Chapitre 12 : Les Conseillers de Miraz
On n'avait pas eu de nouvelles de Merlin quand l'armée de Miraz traversa la rivière, à l'aube du deuxième jour. Les oiseaux se dépêchèrent de prévenir tout le monde au Mausolée. Gwen et Lancelot rassemblèrent l'armée qui entama ses préparatifs.
De son côté, Morgana endossa une armure d'apparat et une couronne d'argent, et prit la route du camp de Miraz. C'était à elle qu'était revenue la mission de convaincre l'usurpateur. Elle était accompagnée de Trumpkin et d'un géant. Le premier pour la soutenir moralement, le second pour dissuader les soldats de tenter quoi que ce soit contre la délégation. Le nain portait haut un grand drapeau blanc. Morgana n'était pas certaine que les Telmarins partagent le même symbole, mais, dans le doute, mieux valait essayer. Quand ils arrivèrent en vue du camp de leurs ennemis, la jeune fille sentit son courage chanceler.
« Tout va bien ? » demanda le nain.
« J'ai déjà eu affaire à plus dangereux que Miraz. » répondit-elle en essayant de forcer sa propre conviction.
Ils furent arrêtés par les gardes à une bonne distance du camp. Trumpkin annonça Morgana par ses titres et demanda une audience avec l'usurpateur. Les gardes échangèrent un regard incertain. Il n'avaient pas l'air de savoir que penser de l'appellation insultante. Tant mieux. Morgana pariait sur la susceptibilité du monarque et sa légitimité précaire. Il avait pris la main à Béruna, elle ne le laisserait pas faire une deuxième fois. Un des gardes partit transmettre le message, laissant son camarade avec les ambassadeurs. Le soldat n'avait pas l'air rassuré et lançait régulièrement des regards au géant qui prenait un malin plaisir à jouer de son immense massue. Le Telmarin ne masqua pas son soulagement quand son confrère revint pour leur annoncer que Miraz avait accepté l'entrevue.
Sur le chemin des quartiers de commandement, Morgana commença à douter. Elle avait déjà misé des victoires sur des paris insensés, mais cette fois-ci la négociation lui paraissait perdue d'avance. Elle se força à se rassurer en se répétant son plan de secours.
Ils pouvaient neutraliser les catapultes en envoyant discrètement les rongeurs les saboter avant le début du combat. Ils pouvaient stopper la cavalerie en faisant s'écrouler une partie des souterrains, ce qui rendrait le Mausolée plus difficile d'accès. Ils avaient un mois de vivre, de bons archers, les oiseaux pour espionner le camp adverse. Même si la bataille avait lieu, tout n'était pas perdu. Et bientôt Merlin rentrerait, avec, elle l'espérait, un moyen de réveiller Arthur, et une fois réunis peut-être qu'Aslan leur apporterait son aide. Lors de leur première aventure, elle s'était jurée de faire confiance au Lion. Désormais, elle n'était plus tellement sûre. Elle ne perdait pas espoir, mais elle ne comprenait pas ce qu'Aslan attendait d'eux.
On les conduisit, Trumpkin et elle, dans une grande tente aux couleurs de Béruna, dans laquelle siégeaient une dizaine de seigneurs telmarins en imposantes armures et fourrures à une table surélevée. Un peu à l'écart, debout, se tenait un homme qui portait une armure plus sobre. Un officier, probablement. Au milieu de la table, Miraz trônait fièrement, une couronne d'or sur la tête. Il esquissa un mince sourire en reconnaissant Morgana, qui se changea en grimace quand il reconnu Trumpkin. Morgana était plus frêle, plus petite et plus jeune que tous ces hommes qui respiraient le pouvoir et l'autorité. Elle se redressa et prit une voix puissante en lisant le message qu'elle avait fait écrire à Gwen un peu plus tôt.
« Moi Guinevere, par la grâce d'Aslan, par élection et par conquête Reine d'Albion et Seigneur de Camelot, dans le but d'éviter une abominable effusion de sang, défie et appelle l'usurpateur Miraz à un combat singulier sur le champ de bataille jusqu'à reddition de l'un ou l'autre adversaire. Le vainqueur obtiendra une capitulation totale. »
Lancelot avait dit que le Roi ne pouvait pas refuser un duel de champion, et Cornelius avait confirmé ses dires. Tout reposait sur le respect que les Telmarins avaient pour leurs propres lois. Morgana regarda les seigneurs en attendant une réponse. La plupart étaient indignés en entendant l'appellation d'usurpateur, excepté l'un d'entre eux qui n'avaient pas l'air surpris. Le soldat ne montra absolument aucune réaction.
« Pourquoi, demanda Miraz en feignant de contenir sa colère, devrais-je accéder à la requête de ceux qui ont enlevé et assassiné mon neveu, mon prince, qui ont utilisé son nom contre son peuple et attaqué notre capitale en pleine nuit comme des lâches ? »
Morgana prit sur elle et resta de marbre. Quand tout serait fini, elle ferait regretter à Arthur et Lancelot d'avoir saboté à l'avance toutes leurs chances de négociation.
« Je suis Reine d'Albion par la grâce d'Aslan, dit-elle d'une voix forte. Vous avez pris nos terre et persécuté mon peuple pendant plusieurs générations, et maintenant vous voulez nous faire endosser le meurtre de votre Prince, mais je ne suis pas venue pour m'adresser à un tribunal. Je parle en chef de guerre, et je vous demande de respecter votre code d'honneur et de répondre au défi de la Reine Guinevere. »
Miraz plissa le nez en signe de dédain. C'est alors que le seigneur que Morgana avait remarqué un peu plus tôt prit la parole.
« Votre Majesté l'a dit elle-même, dit-il au Roi, devant des meurtriers et des lâches, vous n'êtes pas tenu de respecter la tradition. »
Autour de la table, quelques seigneurs s'agitèrent nerveusement. Miraz lança un regard rapide à celui qui avait parlé. Il n'était pas dupe du piège, mais il devait préserver son image de légitimité.
« Bien au contraire, Seigneur Soupespian, dit-il. C'est dans les temps difficiles et contre les pires individus que nous devons nous montrer les plus droits. »
Tous les Seigneurs semblèrent satisfait de cette réponse, tout particulièrement Soupespian. Morgana retint un sourire. Avec cet allié de fortune, sa mission avait un espoir de réussir.
« Mais je ne vois rien d'honorable à me battre contre une petite fille, continua Miraz, même au nom de la tradition. »
La remarque provoqua quelques sourires. Arthur n'aurait jamais essuyé un refus aussi humiliant, pensa Morgana avec colère, mais Arthur avait failli, et c'était à elle et à Gwen de rattraper ses erreurs.
« Si vous êtes si certain de votre victoire » demanda aussitôt Morgana, « Vous n'avez aucune raison de refuser. Après tout, nous ne parlons pas d'un combat à mort. À moins que vous ne préfériez envoyer votre armée à votre place ? »
Miraz se crispa de colère mais n'eut pas le temps de répondre, car le soldat qui était resté à l'écart prit soudain la parole.
« Mes hommes sont tous prêts à mourir si Sa Majesté décide de refuser. »
« Les nôtres le sont tout autant, répliqua vertement Morgana. Et tous ceux qui n'ont pas eu le temps de nous rejoindre. »
Ce n'étaient pas des menaces en l'air. Ils n'avaient peut-être aucune chance de gagner cette bataille, mais la guerre ne faisait que commencer. Les seigneurs, qui n'avaient que récemment appris que les Albians n'étaient pas éteints, semblèrent réellement effrayés par la menace d'un conflit plus vaste.
« Qui a dit que je refusais, capitaine ? » s'exclama sèchement Miraz qui avait perdu le contrôle des négociations.
Morgana et le capitaine se tournèrent obligeamment vers lui.
« Je veux votre parole que les Albians cesseront toute attaque contre les Telmarins quand j'aurais gagné le duel. »
« Vous avez ma parole, répondit Morgana. Si vous gagnez, nous accepterons la domination telmarine. »
« J'accepte. » dit alors Miraz. « Le duel aura lieu a midi, sur la plaine du Mausolée. »
Morgana s'inclina et quitta la tente, suivie de près par Trumpkin. Ils rejoignirent le géant à l'extérieur et quittèrent le camp sans un regard en arrière.
Morgana s'autorisa alors à respirer.
« Je croyais que vous aviez connu pire... » se moqua gentiment Trumpkin.
Morgana sourit à la répartie.
« J'ai vraiment connu pire, mais c'est la première fois que je négocie du côté de ceux qui sont en tort. »
Le nain hocha la tête.
Gwen et Lancelot les attendaient avec impatience dans la salle de la table de pierre. Morgana commença par demander des nouvelles de Merlin, et vérifia l'état d'Arthur. Il n'y avait rien de nouveau de ce côté-là.
« Alors, la pressa Gwen, est-ce qu'il a accepté ? »
« Oui » répondit-elle.
La jeune fille et Lancelot échangèrent un sourire victorieux, que Morgana n'eut pas le cœur à partager.
« Ça ne va pas ? demanda Gwen. Quelque chose est arrivé ? »
« Non, hésita Morgana. Enfin... Il s'en est fallu de peu. S'il n'y avait pas eu ce seigneur telmarin... »
« Quel seigneur ? » demanda Lancelot avec intérêt.
« Soupespian, répondit Trumpkin. Tu le connais ? »
« Mal, répondit Lancelot. Il n'a qu'une petite terre mais il est très écouté au conseil. Pourquoi voudrait-il que Miraz accepte un duel qui peut remettre en cause leur victoire ? »
« Vous pensez qu'il pourrait être de notre côté ? » demanda Gwen.
« Cela m'étonnerait beaucoup, rétorqua Trumpkin. Il déteste les Albians, comme tous les autres. »
« Mais il doit savoir que Miraz a tué Caspian, dit alors Morgana. Lancelot, que ce passe-t-il si l'un des champion est tué pendant le duel ? »
« Je... ce n'est jamais arrivé, réfléchit le garçon. J'imagine que le duel est déclaré nul ? »
« Et qui succédera à Miraz s'il meurt aujourd'hui ? »
« Et bien, son fils, à sa majorité. En attendant, le Conseil devra choisir un régent. »
« Tu penses qu'il veut se débarrasser de Miraz ? » demanda Gwen.
« Ce ne serait pas la première fois qu'un Telmarin nous fait porter le chapeau, commenta Trumpkin. Et comme ça son copain le capitaine pourrait prendre la tête de l'armée et nous écraser dans la foulée. »
La possibilité les laissa songeur. « Quand a lieu le duel ? » demanda Gwen.
« À midi. »
