la mort de Caspian. Au départ, s'il a levé cette armée, c'est en représailles pour le prétendu enlèvement, non ? Si nous l'accusons d'avoir fait assassiner le Prince, les Telmarins n'aurons plus de raison de nous attaquer... »

« Mais ils nous détestent, répliqua Trumpkin. Personne ne croira la vérité. Et il pourra toujours prétendre que nous avons tué Caspian et agité un imposteur pour les tromper. »

C'était malheureusement une partie de la vérité, et il leur serait difficile de rétablir leur légitimité auprès du peuple telmarin. Mais ils avaient des problèmes plus pressants.

« Combien de temps pouvons nous tenir la place ? » demanda Gwen.

« Pour ce qui est des vivres, commença Chasseur-de-Truffe, en tenant compte notre effectif réduit, je dirais un peu plus d'un mois. Mais le vrai problème, c'est que nous ne sommes pas dans une forteresse. »

« Y aurait-il un moyen de boucher l'entrée ? » demanda alors Morgana.

« Il y en a, répondit le blaireau, mais nous n'avons pas beaucoup d'huile pour la lumière, et ils pourraient se contenter de nous enterrer vivants avec leurs catapultes. »

Gwen serra les dents. Ils étaient si peu.

« Nous trouverons un moyen de neutraliser les catapultes, dit Morgana. Il nous faut également réfléchir à comment contrer leur cavalerie. Une fois cela fait, nous pourrons pleinement profiter de notre position défensive et mettre leur infanterie en échec, aussi nombreuse et entraînée soit-elle. »

Gwen était rassurée de voir son amie aussi confiante, même si tout cela lui semblait impossible à surmonter.

« Je ne voudrais pas vous interrompre, intervint alors Lancelot, mais je crois connaître une coutume telmarine qui pourrait nous éviter une bataille. »

Tous les visages se tournèrent alors vers le jeune chevalier, qui leur exposa alors son plan.