Chapitre 17 : Guinevere la Juste

Leur premier acte à Béruna fut d'organiser des funérailles dignes de ce nom pour le prince Caspian. À défaut du corps, le docteur Cornelius rassembla ses plus beaux vêtements, son épée et quelques objets qu'il aimait, dont la plupart avait appartenu à son père. Tout cela fut placé dans la crypte du palais, aux côtés de la tombe du roi Caspian le IXème. Le docteur Cornelius dirigea la cérémonie, les enfants étaient triste de mettre en terre ce jeune homme qu'ils n'avaient pas connu. Morgana vit Lancelot pleurer discrètement.

« C'était le seul ami que j'avais, leur raconta-t-il ensuite. De caractère, il vous ressemblait beaucoup. Je suis certain que vous l'auriez tous beaucoup aimé. »

Morgana aurait aimé pouvoir le réconforter, mais elle était incapable de trouver les bons mots, et elle se dit que Gwen ou Merlin ferait cela bien mieux qu'elle.

La prise de Béruna, se rendit-elle compte en se promenant dans le château, était loin de ne faire que des heureux. Même si Miraz s'était montré tyrannique et injuste pendant sa régence, les Telmarins avaient peur d'eux. Malgré la coopération des seigneurs, les Albians continuaient d'inspirer la méfiance. Morgana pouvait comprendre. Quand on avait toujours vécu dans la crainte et la superstition, il n'était guère facile, même avec la meilleure volonté du monde, d'accueillir autant d'étranges créatures à bras ouverts. De leur côtés, les Albians n'étaient pas tout-à-fait prêts à enterrer la hache de guerre. L'invasion de leurs terres et les siècles d'oppression qui avaient suivis pesaient bien trop lourd dans leur cœur, et les Telmarins auraient été naïfs de ne pas craindre des représailles. Morgana fit part de ses inquiétudes à Merlin, Arthur et Gwen le soir-même.

« Tant que nous sommes là, et Aslan avec nous, nous trouveront un moyen de réguler les querelles. Mais il faudra bien repartir un jour et alors qui empêchera les Telmarins et les Albians de se détester, de se battre entre eux ? »

Arthur et Merlin marmonnèrent une vague opposition, peut-être qu'ils ne repartiraient pas cette fois, mais Gwen ne dit rien. Les jeunes filles étaient d'accord. Leurs séjours ici ne serait jamais que temporaires.

« Les Seigneurs ont prêté serment, répondit Arthur, il tiendront leurs promesse, et leur peuple suivra. »

« Je ne parlais pas seulement des Telmarins. » dit Morgana.

Comme Arthur ne semblait pas saisir, Merlin lui expliqua.

« Cela fait mille trois cents ans que les Albians vivent reclus dans les bois, dit-il, ils ont été chassés, persécutés, laissés pour morts. Ils risquent de se mettre en colère si on leur demande de faire la paix du jour au lendemain. »

Morgana y réfléchit jusqu'à tard dans la nuit, allongée dans un grand lit à baldaquin. Gwen et elle avaient pris une chambre d'invités, tandis qu'Arthur et Merlin avaient investi celle de feu le prince Caspian, et Lancelot, en tant que chevalier de l'Ordre du Lion, celle de Soupespian.

Morgana se leva de son lit pour aller regarder par la fenêtre. Gwen bougea dans son lit alors qu'elle passait.

« Je t'ai réveillé ? » demanda Morgana.

« Non, répondis Gwen en se levant à son tour. Je n'arrive pas à dormir non plus. »

Elles ouvrirent les vitres colorées et s'accoudèrent à la pierre de la fenêtre. Dehors, le ciel sans nuage étincelait d'étoiles, et la lune croissante éclairait faiblement les vallées alentours.

« C'était une sacrée aventure. » murmura Morgana.

Gwen ne répondit pas et se rapprocha d'elle jusqu'à ce que leurs épaules se touchent.

« Nous pouvons nous occuper de la paix, maintenant. »

« Oui, répondit enfin Gwen d'une voix sourde. Tant que nous sommes là. »

Morgana ne savait que dire. À la place elle passa une main autour des épaules de son amie. Gwen se tourna alors vers elle avec un sourire timide.

« Allons nous coucher, dit-elle, demain sera une autre longue journée. »

Avant qu'elle n'atteigne complètement son lit, Morgana appela.

« Gwen ? »

« Oui ? » fit la jeune fille en se retournant, ses cheveux bouclés tombant en cascade sur sa chemise brodée.

« Tu as été formidable cette semaine. C'est un honneur d'être ton amie. »

Gwen se figea un instant, avant de hocher la tête et de se glisser dans ses couvertures.

Le lendemain, Gwen passa un long moment en tête à tête avec Aslan, Morgana n'osa pas les déranger. Le Lion continuait de l'intimider et elle savait reconnaître quand une conversation ne la concernait pas. De loin, elle put voir que Gwen gardait la tête baissée et le Lion, qui avait l'air triste lui aussi, lui donnait de temps en temps un petit coup de museau sur l'épaule.

Puis Gwen demanda qu'on réunisse tous les habitants du château dans la grande salle. C'était une pièce gigantesque au plafond très haut. La pierre presque noire qui avait été utilisée pour construire le château assombrissait énormément la salle, et les quatre fenêtres hautes et minces orientaient la seule lumière vers le trône uniquement, ce qui rendait l'atmosphère particulièrement intimidante, très différente de leur château de Camelot dont les pièces autrefois avaient été inondées de lumière.

Plutôt que d'exiger trois trônes supplémentaires, les quatre enfants préférèrent rester debout. Aslan se tenait légèrement en retrait, assis sur ses pattes arrières, contemplant l'assemblée de son air royal. Les Albians étaient presque aussi nombreux que les Telmarins. Trumpkin, Chasseur-de-truffes, Reepicheep et Glenstorm se tenaient à droite du trône avec les Seigneurs, Lancelot et le Précepteur. Gwen s'avança, chercha un peu de courage du côté du Lion et, avec son approbation, elle prit la parole.

« Vous êtes nombreux dans cette salle et je sais que vous ne vous estimez guère. Je sais que certains d'entre vous nous craignent et peut-être même nous haïssent. Mais nous ne sommes pas ici par volonté de destruction. Il n'est pas question pour nous de venger les années d'humiliation et de violence qui ont été perpétrées contre les Albians. Ce qui est fait est fait. Ce qui est passé reste dans le passé. Cette ville et sa forteresse se sont rendues sans verser une seule goutte de sang, et je vous demande à tous de laisser de côté votre rancœur pour ne pas verser le sang à nouveau. »

Des murmures de désapprobation passèrent dans l'assemblée. Morgana put vérifier qu'ils provenaient surtout des Albians.

« Je ne vous demande pas de vous aimer, continua Gwen, pas maintenant. Mais vous êtes deux peuples qui cohabitez dans un même pays, et donc, bon gré mal gré, vous êtes tous frères et sœurs. »

Ce fut autour d'Arthur de s'avancer.

« Vous avez des avis différents, et ce peut être une force. À partir d'aujourd'hui, je déclare que toute personne, Albian ou Telmarin, grand ou petit, noble ou d'humble naissance, pourra donner son avis, et chaque voix aura la même valeur que n'importe quelle autre. Plutôt que quatre trônes, nous ferons installer dans cette salle une grande Table Ronde, ou chacun pourra parler selon son cœur et sera entendu. »

Cette annonce fit chuchoter, cette fois plus parmi les Telmarins. Morgana pensait que les discours étaient finis, mais Merlin toussa d'un air embarrassé, et ses amis se tournèrent vers lui. Il avait les oreilles un peu rouge, il n'avait pas l'habitude de s'adresser à autant de monde.

« Les Telmarins ont abattus des arbres pendant plus de mille ans. Les arbres sont conscients eux aussi, et hébergent les esprits magiques d'Albion, tout comme les ruisseaux et les montagnes. Et je souhaiterai, avec votre approbation à tous, interdire de couper les arbres et aussi la chasse au gibier. »

Morgana fut étonnée de l'intervention, et apparemment n'était pas la seule. Mais Aslan renchérit et aussitôt un silence craintif et respectueux se fit dans la salle.

« Les arbres et les animaux de la forêts font partie de mon peuple comme les centaures, les nains et les humains. Construisez vos maisons sous leur ombre bienveillante, et nourrissez-vous de leurs fruits. »

Quand il eut finit, Gwen convia toute leur assemblée à un grand banquet qui avait lieu sur la place du marché de Béruna. L'atmosphère était beaucoup plus détendue que la veille, tout le monde mangeait debout, et malgré la brise, le soleil brillait fort. Morgana goûta aux fruits et aux légumes de Béruna, et quelques jeunes Telmarins improvisèrent des rondes et des danses qu'elle ne connaissait pas.

L'après-midi, ils se réunirent tous dans la grande salle où une immense table ronde était déjà dressée. Les artisans avaient œuvré vite. Ensemble, ils établirent les lois que devraient désormais suivre Albians et Telmarins, qu'on nommerait sans distinction « les gens d'Albion ».

Cela dura des heures. Aucune loi ne fut adoptée qui ne rencontrait pas un accord unanime. Il y eut de longues discussions et de longs débats, mais à la fin, ils avaient une vingtaine de commandements qui furent baptisés « la loi d'Aslan ».

À la fin de l'assemblée, les enfants étaient épuisés, mais heureux de leur exploit.

« Ainsi, dit Gwen à Morgana alors qu'elles se promenaient toutes les deux dans les couloirs, ils auront de quoi se guider quand nous ne seront plus là. »

À l'entendre, Morgana avait l'impression qu'ils ne resteraient pas longtemps. Mais ils étaient à peine arrivés, ils pouvaient bien espérer une petite décennie comme la dernière fois ? Ils n'avaient aucune raison de repartir maintenant, ce n'était pas comme si leur monde continuait de tourner sans eux.

Le Soleil venait de se lever, quand des cris retentirent dans le château. Un Telmarin et un Satyre s'étaient entre-tués pendant la nuit.

Morgana était atterrée. La cohabitation dégénérait avant même d'avoir commencée. Le double meurtre n'avait pas de témoins, et immédiatement des rumeurs haineuses se répandirent dans toute la ville. Pour les uns, c'était le faune qui avait provoqué le Telmarin, puis attaqué, et l'autre n'avait fait que se défendre. Selon d'autres, le Telmarin avait tendu une embuscade à l'Albian, et un combat à mort s'en était suivi.

On ne pouvait rien y faire. Les discours n'avaient pas suffi. La loi d'Aslan n'avait pas suffi. Et le plus triste, c'était que Morgana l'avait encore vu venir.

Aslan les invita tous à descendre avec lui jusqu'à un vieux saule dans un quartier reculé de la ville. Là, sous les regards de tous, il demanda à Lancelot de parler. C'était un choix plutôt efficace : le Telmarin qui avait sauvé Albion.

« Albian appartient aux Telmarins tout comme il appartient aux Albians. Il n'y a rien que nous ne puissions faire pour y changer quoi que ce soit. Mais pour ceux d'entre nous, Telmarins, qui ne pouvons l'accepter, Aslan peut nous renvoyer dans le pays de nos ancêtres. »

Il y eut des éclats de voix.

« Il n'y a plus rien pour nous là-bas. »

« Nous avons quitté Telmar depuis des années ! »

« Nous ne parlons pas de Telmar, interrompis Aslan. Je parle d'avant. Vos ancêtres étaient des pirates qui sillonnaient les mers en quête de richesse. Ils ont trouvé une île, et l'un des rares passages qui mènent à notre monde. Ils venaient du même monde que nos rois et reines. »

Et alors, sous les yeux de tous, le grand saule se mis à bouger, à tourner et se déplier jusqu'à ce que son tronc se divise en deux et forme une arche au-dessus du sol. C'était un passage vers leur monde, comprit Morgana. Et avoir son monde ainsi, à portée de main, était troublant, et aussi un peu inquiétant. Passer sous l'arche ne posait aucun problème, mais pour revenir...

« Je peux vous ramener sur cette île, dit Aslan, c'est un endroit rêvé pour repartir de zéro. »

« J'accepte votre offre » fit une voix dans la foule. C'était la femme de Miraz, qui portait son nourrisson dans ses bras. Deux Seigneurs s'avancèrent à ses côtés, vers l'arbre. Morgana comprenait parfaitement que l'héritier de Miraz ne pouvait rester à Béruna sans être la proie des rancœurs et de complots.

« Puisque vous avez parlé les premiers, dit Aslan, votre avenir dans ce monde sera des plus glorieux. »

Et il souffla doucement sur leurs visages. Les volontaires, soudain plus grands, plus assurés et plus beaux, avancèrent sous l'arche... et disparurent.

Un frisson d'horreur traversa l'assemblée. C'était effrayant même pour Morgana qui avait pourtant l'habitude de ce genre de magie. Plusieurs voix inquiètes et en colères s'élevèrent de la foule.

« Assassins ! »

« Comment être sûr qu'ils ne nous mènent pas à notre mort ? »

La confiance des premiers n'était pas suffisante pour rassurer les autres. À côté de Morgana, Reepicheep racla sa gorge pour attirer l'attention sur lui.

« Aslan, dit-il, si cela peut en rassurer certains, j'emmène tout de suite une dizaine de mes hommes par ce passage. »

Morgana sourit de la loyale témérité de la souris. Quoi qu'elle dise, elle faisait toujours passer ceux qui la dépassaient en taille pour des couards sans même s'en rendre compte. Et comme elle était la plus petite de tous...

« Je rends hommage à votre courage, capitaine, dit Aslan en riant, mais ce ne sera pas nécessaire. »

« C'est à nous d'y aller. » intervint Gwen.

Le cœur de Morgana se serra. Mais elle ne pouvait pas prétendre qu'elle était surprise.

« Nous venons à peine d'arriver. » s'écria Merlin, les yeux agrandis par la tristesse.

« Il a raison, renchérit Arthur, il reste beaucoup à faire ici, et qui régnera sur Albion, la famille royale n'a plus d'héritiers... »

Aslan sourit, et Trumpkin s'avança avec un petit coffre qui rappela à Morgana ceux de leur couronnement.

« Nous avons parmi nous le meilleur candidat possible. » dit le Lion.

« Chevalier Lancelot. » appela Gwen.

Le jeune homme tourna soudain la tête, complètement abasourdi. Il n'avait pas été mis au courant non plus à ce qu'il semblait. Il s'agenouilla respectueusement devant la Reine.

« Lancelot, dit Aslan, a prouvé sa valeur et sa sagesse pendant le siège du Mausolée. Il est le Telmarin qui a sauvé les Albians, et un fils d'Adam. Il fera un excellent souverain. »

Gwen ouvrit le coffre que Trumpkin lui tendait, et en sortit une couronne richement sertie, qu'elle posa délicatement sur le front du jeune homme.

« Lève-toi Lancelot, dit-elle, tu es désormais Roi. »

Et Lancelot se leva avec noblesse, avant de se tourner vers les enfants avec émotions.

« Vous repartez ? »

Il avait l'air malheureux. Arthur s'avança vers lui, lui posa une main sur l'épaule et lui tendit Excalibur. Lancelot resta un instant figé, les yeux bloqués sur le pommeau, avant de l'accepter dans un silence plein de vénération. Les adieux furent d'autant plus difficiles qu'ils étaient inattendus. Soudainement les enfants prenaient conscience qu'ils ne reverraient sans doute plus jamais la plupart des amis qu'ils s'étaient faits durant leur aventure. Trumpkin, Chasseur-de-truffe, Reepicheep, le Docteur Cornelius, Lancelot, Glenstorm... C'était leur dernier moment ensemble. Merlin se jeta presque entre les pattes de Chasseur-de-Truffes. Arthur échangea des poignées de mains et des signes de tête avec tous, la mâchoire serrée pour ne pas montrer sa tristesse. Morgana termina ses adieux par Glenstorm qui la prit un moment par les épaules.

« Merci. » dit-il. Ils avaient passé plusieurs nuits à établir des plans et des stratégies, et d'une certaine façon, il la connaissait mieux que certains de ses proches en Angleterre. Du coin de l'œil, elle vit Gwen embrasser Trumpkin avant de revenir vers Lancelot. Les deux jeunes gens se prirent les mains sans réussir à se parler.

« J'attendrais votre retour. » dit-il finalement.

Il s'adressait à elle en particulier, peut-être à Arthur et aux autres ensuite. Les yeux bruns de la jeune fille se voilèrent un instant. Une seconde plus tard, Morgana l'aurait manqué, mais elle avait vu et cette expression fugace lui inspirait plus de craintes que n'importe quelle bataille.

« Je ne reviendrais pas. » dit Gwen.

Pourquoi parlait-elle au singulier ? Elle disait cela parce qu'elle n'était pas certaine de revenir suffisamment vite pour revoir Lancelot. Elle ne pouvait pas parler d'autre chose. Merlin formula de sa petite voix les craintes de tous les autres.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Vous trois, vous reviendrez peut-être, mais pas moi. » dit Gwen.

« Plus jamais ? demanda Merlin. Mais pourquoi ? »

« Gwen a appris tout ce qu'elle pouvait de ce monde, dit Aslan. Il est temps pour elle de vivre dans le sien. »

Morgana fut alors submergée par toute l'hostilité qu'elle avait jamais éprouvé pour le Lion. Il décidait, comme ça, que Gwen ne pouvait plus revenir ? De quel droit ? Était-ce l'ordre des choses, ou simplement un caprice de sa part ? De la pure cruauté ? Il pouvait tout, et personne ne pouvait l'en empêcher. Qu'était-il capable de faire si l'envie lui en prenait ? C'était une véritable avalanche, où chaque pensée entraînait toujours plus de questions et de doutes. Ce chaos si soudain à l'intérieur d'elle-même la terrifia. Il lui parut bien moins dangereux de ne rien laisser paraître au dehors du tumulte qui bouillait au dedans. Elle conserva un visage neutre, malgré la pression dans sa poitrine et la boule dans sa gorge. Mais quand elle tourna la tête et croisa le regard du Lion, elle sut immédiatement qu'il voyait au-delà de ses tentatives de dissimulation, qu'il savait. Elle passa sous le saule, autant pour fuir le Lion que pour suivre ses amis. La tristesse, la colère, l'angoisse se bousculaient dans son cœur, elle était incapable de savoir si elle souhaitait ou craignait de retourner un jour à Albion.