Chapitre 13 : Charn

Merlin avait chevauché tout l'après-midi et une partie de la nuit. Quand il arriva au lac, il descendit de son cheval et attacha les rênes à une branche basse. Entre deux nuages, un mince croissant de lune se reflétait dans l'eau.

« Je suis là, appela-t-il en regardant vers le ciel. Montrez-vous, j'ai besoin de votre aide ! »

Il entendit le battement des ailes du dragon avant de le voir. La créature plongea vers lui et atterrit en douceur à quelques pas. Comme Merlin s'en souvenait, il irradiait de lumière et était parfaitement visible même dans le noir.

« Je suis là. » dit le dragon.

« Pourquoi m'avez-vous fait venir ? demanda Merlin. Je vous en supplie dites-moi que c'est pour aider Arthur. Il est plongé dans un sommeil dont il ne peut sortir. Et Miraz attaquera bientôt le Mausolée, j'ai besoin de votre aide. »

« Doucement, répondit la créature. Oui, je sais comment réveiller Arthur, mais c'est pour autre chose que je t'ai fait venir. »

Merlin essaya de contenir tant bien que mal son impatience.

« Que voulez-vous que je fasse ? » demanda Merlin.

« Aujourd'hui, votre ami le nain noir a presque réussi à ramener la Sorcière Blanche dans notre monde et à lui redonner ses pouvoirs. Cela ne doit jamais se reproduire. Tu vas y mettre un terme. »

« Comment ? »

« Je veux que tu ailles à Charn, le monde d'origine de la Sorcière. L'esprit d'Arthur y est prisonnier. Tu le trouveras là-bas, probablement dans les jardins. »

« À quoi ressemblera l'esprit d'Arthur ? » demanda Merlin.

Le dragon hocha la tête en silence.

« Tu le reconnaîtra très vite, répondit patiemment le dragon. Et ne t'inquiète pas. L'esprit te reconnaîtra également et viendra de lui même vers toi. »

Le dragon attendit que Merlin acquiesce, avant de reprendre.

« Quand tu l'auras retrouvé, et pas avant, c'est très important, tu chercheras la salle du trône. Tu trouveras, sur une petite colonne, une cloche dorée. Tu verseras une goutte de ton élixir dessus, et tu repartiras d'où tu es venu avec l'esprit d'Arthur. »

Merlin hocha la tête en signe de compréhension.

« Je n'ai pas terminé, poursuivit le dragon. Quand tu seras sur place, tu ne devras toucher à rien, surtout pas la cloche. Tu dois ramener l'esprit d'Arthur, et rien d'autre, tu m'entends ? Absolument rien d'autre. »

« C'est compris dit Merlin. Je trouve Arthur, je verse une goutte sur le sol, et je reviens directement. Je ne touche à rien. »

« Fais m'en la promesse, demanda le dragon. »

Merlin brûlait d'envie d'en savoir plus, mais le dragon n'avait pas l'air de vouloir partager plus d'informations, alors il promit.

« Comment vais-je me rendre dans le monde de la Sorcière ? demanda-t-il ensuite. Allez-vous me faire passer par le bois d'entre les mondes ? »

Le dragon secoua la tête.

« Non, jeune roi, il existe un moyen bien plus simple. »

Et il s'écarta de quelques pas, révélant le lac derrière lui.

« La Sorcière avait construit son château sur un passage, dit-il, le lac te mènera directement là où tu veux aller. »

Merlin fit quelque pas vers l'eau du lac. Dans la nuit, elle était noire comme l'encre.

Il posa un pied dans l'eau, puis l'autre. Elle n'était pas froide. À vrai dire, il sentait à peine la différence entre l'eau et l'air. Il avança. Sous ses pieds, la pente était forte, et en quelques pas il fut immergé jusqu'au cou. Il avança encore, et sa tête passa sous l'eau. Prit d'une sensation étrange, il ouvrit la bouche. Il sentit des bulles de s'échapper de son nez. Il pouvait respirer sous l'eau. Étonné, il ouvrit les yeux, et fut surpris là encore. D'abord parce que l'eau ne lui piquait pas les yeux comme c'est le cas habituellement, et ensuite parce qu'il pouvait y voir, alors qu'il n'y avait aucune lumière à a surface. Mais contrairement à ce à quoi il s'attendait, il ne vit pas le fond du lac, ni plantes aquatiques, ni rochers, ni poissons. Autour de lui, les eaux paraissaient sans fin ni fond. Et juste sous ses pieds, là où il s'était attendu à du sable vaseux, il y avait un escalier. Un escalier étroit qui s'enfonçaient tout droit dans les profondeurs du lac. Il pouvait voir une vingtaine de marche peut-être devant lui, mais après, l'escalier semblait se fondre avec l'eau dans la semi obscurité.

Il commença à descendre les marches. Plus il descendait et moins la pression de l'eau se faisait sentir. Ses mouvements devenait plus facile, et bientôt, plus aucune petite bulle ne s'échappa de son nez. Il continua d'avancer, et autour de lui la luminosité baissait. Il ne savait plus à quelle hauteur était la surface du lac désormais. Peu à peu, il avait l'impression que l'eau se changeait en une espèce de brouillard opaque qui lui dissimulait les marches devant lui. Il continua de descendre à l'aveuglette, longtemps, et à un moment le bruit de ses pas dans l'escalier se mit à résonner. Malgré l'obscurité, Merlin sentit qu'il y avait des murs autour de lui. Il descendit encore, et bientôt il aperçut une lueur en contrebas. C'était une porte ouverte en bas des escaliers.

Une fois dehors, Merlin vit qu'il se trouvait au pied d'une tour dans la cour d'un château majestueux, mais il n'y avait personne, et l'atmosphère était étrange. D'abord il ne sut pas exactement ce qui le mettait mal à l'aise, mais il se rendit vite compte que tout autour de lui paraissait gris, les murs, le sol, les charrettes et les étals qui semblaient abandonnés. Il n'y avait personne, pas de chiens ou de chevaux dans la cour, pas d'oiseaux dans le ciel, pas de fourmis ou de lézard au sol, pas même de mauvaises herbes au coin des murs. Il n'y avait que le ciel plombé de nuages noirs et rouges. Rien ne vivait ici. Merlin sentit un frisson lui monter dans le dos à cette idée et entreprit de chercher les jardins. Il monta les escaliers d'un des remparts pour avoir une vue d'ensemble. Hors du château et à perte de vue, une ville immense s'étendait, grise, immobile, sans vie. Mais à l'intérieur, cloisonné dans un des bâtiments du palais, il vit une sorte de cour intérieure qui, s'il y avait eu la moindre plante, aurait pu être un jardin. Il descendit du rempart et entra dans le bâtiment.

Après le hall, il arriva vite dans une salle immense qui lui rappela la salle de banquet du château de Camelot. Il y avait une grande table avec une trentaine de personnes, toutes aussi immobiles que les animaux dans la cour. Ils étaient tous magnifiquement vêtus, leurs traits et leurs postures respiraient la noblesse. En particulier une femme en bout de table qui semblait plus grande, plus belle et plus puissante que tous les autres. Merlin était fascinée par elle, mais elle lui rappelait la Sorcière Blanche, et il ne s'approcha pas. Il sursauta par contre, quand il vit une silhouette qu'il n'avait pas distinguée d'abord, parce qu'elle était beaucoup plus petite. C'était un garçon, de peut-être sept ou huit ans, aussi majestueux et noble que les autres personnages de la table, qui siégeait à côté de la grande femme. Mais contrairement aux autres, son regard fixe et bleu était tourné vers Merlin, qui resta longtemps à le regarder de peur qu'il ne se mette à bouger. Il se rassura en voyant que l'enfant ne le suivait pas du regard quand il changeait de place. Il n'était pas plus vivant que les autres.

Un peu plus loin, il reconnut immédiatement ce dont le dragon avait parlé : une petite colonne qui lui arrivait au buste, et sur la colonne un arceau, et suspendue à l'arceau, une cloche dorée. À côté était posé un petit marteau du même métal, qui servait probablement à frapper la cloche. Au-dessous, gravé sur la colonne, il y avait des mots dans une langue que Merlin ne connaissait pas mais qu'étrangement il arrivait à comprendre.

Choisis, intrépide étranger

Frappe la cloche et brave le danger,

Ou imagine à en devenir fou,

Ce qui serait advenu si tu avait frappé un coup.

Bien essayé, se dit Merlin en se redressant, mais il avait autre chose à faire et le piège lui semblait bien trop gros.

Il traversa plusieurs salles vides, et un couloir qui le conduisit jusqu'au jardin. Il n'y avait rien, rien que de la terre et des allées pavées, à part, de temps à autre, un pied de rosier mort et noirci, un buisson sec et déraciné. Au centre, au croisement de deux allées de pierre, il y avait une fontaine asséchée. Et là se trouvait quelque chose de remarquable. Un papillon bleu virevoltait autour de la fontaine. Merlin sourit, profondément joyeux de trouver enfin de la vie et de la couleur dans ce monde affreusement morne. Quand Merlin fixait l'insecte, c'était comme si tout autour s'évanouissait, et quand il détournait légèrement le regard, et il pouvait voir les plantes et les allées et les murs à colonne, mais sa vision était perturbée par ce mouvement qui n'aurait pas du être là. Tout comme lui, le papillon donnait l'impression d'appartenir à une dimension différente.

Il tendit la main et le papillon vint se poser délicatement sur sa paume. Ses ailes brillantes s'abaissèrent jusqu'à toucher sa peau, et le garçon sentit un choc le traverser et ferma les yeux. Quand il les rouvrit, le papillon s'était imprimé sur sa paume comme une image sur les pages d'un livre.

« Rentrons, Arthur. » dit-il doucement.

Il retourna dans le palais et retrouva la colonne avec la cloche. Il ouvrit la fiole et, très délicatement, versa une unique goutte sur la cloche dorée. Il entendit comme un petit grésillement. Devant ses yeux, la cloche se désagrégeait comme sous l'effet d'un acide. Elle disparut en quelques seconde, et après elle, l'arceau et aussi le petit marteau doré. Il ne restait plus rien sur la colonne blanche, et même l'inscription gravée s'effaça.

C'est alors que le sol se mit à trembler. Merlin regarda, effrayé, autour de lui. De la poussière tombait du plafond. Le palais allait s'écrouler. Il fallait qu'il sorte d'ici, tout de suite. Il allait se mettre à courir, quand il entendit un cri juste à côté de lui. L'enfant qu'il avait vu tout à l'heure, figé parmi les convives et portant de beaux habits, jetait à présent des regards paniqués dans toutes les directions. Merlin ne prit pas le temps de réfléchir. Au-dessus d'eux, le plafond craquait. Il courut jusqu'à lui, lui attrapa la main. Un énorme morceaux de pierre s'écroula juste sous leurs yeux et fracassa la table. Merlin se mit à courir sans lâcher prise et l'enfant le suivit aussi vite que ses jambes lui permettaient sans poser de questions. Ils atteignirent la cour de justesse et ne se retournèrent pas quand ils entendirent le bâtiment s'écrouler derrière eux. Dehors, les remparts étaient déjà tombés, et de grandes crevasses s'ouvraient avec fracas dans la ville alentours. Après le silence de mort, le vacarme était terrifiant, et un grondement assourdissant résonnait dans le ciel éventré qui vomissait ses nuages rouges et noirs. Le monde était en train de s'effondrer sur lui-même.

Heureusement, la tour par laquelle il était arrivé était encore debout. Merlin et l'enfant s'y engouffrèrent, et commencèrent à monter les escaliers. Merlin, déjà essoufflé, respirait aussi fort qu'il le pouvait, mais il ne s'arrêta pas, et s'obligea même à aller plus vite encore, sautant deux à trois marche à chaque pas. Il tenait d'une main l'enfant qu'il traînait derrière lui, et gardait l'autre poing fermé pour protéger l'image du papillon. Quand l'enfant trébucha et que Merlin dut se retourner pour l'aider, son sang se glaça. En bas, la porte avait disparu, et l'escalier commençait à s'écrouler. Il releva son compagnon aussi vite qu'il put et continua sa course. Déjà ils entraient dans la brume dense et moite qu'il avait traversée, mais ils entendaient toujours les marches s'effriter derrière eux, et le bruit se rapprochait. Autour d'eux le brouillard devenait de plus en plus épais, de plus en plus liquide, mais ce n'était pas encore l'eau du lac, il fallait qu'ils l'atteignent, qu'ils aillent plus vite ou bien ils seraient rattrapés.

Soudain, la marche sur laquelle Merlin venait de poser le pied lâcha, et il crut qu'il était trop tard. Mais il sentit le brouillard qui ralentissait sa chute, et se mit à battre des pieds et des bras pour remonter. Il sentait la petite main de l'enfant dans la sienne, et ensemble ils se mirent à nager vers le haut. La brume devenait peu à peu réellement liquide, et Merlin sentit soudain qu'il manquait d'air. Il lutta comme il put pour ne pas ouvrir la bouche, et continua de nager de toutes ses forces vers la surface. L'eau devenait de plus en plus claire au-dessus d'eux, et bientôt Merlin reconnu la lumière de l'aube. Mais il était gêné dans ses mouvements par la main de l'enfant. Seul, il pourrait rejoindre le bord du lac sans problème, mais il n'était pas sûr que l'enfant puisse en faire autant. Il y eut quelques secondes terrifiantes où Merlin crut qu'il allait devoir choisir entre lâcher la main du garçon et se noyer, mais enfin, après un ultime effort, leurs têtes émergèrent à la surface, et ils purent respirer.

Ils rejoignirent lentement le bord du lac et s'écroulèrent sur le sable, crachant et toussant l'eau qui était rentrée dans leurs poumons.

Le soleil se levait, et le lac étincelait comme un miroir au milieu des montagnes. Sa surface était si paisible que le paysage se reflétait dedans à l'identique, si l'on ne faisait pas attention, on avait presque l'impression de voir des îles flotter dans le ciel. Cela ne dura qu'un instant, mais Merlin vit la tête d'une naïade émerger de l'eau, croiser son regard et replonger sous la surface. Il posa la tête sur le sable, et leva sa main. L'image du papillon était toujours là, aussi nette qu'avant.

Tout près, l'enfant essayait de retrouver son souffle.

« Merci de m'avoir sauvé » dit-il quand il eut retrouvé une respiration presque normale.

« De rien, répondit Merlin dont la gorge brûlait encore. Je ne connais même pas ton nom... »

« Je m'appelle Mordred, dit l'enfant. Héritier du royaume de Charn. »

« Moi c'est Merlin. »

Ils n'eurent à peine le temps de se relever qu'un rugissement terrible retentit au-dessus d'eux.

Merlin leva les yeux et le grand dragon atterrit au bord du lac. Il se redressa et sentit Mordred se cacher dans son dos.

« Tu n'avais qu'une consigne, Merlin, rugit la créature. Ne rien ramener d'autre que l'esprit d'Arthur ! »

Merlin était épuisé, et il se sentait complètement impuissant contre la colère du dragon.

« Je n'avais pas le choix, dit-il d'une voix désespérée. Il était en danger, je ne pouvais pas l'abandonner là-bas ! »

Le regard du dragon s'adoucit.

« Bien évidemment, tu ne pouvais pas... Mais cela reste une erreur. L'enfant ne devrait pas être ici, il ne vient pas de ce monde. »

« Moi non plus je ne suis pas d'ici, gémit Merlin, quelle différence est-ce que ça fait ? »

« Une différence plus grave que ce que ne tu peux t'imaginer, répondit le dragon. Mais ce qui est fait est fait. »

Et comme le dragon avait replié ses ailes et semblait s'être calmé, Merlin s'autorisa à se détendre et s'écarta légèrement de Mordred. L'enfant était pâle, mais on pouvait lire la terreur dans son regard. Merlin n'était pas rassuré non plus. Au fond, il ne savait pas de quoi était capable le dragon. Et s'il avait la conviction intime que lui-même ne risquait rien en sa présence, il se rendait compte que cela ne valait peut-être pas pour tout le monde.

« Je l'emmène avec moi au mausolée. » annonça Merlin.

Et il comprit immédiatement qu'il ne pourrait pas. Il n'avait pas de temps à perdre, et son cheval était déjà fatigué, un poids supplémentaire le retarderait. D'ailleurs le cheval de Merlin, qui n'avait même pas fait un pas de côté face au dragon un peu plus tôt, soufflait et tapait du sabot depuis que Mordred était sorti de l'eau.

« Tu sais bien que tu ne peux pas. » dit le dragon.

Merlin se tourna vers Mordred.

« Ne me laisse pas seul avec lui. » murmura l'enfant dont les yeux bleus étaient écarquillés par la peur.

Merlin sentit sa gorge se serrer.

« Tu dois aller réveiller Arthur, rappela le dragon avec une voix impérieuse. Tes amis n'ont aucune chance contre les Telmarins si tu ne les rejoins pas à temps. Tu doit retourner au Mausolée. »

« Je sais ! cria Merlin. Mais uniquement si vous me promettez de ne rien lui faire ! »

Un silence glacé accueilli ses paroles. Merlin sentit la fureur s'allumer dans le regard du dragon, mais il soutînt son regard.

« Tu ne le feras pas, dit la créature d'une voix dangereusement sourde. Tu ne va pas mettre la vie de tes amis en jeu pour ce garçon. »

« Vous voulez vérifier ? » demanda Merlin.

Le dragon le fixa pendant quelques secondes, qui parurent des heures, mais finalement il détourna la tête et poussa un rugissement terrible.

« Je promets de ne lui faire aucun mal, dit-il avec amertume. Tu regretteras de m'avoir forcé un jour. Maintenant va retrouver Arthur. »

Et il s'envola pour disparaître derrière les montagnes. Merlin s'agenouilla aussitôt auprès de Mordred.

« Il faut vraiment que je reparte. » dit-il.

Mordred acquiesça en silence.

« J'essaierai de revenir te chercher, mais je ne sais pas quand ça sera possible. Tu pourras t'en sortir tout seul ? »

« Je crois, répondit Mordred avec un sourire hésitant. Je me débrouillerai. Encore merci. »

Merlin hocha la tête et alla rejoindre son cheval. Il salua une dernière fois l'enfant et éperonna sa monture.