Chapitre 16 : Les Esprits des Arbres
Merlin était sorti par une des ouvertures au sommet du mausolée pour rejoindre les archers et observer la bataille. Il avait pu admirer une nouvelle fois les talents de stratège de son amie, tout en se désolant du nombre de personnes qui mourraient aujourd'hui à cause de la tricherie des seigneurs. Il ne s'attendait pas plus qu'un autre au rugissement qui répondit à l'appel désespéré de Gwen. Quand Aslan sortit de sous les arbres, il sut qu'enfin, les difficultés étaient derrière eux. Le champ de bataille s'était pétrifié, et toutes les têtes étaient tournées vers le Lion. Aslan s'avança avec grâce et majesté, et Merlin se demanda s'il n'était pas plus grand que dans ses souvenirs. Peu à peu le silence se changea en un murmure qui semblait provenir de toute la forêt à la fois. Les feuilles bruissaient, le vent soufflait plus fort, les oiseaux s'envolaient par nuées d'un peu partout, et soudain, tout autour de la plaine, apparurent les dryades, les esprits de arbres. Merlin trouvait qu'elle faisaient partie des plus belles créatures d'Albion, mais il devinait que, pour un Telmarin, elles devaient être terrifiantes. Certains soldats se mirent à pousser des cris et tentèrent de s'enfuir. Mais ceux qui s'approchaient du bois furent aussitôt désarmés par les esprits. Ne restait que la route qui retournait vers le pont, et quand les arbres eux-mêmes commencèrent à bouger, en faisant craquer leur écorce comme après un long sommeil, que les dryades envahirent la plaine, et qu'Aslan, avec un sourire carnassier, rugit une seconde fois, ce fut l'armée entière qui, prise d'une soudaine terreur, se mit à fuir le champ de bataille laissant armes et machines sur place.
Merlin, euphorique, descendit rejoindre Arthur, Morgana, Gwen et Lancelot, qui poussaient des cris de joie au milieu des Albians en liesse. Il constata avec soulagement qu'ils étaient tous sains et saufs, et quand il arriva à leur hauteur, ils se jetèrent quasiment sur lui, leurs visages rayonnants de joie. Ils se rendirent alors compte que le Lion venait vers eux. Les cinq enfants s'agenouillèrent. Le Lion attendit un moment avant de leur demander de se relever. Nul n'osait parler. Arthur et Morgana n'avaient pas l'air très fiers, et Lancelot semblait trop estomaqué pour dire quoi que ce soit. Le pauvre garçon n'avait même pas osé se relever quand on lui en avait donné la permission. Aslan s'approcha d'abord de Gwen, qui rayonnait.
« Guinevere. »
« Je suis heureuse de vous revoir. » dit-elle avec un sourire radieux.
Le Lion avança la tête vers elle et elle posa ses deux mains sur son museau. Et était-ce bien un ronronnement que Merlin venait d'entendre ?
« Moi aussi, mon enfant. Pourquoi n'es-tu pas venue me trouver quand tu en avais l'occasion ? »
« Je n'ai pas été très courageuse, alors » dit-elle.
« Mais il me semble que tu t'es rattrapée depuis. » répondit-il en riant.
C'était une façon de voir la chose. Merlin n'aurait pas su où se mettre à la place de la jeune fille, mais Gwen semblait tranquille, sûre d'elle.
« Morgana. » appela alors le Lion.
« Aslan. » dit la jeune fille en faisant un signe de tête respectueux.
« Tu as eu raison dans tes prédictions, et tu n'as pas flanché même quand on ne t'as pas écouté. Mais tu as cru pouvoir te sortir seule d'une situation qui te dépassait, tu es allée chercher une solution au mauvais endroit, et tu as mis Albion en danger. »
« J'en suis consciente. » dit-elle.
Le Lion hocha la tête en silence et fit un pas vers Arthur. Le garçon s'inclina bas.
« Beaucoup sont morts et beaucoup ont souffert par ta faute, Arthur. »
Ses yeux étaient bienveillant et sa voix douce. Cela rendait le jugement plus terrible encore. Merlin en avait beaucoup voulu à Arthur, pour tout ce qui s'était passé, et surtout pour Béruna, mais en cet instant il n'éprouvait pour lui que de la compassion.
« Je sais. » dit Arthur.
« Et sais-tu pourquoi ? » demanda Aslan.
Arthur garda les yeux baissés.
« Parce que je n'ai pas tenu compte des avis des autres. J'ai pensé que j'étais le meilleur, que je pouvais tout décider seul. Et je me suis entêté. »
« C'est une belle preuve d'humilité de le reconnaître. » dit alors Aslan. « Je compte sur toi pour poursuivre sur cette voix. »
Et il se dirigea ensuite vers Lancelot. Le garçon, par crainte ou par révérence, ne s'était même pas relevé et restait à genoux, le visage tourné vers le sol.
« Lancelot. » Aslan était tout aussi bienveillant qu'avec les autres, et peut-être légèrement plus enjoué, comme s'il était heureux de le rencontrer pour la première fois.
« Sache, jeune Telmarin, que je ne goûte guère le mensonge. »
« Oui, Aslan. » répondit Lancelot d'une voix presque imperceptible.
« Mais ta loyauté est exemplaire, et je dois te remercier car sans toi, mon peuple serait encore sous le joug des Telmarins, et la magie d'Albion toujours endormie. »
Comme Lancelot ne savait que répondre, le Lion lui posa une patte sur l'épaule, ce qui l'obligea à relever la tête.
« Lève-toi, héros, chevalier d'Albion. »
Et Lancelot obéit, sous les regards fiers des quatre rois et reines. Puis Aslan tourna la tête vers Merlin, qui à son grand regret n'avait pas été oublié. Le garçon se rendit alors compte que les Albians s'étaient rassemblés tout autour et qu'ils écoutaient avec vénération le discours du Lion depuis tout à l'heure.
« Les arbres te font savoir qu'ils attendent que tu tienne parole. » dit simplement Aslan.
Merlin sourit, avant de voir les regards interloqué de ses amis.
« Je vous expliquerai. » leur promit-il.
Puis Aslan rencontra quelques uns de leurs amis Albians. Il grogna devant Trumpkin avant de lui demander s'il le voyait maintenant, et accepta les saluts de Glenstorm et de Chasseur-de-truffes. Puis on fit appeler Reepicheep, mais la souris était introuvable. Ses camarades la ramenèrent bientôt sur un petit brancard. Merlin se dépêcha de lui administrer son élixir, et elle fut bientôt sur pied. Mais sa queue avait été coupée dans le combat.
« Messire Merlin, demanda-t-elle, est-ce que vous pensez qu'avec une goutte de plus... »
« Ça ne va pas la faire repousser. » répondit Merlin, embêté pour elle.
La souris aperçut alors Aslan, et s'empressa de lui faire la révérence, trébuchant à cause de la perte d'équilibre. Elle voulait renoncer à l'épée, car la queue était l'apanage et la fierté d'une souris soldate, et quand les autres souris de son régiment annoncèrent qu'elle se couperaient leur queue pour ne pas jouir d'un honneur dont leur chef était privé, Aslan poussa un grand rire et rendit sa queue à Reepicheep. Merlin courut ensuite dans le champ de bataille pour guérir tous les blessés, Albians et Telmarins confondus. Quand il eut terminé sa tâche, Aslan prit de nouveau la parole.
« Allons maintenant négocier cette paix avec le reste des Telmarins. »
En effet, l'armée en fuite s'était précipitée vers le fleuve pour rentrer à Béruna, seulement pour trouver le pont détruit par les naïades qui s'étaient elles aussi réveillées. Encerclés par les arbres, incapables de traverser, ils s'étaient installés sur la rive, aux aguets, mais sans rien tenter. C'est ainsi que les Albians les trouvèrent, et ils apprirent que le seigneur Soupespian, celui qui avait assassiner Miraz, avait trouvé la mort en essayant de s'enfuir à la nage. Les deux autres témoins, effrayés par Aslan et résignés quand à leur situation, admirent la tricherie et la part qu'ils y avaient prise. À partir de là, il ne fallut pas beaucoup de négociations de la part de Morgana pour obtenir une reddition complète. Les Telmarins rendirent les armes, et furent très étonnés de la merci de leur ennemis. La plupart, reconnaissants de garder leur vie et leur honneur sauf, acceptèrent sans problème de reconnaître les Rois et Reines d'Albion comme les leurs. Alors, comme le soir commençait à tomber, on fit de grands feux, et les Albians commencèrent à fêter leur victoire.
Merlin était emmitouflé dans une couverture, près d'un des feux de la plaine. Il y avait de la musique, et les Albians dansaient comme à leur habitude. Non loin de lui, Arthur, Gwen et Lancelot s'étaient retrouvé entraînés dans une des farandoles et riaient sans plus pouvoir en finir. De l'autre côté, Reepicheep racontait fièrement ses faits d'armes à des créatures qui faisaient parfois plus de vingt fois sa taille. Il avait perdu Trumpkin et Chasseur-de-truffes de vue, et une dryade était venu lui donner une poignée de fraises des bois. Elles étaient fraîches et sucrées et il n'avait rien mangé d'aussi bon depuis un long moment. Morgana vint s'asseoir avec lui,
« Quelle soirée... dit-il. Tu veux des fraises ? »
La jeune fille accepta avec plaisir.
« Ce n'est pas ce que j'avais imaginé quand je me suis levée ce matin, lui confia-t-elle. Ce n'est pas que j'avais perdu confiance, mais... J'étais persuadée que nous devrions gagner cette bataille par nos seuls moyens. »
« Moi non plus je n'étais pas sûr que les arbres acceptent de nous aider. »
« Alors c'est bien toi qui les a réveillé, demanda Morgana. Aslan a été on ne peut plus vague à ce sujet. »
Merlin ne pensait pas qu'il puisse s'attribuer le réveil des arbres. Il lui raconta sa rencontre avec le léopard et le noisetier.
« Je ne sais pas s'il étaient déjà prêt à nous aider ou si Aslan les a convaincus après. »
Morgana hocha la tête, et hésita avant d'ajouter : « Comment as-tu fais pour réveiller Arthur ? »
Le dragon ne voulait pas qu'on parle de lui. Merlin ne comprenait pas pourquoi, mais il décida de respecter sa demande, d'autant qui'l lui avait désobéit au lac. Mais il décida de raconter une partie de l'histoire.
« Je suis allé là d'où vient la Sorcière. »
Il vit l'ombre de la peur passer sur les traits de son amie.
« L'esprit d'Arthur était enfermé là-bas, je suis allé le chercher et je l'ai ramené jusqu'au Mausolée. »
« Et le... là d'où vient la Sorcière, demanda-t-elle avec appréhension, c'est... on peut s'y rendre... comme ça ? »
« Plus maintenant, la rassura Merlin, tout c'est effondré, j'ai même eu du mal à ressortir. Il ne reste plus rien. »
Ses paroles semblèrent apaiser la jeune fille. Merlin repensa à Mordred qui devait encore être près du lac. Il faudrait qu'il revienne le voir, pour s'assurer qu'il allait bien.
« Attends, dit soudain son amie en relevant la tête. Gwen danse toujours avec Lancelot ? »
Merlin se retourna pour vérifier.
« Oh, elle a un faible pour lui ça ne m'étonne pas. »
« C'est plutôt lui qui a un faible pour elle. » répondit Morgana avec un sourire.
« De quoi est-ce que vous parlez tous les deux. »
C'était Arthur qu'ils n'avaient pas vu arrivé.
« De rien » dit Merlin en échangeant un regard complice avec Morgana.
« Rien du tout. » renchérit-elle.
Et ils firent marcher Arthur jusqu'à ce qu'il s'énerve.
Ils dormirent sous les étoiles, et quand ils se réveillèrent le lendemain, Aslan annonça qu'ils allaient à Béruna. Ils avancèrent lentement, dans l'allégresse. L'armée des Albians et les soldats telmarins qui les suivaient furent bientôt rejoins par d'autres Albians qui peu à peu, sortaient enfin des bois. La nouvelle de retour d'Aslan, de la victoire des Rois et Reines d'antan, de ce jeune Telmarin qui avait pris fait et cause pour le peuple d'Albion, les précédait où qu'ils aillent, dans chaque recoin de la forêt, et dans les villages et les hameaux qui entouraient Béruna. La plupart des Telmarins n'étaient pas très rassurés par la tournure des événements, mais certains d'entre eux, en entendant les cors et les trompettes, sortaient sur le pas de leur porte pour observer leur cortège. Ils avaient plus l'air d'un défilé de parade que d'une armée en marche pour prendre la capitale. Aslan marchait en tête, suivi des cinq enfants montés sur des chevaux et du reste de l'armée. Les soldats chantaient, et au fur et à mesure, les habitants commencèrent à se rassurer. Il y eut des sourires, des visages enjoués, et même quelques vieilles gens qui connaissaient les vieilles histoires qui s'inclinèrent devant le Lion.
Merlin était le seul à ne pas avoir vu la ville au moins une fois. Haute dans la montagne, elle surplombait la vallée, majestueuse, effrayante. Ils franchirent les portes de la ville sans qu'on leur oppose la moindre résistance, et se dirigèrent vers la forteresse. Étonnés par le rassemblement hétéroclite d'humains et de créatures, les citadins sortirent de leur maison, à la fois inquiets pour leur sort et curieux des intentions des nouveaux arrivants. Finalement ce fut toute la ville qui se pressa derrière l'armée. Ils arrivèrent au pont, et les Seigneurs qui avaient survécus à la bataille ordonnèrent qu'on ouvre les portes.
Ainsi fut prise la forteresse de Béruna, dans la joie et la chaleur du plein été, sans verser une seule goutte de sang.
