Chapitre 15 : La Trahison des Telmarins

Arthur avait mal à la tête. Quand il arriva enfin à ouvrir les yeux, ce fut pour découvrir le visage souriant et bien trop proche de Merlin.

« Qu'est-ce qui s'est passé. » demanda-t-il en se relevant.

Merlin recula et se rassit sur ses talons. La distance était soudain beaucoup plus gérable.

« Quand Morgana a rompu le rituel avec la Sorcière Blanche, tu est tombé dans un sommeil bizarre. Nous ne savions pas comment te réveiller. Mais j'ai trouvé un moyen. »

Et Arthur était très curieux de savoir lequel... En fait non, dans l'immédiat, il avait surtout envie de boire. Merlin lui tendait déjà une gourde, et Arthur s'inquiéta un instant que le garçon soit capable de lire dans ses pensées. Puis il se rappela l'urgence.

« Où sont Morgana et Gwen ? demanda-t-il d'une voix pressante. Où en sont les défenses, et les Telmarins- »

« Du calme, Arthur. » la voix de Merlin était ferme, et peut-être à cause de l'engourdissement du réveil, Arthur se surprit à lui obéir. Mais il devait quand même savoir.

« Combien de temps est-ce que j'ai dormi ? » demanda-t-il.

« Presque deux jours » lui dit Merlin, et avant qu'Arthur n'ait eu le temps de proprement paniquer : « Tout va bien, Lancelot a proposé un plan. »

Et Merlin lui dit alors ce qu'il savait. Morgana avait réussi à convaincre Miraz d'accepter un combat singulier, et Arthur, tout en étant fier de sa cousine, n'en était guère étonné. Il fut plus surpris d'apprendre que c'était Gwen qui combattait en ce moment même l'usurpateur. Arthur se leva, il fallait qu'il la voit, elle et Morgana également, avant que le duel ne se termine. Il fut reconnaissant à Merlin qui lui ramenait déjà son armure.

« Où est Excalibur ? » demanda-t-il en voyant l'épée toute simple que Merlin avait ramené.

Le garçon fit une grimace embarrassée.

« Ne te mets pas en colère, dit Merlin, c'est Gwen qui l'a, et ton écu aussi. Elle les a empruntés pour mieux défendre Albion. »

Arthur aurait pu être vexé. Mais la colère ne lui avait rien apporté de bon depuis qu'ils étaient revenus ici. Il repensa à sa discussion avec Gwen juste avant l'affrontement avec les sbires de la Sorcière. Elle était venue le voir et l'avait remis à sa place. Il n'avait fait que des erreurs. Il s'était laissé aveugler. Il avait refusé d'écouter. Et il avait causé la mort de beaucoup de soldats.

« Elle est plus digne de les porter que moi. » dit-il dans un souffle.

Il attrapa une épée au hasard et suivit Merlin hors du Mausolée.

Arthur ne se laissa pas effrayer par la taille de l'armée des Telmarins dans la plaine. D'abord, Gwen pouvait gagner ce combat, elle allait le faire, et ensuite, même si la bataille s'avérait inévitable, il faisait confiance à Morgana pour avoir une stratégie. Et enfin, Merlin était toujours capable de les surprendre en sortant un nouveau miracle de ses poches. Il aurait aimé l'avoir compris plus tôt. Peut-être ne les aurait-il pas déçus, si seulement il n'avait pas voulu avoir le contrôle sur tout. Il dissimula son appréhension en les rejoignant. Morgana poussa un soupir de soulagement et lui serra la main, Trumpkin s'inclina légèrement et quand il se tourna vers Lancelot... Arthur n'était pas certain de pouvoir pardonner son mensonge, mais à côté de tout ce que le jeune homme avait fait, à côté de ses propres erreurs, la trahison semblait bien dérisoire. Arthur hocha la tête silencieusement. Il avait eu tort. Lancelot sembla comprendre, et reporta immédiatement son regard vers les duel. Arthur l'imita, et en eut le souffle coupé. Gwen était magnifique. Elle dominait complètement son adversaire, portant ses coups comme si Excalibur et l'écu ne pesaient pas plus lourd qu'une plume, et Arthur était bien placé pour savoir que ce n'était pas le cas. Chacun de ses gestes, chacun de ses mouvements étaient ample, souple, aisé. Elle irradiait la force, et Arthur se dit qu'il préférait de loin qu'elle soit celle qui affronte Miraz, et qu'elle était sans aucun doute la meilleure d'entre eux.

Lui aussi fut tenté de crier sa frustration quand Miraz demanda la trêve. Et quelques secondes plus tard, Merlin criait parce qu'il attaquait Gwen dans le dos. Sa réaction fut si rapide, si efficace, l'usurpateur ne pouvait pas faire autrement qu'accepter sa défaite. Gwen se tourna vers eux et son visage rayonnait. Elle avait réussi, elle les avait tous sauvés. Arthur souriait au moins autant que cet idiot de Merlin, et s'aperçut trop tard du drame qui se tramait. Un des seigneurs telmarins s'étaient avancé pour aider l'usurpateur à se relever. Il y eut un flash rouge. La couleur des empennages de leur flèches. Arthur la vit, mais n'eut pas le temps de réagir. Lancelot, lui s'était mis à courir, aussi vite qu'il le pouvait. Mais il ne put rien empêcher. Miraz s'écroula de nouveau, dans les bras du jeune homme, la flèche au côté, alors que le seigneur criait à la tricherie en pointant du doigt les archers Albians.

« Mais elle a gagné, murmura Merlin, il ne peuvent pas... Tout le monde l'a vu... »

Les deux autre témoins de Miraz entrèrent dans le mensonge sans broncher, enfourchèrent leur montures et galopèrent vers leur cavalerie.

« Ils avaient planifié ça depuis le début, siffla Arthur entre ses dents. »

« Evidemment qu'ils avaient prévu, répondit Morgana sur le même ton, je suis juste soulagée qu'ils aient décidé de le tuer lui plutôt que Gwen. »

Elle leva alors un bras et Gwen souffla dans sa trompe.

« Tu as un plan ? » demanda Arthur.

« J'ai toujours un plan. J'espère juste qu'il va fonctionner. Merlin ! À l'intérieur ! »

« Mais- »

« Maintenant ! »

Arthur sortit son épée de son fourreau. Il avait Morgana à sa gauche, Gwen à sa droite, Trumpkin et Lancelot aux extrémités.

« Qu'est-ce qu'on attend ? » demanda Arthur.

« On attend qu'ils donnent l'ordre aux catapultes de tirer. »

Et ils attendirent. Cela parut une éternité à Arthur.

« Très bien, dit alors Morgana, repli dans le mausolée. »

« Il ne vont pas utiliser leurs catapultes ? » demanda Arthur.

« Elles sont hors d'usage, fut la réponse. J'ai envoyé les souris saboter tous les cordages. »

Au même moment, Reepicheep sortait d'une touche d'herbe, suivi d'une vingtaine de souris et de petits rongeurs.

« Merci, soldats, lui dit Gwen. »

« Et bien, répondit la souris en inclinant la tête, j'aurais sans doute préféré utiliser mon épée plutôt que mes dents, mais vos ordres ont été obéis. »

« Ne t'inquiète pas, répondis Morgana, tu vas avoir toutes les occasions de croiser du Telmarin. »

En face, les Seigneurs semblaient dans la plus grande confusion.

« Qui est aux commandes maintenant que Miraz est mort ? » demanda Arthur.

« Le Seigneur Soupespian, celui qui l'a assassiné. »

Il y eut un mouvement, et soudain la cavalerie ennemie s'élança vers eux.

Morgana fit un signe de la main et Lancelot et Gwen partirent en arrière.

« Et maintenant ? » demanda Arthur alors que leur armée les rejoignait.

Morgana lui expliqua son plan. Une partie de leur armée, dirigée par Gwen et Lancelot, allait faire s'effondrer les souterrains sous la plaine juste avant que la cavalerie ne les atteigne, pour les obliger à se défendre à pied et sur deux fronts. Leur archers auraient sans doute le temps de tirer deux ou trois salves avant que les cavaliers ne parviennent seulement à se remettre sur leur pieds. Ils avaient moyen d'annihiler toute la cavalerie avant que l'infanterie n'arrivent jusqu'à eux. Ensuite, ils se replieraient au Mausolée et se prépareraient pour un siège. C'était une bonne stratégie, et Arthur le fit remarquer.

« Pour qui me prends-tu ? » répondis sa cousine avec un sourire.

Mais tout de même, la vague de cavaliers qui arrivait en hurlant avait de quoi inquiéter. Pourvu que leur timing soit impeccable.

Près de lui, sa cousine faisait à mi voix le compte à rebours. Quand elle s'arrêta, rien ne se passa tout d'abord. Puis Arthur sentit le sol trembler sous ses pieds. Soudain les cris de Telmarins devinrent plus effrayés qu'agressifs, et les chevaux commencèrent à hennir de peur. Le sol se dérobait sous leurs sabots. Arthur vit la plaine s'effondrer dans un fracas assourdissant. Morgana hurla un ordre, et au-dessus d'eux une centaines de flèches filèrent en sifflant vers le chaos.

« Ton épée, Arthur » dit Morgana alors que leurs archers lançaient une deuxième salve.

Arthur dégaina et suivit de leur armée, ils s'avancèrent vers le gouffre, au-dessus duquel le nuage de poussière commençait à peine à se dissiper. Cinq mètres plus bas, une centaine d'homme et de chevaux, emmêlés, ensanglantés, agonisants. Mais certains s'en étaient tirés indemnes, et ceux-là étaient déjà en train d'escalader les bords instables. Les premiers furent arrêtés par une nouvelle volée de flèches, mais furent aussitôt remplacés par d'autres. Arthur commença à frapper ceux qui parvenaient à se hisser hors du gouffre. Il ressentit d'abord un profond dégoût envers lui-même. Il s'en voulait d'attaquer ainsi des hommes qui se retrouvaient sans défense. Combien aurait-il donné, à cet instant, pour une bataille plus égale, un combat où ils auraient pu vaincre par leur seule valeur guerrière, où ils ne seraient pas forcés de recourir à la ruse et aux pièges de sa cousine pour survivre. Combien aurait-il donné pour ne pas avoir à achever ces malheureux. Il s'accrocha à l'idée que les Telmarins avaient triché, qu'ils avaient eu leur chance de combattre à la loyale et qu'il l'avait gâchée. Et quand il fut rattrapé par la pensée que les soldats n'étaient pas responsables des fautes de leurs seigneurs, il se rappela que c'étaient les Telmarins ou eux. Puis, alors que les soldats se firent de plus en plus nombreux à s'extirper de l'éboulement, qu'il se retrouva à croiser le fer, et non plus à trancher dans le vif, l'excitation du combat reprit le dessus et il arrêta de penser. Avec le détachement de Gwen et Lancelot de l'autre côté, il ne leur fallut pas très longtemps pour défaire la cavalerie toute entière. Morgana ordonna alors le repli des troupes. Combattre la terrible infanterie Telmarine de front, c'était courir au désastre. Arthur et elle restèrent dans la plaine pour attendre le retour de leurs soldats. Ils en virent passer quelques uns, mais trop peu nombreux pour que tout se soit bien passé.

« Où sont Gwen et Lancelot ? » demanda Arthur avec inquiétude.

« Ils se sont retrouvés acculés dans les décombres par l'infanterie. » lui répondit un minotaure qui filait vers le Mausolée.

À ce moment, la trompe de Gwen résonna sur le chant de bataille. Il échangea un regard paniqué avec Morgana. Hors de question de les abandonner.

Gwen échangea un regard avec Lancelot. Ils étaient encerclés. Ils n'avaient aucun moyen de retraite, et ils étaient peu nombreux. Ils pourraient tenir quelques minutes, peut-être, mais pour un ennemi qui tombait il y en avait dix qui arrivaient, et elle était si fatiguée...

« Arthur et Morgana ne vont pas nous laisser. » lui assura Lancelot dans son dos.

Gwen n'en doutait pas. Mais arriveraient-ils à temps ? Et connaissaient-ils seulement leur situation ? Elle repoussa l'assaut de deux Telmarins en cherchant sa trompe à sa ceinture. Quand elle l'eut trouvée, elle souffla dedans aussi fort qu'elle put. Elle avait besoin d'aide, Arthur, Morgana, Merlin, peut importait qui. Elle avait donné tout ce qu'elle avait, elle avait désespérément besoin d'aide. Elle ne vit pas venir un coup d'épée qui heureusement rebondit sur son armure mais dont la force la fit tomber. Le soldats qui l'avait attaqué fut aussitôt mit à terre par un faune. Lancelot était à côté d'elle la seconde suivante.

« Majesté, demanda le faune, vous allez bien ? »

Gwen hocha la tête et se remit sur pied. Le nombre d'attaquant avait-il réellement doublé en si peu de temps ? Elle se jeta de nouveau dans la bataille.

Soudain, du plus profond de la forêt se mis à résonner un grondement. Une réponse à l'appel au secours de Gwen. Tous les combattants s'arrêtèrent et Gwen tourna la tête vers l'Est, d'où venait le cri. Un lion sortit de derrière les arbres.