Chapitre 14 : Le Duel
Dans la pièce du Mausolée qui avait été consacrée à l'armurerie, Lancelot aidait Gwen à mettre son armure.
« Je me demande... » commença-t-elle.
« Oui ? » fit Lancelot en ajustant les liens sur le flan gauche.
Gwen voulait dire : « ce qui arrive dans le vrai monde quand on meurt ici », mais Lancelot n'aurait pas eu la moindre idée de ce qu'elle avait en tête.
« Je me demande ce qui se passera si je perds le duel. »
« C'est impossible, lui répondit Lancelot avec un sourire serein en lui passant son gantelet. Vous êtes la Reine Guinevere la Juste. Vous allez vaincre. »
Gwen sourit et se mordit la lèvre.
« Après tout ce qui s'est passé, tu continues à parler comme si nous étions des héros. »
« Mais vous l'êtes. » répliqua Lancelot.
Gwen baissa les yeux vers son chevalier, qui la regardait d'un regard si franc qu'elle se sentit soudain vulnérable.
« Vous êtes un héros, lui dit-il. Vous combattez avec bravoure et noblesse, vos conseils et vos décisions sont toujours justes et bons, et vous... »
Il rougit et baissa les yeux.
« J'espère que Merlin rentrera à temps. » dit-il.
Gwen remarqua le changement de sujet, mais n'avait pas le cœur à le taquiner là-dessus.
« Nous pouvons lui faire confiance, dit-elle. Il a toujours été prêt à donner sa vie pour nous. »
Lancelot hocha la tête d'un air confiant.
« J'ai bientôt finit, dit-il alors, il ne manquera plus que le casque, l'épée et l'écu. »
Gwen hésita un instant, puis se tourna vers le chevalier.
« J'ai besoin d'un conseil, dit-elle. J'ai songé à prendre l'écu d'Arthur et Excalibur pour affronter Miraz. Ces armes sont faites pour défendre Albion, et comme Arthur n'est pas en état de les porter, je... »
Elle passa une main gantée sur sa nuque. Le contact froid de l'acier la fit frissonner, et elle détourna le regard, craignant que ses paroles ne changent l'opinion que Lancelot avait d'elle. Le jeune homme s'inclina.
« Vous savez mieux que moi ce qui est juste, votre majesté. »
La jeune fille hocha la tête, et se dirigea vers le mur où avaient été entreposés l'armure, l'épée et l'écu d'Arthur. Elle prit alors le casque de ses deux mains et le posa sur sa tête. Il n'était pas exactement à sa taille, mais il n'obstruait pas sa vision. Elle plaça ses cheveux de telle sorte qu'ils comblent les espaces un peu trop grands. Puis elle prit le bouclier dans sa main droite, et l'épée dans sa main gauche. Elle était prête à défendre Albion.
« Si Arthur te voyait... » lui dit Morgana à l'oreille alors qu'elles sortaient du Mausolée.
Gwen n'était pas sûr de comment la phrase était sensée se terminer. Arthur aurait-il été fier ou bien en colère de la voir ainsi porter ses armes ?
« Si Arthur pouvait me voir, répondit-elle sérieusement, je n'aurais pas besoin de prendre sa place. »
« Ce n'est pas certain, répondit Morgana. Qui sait s'il n'aurait pas préféré que ce soit toi qui défende l'honneur et les gens d'Albion ? Après tout, tu es la seule à avoir su garder ton sang froid depuis que nous sommes ici. Arthur n'est peut-être pas digne de porter cet écu pour le moment. N'est-il pas dit qu'il pare tous les coups à condition que le cœur de celui qui le porte soit droit et sans peur ? »
Gwen regarda en bas de la colline. Sa petite armée faisait pâle figure face aux rangées de Telmarins qui étaient alignées en face. Et c'était sans compter leur cavalerie. Et leur catapultes. « Je ne suis pas sans peur. » dit-elle alors à mi voix.
« Oh, je ne parle pas de cette peur là. » dit alors Morgana avec un sourire triste.
Gwen releva sa visière et leva bien haut Excalibur. Son peuple l'acclama avec force cris.
Elle avança jusqu'au point de rendez-vous. Miraz était là, vêtu d'une lourde armure grise. Il était accompagné de trois hommes.
« Miraz est au milieu, indiqua discrètement Morgana. À sa droite, c'est le seigneur Soupespian dont je t'ai parlé, et juste à côté, le capitaine des armées. »
« Et le dernier ? » demanda Gwen.
« Je ne sais pas, il n'était pas présent à la négociation. Probablement un autre officier. »
De son côté, Gwen avait Morgana, Lancelot et Trumpkin. Personne n'avait fait la moindre allusion à l'absence de Merlin et Arthur.
Gwen mit son casque pendant que Morgana et Soupespian récitaient les formalités d'usage. L'homme devant elle faisait au moins trois têtes de plus qu'elle. Il était immense et terrifiant, et... l'expression avait disparu le temps que Gwen cligne des yeux, mais elle aurait presque cru qu'il avait... peur ?
Ils étaient deux.
Elle se mit en garde. Le style telmarin avait l'air un peu différent de ce qu'elle avait appris. Elle s'adapterait. Le combat commença et Gwen n'attendit pas que son adversaire porte le premier coup, elle se jeta en avant. Miraz para de justesse, répliqua aussitôt. L'impact fut absorbé par l'écu de Gwen, mais elle sentit le choc dans son bras et son épaule. Il y avait longtemps qu'elle s'était battu avec un bouclier. Cela datait des tournois de Camelot, la première fois. Les adversaires échangèrent une série de coups rapides et puissants, refusant de laisser du terrain à l'autre, mais incapable d'en prendre pour autant. Bientôt, ils furent obligés de reculer tous les deux pour reprendre leur souffle.
Miraz rattaqua très vite, à coups redoublés, et Gwen paraît, de l'épée et du bouclier, sans avoir le temps de riposter une seule fois. Elle se concentra néanmoins sur les mouvements de son adversaire. Tant qu'elle restait concentrée, qu'elle ne laissait pas de faille dans sa garde et dans sa défense, elle pourrait s'en sortir. Elle avait été presque sonnée par les premiers coups portés sur l'écu, mais plus elle encaissait et mieux elle s'habituait. C'était peut-être magique, mais elle n'en avait cure. L'important, c'était qu'elle se fatiguerait bien moins vite que son opposant qui continuait à s'acharner sur elle. Gwen voyait de plus en plus clair dans ses attaques. Il allait viser à gauche hauteur de gorge. Flan droit. Estoc au centre. La jambe. Le bras. Le cou encore. Poitrine. Poignet, jambe. Là ! Une demi-seconde de décalage et Gwen l'attaquait à l'épaule. Miraz, prit par surprise, eut à peine le temps de lever le bras qui tenait le bouclier, para de justesse, et fut contraint à reculer de trois pas. Gwen visa ensuite le bas de la jambe. L'homme avait l'air fatigué, et économisait ses mouvements, préférant reculer plutôt que d'encaisser les coups de plein fouet. Gwen était bien plus à l'aise à se défendre qu'à attaquer. Elle décida soudain de rompre le rythme et fit deux pas en arrière, en décentrant légèrement sa garde. Une invitation. Miraz ne fonça pas sans réfléchir, malheureusement, et quelques secondes passèrent dans une attente insoutenable. Puis tout alla trop vite. Miraz se jeta sur elle. Plutôt que de parer, elle passa sous son bras et lui porta un coup au dos. L'armure ne céda pas mais son adversaire poussa tout de même un cri de douleur. Il attaqua de nouveau Gwen, du côté de son bouclier. C'était ce qu'elle croyait, mais alors qu'elle allait protéger son flan gauche, Miraz changea sa trajectoire et lui donna un violent coup de bouclier dans la poitrine. Gwen tomba au sol, le souffle coupé. Elle eut à peine le temps de se remettre sur pied que Miraz attaquait. Avait-il compté lui porter des coups à terre ? Gwen n'aurait pas été étonnée d'un manque de fair-play de la part de son opposant, malheureusement, avoir la noblesse de son côté ne lui donnait aucun avantage en combat. Ils échangèrent quelques passes. Gwen tenta elle aussi une feinte, et réussit à le toucher à la jambe. Miraz hurla, et le cri troubla Gwen un instant. Juste un instant, elle eut envie de laisser tomber son arme et d'abandonner le combat. Juste un instant, elle perdit de vue son objectif. Elle était juste en train de lui faire mal. L'écu à son côté devint plus lourd, et quand elle le leva pour parer, l'impact légèrement décentré le fit partir du mauvais côté. Gwen n'avait encore jamais senti quoi que ce soit de semblable à cette déchirure dans son épaule. Miraz s'en aperçut, frappa une seconde fois au même endroit, et la douleur terrible l'aveugla un instant. Elle recula, sentant les larmes monter, de douleur cette fois-ci, et se força à respirer profondément. Miraz et elle étaient à plusieurs pas l'un de l'autre.
Gwen entendit alors un cheval qui arrivait au galop. Elle et Miraz tournèrent la tête un instant. C'était Merlin qui revenait. Gwen se força à reporter son attention à Miraz, malgré l'envie brûlante d'apprendre les nouvelles que rapportait son ami.
« Sa majesté souhaiterait-elle un moment de répit ? » demanda alors Miraz.
Il posait la question de façon à se faire passer pour clément. Gwen n'allait pas disputer là-dessus. Miraz portait tout son poids sur sa bonne jambe et elle savait qu'il était au moins aussi mal en point qu'elle.
« Cinq minutes. » demanda-t-elle.
« Trois ! » répliqua l'usurpateur.
Elle n'avait pas assez d'énergie pour marchander. Trois minutes suffiraient amplement.
Elle attendit deux secondes que Miraz se dirige vers ses témoins, elle ne pouvait pas s'ôter l'impression que si elle tournait le dos en premier, il en profiterait. Puis elle courut vers ses amis. Lancelot et Morgana furent auprès d'elle immédiatement. Le garçon lui passa une main dans le dos pour la soutenir tandis que la jeune fille ôtait son casque et lui passait un linge sur le visage. Quelques secondes plus tard, Merlin sautait de cheval à leur côté.
« Alors ? » demanda Morgana.
« Je vais réveiller Arthur. » répondit le garçon. Gwen s'autorisa un sourire. Au moins une bonne nouvelle. Mais ils avaient tous espéré aussi que le jeune roi revienne avec des renforts. Qu'il revienne avec Aslan.
« As-tu trouvé de l'aide ? » demanda-t-elle.
Merlin secoua la tête. « Il n'y a que nous. »
Gwen ferma les yeux. Ça allait. Ça allait. Elle pouvait s'en sortir seule. Elle en était capable. Elle pouvait le faire.
Elle rouvrit les yeux.
« Arthur est toujours dans la salle de la Table de Pierre, dit-elle. Dès qu'il sera réveillé, Trumpkin vous indiquera vos positions en cas de bataille. »
Merlin hocha la tête et courut à l'intérieur du bâtiment.
« Montre-moi ton épaule » dit alors Morgana.
Gwen bougea le bras, en se mordant pour ne pas crier. Lancelot fit glisser délicatement le bouclier pour libérer son bras.
« Je crois qu'elle est déboîtée, dit Gwen. Tu avais raison. J'ai eu un doute, un instant, et d'un coup l'écu pesait si lourd que j'avais du mal à le soulever. »
« Ça va faire mal, la prévint son amie. Tu ne crois pas que tu vas gagner ? »
Gwen gémit quand elle lui remis son épaule en place, et haleta un moment. Elle ne voulait pas pleurer.
« Je crois, dit-elle avant de remettre son casque, que même si je gagne, les Telmarins ne tiendront pas leur parole. »
Elle se tourna alors vers sa maigre armée, son peuple, leva son bras et retourna vers son adversaire. Au milieu des encouragements, l'écu était redevenu plus léger que jamais.
L'intuition que les Telmarins comptaient tricher fut pour elle un étrange réconfort. Si Miraz avait besoin de préparer un coup bas pour gagner, alors elle ne pouvait tout simplement pas perdre contre lui. Cela paraissait insensé, mais Gwen n'avait jamais été aussi certaine de sa victoire. Voir Merlin revenir et son peuple l'encourager lui avait redonner des forces. Se souvenir de ceux pour qui elle luttait avait ôté au combat tout ce qu'il avait de sale, de laborieux, de bas. Elle combattait pour ce qui était juste. Au fond d'elle-même, elle savait que ce n'était qu'une émotion comme les autres, fragile, éphémère, qui n'avait de sens que pour elle et n'avait rien de magique. Mais c'était un sentiment grisant, et Gwen avait un duel à gagner. Elle ne laissa aucun répit à son adversaire, fendant frappant, toujours plus fort, toujours plus prêt du but. Le temps passait comme si rien n'avait d'importance. Elle était intimement convaincue qu'à un moment ou un autre, elle obtiendrait la victoire. Quand Miraz se retrouva au sol et demanda une trêve, elle ne la lui refusa pas malgré les signes de désaccord de Morgana. Après tout, ne représentaient-ils pas la justice, la noblesse d'âme ? La merci ? Elle savait qu'elle le vaincrait quand même. Elle rejoignit ses amis sans craintes.
« Attention ! »
Gwen ne savait pas qui avait crié, mais elle sentit, plus qu'elle ne comprit, que Miraz l'attaquait dans le dos. Sans le voir, elle fit un pas de côté, du bon côté, par chance, et alors que le combattant essayait de retrouver son équilibre, elle le désarma d'un coup de poignet et l'atteignit à la poitrine. Miraz tomba sur les genoux en la regardant. Il n'y avait pas de peur dans ses yeux, rien qu'une fatigue insondable. Gwen lança un regard vers ses amis, les larmes lui montèrent aux yeux quand elle se rendit compte que Merlin et Arthur avaient rejoint Morgana, Lancelot, et Trumpkin. La tension quitta brusquement son corps, un air plus vif entra dans ses poumons. C'était comme si le ciel s'ouvrait au-dessus de sa tête, comme si ses pieds ne touchaient plus vraiment le sol.
Elle avait gagné.
